CANAL A VENISE
VINGT-DEUXIÈME JOURNÉE
Aujourd’hui, hélas! cicerone. Celui dont nous allons jouir est une sorte de particulier rauque et bilieux, un ancien homme de lettres déchu, râpé, aigri, de qui la visible misanthropie contraste assez drôlement avec la profession qu’à coup sûr il ne s’est pas choisie, celle de servir les plaisirs d’une espèce humaine qu’il déteste. Impatient de commencer sa besogne, impatient de la terminer, ce malheureux n’aspire qu’à avoir accompli son supplice quotidien; et quand le fond ténébreux d’un antre sauvage semblerait seul devoir convenir aux amertumes de son âme en peine, il lui faut à toute heure naviguer en plein soleil, fendre la foule joyeuse, subir les questions étourdies du touriste et le babil enjoué des ladies. Pauvre homme, il n’a qu’un bon moment : c’est le soir, lorsque, tenant enfin son salaire, il voit s’ouvrir devant lui quinze heures assurées de solitude, de ténèbres, de malédiction interne contre les touristes, les ladies, le ciel, la terre et lui-même.
Notre déjeuner se prolongeant, cet aigri s’en irrite; il est déjà tout violet d’apostrophes rentrées. Pour lui complaire, nous nous embarquons sur une flottille de gondoles, et nous voilà voguant vers les merveilles étiquetées d’itinéraire. Tous, nous songeons que ce qu’il y a de plus merveilleux dans chacune, c’est l’histoire d’y aller, et surtout d’en revenir. Et en effet, outre que chefd’œuvre sur chef-d’œuvre c’est indigeste, lorsqu’on vient de passer une demi-
heure à regarder en l’air dans l’entonnoir d’une coupole, c’est avec une bien légitime satisfaction qu’on s’étend sur les coussins d’un divan. Durant ces courses, notre aigri s’assied à la proue; et là, ouvrant son parasol, il cuve en silence le fiel de ses dégoûts.
Nous débarquons d’abord à l’église San-Georgio. A vous, lecteur, de lire dans quelque itinéraire les belles choses que nous y avons vues, car il ne peut entrer dans notre plan de vous les décrire, et nous y serions, au surplus, fort embarrassé. Cette église est l’un des chefs-d’œuvre de ce puissant architecte dont le génie est empreint dans la plupart des grands édifices de Venise, de Palladio. On y voit des Tintoret, on y voit, surtout dans le chœur, des sculptures en bois qui sont bien tout ce que le goût, l’invention, la fantaisie, peuvent offrir aux yeux de plus richement exquis. Les Tintoret ne sont guère portatifs, et à la rigueur l’on peut s’en passer; mais n’avoir volé qu’une des figurines qui décorent les niches de ce chœur, c’est là une vertu majuscule qui nous sera certainement comptée. Et la tentation est d’autant plus forte, que, de ces choses, il ne s’en fait plus. Cet art si gracieux, si vif, si propre au décor familier et de détail, il est mort, enterré ; nous, dix-neuvième siècle, nous, humanité avancée, nous en sommes à payer bien cher les plus modestes bahuts du moyen âge. C’est que nous fabriquons bien, mais nous n’inventons plus ; nous faisons bien des moules qui multiplient indéfiniment un produit, mais nous n’imaginons plus; et nos créations elles-mêmes ne sont que des reproductions matérialisées du beau de la Renaissance, du beau grec, ou encore du beau de Louis XV, impur ce dernier, mais qui nous va au même titre que les autres, parce qu’il est tout fait, tout inventé. Voilà en quoi consiste notre progrès. Il a ses bons côtés, sans doute; il a ses amis aussi, et toutefois nous mourrons, je le crains, avant d’avoir eu la douceur d’en grossir le nombre.
En effet, cette impuissance de création qui se révèle de plus en plus chez quelques nations avancées par excellence, cette multiplication de produits artistiques qui croît chez elles en raison directe de la stérilité de la pensée et du déclin de la poésie, sont, à nos yeux, sinon une preuve manifeste, un signe du
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moins, et un signe énergique que ce progrès est faux et bâtard. Partant, non pas même des leçons de l’histoire, mais seulement de la nature de l’homipe telle qu’elle nous est connue, nous n’imaginons pas, pour des sociétés d’hommes, de développement complet et heureux en même temps, dès que la tendance essentielle de ce développement est de méconnaître de plus en plus, pour les rayer bientôt du rôle, les besoins de l’imagination, le penchant instinctif de l’idéal, la poursuite et le culte du beau. Nous n’imaginons pas qu’aucune chance de félicité et de grandeur soit assurée aux nations qui vont délaissant de plus en plus l’idée pour la forme, l’intelligence pour le procédé, le sentiment pour la convention, le plaisir moral pour le physique bien-être ; et nous ne savons voir dans ce progrès tant vanté que la tranquille mais effrayante invasion du matérialisme social. C’est assez pour que nous ne puissions l’aimer et pour que nous en osions médire.
De l’église San-Georgio, nous naviguons vers l’église du Rédempteur. A chaque lieu de débarquement on trouve invariablement deux ou trois gueux qui se disputent l’honneur de poser sur le rebord de votre gondole un officieux bâton crochu, sous prétexte de la maintenir pendant que vous mettez pied à terre. Autant d’occasions pour le touriste de montrer qu’il sait reconnaître de généreux services. Après quoi il entre dans l’église, dans le chœur, dans la sacristie; puis il sort de la sacristie, du chœur, de l’église; autant d’occasions encore, le voilà transformé en fastueux qui comble de largesses tout un peuple de faméliques. Beau rôle, mais coûteux. Dans cette église du Rédempteur, on admire de belles toiles de Bellini, le maître du Titien, des châsses étincelantes et des capucins très gras. L’un de ces capucins se prend à embrasser tendrement notre cicerone. Autrefois, nous raconte plus tard celui-ci, c’était mon élève, honnête et chéri; puis il se jeta dans le vice, tant et tant, qu’il en a connu les pointes et la pénitence lui est venue. Alors il est entré dans l’ordre, et aujourd’hui tour à tour il se repent et fait la quête.
De cette église nous passons à celle de Saint-Sébastien. Ici, de dessous l’abri du portail, une troupe de mégères, effrayantes de maigreur et farouches d’avidité, s’élance sur nous, rompt nos rangs, et nous assiège d’instances à brûle-
pourpoint. C’est le cas d’être bien vite fastueux. Dans cette église, l’on voit des chefs-d’œuvres de Paul Véronèse, et l’on en voit trop, ils se nuisent l’un à l’autre : aussi déjà l’indigestion s’en mêle, et ce monotone pèlerinage de nef en nef commence à nous paraître un temps dont nous pourrions user plus agréablement. Pourtant nous nous laissons conduire encore à l’église des Scalze; la porte en est fermée, et le sacristain est à boire. Vite on court le chercher; mais au lieu de l’attendre, M. Tôpffer déclare au cicerone que nous voici, quant aux églises, parfaitement rassasiés; qu’au surplus il ait à laisser là sa méthode pour se conformer à la nôtre, qui est d’aller à Murano visiter les fabriques de verroterie. Nous voguons vers Murano.
Nos gondoliers sont jeunes, rieurs, en train de folâtrer. Ils se mettent à lutter de vitesse dans ces canaux étroits, sans qu’aucun des gondoliers dont ils rasent les embarcations songe à craindre pour sa cargaison. Bien plus, obligés qu’ils sont, dans la rapidité de leur course, de faire place à d’autres ou de ne pas se heurter entre eux, du bout de la rame ils parent à tout, et se trouvent voler tantôt de front, tantôt de file, sans autre entente que ce commun accord qui résulte de l’adresse intelligente des lutteurs. Seulement, partout où les canaux se croisent en sens divers, ils ralentissent leur marche, et font entendre un cri destiné à avertir tel gondolier qui ne les voit pas encore. Sans cette précaution, à chaque instant les gondoles embrocheraient ou seraient embrochées, et l’histoire d’être confortablement étendu sur un divan n’empêcherait pas le passager d’avoir le dos scié par cette armure de métal qui se dresse à l’avant des gondoles. De lutte en lutte nous nous trouvons de nouveau dans cette mer ouverte au travers de laquelle nous sommes venus de Mestre, et au bout d’un quart d’heure de navigation nous abordons à Murano. Crochets, gueux, cicerones officieux, pullulent, et des perles de quoi verroter les sauvages des deux hémisphères. Ceci vu, nous nous hâtons de regagner Venise, et, passant cette fois sous le pont des Soupirs, nous venons prendre terre à la Piazetta, tout à côté de l’escalier des Géants, qui est notre chemin direct pour pénétrer dans le palais du Doge.
La magnificence intérieure de cet édifice répond à la splendeur extérieure de Venise. Merveille d’architecture et de sculpture, décors de toute espèce, salles immenses, passages d’apparat et issues secrètes, prétoires d’or et cachots affreux : on retrouve là, intacts encore, tous les vestiges de la grandeur, de la force, de l’active ambition; ceux aussi d’un faste corrupteur et d’une tyrannie jalouse et implacable.
Les chefs-d’œuvre des peintres vénitiens abondent aussi dans ce palais, et, si nous l’osons dire, nous n’avons pas été bien vivement séduits par les mérites de cette illustre école. Une exécution savamment hardie, une prodigieuse puissance de composition, toutes les richesses et tous les prestiges de la couleur, voilà quelles sont les grandes qualités qui y prédominent, à l’exclusion de l’intention poétique, de l’expression étudiée de la forme, surtout de ce sentiment sévère qui, pénétrant au delà de la vivante surface des visages, va saisir au fond des
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âmes, pour l’amener palpitant sur la toile, le drame de foi ou de passion dont il aspire à représenter l’image. C’est ainsi du moins que nous nous expliquons pourquoi telle pâle figure du Pérugin nous a plus vivement frappé que n’ont pu faire ceux des chefs-d’œuvre de l’école vénitienne que nous avons eu l’occasion d’admirer du temps de notre court séjour à Venise.
Il fait très chaud, et le café Florian n’est pas éloigné. Nous allons y faire une halte rafraîchissante, avant de visiter l’intérieur de l’église Saint-Marc, le plus intéressant des édifices de Venise. L’antiquité, l’Orient, l’Occident, chacun des triomphes de la république, ont apporté à ce temple, ou un tribut de magnificence, ou quelque rareté conquise sur les infidèles : l’architecture y est de tous les âges, de tous les styles, mais bysantine d’ensemble, imposante d’antique majesté, et, pour nous, d’une frappante nouveauté. Le parquet y est bossué comme seraient les ondes agitées d’un lac. Cela fait ressouvenir, au milieu de ces riches parvis, de ces sables submergés où naguère des pêcheurs et des pirates posèrent les premières cabanes de Venise.
Après dîner nous allons, comme le jour précédent, passer notre soirée sur la place Saint-Marc. Même spectacle et même affluence; mais au lieu de la musique autrichienne, ce sont de toutes parts des musiciens ambulants, quelques-uns passables, d’autres divertissants. Pendant qu’assis au frais les groupes fasliionables écoutent ou s’entretiennent, des légions d’industriels sortent de dessous terre. Celui-ci entend que vous lui achetiez un tour de perles, cet autre vous met des pantoufles sous le nez, un instant après des cure-dents, un cigare, un bouquet, des clous de girofle, de la poudre à moustaches, du caramel, des fulminantes, un petit chien... Bientôt, ma foi, sous peine de ne plus savoir où donner de la tête, nous nous laissons faire, à l’instar des Vénitiens, et l’industrie nous assiège, nous obsède, sans que nous y prenions garde.
VINGT-TROISIÈME JOURNÉE
Tout n’est pas pour le mieux dans le plus radieux des climats. Ce matin, la plupart d’entre nous, en se regardant au miroir, se prennent pour un autre, tant leur visage est tacheté, bouffi, désharmonisé par la piqûre des cousins !
Notre aigri est à son poste. Nous lui demandons de nous conduire à l’arsenal. Cela le contrarie ; car dans la Venise en huit journées, de Quadri, l’arsenal aurait dû venir hier. 11 ne peut, toutefois, que se conformer à nos désirs, et le voilà qui, amer et râpé, se met à notre tête. Les marchands d’accourir sur leur seuil, pour voir passer les vinti due; c’est le nom que nous a donné la rue, tandis que la police a imprimé sur son bulletin : « M. André, professeur, avec ses élèves. » Comme nous cheminions vers l’arsenal, voici qu’une belle musique de galops et d’ariettes nous électrise, nous attire; et guidés par les sons, nous entrons dans la salle du bal... Ohé ! des prêtres, une foule qui prie, tous les signes du recueillement et de la dévotion : c’est une église qui fête son saint. Vite on nous présente la tirelire, et en retour de son offrande, chacun de nous reçoit un petit portrait du saint. La curiosité est étourdie.
Arrivés à l’arsenal, et pendant que notre cicerone postule pour nous la permission d’entrer, nous admirons, aux deux côtés de la porte, deux lions colossaux, qui furent transportés d’Athènes à Venise en 1687 par François Morosini. Ces lions, qui, avant d’orner le seuil de cet arsenal, ont, durant deux mille ans, chargé de leur poids les môles du Tirée, sont frustes assurément, mais d’une telle vigueur de style, qu’aujourd’hui encore, comme au jour où ils sortirent de
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l’atelier du sculpteur, ils ont leur caractère tout entier de puissance, de fierté sévère, d’imposante et monumentale majesté. C’est que ce n’est pas la dureté du bloc, ce n’est pas l’ampleur colossale des proportions qui assurent aux productions de la statuaire une glorieuse durée; c’est bien plutôt cette énergique empreinte de la pensée humaine, cette justesse de caractère fortement saisie, cette poétique abstraction des attributs, qui, venant à se marquer dans le style, font survivre aux injures du temps et aux mutilations mêmes des hommes la primitive expression de l’œuvre, conservent, retiennent, éternisent l’étincelle de vie, le souffle de grâce, le feu d’indélébile passion, jusque dans un torse fracassé, jusque dans un fruste tronçon.
La porte s’ouvre, et l’amiral en personne, nous accueillant avec une amicale politesse, prie son neveu de vouloir bien nous faire les honneurs de l’arsenal. Ainsi, au lieu d’un aigri, nous avons ici pour cicerone un jeune officier dont l’amabilité personnelle est rehaussée par des manières remplies à la fois de simplicité et de distinction. Tant de courtoisie nous inspire ce sentiment reconnaissant qui est le plus doux assaisonnement du plaisir.
L’arsenal de Venise est aujourd’hui encore riche en antiquités curieuses, en armures, en trophées : on y voit des drapeaux pris à la bataille de Lépante, et, à côté de gondoles d’honneur qui ont été construites pour Bonaparte et sa cour, un magnifique modèle du Bucentaure. Ges objets nous intéressent moins cependant que la fonderie, que la corderie, et une grande frégate qui est en cons-
truction. Du sol, on monte, par une rampe de deux à trois étages de hauteur, jusque sur le rebord de ce navire ; puis de là on redescend le long du flanc intérieur jusqu’au fond du bâtiment, qui n’est pas encore ponté. Bien n’est plus propre que cette sorte d’expédition à faire saisir d’un coup d’œil ce qu’on ne
comprend pas si bien en voyant une frégate à l’ancre, c’est-à-dire au moyen de quelles vertèbres, de quelles côtes, de quels reins, ces monstres-là peuvent soutenir l’effort de la vague et le choc formidable des flots en courroux. A fond de cale, nous trouvons un capucin en lunettes, qui guide dans ces profondeurs un pensionnat de jeunes demoiselles.
Ce sont des forçats qui font ici tous les transports et les gros ouvrages. La vue d’hommes enchaînés est toujours odieuse. Ceux-ci sont jeunes la plupart, beaux, et, chose singulière, leur visage respire l’intelligence et la douceur ; à peine croit-on surprendre dans leur regard quelques équivoques lueurs de scélératesse. Ils paraissent d’ailleurs bien nourris, point maltraités, et la présence de l’officier qui nous accompagne ne leur impose aucune pénible contrainte. Nous leur achetons différentes bagatelles.
Cependant les heures s’écoulent avec rapidité, et bien des choses nous restent à voir, entre lesquelles il est devenu nécessaire défaire un choix. M. Tôpffer serait pour l’Académie des beaux-arts; là se trouvent les tableaux les plus renommés ; mais tout son monde, devenu tribord et bâbord à vue d’œil, penche pour aller visiter cette frégate qui pourrit sur ses ancres devant le quai des Esclavons. Il faut pour cela avoir une permission de l’amiral; le bon vieillard s’empresse de nous la donner; et tels ont été ses procédés à notre égard, qu’il nous semble, en sortant de cette maison de forçats, que nous quittons le toit hospitalier d’un ami. La frégate nous est montrée en grand détail. Mais voici que la barque qui nous ramène à terre va s’engager dans un câble où elle demeure équilibrée d’une très inquiétante façon. Nos mariniers crient, poussent, retiennent, s’insultent, et, à force de tintamarre, la barque se remet à flotter.
Après cette expédition, désireux nous-mêmes d’être libres, nous libérons notre aigri, qui nous fait de rauques adieux, et s’enfuit dans son antre. Comme hier, comme avant-hier, la soirée est radieuse, mais c’est nous qui sommes changés, et la prévision que le moment approche de quitter ce brillant séjour assombrit de quelques nuages les dernières heures que nous y passons. Déjà il faut penser aux dernières emplettes de départ, aux choses du lendemain, à la blanchisseuse... Beau poème qui finit en prose.
Cependant M. Tôpffer et M. André s’en vont chez le banquier pour tâcher de redonner des chairs à la bourse commune, qui est maigre à flotter sur l’eau. Ils sont parfaitement accueillis, la conversation s’engage, et grande est leur surprise en apprenant que c’est fort ennuyeux de vivre à Venise ! « Vous ne vous figurez pas, leur dit-on, ce qu’est le travail au fond d’une demeure d’où l’on n’entend ni bruit de voitures ni murmures de passants ; dans une ville où il n’existe pour s’y récréer, ni une société bourgeoise, ni un familier commerce de voisin à voisin. Surtout ne voir jamais d’arbres, jamais de prairies, c’est une dure privation; et si, pour aller en famille saluer les champs, nous nous faisons transporter sur la côte, c’est vingt, c’est trente francs qu’il nous en coûte à chaque fois. » Ces rafraîchissantes réflexions font paraître un peu moins
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ingrate à M. Tôpflfer et M. André cette même côte sur laquelle ils vont s’acheminer demain.
Le dîner est mélancolique, et, au dessert, la blanchisseuse. C’est une belle dame, qu’à sa mise on prendrait pour la comtesse des Esclavons, tout au moins. Cheveux admirablement nattés, toilette de bal. Châle de cour, et langage conforme. En vérité, c’est Nausicaa en personne, qui compte nos chemises-, et met nos bas en pile. On lui paye son mémoire. Poème encore, qui finit en chiffres.
Nous sortons de nouveau; nous retournons à la place Saint-Marc : nous voulons pratiquer encore le café Florian ; mais ce n’est plus cela ! Pourtant, Simond retrouve quelque appétit pour du caramel. Pantoufle, que me veux-tu ? Fulminante, tu me fatigues. Petit chien, tu m’attristes. Hélas ! il n’y a plus rien dans la coupe : nous allons faire nos sacs.
VINGT-QUATRIÈME JOURNÉE
Les gondoliers qui nous ont amenés de Mestre viennent nous prendre de bon matin pour nous conduire à Fucine. Pendant que ces hommes jasent et rient sur le perron de l’hôtel, nous faisons nos derniers apprêts. M. Tôpffer livre lamentablement des piles d’écus, en songeant que toute fête devrait se payer d’avance, au moment où elle va s’ouvrir, et non pas lorsque, tout étant consommé, il semble qu’on ne doive plus rien à personne. Du reste, nous ne déjeunons pas à Venise, parce que M. André se -souvient que l’on rencontre d’excellents cafés tout le long de la route que nous allons parcourir.
La navigation est fort triste. Au bout d’une demi-heure, dômes et minarets se sont évanouis derrière la brume matinale, et devant nous se montre une côte basse, submergée, qui n’a rien de bien attrayant. Nous y débarquons silencieusement. Bientôt (c’est le prompt et sûr objet de la marche) l’entrain revient, la gaieté reprend le dessus, et les regrets se noient sous le flot charmant des souvenirs. Mais, de cafés, pas trace : noyés aussi, excepté dans le souvenir de M. André.
Le pays est presque désert. Ce sont des prairies sauvages, où croissent des