‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 80 sur 98 · CASTEL-BEL, PRES NATURNS · texte numérisé non relu

CASTEL-BEL, PRES NATURNS

SEIZIÈME JOURNÉE

A Latsch, quand un voyageur arrive, vite on lui tue un bœuf; il le paye, c’est juste, mais il ne l’emporte pas : c’est le principe. Aussi voici venir ce matin une carte exorbitante où sont comptés tout au long et tout au large ces étangs de soupe et ces troupeaux cuits que nous contemplâmes hier au soir. Alors la bourse se fâche tout rouge, et l’on rappelle l’interprète. Par malheur, tout interprète est neutre comme un chapeau gris ; c’est tout au plus un coussinet interposé entre les partis : celui-ci ne manque pas d’approuver l’hôtesse, d’approuver la bourse, et de s’approuver aussi lui-même. On l’envoie promener et l’on paye. C’est par là qu’il aurait fallu commencer.

Dès Latsch, la contrée devient de plus en plus pittoresque; la plaine est richement cultivée ; de beaux ombrages nous attirent çà et là, et les montagnes, beaucoup moins nues que celles que nous avons vues hier, commencent à prendre le caractère italien. Moins accidentées que les nôtres, elles n’offrent aux regards ni des plateaux cultivés ni des forêts séculaires, mais des pentes vertes et buissonneuses dont les formes ont de la douceur et le coloris un éclat plus tendre, plus clair que celui de nos Alpes. A mesure que nous descendrons la

VOYAGE A* VENISE

vallée, ces cimes vont s’abaisser, les lignes s’adoucir, les escarpements prendre de la grâce, les hauteurs se couronner de ruines ; et ce soir déjà nous aurons de toutes parts sous les yeux de ces paysages tellement composés que l’on dirait que le Poussin lui-même les a ainsi arrangés pour qu’ils lui servissent de modèles.

Comme d’ordinaire, la faim nous dévore. Nous essayons de déjeuner à Naturns. Là, il n’y a dans l’auberge ni flaques, ni troupeaux, ni rien, que des verres. On nous sert donc des verres. Puis des émissaires vont acheter du café chez le droguiste et des pains chez le magistrat. Chaque pain, chaque once de quoi que ce soit exige un voyage et des écritures, sans compter que ce mouvement imprimé aux affaires se communique à la population, qui s’en vient aux fenêtres, aux portes et aux portillons, contempler les énormités de l’événement. C’est en effet la première et la seule fois qu’on aura vu à Naturns soixante-dix-neuf couronnes de pain paraître et disparaître en moins d’un quart d’heure.

En sortant de Naturns, nous remarquons dans une prairie un jeune gars tyrolien qui, armé d’un fouet, fait retentir les airs de claquements formidables. C’est pour prendre de l’appétit apparemment. Mais quand il voit que nous nous arrêtons à le contempler, alors la gloire s’en mêle; il redouble, il change de main, il change encore, il va de prouesse en prouesse, jusqu’à ce qu’épuisé il tombe sur le gazon. Au surplus, c’est là un petit exercice matinal tout à fait en rapport avec les mœurs du pays ; et sans doute beaucoup de ces hommes agiles et si bien découplés que nous voyons dans les champs l’ont pratiqué dans leur jeunesse. Tous les Tyroliens, même les plus puissants, ont la ceinture mince et bien prise, la démarche souple et élastique, les muscles forts, les articulations fines; et, jaloux de plaire, mais à leur manière, ils font leur parure des riches fleurs de la santé et de ces signes de mâle vigueur.

Plus loin, ce sont les sorcières de Macbeth ; trois vieilles échevelées, sans dents, vêtues de lambeaux troués, hideuses à faire trembler les petits enfants.

Chose singulière, ces commères, au lieu de mendier, jasent et rient. Mais où est donc Callot ?

Cependant nous approchons de la délicieuse vallée de Méran; voici la vigne, les amandiers, les pêchers, le maïs, toutes ces riches productions que nous ne fîmes qu’entrevoir naguère en Valteline. Que ce retour des vergers et des fruits est doux au voyageur ! Que la terre lui paraît une nourrice bonne et généreuse, un merveilleux trésor de fécondité et de largesses ! Mais, hélas, il lui faut attendre qu’un marchand se soit interposé entre lui et ces belles grappes suspendues aux treilles qui ombragent la route; il faut qu’altéré et ruisselant de sueur il se borne à contempler pour l’heure ces coupes d’un frais et délicieux breuvage, et c’est bien cruel. Aussi M. Topffer conseille-t-il à chacun de regarder la terre et de se préoccuper uniquement de son bout de pied, afin d’éviter les amorces du tentateur ; c’est moral, mais c’est malaisé, et Léonidas continue de regarder en l’air avec bien de l’extase. Alors deux capucins, touchés du naïf désir de cet enfant, se mettent à pécher à sa place, et ils lui cueillent sans remords deux grappes maîtresses. Ils ont du bon, les capucins !

Au sortir de ces treilles, on découvre soudainement l’amphithéâtre de collines, de châteaux, de verdoyantes montagnes, au centre duquel s’élève la jolie ville de Méran. C’est une bourgade propre, riante, bien bâtie, une de ces petites cités dont, rien qu’à les voir, on tiendrait à contentement d’être bourgeois. Au moment où nous y entrons, toute une municipalité endimanchée vient donner l'aubade à un employé de l’empereur, qui se trouve être natif de la contrée, et la musique du district joue sous ses fenêtres les airs nationaux. Cependant arrivent un à un des montagnes, pour lui former une garde d’honneur, ces fameux carabiniers du Tyrol, parés de leur riche et antique costume. Ces hommes, beaux de stature, fleuris de visage, portent en signe de joie un bouquet dans le canon

VOYAGE A VENISE

de leur arme, d’ailleurs leur démarche est posée et leur maintien d’une dignité sévère. Gomme l’on peut croire, ce spectacle nous contraint de faire une halte à Méran. Pendant que les uns vont aux provisions, les autres, assis sur leurs sacs, regardent, écoutent, se reposent, et sont ravis par tous les sens à la fois.

Nous voulons essayer de décrire le costume de ces carabiniers. Qu’on se ligure un large chapeau vert dont une aile est fièrement relevée sur le côté, puis des sortes de bretelles liées entre elles sur la poitrine par des lanières symétriques : ces bretelles, tissées en soie et d’un vert éclatant, sont posées sur un gilet de la plus vive écarlate. Par-dessus ce vêtement, une jaquette brune de bure, carrément taillée, puis des culottes de la même étoffe et des bas blancs tirés avec soin. Mais voici peut-être ce que le costume a de plus caractéristique. Les bas, grâce à la finesse des genoux, tiennent sans jarretières et se trouvent tirés par la seule ampleur musclée des mollets, qui distend les mailles du centre; tandis que les culottes, qui par devant recouvrent le genou, s’échancrent par derrière et laissent à nu, entre elles et le bas, l’articulation du jarret. Tout ceci dessine les formes, accuse la souplesse et met en relief la saine vigueur de cette belle race d’hommes. Aussi est-ce un costume, à proprement parler, et non pas un uniforme. Les uniformes servent, au contraire, à dissimuler les inégales difformités des races grêles et appauvries.

Il faut s’arracher à cette fête. Nous quittons Méran à regret. Une calèche porte nos havre sacs, nos ëcloppés et un cocher parfaitement ivre, qu’il faut à la fois maintenir sur son siège et empêcher de conduire. Le reste de la caravane s’échelonne librement par sociétés qui vont partout quêtant du raisin, pendant qu’à l’arrière-garde M. Tôpffer secourt les incendiés et fait de la petite chirurgie au profit d’une bergère qui vient de se faire une large entaille au pouce. 11 ne s’agit au fond que de poser sur la blessure une bande de court plaister; mais à la vue du taffetas gommé, à la vue des ciseaux, à la vue de l’opération salivaire préparatoire, la bergère sent le cœur lui manquer, elle hésite, elle consulte; les uns conseillent, les autres dissuadent; une vive agitation trouble et divise les

esprits. Alors, comme l’homme de Rabelais, M. Tôpffer fait, par signes, une persuasive harangue; puis, arrivé à la péroraison, il applique éloquemment sur son propre nez une bande du taffetas redouté. A ce moment, l’assemblée tout entière se rend : le pouce est pansé, la bergère est ravie, et l’orateur reprend triomphalement son petit bonhomme de chemin.

Bolzen est horriblement éloigné de Méran. Excepté les infatigables, tous les autres tombent successivement en démoralisation. On les voit qui boitent, qui s’étendent par terre, qui s’informent des distances, qui regardent si Bolzen ne vient point à leur rencontre. Simond trouve un quidam qui le charge sur son char et qui le dépose sur un pont, d’où il s’achemine en demandant aux gens : Nach mach wirth! C’est une façon démoralisée de dire : Où est l’auberge? Une fois arrivé, il déclare qu’il a laissé M. Tôpffer en train de ne plus vouloir bouger. Vite on lui dépêche des secours, c’est-à-dire des camarades qui le leurrent amicalement, en lui faisant voir tout proche de lui cette Wirth mach nach qu’ils savent très éloignée encore. C’est égal, on ne connaîtrait pas les délices du repas ni celles de la simple station, si l’on n’avait pas passé par ces lassitudes laborieuses, qui ont le grand avantage de ressembler à une souffrance sans en être une.

L’auberge est charmante, les hôtes sont remplis d’empressement; mais, déjà endormis dès longtemps, nous ne soupons que d’un œil.

VALLÉE DE l’aDIGE, PRES BOLZEN

DIX-SEPTIÈME JOURNÉE

Nous sommes tombés chez une paire d’hôtes humains, bienveillants, patriarcaux. Nouvellement mariés, nouvellement établis, ces époux ont la candeur des braves gens et l’empressement aimable des bons cœurs. Presque tristes de ce que nous n’avons pas fait assez d’honneur à l’excellent souper de la veille, ils ont disposé dans un jardin attenant, et sous un dôme de citronniers, une longue table chargée d’un déjeuner splendide. A cette vue, des cris de joie éclatent, auxquels succède bien vite un silence qui n’est pas morne du tout. Cependant le ciel est d’une sérénité délicieuse : par delà les arbres voisins, on aperçoit de belles cimes encore enveloppées d’ombre ; çà et là un rayon de soleil pénètre dans la feuillée et fait resplendir l’or des citrons. Prad, Latsch, Naturns, où êtes-vous ? Jours mauvais, qu’êtes-vous devenus ? Les graves de la troupe font observer que, si la vie humaine ressemble à un voyage, c’est uniquement parce qu’un voyage ressemble à la vie humaine. C’est plus amusant, voilà tout.

11 s’agit, vous vous en souvenez, d’aller à Venise. Dans le but d’v arriver enfin, et aussi séduit par l’occasion, M. Tôpffer loue ici une voiture. Cette voiture est une sorte d’omnibus qui déjà offrirait l’avantage de pouvoir nous relever par moitié; mais en outre elle a pour propriétaire et pour cocher le frère même de notre hôte, un bon Tyrolien, brave, loyal, respectueux, nouvellement établi aussi, et qui porte à son chapeau blanc, doublé de vert sous les ailes, un frais bouquet de fleurs. Pendant que cet homme va donner

l’avoine à deux beaux chevaux de quatre ans, nous parcourons la ville, nous visitons la cathédrale ; nous reconnaissons que Méran, si propre, si gai, si bien situé, ne valait pas encore Bolzen et ses délicieux environs. La vallée est large, riche, élégamment boisée. L’Adige y règne au centre, bordé de plages basses, parsemé d’îles, et tempérant en quelque sorte, par les tortueuses irrégularités de son cours, ce que présentent de presque trop décoré les ravissants paysages au milieu desquels il promène ses flots. De tous côtés, en effet, ce sont, en avant des montagnes, des coteaux à cimes rasantes, à flancs escarpés et buissonneux; et partout où l’œil du peintre les presse ou les désire, une ruine crénelée, un fier château, d’antiques forts, un couronnement de murailles festonnées de lierre.

Nous faisons de notre omnibus chambre et cuisine; l’on y apporte des melons, du strachino, très parfumé il est vrai, des victuailles de toutes sortes. C’est la bourse commune qui veut essayer de se mettre à son ménage. Quand tout est prêt, une moitié des voyageurs s’emballe, l’autre sort de la ville à pied sous la conduite de l’hôte. Après qu’il nous a mis dans le chemin, ce brave homme prend congé; tous alors nous lui serrons cordialement la main en le remerciant avec effusion de ses bontés, et en lui exprimant le regret que nous avons de nous séparer de lui.

Nous voici engagés dans la belle vallée : il y a vraiment de quoi faire tourner le bourgeois à l’églogue; M. Tôpffer n’y manque pas. Oh! les séduisants ombrages ! Quels délicats arbustes ! Une argentine lumière empreint d’une charmante pâleur les prairies qui ondulent, les plans qui vont mourir à l’horizon. Voici des pentes rocailleuses, deux chèvres mutines, un pâtre nonchalant, une masure solitaire. Voici... voici un convoi de malfaiteurs! Adieu l’églogue alors. Une sinistre impression succède aux douces images, et le cœur se serre à la vue de ces malheureux qui vont être arrachés tout à l’heure aux caresses de cette nature souriante, pour aller gémir derrière les verrous d’un cachot.

Plusieurs de ces malfaiteurs sont des vieillards qui portent jusque sur la fatale charrette ce stoïque maintien du scélérat endurci que le remords ne visite plus dès longtemps. Les autres sont de jeunes hommes, la plupart d’une belle figure, et qui, pensifs et accablés, ne jettent autour d’eux qu’un regard terne et brutal, ou bien, effrontés et folâtres, jasent, rient, agacent de leurs plaisanteries les soldats de l’escorte, jeunes comme eux, et par cela même tentés d’y répondre. Ceci ne devrait pas être souffert, ce semble, et c’est un spectacle qui imprime un léger effroi, que celui de ces militaires qu’on laisse s’entretenir avec des hommes dont l’intelligence, exercée à la fois et dépravée par le crime, domine la leur nécessairement, et peut bien facilement y jeter le trouble, ou y faire lever la première semence d’immoralité.

Le ménage manque de pain. L’on en fait provision je ne sais où; après quoi, les vivres sont distribués, et chacun mange sa ration sur le pouce. Le procédé réussit, et l’on se promet d’en user de nouveau quand les circonstances et la

VALLÉE DE BOLZEN

VOYAGE A VENISE

bourse commune le permettront. Celle-ci, depuis qu’elle fait les frais de l’omnibus, est devenue de plus en plus intraitable, revêche, sujette à des soubresauts, dès que quelqu’un fait mine seulement de ne vouloir pas, par économie, mourir de faim. Au dessert, et toujours sur le pouce, on ouvre un melon, choisi avec le plus grand soin par un particulier qui a le bonheur d’être de toute force sur l’article : c’est Vernon. Couleur superbe, parfum inodore, goût conforme, une vraie courge, et c’est Vernon qui est melon.

A mesure que nous avançons dans le Tyrol italien, le caractère de la population change entièrement. Dès ici l’on rencontre des visages halés, des hommes sans bas, négligemment vêtus, indolents de maintien, ou qui se prélassent sur des ânes. Bien qu’encore de hautes montagnes enserrent la vallée, l’on pressent d’avance la mollesse, le far niente , l’insouciance folâtre, cette expansive et bouffonne gaieté qui rend aux Italiens le joug supportable et la vie légère. Pourtant nous n’en sommes encore ici qu’aux avant-coureurs; car, bien différente des contrées que nous parcourrons plus tard, celle-ci a des franchises, une forte nationalité, et les champs y sont la propriété de paysans à qui profitent leurs labeurs.

Près de Trente, nous sommes surpris par une tiède ondée qui nous fait grand bien. Cette ville est grande, très vivante, riche en beaux et curieux édifices. Nous y descendons dans un hôtel fort propre, mais qui d’ailleurs est italien déjà par le grandiose des appartements et par le tapage des valets et des voiturins. Pour l’heure, tout y est aux ordres d’un seigneur courrier qui prend son dessert et sable du bordeaux. Quand ce courrier a tout dit, tout commandé, tout bu, nos hôtes commencent d’apercevoir que nous sommes là ; mais Sa Grandeur continue de se curer les dents sans nous apercevoir le moins du monde.

Pendant que la bourse commune envoie aux emplettes pour ravitailler son ménage de demain, l’on donne des soins à Simond, qui, indisposé depuis ce matin, est devenu d’heure en heure plus cave et plus verdâtre. Qu’allonsnous devenir si c’est le commencement de quelque fièvre typhoïde ? A tout événement, M. Tôpffer ordonne un lit chaud, deux tasses de thé et un profond sommeil.

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