‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 87 sur 98 · TERRE RA SSE RE FUCINE · texte numérisé non relu

TERRE RA SSE RE FUCINE

VOYAGE A VENISE

arbres d’une sombre verdure et d’un port nonchalamment sévère ; les eaux croupissantes d’un canal sinueux ajoutent au caractère mélancolique de ce paysage. A mesure pourtant que l’on s’éloigne de la mer, des fermes, de belles églises, des villes enfin apparaissent; mais des cafés, toujours pas trace, et M. André est bien coupable.

Pour la première fois aussi nous éprouvons des chaleurs torrides qu’aucune brise, qu’aucun ombrage ne tempère, en sorte qu’aux rongements de la faim vient se joindre l’évaporation des forces. Quelques-uns, comme ceux qui dans les naufrages se sont jetés dans le canot sauveur, rament de toutes leurs jambes vers Padoue, tandis que les autres nagent çà et là, éperdus et grillés. Parmi ces derniers, on en remarque un qui nage en grand deuil à tâtons : c’est M. Tôpffer, qu’une violente inflammation des yeux a forcé de s’éclipser derrière deux bésicles noires et quatre doubles crêpes.

Cependant voici sur le bord du chemin une cabane ouverte, nous y entrons. Deux jeunes filles y sont assises auprès de la croisée qui, à l’opposite, s’ouvre sur la prairie. L’une d’elles, sans presque remarquer notre arrivée, continue de coudre, tandis que l’autre se lève et attend nos paroles. Nous lui demandons du café. Pendant qu’elle va le préparer, nous contemplons l’agreste propreté de cette fraîche demeure, où ces deux sœurs vivent seules, et piqués à la fin de l’indifférence de la couseuse, nous voulons savoir d’elle-même qui donc elle se figure que nous soyons. — Mi fa niente, répond-elle avec une insouciance qui ne provient ni de déplaisante fierté ni de timide réserve. Bien que ces deux sœurs n’aient de judaïque que la beauté régulière de leurs traits, il nous arrive de trouver que le nom d’Agar leur sied, et nous adoptons ce nom pour les désigner entre nous.

Vers une heure nous arrivons à Padoue. C’est une belle ville au dire des itinéraires; mais toutes les villes sont belles dans les itinéraires, pour peu qu’il s’y trouve une cathédrale construite par un architecte quelconque, ou un hôtel de ville orné d’un portail ou d’un fronton, comme tous les hôtels de ville. Du reste, nous n’avons nulle envie de constater; et ainsi Padoue n’est pour nous qu’un endroit où l’on déjeune dans une salle fraîche, garnie de divans moelleux, en compagnie d’un abbé, et dans la patrie de Tite-Live.

Cet abbé mange à sa table, lentement, sobrement, avec une méthodique quiétude, et de façon à vivre deux cents ans, si réellement les maladies et la mort proviennent de l’oubli de quelque principe d’hygiène, ou de quelque inobservance de régime. Sans ménage, sans souci, sans patrie que l’Église et uniquement occupé d’entretenir sur son visage les fleurs toujours écloses d’une santé vermeille, ce ben abbé dirige sa bonne petite carriole tantôt ici, tantôt là, selon qu’il redoute Varia cattiva , ou qu’il aspire à des brises plus salubres; et c’est ainsi qu’à cette heure il fuit Mantoue sans vouloir encore de Venise. Gomme ceux qui, au fond, rfaiment qu’eux-mêmes, il est tout à tous, il trouve tout bien, il conçoit toutes les opinions; seulement il blâme le canton d’Argovie de n’aimer pas les moines.

Les cafés sont la gloire actuelle de l’Italie. Brescia lutte avec Padoue, Padoue rivalise avec Venise, et de toutes les sortes d’architecture jadis florissantes dans cette belle contrée, l’architecture de café est la seule qui, au lieu de dépérir, va se perfectionnant, s’enrichissant de plus en plus. Le grand café de Padoue est gigantesque; on dirait un édifice public. Hélas! il est donc bien vrai qu’aux arts d’un peuple on connaît quelles sont ses mœurs, quelle est sa destinée ! L’indolence, le farniente, les frivoles causeries, remplissent pour l’Italien les heures oisives, les loisirs forcés de son existence toute privée; et pendant que ses maîtres lui font ses affaires, il tue le temps sous les riches lambris de ses cafés. Là, du moins, il est avec les siens; rien ne l’y offense, rien ne l’v attriste : c’est son forum, c’est le dernier vestige de sa vie publique et nationale. Les cafés italiens sont, en général, non seulement plus élégants, mais de bien meilleur air que les nôtres. Jamais on n’y fume. La société y est à la fois mélangée et comme il faut ; et l’élégance, le bon goût des manières y sont en accord, bien mieux qu’ailleurs, avec la fraîche propreté des rafraîchissements et la somptueuse simplicité des salles.

Une chose encore nous a agréablement frappés dans les cafés d’Italie ; c’est l’ampleur des choses servies, la confiante bonhomie avec laquelle se règlent les comptes, l’absence de toute parcimonie, de toute cupidité apparente. Il semble que l’on soit chez de généreux amis dont les serviteurs respectueux ont reçu l’ordre secret de vous traiter avec tous les égards et toutes les attentions possibles. Les garçons sont peu nombreux, mais admirablement intelligents et d’une activité incomparable. Il faut aussi que le peuple n’y soit pas voleur d’argenterie, car, vers le soir, alors que tous les abords du café se remplissent de monde, alors que, comme à Venise, les tables, les chaises vont s’avançant dans toutes les directions, jusqu’à remplir aux trois quarts la place Saint-Marc, les plateaux circulent, voyagent, vont se poser à cent pas du seuil devant des centaines d’inconnus, sans que rien soit soustrait, sans que personne du moins paraisse épier les fripons ni toiser les honnêtes gens.

L’omnibus de Bolzen est toujours avec nous. Dès ici M. Tôpffer y adjoint une sorte d’attelage pittoresque, et nous partons tous en voiture. Après nos fatigues passées, et sur cette route grillée au cordeau, c’est certes légitime. Mais quel sommeil ! partis à trois heures de Padoue, il est nuit close quand, les voitures venant à s’arrêter, nous nous réveillons en sursaut. Chacun de se frotter les yeux sans y voir plus clair. C’est notre cocher tyrolien qui prend ici deux chevaux de renfort. Les siens, accoutumés à l’air des montagnes et aux routes moins poudreuses du Tyrol, dépérissent à ce genre de besogne, et le brave homme en est tout attendri. Nous lui faisons comprendre alors que, dès ce soir, nous le laisserons libre de rompre le pacte qu’il a fait avec nous ; mais cela ne le console pas du tout, ni nous non plus.

Ün repart. La nuit est certainement plus belle dans ces vastes plaines que dans nos vallées, où, de tous côtés, d’obscures hauteurs cachent comme derrière un écran le majestueux pourtour du dais étoilé des cieux. Ici, moins de mystère,

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mais plus de magnificence; sans compter un calme aimable que ne troublent ni la voix des torrents, ni le murmure des vents qui tournent les cimes ou qui s’engouffrent dans les gorges. Au surplus, voici un atroce tapage : c’est le pavé de Vicence. Nous allons loger à la Lune.

A la Lune, on est très bien. L’hôte, vrai preux, tout dévoué à l’honneur de l’ordre, salue profondément, parle bas, propose discrètement, et se conforme de point en point aux règles d’une étiquette excessivement solennelle. Par malheur, son sommelier est un petit homme étourdi qui lui cause d’infinis soubresauts et des angoisses de regards sans cesse renaissantes. A la fin tout vient à bien, et, sensibles aux soins de ce brave homme, nous lui marquons notre contentement. Le voilà aux trois quarts payé de ses sueurs. Vivent les gens qui ont l’esprit de leur état!

AMPHITHEATRE DE VERONE

VINGT -CINQUIÈME JOURNÉE

Le matin, notre hôte, tout de noir habillé, nous fait la conduite jusqu’aux portes de la ville, où des voitures nous attendent. Mais voici qu’au moment de s’y placer, on découvre que toute une chambrée manque, qui dort encore du plus profond sommeil. Aussitôt l’hôte, tout de noir habillé, court nous chercher notre chambrée, qui ne tarde pas à arriver à moitié ajustée et dormant d’un œil encore.

Mais il y a des jours où la fatalité s’en mêle. A une heure de Vicence, voici Mme T... qui s’aperçoit à son tour qu’elle y a laissé son livre à dessiner, tandis qu’au même moment Yernon découvre que sa canne y dort encore dans l’angle du salon. Et vite Vernon de repartir pour Vicence, accompagné de d’Arbely. Outre notre grande carte de voyages, dont il est le conservateur en chef, et qui pourra servir à le guider dans cette expédition, Yernon jouit d’un vocabulairecarnet qu’il s’est composé à Genève, et au moyen duquel il a en poche tout ce qu’il lui faut d’italien pour se tirer d’affaire. Il part donc, aventureux et crâne, et bientôt les poudreux tourbillons que soulèvent nos trois voitures l’ont dérobé à nos regards.

La grande route est ici rectiligne toujours, mais large, bordée d’arbres, animée par le mouvement des passants, des bestiaux, des carrioles; en

VOYAGE A VENISE

somme, gaie et récréative. Du reste, de paysage, il n’en est plus question. Quelques arbres plaisent, mais on ne voit rien autre qui puisse former un ensemble; point de constructions isolées, point de hameaux non plus, mais de loin en loin des bourgades blanches, spacieuses sans ombrage, quelques villas dont le portail mythologique est tout chargé d’emblèmes et de statues. Pour nous autres Suisses, qui sommes accoutumés à aller chercher aux champs une agreste demeure, bien boisée, bien secrète, un asile frais et tranquille, ces villas brûlées, décorées, bariolées, où tout est en peinture, même le calme, même l’ombrage, nous semblent bien la plus ridicule des grilloires où un honnête homme puisse aller rôtir ses vieux jours. Surtout ces blanches statues posées partout brûlent rien qu’à les voir, et vous inspirent un parfait rassasiement de la chose. Faune, que me veux-tu? Jupiter, que t’ai-je fait? Bacchus, va te promener! Toutefois, il ne faut pas oublier que les Italiens consomment en siestes les heures brûlantes de la journée, et que c’est quand les fraîcheurs de la soirée forcent le campagnard de nos contrées à regagner le gîte, qu’ils le quittent, eux, pour saluer le crépuscule et pour prolonger jusque dans la nuit leur promenade, leur fête ou leur causerie. Alors ces décors animent l'ombre, égayent les ténèbres, plaisent à l’imagination, et ces mêmes statues dont l’éblouissant éclat blesse durant le jour le regard du passant, deviennent les pâles ombres qui ornent et peuplent à la fois les noirceurs du bocage.

Cependant Vernon, semblable à Ulysse qui cherche Ithaque, retrouve, reperd, tombe aux mains de cochers fripons, rencontre des aumôniers algonquins, et s’entortille dans toute une odyssée de méprises et de calèches. Arrivé à Vicence, vite il tire son carnet, il cherche ses mots, il compose sa phrase, puis, accentuant son élocution, il réclame le livre de dessin... on lui apporte un saucisson. Vernon accepte la chose, cherche le livre, retrouve sa canne, demande une voiture... on lui apporte un fouet; un voiturier... on va lui chercher un cicerone. Par bonheur, une calèche vient à passer : il s’y jette, mais elle le mène à Rome; il entre dans uue autre... on lui demande vingt francs; bien vite il saute à bas ; alors ce n’est plus que six francs ; il y rentre et se trouve face à face avec un aumônier qui parle toutes les langues que lui-même ne parle pas. C’est égal, moitié carnet, moitié latin, moitié patois d’Alais, Vernon tient tête : la conversation s’engage, s’anime, et devient, toute inintelligible qu’elle soit, si intéressante, si instructive, que l’on se sépare à regret et en se comblant d’amitiés. Mais, hélas! tout est heur et malheur dans les odyssées! A peine la calèche est-elle fort éloignée que Vernon découvre avec stupeur qu’il y a laissé celte carte de M. Tôpffer dont naguère, et sur sa demande, et par défi envers ceux qui l’accusaient de n’être pas le plus soigneux des hommes, il fut nommé le conservateur en chef! Tout est perdu cette fois, et la carte et l’honneur!

A Villanova, où nous déjeunons aujourd’hui, on nous sert des poulets au riz, des poulets au sel, des poulets à toute sauce, et nous sommes en train de faire une chère à la fois prévoyante et rétrospective, lorsqu’un des convives vient à pêcher dans le riz une grenouille et deux cheveux. Ohé! on se

regarde, les scrupules s’écliangent, les doutes s’entre-croisent, les imaginations se grenouillent et les appétits se noient dans les marécages de dégoûts invin-

cibles. A l’autre bout de la table, Vernon, sombre comme des roseaux noirs, dévore ses amertumes secrètes encore, et au départ il s’exile volontairement de la voiture où est M. Tôpffer, pour aller verser ses peines dans le sein de l’une des deux autres.

Au delà de Villanova la route ressemble à une belle avenue, et sur la droite, du côté des Alpes, on commence à entrevoir dans le lointain quelques hauteurs. Nous croisons des passants, des charrettes, des manants équilibrés sur la croupe de leur âne, des sortes de citadins qui, du haut d’un étroit phaéton suspendu sur de vastes ressorts, fouettent, aiguillonnent leur haridelle, et, enveloppés de tourbillons de poussière, ressemblent pas mal euxmêmes à Pbaéton perdu dans la nue. Au coucher du soleil nous entrons dans Vérone. Tout dans cette ville nous attache et nous plaît, son air d’antiquité, ses constructions, la foule qui encombre les rues, et jusqu’à la curiosité bienveillante dont nous sommes l’objet de la part des habitants. Pendant que David va nous chercher un gîte, nous profitons des dernières heures du jour pour aller visiter l’amphithéâtre.

L’amphithéâtre de Vérone, construit vers la fin du premier siècle, est l’un des restes les plus intacts de la colossale architecture des Romains. L’enceinte extérieure seule a été détruite ; encore en admire-t-on quelques pans restés debout, qui impriment au monument la mélancolique majesté des grandes ruines. Intérieurement, tout est d’hier, gradins, tribunes, vomitoires; la foule

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romaine seule y manque; mais l’imagination l’y place, l’y écoute, l’y voit circuler, applaudir, et, au gré de ses caprices, tantôt permettre au gladiateur de vivre, tantôt lui ordonner de mourir avec grâce. Quel spectacle ! et quelle heure pour en jouir! Tandis que les feux mourants du jour bordent d’un filet d’or le marbre des derniers gradins, déjà l’ombre règne au fond de la vaste enceinte, le mystère s’y étend, les apparences s’y confondent, et il semble que du sein de ce silence, du milieu de ces ténèbres, la voix du passé s’élève plus distincte encore et plus éloquente.

David nous a logés au Grand-Paris ; nous y trouvons un détachement du pensionnat de jésuites de Fribourg. Ces messieurs, au nombre de quinze environ, voyagent dans un grand omnibus à trois chevaux, qui les porte à Inspruck ; ils payent cette voiture quarante francs par jour, retour compris. Ce n’est pas cher, mais à la longue ce doit être monotone de s’emballer chaque matin dans cette valise. L’hôtel est labyrinthique au point de ne s’y plus reconnaître ; d’ailleurs bon, rempli jusqu’au comble, et bruyant comme une rue charretière, sans compter une sérénade qui éclate dans la nuit.

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