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GORGES DE LA BRENTA

DIX-NEUVIÈME JOURNÉE

Dès hier notre malade mangea sa ration de saucisson auprès d’un ruisseau tari : signe qu’il entrait en convalescence. Aujourd’hui, il se trouve complètement rétabli, en sorte que le coussin jaune qui constituait à lui tout seul notre ambulance est mis à la disposition de chacun des braves du régiment.

Nous voulions partir de bonne heure, mais il faut attendre. Une énorme charrette, chargée de halles de coton, obstrue la route, obstrue le pays ; devant ce mastodonte tout s’arrête ou rebrousse ; autour, tout crie, tout se démène ; les fouets claquent, les mules s’abattent, Jusqu’à ce qu’enfin le monstre s’engage lentement dans la rue de Borgo, où, de son ventre, il bouche les fenêtres, emporte les volets et broie les étages.

Toujours des montagnes. Vernon commence à manquer d’air. C’est vrai que les montagnes, surtout si elles sont toutes les mêmes, finissent bien par avoir aussi leur genre de monotonie. Celles-ci, hormis dans le défilé des gorges de la Brenta, où elles viennent border la rivière de parois stériles et tourmentées, se ressemblent et par leur physionomie et par leurs accidents. Elles ne sont ni uues, ni boisées, ni douces, ni sauvages, ni chair ni poisson. Mais au delà des gorges elles se couronnent d’arbres, elles se parent de verdure, et de plus en plus fraîches et fleuries, elles inclinent leurs dernières pentes jusque sous les murs de Bassano. A partir de cette ville, plus de monts, plus de coteaux, mais

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une immense plaine où l’on ne voit communément que le ciel et la route. A nous alors, Suisses, de manquer d’air.

Il est dimanche. A Grigno, où nous arrivons affamés, on ne trouve que des poulets. Qu’à cela ne tienne ! Aussitôt neuf de ces malheureux ne font qu’un saut du verger au tournebroehe. Cependant la table se dresse ; père et mère s’en mêlent, et l’aïeul, et les enfants, et des moutards, et le chien. C’est bien du monde. Aussi l’aïeul se met-il à donner la chasse à ses petits-fils, à ses petitesfilles, et partout où il en attrape, d’une paire de soufflets ou d’un coup de pied

dans l’organe, il les envoie directement alla chiesa. Après quoi il revient contre le chien, qu’il envoie au diable et aux curieux qui, chassés de la porte, escaladent les fenêtres. C’est bruyant, et l’on n’y voit goutte; mais les poulets, y compris un coq octogénaire, sont excellents, et ce déjeuner comptera.

En tous pays, pour les pêcheurs, il n’y a pas de jour de repos. La Brenta est bordée d’hommes demi-nus qui fouillent le fond des anses avec une coiffe fixée au bout d’une perche. Ces hommes ne prennent rien, mais ils ne se découragent pas; rien n’est obstiné comme un joueur. Voici dans les cabarets des barbus qui, la veste sur l’épaule, crient :

Cinque! sei ! otto ! C’est le jeu de la mora. Leur voix s’y enroue, leur œil s’v emflamme : on di rait, non pas un divertissement, mais quelque sinistre brutalité.

Au delà ce sont des étalages de pastèques ; tout autour, des riches qui se gorgent pour un liard, une populace qui contemple, des pouilleux à leur affaire. Plus loin une longue file de femmes qui, sorties de l’église, regagnent leurs hameaux.

Toutes, jeunes et vieilles, ombragent d’une blanche toile leurs traits brunis, le jaune, le rouge, éclatent dans leurs vêtements, et elles jasent ou folâtrent avec un bruyant abandon.

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Ges dimanches-là sont certes bien différents des nôtres, mais pas plus médiocrement célébrés, malgré le tableau que je viens d’en tracer. Ges pauvres gens sont tous vêtus de leurs meilleurs habits ; tous ont été à la messe, et si quelques-uns s’oublient étourdiment à jouer ou à boire, nul d’entre eux ne sait ce que c’est que l’incrédulité, le doute ou seulement l’indifférence à l’égard des choses saintes.

Les hostilités recommencent, et à propos d’arbres encore. G’est que voici les oliviers qui commencent juste à l’endroit où Vernon a apophthegmisé qu’ils doivent finir. L’olivier, a-t-il dit, s’arrête à vingt lieues de la Méditerranée ; ceux-ci ont franchi la consigne évidemment. Du reste, si, au point de vue de la salade, l’olivier est un estimable végétal, au point de vue du paysage c’est encore un arbre charmant, fin de feuille, capricieux de branchage, qui ne hante ni les déserts ni les potagers, mais qui, retiré avec ses frères sur les pentes abruptes ou dans les cantons écartés, y abrite le solitaire, ou y attire le passant fatigué. Et si ces petits drôles de mûriers d’hier rappelaient ces disciples d’institution dont l’esprit, ratatiné par la méthode Jacotot ou n’importe quelle, s’est épanoui en phrases et a poussé en mots, ces oliviers d’aujourd’hui rappellent ces garçons élevés aux champs, dont l’intelligence noueuse est forte en sève et féconde en bons fruits.

Au coucher du soleil nous sortons des montagnes, et voici, sans transition, un immense et plan horizon qui s’abaisse de toutes parts devant nous. Alors, de la terre le spectacle passe aux cieux ou flotte dans l’espace embrasé; ici des nues amoncelées, là des flocons égarés. Tout près de nous, Bassano élève au-dessus des prairies ses terrasses de brique, ses tours crénelées et la ligne rasante de ses longues toitures. L’aspect de cette ville nous rappelle vivement celui que présente, au sortir du val d’Aoste, l’élégante apparition d’Ivrée.

G’est l’heure du cours. Les bourgeois endimanchés se promènent sous une allée de platanes au murmure des boiteux et des aveugles, qui, de la place qu’ils se sont choisie, déclament emphatiquement leurs misères. Plusieurs leur font l’aumône, aucun ne les brusque : partout, en Italie, l’état de mendiant est respecté. Mais dans l’allée extérieure, des élégants de café circulent en phaéton ou chevauchent à grand spectacle, tandis que des charretées de citadins, tout à fait revenus des vanités de jeunesse, se promènent en famille, humant le frais, jasant, regardant, digérant. Malgré la bizarre diversité des équipages, le bariolé des personnes et le comique des incidents, pas une de ces sociétés ne songe à rire de l’autre, et il paraît comme entendu entre ces bonnes gens que chacun s’amuse comme il peut et s’y prend comme il sait. Et puis, voulez-vous rire? voici là bas des bouffes, des polichinelles ; c’est fait pour cela. Notre arrivée ne laisse pas que de faire sensation, surtout notre costume, et encore plus notre mère jésuite. Mais qu’on juge ce que doivent paraître, au milieu de cet endimanchement des habitants, nos blouses, nos pantalons, qui, dès Genève, n’ont connu d’autre lessive que les rincées du ciel. Cependant, soit linge blanc, soit d’ingénieux artifices de cravate, soit bonne mise et manières conformes, nul ne

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se méprend sur notre condition de gens comme il faut; il nous est même arrivé dans quelques auberges d’être pris pour des Anglais. C’est fort cher.

Au surplus, ce qui fait le gentleman, c’est l’accessoire plus encore que le principal de la mise, et à la tabatière d’un homme l’on connaît mieux quel il est qu’à son habit. Bien plus, il y a du goût dans le négligé, dans le chiffonné du vêtement extérieur, pourvu que le linge soit frais, le foulard riche, la cravate distinguée. A des conditions pareilles, il y a du goût dans la mise du campagnard quand sous sa bure reluit l’éclatante blancheur de sa grosse chemise, quand les oreilles de son ample et bon soulier sont bien tenues par des attaches de cuir proprement bouclées. Mais, au rebours, il y a défaut entier de convenance et d’agrément dans cette tenue toute d’extérieur qui procède uniquement de la coupe des habits et des arrêts de la mode, dans cette élégance vulgarisée qui s’achète aujourd’hui toute faite et qui se pose indifféremment sur le courtaud et sur le chef, sur l’homme de lettres et sur l’arracheur de cors aux pieds. A vous, liseur de plates gazettes et d’imbéciles prospectus, de vous extasier devant ce progrès humanitaire où viennent se perdre dans une menteuse uniformité non seulement toutes les distinctions de condition et avec elles la sorte de dignité qui convient à chacune, mais encore ces traits d’individualité, cette physionomie qui varie d’homme à homme, et qui a ses signes expressifs dans la mise, dans le chapeau, dans la manche et dans les boutons de la manche. Encore si cette révolution dans le vêtement n’était pas le signe fidèle de cette révolution dans les esprits qui les transforme tous insensiblement en unités semblables, en échos tous les mêmes d’un journaliste radoteur, en pièces toutes faites et toutes pareilles de cette machine qu’on appelle émancipation, civilisation, dix-neuvième siècle! Et ne voyez-vous donc pas, humanitaires que vous êtes, que sous le char roulant de votre progrès trompeur, déjà le poète expire, l’art s’en va, le peintre, le dramaturge, le romancier, sont aux abois, faute û’un petit grain de passion à étudier autour d’eux, faute de types, de caractères, d’âmes non pas seulement diverses, mais nuancées ; qu’au lieu de beaux livres vous avez des produits littéraires, une fabrication et une consommation, des Balzac et des Sand, une espèce humaine qui s’hébète, qui devient un troupeau, machine à faire du drap pilote ou à tisser du coton, comme les Égyptiens d’autrefois furent machines à creuser des canaux et à élever des pyramides? Ne voyez-vous pas votre société modèle qui, déshéritée de calme, de croyances, d’affections, affranchie de tous les liens d’enthousiasme, de respect ou seulement de déférence, de toute dignité, de toute résignation, de tout joug, se nourrit d’idées rebelles, travaille en jalousant, s’enrichit sans profit, déteste sa condition, ne compte ni sur elle, ni sur vous, ni sur Dieu même, mais sur des chances, sur des émeutes, sur des révolutions, sur des guerres, sur d’affreux et sanglants désastres?... Et puis, guérissez-la avec vos utopies pas même innocentes et morales, avec vos niais et impossibles systèmes, avec votre presse éhontée, avec votre menteuse égalité, avec votre hideux matérialisme ! ! !

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Nous voici, à propos de bottes, bien en colère. Pardon, lecteur. A peine établis dans notre hôtel, nous le quittons pour retourner au cours, ceux d’entre nous du moins qui ne craignent pas d’y reparaître en costume de route. Pour les autres, ils font toilette ; mais au moment où ils achèvent de mettre la dernière main à leur ajustement, voici la nuit qui tombe tout exprès pour les envelopper de son ombre. C’est fatal. A l’extrémité du cours, il y a un grand pavillon où affluent, autour des amateurs de sorbets, les musiciens ambulants ; notre place, comme disent les gazetiers, y était marquée d’avance.

L’hôtel est tout endimanché aussi. Le maître est une sorte de poitrinaire échevelé, tout en jabot et en nankin. L’hôtesse est une prima dona dans son costume de première représentation. L’héritier présomptif est un moutard extrait tel quel du journal des modes, une petite créature busquée, mousselinée, bouffante, qui se tient fort mal sur deux quilles en basin plissé. Cette petite créature obstrue les escaliers, occupe les galeries, gêne toutes les communications, et de son cerceau fait trébucher les pères de famille : sa place aussi est marquée parmi les enfants terribles.

Dans une vaste et magnifique salle, et au son des guitares, on nous sert somptueusement quatre assiettées pour vingt-deux. Nous allons nous coucher repus de musique et mourants de faim.

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