AU-DESSUS DE TRENTE COTÉS DE L ADIGE
VOYAGE A VENISE
Aujourd’hui, ce ne sont pas des malfaiteurs qui nous tirent de l’églogue, c’est un ménage qui émigre. L’épouse, petite dame toute ronde, est posée à califourchon sur une jument poulinière, de telle sorte que, mollets pour mollets, les siens valent ceux du papa Zippach. L’époux, grand monsieur tout long, marche chargé des cartons et du petit chien; suit un quidam monté sur un
ânon. Le tout forme quelque chose de fabuleux et d’incompris qui se rend à Babylone ou ailleurs. Chez nous, des particuliers qu’une grande détresse aurait obligés de s’ajuster ainsi jusqu’au prochain village, auraient soin de prendre par les sentiers et de n’entrer au hameau qu’après la nuit tombée; ceux-ci vont faire leur entrée à Trente en plein midi sans se croire risibles, et, ce qui est mieux encore, sans être moqués. C’est que les Italiens, qui sont bouffons, ne sont pas du tout railleurs. Expansifs avant tout, ils laissent paraître chaque passion, chaque sentiment, tel qu’il naît en eux; de sorte qu’il leur est bien plus naturel d’exprimer pour ce qu’il est tel mouvement haineux, jaloux ou moqueur, que de le transformer en persiflage, en sarcasme ou en rire malicieux. Voilà pourquoi leur gaieté est franche comme leur dédain, comme leur fureur ; ce qui n’empêclie pas que, de ce côté-ci des Alpes, nous nous les figurions tous traîtres et madrés.
Derrière le mont que nous venons de franchir, nous trouvons une vallée qui est solitaire sans être sauvage, et un lac, celui de Lévigo, qui ne réfléchit que des montagnes sans caractère, couvertes et comme revêtues de buissons rabougris. La population a changé aussi : hommes, femmes, maisons, tout est misérable, au milieu d’une contrée cependant fertile. Le cocher nous en donne pour raison que ces gens cultivent, mais ne possèdent rien en propre. Plus loin la contrée s’embellit de nouveau, nous traversons de jolies bourgades; mais le paysan continue d’être malpropre, mal vêtu, pouilleux même, en dépit des soins affectueux que se prodiguent mutuellement et en public les membres de
chaque famille, échelonnés sur l’escalier, ou paresseusement établis sous le porche. Là, chacun reçoit une tête et livre la sienne, la chasse commence, et les heures fuient d’un vol rapide sur l’aile de la distraction, de l’attente, de la trouvaille, de la victoire sans cesse renaissante et jamais accomplie. Tam diu Ger mania vincitur.
Deux femmes que nous croisons sur la rive du lac manifestent à notre aspect une surprise mêlée d’épouvante. On dirait des naturels qui n’ont jamais vu de blancs. Plus loin, c’est un abbé corpulent qui au contraire affecte de n’apercevoir pas des blancs qui n’ont point de père jésuite à leur tête. Pour nous, nous ne pouvons nous empêcher d’apercevoir combien les paysans sont maigres et osseux, dans une vallée où les abbés sont fleuris et confortablement coussinés de bonne graisse.
Pendant que notre omnibus s’arrête à Lévigo, nous allons, chargés de nos provisions, chercher au delà de la ville un bel ombrage qui nous tienne lieu de salle à manger. Recherche vaine. Tout est mûriers dans les environs, et il serait plus facile de prêter son propre ombrage à ces vilains petits arbres, que de se partager celui qu’ils peuvent offrir. A ces causes donc, et dans l’intention de ne pas mourir de faim, nous nous établissons au gros soleil, pour y manger un saucisson salé auprès d’un ruisseau tari. De cette façon nous ne risquons plus que de mourir de soif.
C’est justement ce moment là que Vernon choisit pour faire l’éloge du mûrier. 11 est vrai que Vernon juge les mûriers au point de vue des cocons ; c’est pour cela qu’il fait l’éloge de ce petit arbre bien discipliné, bien peigné, appris à pousser en gaules et à donner des feuilles. Mais que font aux artistes les cocons ? que font les bobines et les filatures à des malheureux qui ne demandent qu’un peu d’ombrage? Et l’on dit qu’il est question d’introduire la cul-
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ture du mûrier dans notre canton! Que sera-ce alors de notre beau pays?
Chose drôle ! voici plus loin les mêmes arbres, mais libres, épars, et jetant en tous sens leurs rameaux noueux; on dirait des garnements échappés à l'instituteur et qui fuient la serpe. Ges arbres sont beaux décidément, et nous sommes disposés à nous raviser. Mais Vernon n’a plus, lui, que des mépris pour ces grands aliborons qui, trompant l’espoir de la bobine, dissipent à s’engraisser et à croître le plus beau de leurs ans et le meilleur de leur sève.
Quoiqu’il fasse le plus beau temps du monde, une sorte de brume qui ne nous quittera guère qu’après Venise ternit, durant le milieu du jour, le pur éclat du soleil et répand sur les lointains une teinte blafarde. Mais, au coucher du soleil, cette brume s’embrase, la grise vapeur se change en éclatante pourpre : cimes, coteaux, clochers, tout resplendit pendant quelques instants pour s’éteindre bientôt dans ce pâle et clair crépuscule qui est l’heure chérie des Italiens. Alors, réjouis par la fraîcheur, ils sortent de leurs maisons ; la rue se peuple, les groupes se forment; et ces mêmes bourgades, qui semblent désertes quand on les traverse à l’heure de midi, paraissent des villes encombrées d’habitants. Tel nous apparaît ce soir Borgo di Val Seguna, où nous allons descendre dans une auberge qui ne sera bâtie que l’année prochaine.
En attendant, l’on y dîne dans un corridor et l’on y couche ailleurs.