BELLE C II À II G U T I E R E
pays, et toujours gai, récréatif, attachant, poétique même, quand, après avoir été bien étudié et spirituellement senti, il est ensuite rendu finement et avecvérité.
Encore un trait ici qui se perd. Pleurez, peintres; romanciers, que votre cœur se serre ! Qu’est devenue dans nos mœurs Y hôtellerie, ce théâtre si animé jadis des rencontres inattendues, des réunions improvisées, des aventures romanesques, et quelquefois des plus brillants dénouements? Que sont devenus ces muletiers qui s’y rencontraient, amenant sur leurs bêtes de gras prélats, des bacheliers folâtres, une timide et tendre dame dont la beauté frappait tous les regards, dont la mélancolie intéressait tous les cœurs, dont la grâce, retracée par un Cervantes ou seulement esquissée par un Lesage, encore aujourd’hui nous charme et nous rend amoureux d’un souvenir, d’une ombre vaine ? Au lieu de cela, des hôtes fashionables, des sommeliers en frac, des voitures de poste, des voyageurs muets, affairés; plus d’aventures, plus de mouvement, de diversité, de naturel, de bonhomie ; une rogue vanité, le genre, la mode, la vogue ; et à la place de cette héroïne qui, aussi pure qu’elle est éprise, franchit le seuil accompagnée de tendres vœux et entourée d’égards volontaires, des ladies empaquetées, de roides demoiselles qu’accompagne un laquais, qu’entourent des égards à prix fixe! Voilà ce qui nous reste, et bientôt la vapeur, bientôt les wagons, d’un bout du monde à l’autre auront balayé ces débris.
Aussi, romancier de nos jours, si tu es plat, commun, ignoble quelquefois; si, au lieu de peindre, tu railles ou tu t’emportes : si, dégoûté de tout ce qui s’offre à ta vue, tu rebrousses dans l’histoire ou tu te retires, comme fait Sand, dans ta propre pensée, pour en étudier les fantaisies et pour en révéler les dérèglements; si, artiste sans passion, philosophe sans morale, femme sans sexe, tu ne sais créer que des types raisonneurs, des sages monstrueux, des héroïnes sans naturel et sans grâce, furies sans tendresse, amantes sans pudeur, incomprises à bon droit, est-ce bien ta faute ? Je le crois, pour ma part; car des plus ingrats débris de mœurs, de sentiment ou de passion, il y a plus à tirer pour l’art que tu cultives que du sarcasme, de la doctrine, du type ou du monstre... Mais, j’en conviens, tu es excusable, puisque enfin ce n’est pas du peintre transi qui n’a sous les yeux que le branchage décharné des chênes d’hiver, qu’il faut attendre des tableaux de doux soleil et de riante feuillée.
Encore quelque chose pourtant se conserve de l’antique hôtellerie dans certains cantons de l’Italie. Outre ce concours d’oisifs et de flâneurs, de boiteux et de musiciens, outre ce pittoresque tumulte des vives couleurs, des voix expressives, des rires folâtres et des accents plaintifs, on y voit s’arrêter devant le seuil de l’auberge, tantôt une troupe de jeunes filles qui, pressées sur un chariot, font quelque folle équipée, — leur gaieté les trahit et leur rougeur les protège ; — tantôt un moine, deux prêtres, un brillant cavalier; tantôt encore une grande dame qui semble fuir des lieux détestés, ou gagner secrètement quelque retraite enchantée. On y retrouve aussi, dans les petites villes, l’hôte de race, l’hôte à traditions, gros de l’endroit, avide et probe, discret à propos, secourable
au besoin, maître si son épouse le lui permet; personnage toujours le même , chez les bons romanciers du vieux temps, toujours divertissant, à jamais regrettable !
Au coucher du soleil, nous entrons à Mestre ; c’est de ce côté-ci le seuil de Venise. Point de lagunes encore, point de mer et pas de gondoles; nous nous étions figuré la chose tout autrement. Mais à la place, une ville peuplée d’ouvriers de port, de pêcheurs, de gondoliers; une multitude pressée de jeunes filles, de vieillards, d’hommes basanés qui, les jambes nues, la veste sur l’épaule, s’adossent aux piliers, stationnent sur les places, se groupent autour des spectacles en plein vent, et s’apprêtent, au sortir des travaux du jour, à fêter l’heure du crépuscule et les fraîcheurs de la soirée. Notre troupe, qui survient, attire les regards et provoque les remarques de cette foule oisive. D’abord l’on ne devine point ce que nous pouvons bien être; mais après que l’on nous a vus gagner l’auberge fashionable, après surtout que, du haut de l’impériale de notre omnibus et à la vue de tout le peuple, le cocher a remis à chacun de nous son havre-sac propre et bien conditionné, nous sommes définitivement proclamés Inglese.
L’auberge ici n’est pas' de celles dont nous venons de parler. Point d’hôte ni d’hôtesse ; des gérants seulement, qui font les affaires de capitalistes absents. Abominable système au demeurant, extrême et dernier échelon de l’hospitalité dégénérée. Ces gens sont là comme le cormoran, et aussi gracieux, uniquement pour fondre sur le poisson, mettre en poche et dégorger. Ils nous font payer à prix d’or le droit de franchir leur seuil ; après quoi ils recommandent au cuisinier de nous bien affamer; puis, retournant à leur fainéantise, ils ne s’occupent pas plus de nous aujourd’hui qu’ils ne s’en occupaient hier à pareille heure.
Dès que nous sommes installés, M. Tôpffer fait partir David pour Venise, avec l’ordre d’y retenir des logements dans quelque hôtel bien situé, et d’y commander notre déjeuner pour demain à neuf heures. Nous allons ensuite reposer nos personnes sur le grand balcon de l’hôtel, et aussitôt, de la place, tous les regards se dirigent sur nous. Spectacle pour spectacle, nous sommes les mieux partagés. Dans cet instant, en effet, le soleil, sur le point de disparaître derrière les lignes basses qui bornent l’horizon du côté de Fucine, empourpre de ses derniers feux le dessous des branchages, le faîte des bâtiments, le marbre des coupoles ; et tandis qu’au loin nous voyons les champs pâlir et la nature s’assoupir dans un repos solennel, ici, dans la rue, c’est le réveil, le mouvement, la gaieté, le tumulte, des cris, des chants, des spectacles. Tout à la fois, et à quelques pas les uns des autres, un petit marchand proclame à plein gosier les vertus et le prix de ses rations de cervelas ; à droite, un tragique prête sa voix de stentor à de petits héros de bois qui sont Attila et ses Huns : le carnage est affreux; à gauche, Arlequin protège l’innocence à grands coups de batte ; plus loin, Polichinelle nasille l’impénitence, bat sa mère, étrangle son juge, pend son bourreau, tant et tant que le diable s’en mêle et l’emporte à son tour. Et pendant que tous ces personnages, jaloux chacun d’attirer de son côté l’honorable public,
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crient, se démènent, frappent à Tern i, comme au milieu d’une tranquille assemblée de dilettanti, un virtuose de carrefour roucoule les tendresses d’Almaviva, un vieillard impassible tourne la manivelle de son orgue, et une maladive et délicate enfant accompagne de sa mandoline une mélancolique ballade. Mais, cliut ! là-bas vient de se former un orchestre qui fend la foule, pousse droit au pied du balcon, s’y balaye une place, salue jusqu’à terre et se donne le la... C’est pour les Inglese...
Cet orchestre est impayable, normal, caractéristique. Deux femmes, l’une jeune et fière, l’autre grosse mère à la fois rogomme et orientale, y tiennent la guitare; une sorte d’horloger ruiné, coiffé d’une casquette de l’autre monde, y souffle débilement dans une clarinette aigrie; un de ces vieillards de place publique revenus de tout, excepté de la bouteille, y symphonise stoïquement sur le boyau desséché d’un squelette de violon; puis un seigneur alto, frais, réjoui, dans sa fleur, avec la plus comique prestesse, du dos salue, du pied aligne, du coude enfonce, du sourire approuve aux bons endroits, et d’un bravo, d’un bravissimo, couvre, écrase les mauvais. Et le plus gai, c’est que ce brave homme, parfaitement convaincu de l’humble médiocrité de son orchestre, n’aspire, par ses comiques formalités, qu’à remplacer pour nous un douteux plaisir par un spectacle divertissant, aux fins de rendre nos cœurs indulgents et nos bourses généreuses. Nous rions aux éclats, la musique cesse, et les sous pleuvent.
Cette soirée de Mestre nous laisse un vif et brillant souvenir. Plus qu’à Venise même, plus que nulle part dans notre voyage, nous avons surpris ici le peuple italien tel que l’ont fait ses institutions, ses malheurs et son climat : désœuvré, pauvre, poétique, avide de gaieté, de plaisir et de fête, oubliant avec une merveilleuse facilité, en face d’Attila qui hurle ou de Polichinelle qui nasille, le naufrage de sa fortune et les misères de sa destinée.
VINGT ET UNIÈME JOURNÉE
Nous nous embarquons de bonne heure. La radieuse sérénité de l’air, la nouveauté des impressions, l’approche du plaisir, et, en attendant, cette paresseuse navigation sur une mer enchantée, tout concourt à nous jeter dans un doux enivrement de joie. Plus tard, sans doute, nous apprendrons à connaître ces molles béatitudes de la gondole, ce bercement insensible où s’endorment les agitations, où se calme la joie elle-même, où l’âme tout entière s’assoupit dans les douces langueurs d’un aimable rêve ; mais, pour l’heure, nous cherchons de nos grands yeux ouverts où est Venise, inquiets presque, après une demi-heure de navigation, de ne la point voir encore. Au lieu de Venise, c’est une douane insulaire qui visite nos hardes et nous réclame des droits; plus loin ce sont des mendiants de mer qui courent d’une gondole à l’autre, quêtant pour la Madone et pêchant pour les saints; voici, sur la droite, une poudrière insulaire aussi, et un factionnaire posé comme une quille sur l’angle du bastion. Cet homme, s’il a des goûts excessivement contemplatifs, doit goûter là le parfait bonheur, et, pour peu qu’on oublie de le relever, il en est quitte pour gagner la terre ferme à la nage et sans mouiller son fourniment. Au delà d’îlots terrassés et de plages nues, on aperçoit une grève lointaine qui court se perdre à l’horizon. C’est la côte.
Mais bientôt, à l’opposite, et derrière une gaze de brume azurée, des coupoles, des minarets, des dômes d’or, des faîtes de palais, toute une féerie d’édifices qui
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s’étendent à perte de vue sort insensiblement du sein des eaux et paraît flotter à leur surface. Émerveillés à cette vue, nous saluons d’un triple hourra la reine de l’Adriatique, et d’une gondole à l’autre nous nous complimentons joyeusement sur ce que ce mot de désir, et de découragement quelquefois : Voit-on Venise? a trouvé enfin, grâce à nos persévérants efforts, une digne et péremptoire réponse.
Toutefois, et les poètes l’ont remarqué, rien ne sied mieux à la beauté qu’une gaze légère. A mesure que nous approchons, la féerie décline, le fantastique s’en va, des murailles se montrent qui ressemblent fort à des murailles ; l’on ne voit plus de près que de longs bâtiments uniformes, percés de jours étroits, et un sale canal où s’engage notre flottille. Une eau verte et croupissante y lave les fondations noircies de masures désertes ; point de bruit, point de vie ; à peine quelques familles hâves de fièvre et rongées de misère habitent ces décombres encore debout. Ainsi, dès l’abord, le murmure des chants amers de Ghild-Harold résonne au cœur, et l’on reconnaît avec tristesse que la belle Venise n’est plus qu’une reine expirée, dont on vient admirer le magnifique linceul.
De ruelle en ruelle, nous arrivons au grand canal. Ici, la scène change soudainement. C’est le bruit, c’est le mouvement, plutôt encore que l’activité ; une population de mariniers et de portefaix qui stationnent sur l’étroite chaussée, ou qui sont occupés de quelque chargement; des adieux, des reconnaissances, des agaceries, qui vont s’entre-croisant des gondoles au rivage et du rivage aux gondoles. Dès que les nôtres ont été aperçues : « Hôtel de l’Europe ! » nous crie-t-on de vingt endroits à la fois ; et ainsi nous savons notre gîte longtemps avant que David ait pu nous joindre et nous faire avertir. C’est qu’un étranger n’entre pas à Venise que vingt, que cent gondoliers ne l’aperçoivent, n’épient ses démarches, ne s’enquièrent de ses projets, dont chacun exige nécessairement le concours de leurs services; et David a eu beau entrer dans Venise seul, et de nuit, toute la gondolerie est déjà au courant de nos affaires. C’est là une police incomparable et toute trouvée, qui a dû rendre jadis d’immenses services à l'oligarchie vénitienne.
Sur les bords du grand canal, l’architecture étale toutes ses magnificences. C’est, des deux parts, une série continue de palais, les uns massifs, splendides, grandioses; les autres simplement ornés d’arabesques capricieuses, d’ogives moresques, de colonnades légères; partout un goût composite, et, sinon pur dans le sens qu’entendent les doctes, exquis du moins, varié, pittoresque, libre, exprimant à la fois et l’âge de l’édifice, et la condition du maître, et la fantaisie de l’architecte. Point de ces longues enfilades de bâtiments assujettis de par une pédante municipalité à être tous uniformes et pareillement alignés: système froid et de fausse grandeur, où rien des mœurs du pays, rien des êtres domestiques ne se peint dans le décor de la façade, dans l’arrangement des ailes et dans la physionomie des balcons ; où la pensée individuelle de l'architecte, son savoir, son génie, ses caprices d’élégance ou de grâce, sont brutalement sacrifiés
à une prétentieuse régularité et aux insipides merveilles de la symétrie. Ici tout est inégal, irrégulier, divers; et, chose admirable, rien n’est discordant. Ornements, corniches, moulures, cintres, entablement, colonnades, tout s’ordonne, tout vient se fondre en une harmonie riche, animée, somptueuse, et qui serait entière aujourd’hui encore, sans les outrages qu’a reçus de la destinée, bien plus que du temps, cette cité malheureuse. En effet, les sculptures extérieures de plusieurs palais ont été enlevées et vendues à des étrangers par leurs propriétaires devenus indigents; d’autres, inhabités et déserts, offrent aux regards les tristes vestiges de l’abandon et du délabrement; quelques-uns, transformés en magasins ou en écoles, portent sur leur fronton ou au-dessus de leur porte l’écriteau autrichien, signe de déchéance ét d’esclavage.
Cependant nous cheminons avec une merveilleuse rapidité. A peine vient d’apparaître en face de nous le Rialto, ce chef-d’œuvre des ponts ornés, que déjà nous entrons sous les ténèbres de sa large voûte pour aller déboucher plus loin dans une mer ouverte où, tournant à gauche, nos gondoles viennent heurter doucement les degrés d’un superbe palais. C’est notre hôtel. Ainsi David, en majordome intelligent, nous a logés dans la plus belle situation de Venise. En face, une mer couverte d’embarcations, des îles chargées d’édifices, la splendide immensité du ciel : voilà pour notre ordinaire. A deux pas, les quais, la Piazetta, le palais du Doge, Saint-Marc et le café Florian : voilà pour nos loisirs et nos fêtes. Gomme nous avons fait toilette à Mestre, il ne s’agit plus que de déjeuner, et, pour ne point perdre de temps, nous arrêtons durant le repas le programme de nos divertissements. D’emblée, et sur la proposition de M. Topffer, il est décidé que cette première journée on l’emploiera tout entière à flâner, à s’aller perdre, à parcourir sans le boulet d’un cicerone, et jusqu’à ce que la terre nous manque, tous les quartiers et les recoins à notre portée. Ainsi en effet, et ainsi seulement, voir devient un piquant plaisir; ainsi seulement l’esprit observe activement des objets qui lui apparaissent avec toute leur fleur de nouveauté, et, au lieu de se laisser sottement confisquer au profit des musées et des sacristies, il se prend librement à ce qui l’entoure, à ce qui se présente, à ce qui lui plaît, et au simple plutôt encore qu’au phénomène, au vivant plutôt qu’à la momie. Cette méthode nous réussit.
Perdus dans d’étroites ruelles bordées d’étalages surchargés, nous coudoyons, nous sommes coudoyés, jusqu’à ce que l’espace s’élargissant, nous venions tomber droit sur la place Saint-Marc. La place du Dôme à Milan nous parut autrefois bien splendide ; mais ceci ! quelle nouveauté ! quelle majestueuse bizarrerie, quel ensemble d’orientale somptuosité et d’austérité massive ! Ce portail étoilé, ces quatre chevaux de bronze, ces fines ogives, ces dômes lourds, l’or, l’azur, la foule, des pigeons par milliers, certes, c’est là de quoi causer l’ébahissement du provincial, même des badauds de capitale; aussi ne nous gênonsnous en aucune façon d’être émerveillés et ravis. Faisant ensuite le tour de cette vaste place, nous trouvons qu’à droite elle s’ouvre sur la Piazetta, qui s’ouvre elle-même sur la mer. Là surtout plane le glorieux souvenir de l’an-
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tique Venise; là surtout le cœur se serre à la vue de ce lion jadis formidable, de ce colossal palais du Doge, monument d’inouïe prospérité; de ces flots où, à la place des fiers navires qui revenaient naguère chargés des produits des deux mondes, l’on voit, qui pourrit sur ses ancres, line vieille frégate, sentinelle de l’Allemand, gardienne suffisante de ces gondoliers sans patrie et de cette cité sans nation !
Il faut, en vérité, excuser la tourbe des romanciers et des poètes qui sur ce thème de Venise déchue ont composé tant d’insipides variations, auxquelles nous nous efforcerons de n’ajouter pas la nôtre. L’empreinte du passé est si fortement marquée dans cette ville, tant de morne majesté y frappe encore les yeux, de si visibles traces d’une regrettable splendeur y assiègent de toutes parts l’esprit, que l’homme le plus froid, et à plus forte raison l’homme sensible par métier, le romancier, le poète, remués qu’ils sont réellement par ces spectacles, peuvent bien facilement se croire visités par la muse, et, rentrés à l’hôtel, laisser pleurer leur phrase ou s’apitoyer leur strophe. Pourtant, il y aurait mieux à faire peut-être, et l’étude de la Venise actuelle, où, comme au désert, le sable envahit l’oasis, où se heurtent à chaque pas les restes du passé et des lambeaux du présent, où, tout au travers de l’insoucieuse joie d’une populace de gondoliers et de chanteurs, se croisent les intrigues de cloîtres, celles de la politique et celles de l’amour ; cette étude, ce nous semble, serait propre à inspirer des pages piquantes et d’attachants tableaux, si aujourd’hui, pour peindre, l’on se croyait obligé de connaître, et, pour exprimer, tenu d’avoir senti.
De la Piazetta nous rebroussons chemin pour aller nous perdre dans les petites rues qui forment le cœur encore vivant de Venise. Non, rien de ce qui se voit dans les églises, rien de ce qu’on admire dans les palais ne vaut en intéressante et originale nouveauté cette fourmilière de gens, ce labyrinthe de canaux, ces constructions entassées, cette multitude de ponts chargés de passants, et sous lesquels fuient silencieusement d’élégantes gondoles. Il y a là tout un monde de réalités piquantes, de souvenirs augustes, de contrastes mélancoliques, et, pour l’artiste, des trésors de formes, de coloris, d’étude : de toutes parts, en effet, des façades accidentées, des frises, des voûtes, des écussons, des bouts de corniche, ou d’une grâce exquise, ou d’un fruste attrayant; partout des groupes tout composés, des figures imaginées exprès pour lui; et tandis que dans ces étroites rues le sommet des édifices réfléchit les clartés adoucies du dehors, leur base, enveloppée dans une ombre limpide, va se perdre sous cette onde noire des canaux, où, tantôt pressées, tantôt solitaires, les embarcations s’approchent, fuient, s’éclipsent, comme de mystérieux fantômes. Toutes les gondoles sont noires.
Une fois perdus, nous le sommes bien ; il n’y a plus que le fil d’Ariane qui puisse nous tirer de là, lorsque, bien heureusement, nous imaginons d’y suppléer en demandant aux passants où est le café Florian. Le café Florian, un café qui réunit tous les soirs jusqu’à cent, jusqu’à mille personnes, un café qui
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ne s’est pas fermé depuis cent ans, et connu dans Venise comme l’est chez nous la tour de Saint-Pierre : chacun de nous mettre dans la direction, et nous d’y tomber tout droit. 0 le merveilleux établissement ! ô la royale industrie ! C’est sur la place Saint-Marc : chaises, tables, tentures, sorbets, bonbons, limonades, tout est prêt à toute heure, et pour autant de particuliers qu’il en arrive. D’un coup d’œil le garçon a enregistré vos trente-six fantaisies, et d’un tour de main il fait surgir devant vous des échafaudages de gâteaux croquants et de boissons glacées. L’un de ces garçons, doué évidemment de cette exquise pénétration qui d’un regard sonde les bourses et lit dans les appétits, nous prodigue des attentions discrètement flatteuses, tantôt prévient, tantôt éclaire nos désirs, et se trouve être, au bout de peu d’instants, notre ancien et fidèle ami. Après que nous nous sommes rafraîchis, bien vite nous retournons nous perdre, mais prudemment cette fois, et comme font des gens qui veulent à heure fixe se trouver autour d’un bon dîner. La chose réussit.
Pendant cet admirable repas, le ciel s’embrase peu à peu des feux du soir, et cette mer qui est sous nos fenêtres prend insensiblement une teinte d’azur légèrement rosée dont le riant et pur éclat se reflète dans l’âme en secrète et sereine allégresse. En même temps tout se ranime sur les flots, et autour des bâtiments plus gros qui stationnent çà et là, pittoresquement ombragés de lambeaux de voiles et de nattes dressées, d’innombrables gondoles circulent avec une charmante prestesse. Cette embarcation, particulière à Venise, est une sorte de longue et basse péniche, dont le centre supporte un petit pavillon fermé de jalousies qui abrite un divan commode. A l’avant la proue se redresse en une plaque de métal, dont la forme, comme celle du col de cygne, est élégante et fière, tandis que sur l’arrière un seul homme, debout, et comme suspendu sur l’extrême rebord de la poupe, d’une rame simplement posée sur une grêle pièce de bois taillée en chevalet, fait voler la galère, la dirige avec une habile témérité sur les étroits passages, tourne les obstacles, rase, franchit, esquive, jamais ne s’arrête, jamais ne heurte et semble n’être, lui et sa gondole tout ensemble, que le plus agile dauphin de ces parages. L’on s’habitue sans doute à ne remarquer plus tant de délicate adresse et d’audacieuse précision; mais, pour l’étranger, c’est un constant sujet d’amusante surprise. Et telle est la confiance qu’inspirent de si habiles mariniers, qu’après avoir pu craindre cent fois un très désagréable naufrage, on finit bientôt par s’abandonner en toute sécurité aux prestes évolutions de l’intelligent brin de paille auquel l’on vient de confier sa fortune.
A la même heure, et aussitôt que les fraîches haleines du soir sont venues tempérer l’ardeur déjà attiédie du couchant, de l’intérieur des rues étroites, du fond des demeures et des comptoirs, la foule se porte sur le quai des Esclavons, qui borde cette mer sillonnée de gondoles, et nous-mêmes, après notre repas, nous allons en grossir le flot. Là, sur les dalles encore brûlantes, une multitude de petits marchands dressent précipitamment leurs échoppes, leurs pyramides de pastèques, leurs cafés en plein vent; des boiteux, des aveu-
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«les, de jeunes mères qui portent leur nourrisson et qui traînent après elles leurs aînés, accourent, implorent, se hâtent d’émouvoir, les uns par l’instance pitoyable de leurs prières, les autres par le spectacle étalé de leur morne détresse; des soldats, des moines, des Arméniens passent affairés, ou se promènent indolemment, tandis qu’assis à l’ombre des piliers du palais ducal, des citadins fument leurs pipes, lisent la gazette ou assistent, tranquilles et rêveurs, au bruyant tumulte de cette pittoresque scène.
A l’extrémité de ce vaste quai, une large rue s’ouvre sur notre gauche ; nous y entrons. Elle est pareillement remplie de peuple et d’étalages irrégulièrement dispersés; étendu de tout son long au beau milieu de la voie, un jeune gars y dort à côté de trois poules effarées qui composent tout son fonds. C’est que dans une ville comme Venise, où il n’y a ni voitures ni chevaux, l’alignement des échoppes n’étant plus de nécessité, chaque petit vendeur s’établit librement à l’endroit de la voie qui lui convient, et plusieurs, qui n’ont point d’échoppe, se contentent de poser leur marchandise à terre et de s’endormir tranquillement auprès. A l’acheteur de faire le reste. De là une incomparable variété de groupes, qui sont animés et expressifs par tous leurs côtés, au lieu d’être aux trois quarts noyés dans l’uniformité obligée d’un alignement régulier. Pendant que nous cheminons, un jardin public planté de beaux arbres se montre à notre droite; ce ne peut être que ce Lido tant célébré des touristes poètes : à nous d’v faire aussi notre pèlerinage; à nous d’y être à notre tour enivrés de brise du soir, d’historiques réminiscences, de poétiques émanations, jusqu’à ce que, sortis de ce séjour, nous ayons appris que le Lido est fort éloigné de l’endroit où nous venons de goûter de si pures jouissances. C’est égal : autant de pris.
Sur ces entrefaites, la nuit tombe, et M. André nous entraîne de nouveau sur la place Saint-Marc, où il nous a conviés à venir prendre le café pour ce jour-là et pour les jours suivants. Combien cette plage a changé d’aspect ! Ce matin, la foule s’y portait tout entière sous l’ombre des galeries qui en forment le pourtour; ce soir d’innombrables chaises, dont les premières rangées s’appuient au seuil des cafés, l’ont envahi jusqu’au centre, où, dans un espace laissé libre, la musique des régiments autrichiens est disposée autour d’un cercle de lutrins illuminés. Venise est là, qui, avilie et charmée, écoute les fanfares de ses vainqueurs; et tandis que les pâles lueurs du firmament éclairent de douteuses clartés les coupoles du Dôme et le faîte des palais, de dessous les galeries les feux scintillent, et forment comme la bordure d’or qui brille au bas d’une sombre et majestueuse tenture. Qu’est le luxe, même celui des cours, auprès de ces splendeurs? Et si chez les Vénitiens eux-mêmes l’attrait de ces soirées prévaut, pour les y attirer, sur la mollesse des habitudes, sur l’abattement des âmes, sur la souffrance des souvenirs, que l’on juge de l’impression que doivent produire sur nous autres Scythes ces merveilles accumulées des siècles, de l’art, de la nature, et du plus suave, du plus radieux des climats !
Pour nous, semblables aujourd’hui à ce spectateur de théâtre qui, le drame
joué, ne saurait plus dire les visions dont avant le lever de la toile se berçait son imagination impatiente, s’il nous est impossible, à la vérité, de ressaisir cette image que nous nous étions faite de Venise avant d’y avoir été, et qui se composait de mille traits empruntés à l’histoire, aux poètes ou au babil de la renommée, nous sommes certains du moins que, cette fois, la réalité, en trompant notre attente, ne l’a pas déçue, et que le souvenir que nous avons emporté de cette belle cité a bien plus d’éclat, bien plus de grandeur et de poétique attrait que n’en eurent les songes, brillants pourtant, où elle nous apparaissait à l’avance. Bien plus, après y avoir passé trois jours d’une fête continuelle, c’est moins par la réminiscence du plaisir que notre cœur s’y est de plus en plus attaché, que par cette sorte de mélancolique affection, de savoureuse amertume que provoque le spectacle d’un déclin anticipé, d’une grande et irrémédiable infortune. Peut-être aussi quelque sinistre pressentiment nous fait-il redouter pour de plus humbles républiques un anéantissement pareil, surtout si, quand la liberté y unissait naguère les citoyens, c’est aujourd’hui un esprit de jalouse équité qui les divise; si naguère amarrées au tronc nerveux des traditions antiques, on les voit aujourd’hui délier le câble, quitter l’anse tutélaire, et s’abandonner à l’impétueuse rapidité des courants aveugles.
Après quelque séjour sur cette place, nous nous rendons au théâtre, où l’on joue le Barbier de Séville; puis, rentrés au logis, le calme, la vue des flots, et aussi cè doux ébranlement du plaisir qui écarte le sommeil des paupières, nous retiennent bien avant dans la nuit sur les balcons de l’hôtel.