PAYSAGE VÉNITIEN
VINGTIÈME JOURNÉE
Une journée encore sépare nos personnes de Venise, mais nos esprits y sont déjà arrivés, et nous marchons aujourd’hui plus préoccupés des lagunes où nous tendons que des objets qui nous entourent. Pourtant, à une heure de Bassano, force est bien de nous arrêter pour considérer une procession de pénitents, de femmes, de campagnards, qui marchent affairés, tumultueux et navrés, sans que nous sachions bien pourquoi. L’on dirait de gens qui reviennent en toute hâte de la noce pour éteindre leurs maisons qui brûlent.
Dès ici plus d’horizon lointain; le regard se partage entre la route et le ciel, et cependant il y a encore un paysage qui présente d’exquis détails. Ce sont des haies fleuries et touffues, des arbres d’un feuillage sombre et d’une noble élégance; tout à côté de soi, des fouillis ténébreux, des eaux mystérieuses, partout des profils de constructions élégantes, des murs de brique dont les accidents, la couleur, les bases minées, le faîte orné de lierre, offrent mille sujets d’intéressants croquis. Mais il faudrait de bons yeux et des loisirs pour étudier ces gracieuses délicatesses du paysage vénitien; aussi nous nous contentons de les admirer en passant.
En même temps la chaleur est extrême, le chemin poudreux, et ces eaux
mystérieuses dont je parlais tout à l’heure ne sont au fond que des flaques à i grenouilles. Pas plus que dans le Sahara l’eau vive ne jaillit du sol pour désaltérer le Bédouin et le réjouir de son murmure. Brûlés et haletants, nous atteignons Gastelfraneo, qui se trouve être un gros bourg composé d’une immense place publique, sans arbres, sans fontaine, sur laquelle le soleil darde à plomb des rayons dévorants. Pendant que notre déjeuner s’apprête, vite nous courons à la cathédrale pour y faire provision de froid.
Cette bourgade de Castelfranco, d’autres encore qui lui ressemblent, y passer, y déjeuner même, c’est tolérable; mais y vivre pour nous serait affreux. Rien n’y rappelle nos habitudes, rien n’y répond à nos besoins, rien n’y sourit à notre façon de comprendre l’existence ; et, en vérité, il nous est arrivé de songer quelquefois que la captivité elle-même, dans notre ville natale, nous serait plus supportable que la liberté dans un pareil exil. Les maisons y sont immenses, ouvertes de toutes parts, sans trace d’asile domestique et retiré; les gens y vivent debout, épars, s’entretenant bruyamment entre eux, ou s’isolant pour dormir à l’ombre ; les boutiques y sont des étalages de denrées, de victuailles, d’étoffes; et nulle part un libraire, un marchand de papier, de meubles ou d'élégants ustensiles, aucun indice de ville intellectuelle, de vie de cité, d’art, d’aisance ornée. Ce n’est ni la solitude ni la société ; et pour ce qui est de ce commerce avec la nature, qui peut, à la rigueur, tenir lieu du commerce des hommes, il ne saurait exister ici, où la haie voisine, le mur prochain, suffisent pour masquer la vue des campagnes, où -le sol, d’ailleurs, partout cultivé, ne présente nulle part de ces espaces librement visités où, guidé par la trace foulée d’un sentier, vous allez chercher loin des habitations un calme indolent et rêveur.
Les famines recommencent. L’on nous sert, au bout d’une grande heure, le plus morne petit échantillon de déjeuner qui ait jamais contristé des affamés. Il est vrai que nous avons demandé du café au lait, mais uniquement parce qu’il n’y avait pas autre chose; or, pour le café au lait, rien n’égale la fabuleuse impéritie, la gaucherie pyramidale des Italiens. L’on dirait des sauvages de la mer du Sud à qui l’on aurait commandé des œufs pochés pour quatre.
Au sortir de Castelfranco, ruban prodigieux. Nous employons à le consommer trois grands quarts d’heure. Heureusement, voici à l’autre bout un charcutier qui vend de la limonade. Vite on lui en commande un flacon. Pouah ! quelle drogue ! C’est du petit-lait tourné. Cependant, M. Tôpffer ayant ouvert sa tabatière, une belle charcutière y prend sans façon la prise qu’il allait s’offrir à luimême. Après quoi elle appelle le piccolo pour qu’il en fasse autant. Ce piccolo n’est autre que l’héritier présomptif des saucissons et du saindoux, un grand adolescent de qui le nez précoce prise déjà à plein pouce et à tous venants. Devant cette charcuterie champêtre, et à l’ombre des platanes, des cochers boivent, des carrioles attendent, un aveugle mendie, des rosses échinées se chassent les mouches et secouent leurs grelots... Voilà tout composé, le tableau flamand, le tableau suisse, le tableau de Teniers, le tableau de Lesage, le tableau de tout