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COCHER VOLANT DES RAISINS

VINGT-SIXIÈME JOURNÉE

Ici nous nous séparons de notre cocher tyrolien. Après quelque séjour à Vérone, pour y faire reposer ses chevaux, il compte de là regagner Bolzen par la route de Roveredo, qui longe directement le cours de l’Adige. Nous lui souhaitons bonne chance, et nous le quittons à regret.

Le plus triste, c’est qu’il faut, pour le remplacer, avoir affaire à cette tourhe de criards en guenilles qui, dans toutes les villes d’Italie, encombrent le coin des places et le seuil des auberges. Après bien des peines, nous traitons avec trois de ces ivrognes. Cochers, voituriers, haridelles, sont dignes les uns des autres : usés, efflanqués, malpropres; emplâtre sur l’œil, jambes entortillées, boulons, mécaniques et ficelles. Ce n’est que dans les pays de plaine que l’on rencontre ces restes de chevaux, trop débiles pour tirer, trop cassants pour retenir, mais suffisants pour trottiller encore des deux côtés d’un timon. Du reste, diaphanes, incolores, sans yeux, sans jambes, sans poil ni queue, la maladie ne sait par quel bout les prendre, et, là où nos jeunes chevaux du Tyrol succombent d’échauffement et de fatigue, ils font sans mal ni douleur des douze heures par jour pendant douze jours de suite. Pauvres animaux I ou plutôt, ombres vénérables !

De mieux en mieux on distingue les chaînons avancés des Alpes, et la beauté riante du paysage, la fraîcheur de la matinée, suffisent à nous maintenir en état de jouissance. Au surplus, nous avons atteint cette période du voyage où

VOYAGE A VENISE

le plaisir présent commence à s’embellir du ressouvenir des plaisirs et aussi des traverses passées ; où le contentement de la réussite ayant succédé aux désirs chanceux et aux espérances incertaines, le loisir en a plus d’agrément et l’entretien plus de charme. Être assis alors, les uns auprès des autres, dans la plus éreintée des voitures de la Lombardie, c’est encore, nous pouvons l’affirmer, une des situations les plus désirables qui soient au monde.

Cependant, des deux côtés de la route, de magnifiques raisins pendent aux treilles. Un des cochers, déterminé voleur, se met en tête d’en approvisionner les trois voitures, et M. Tôpffer, aidé de personne, a bien de la peine à l’en empêcher. Mais au premier relais, il demande du raisin, dont deux petites assiettées se trouvent coûter la bagatelle de trois francs. En vérité, ou ces genslà veulent nous punir d’avoir respecté leurs treilles, ou, sous prétexte de raisin, ils nous font payer les bouteilles que vident nos cochers. Gela est de beaucoup le plus probable.

Nous repartons bientôt, et tout à l’heure, sans que le beau temps en soit sensiblement troublé, les nuées se livrent de grandes batailles dans les cieux. Tout y est agitation, tumulte; ça et là de diaphanes ondées descendent sur les champs, ou, de derrière les vapeurs qui cachent le soleil, l’astre lance dans l’espace le splendide éventail de ses rayons. C’est dans ce moment que nous ■'atteignons la rive du lac de Garda. Il faut aimer bien tendrement son lac natal pour ne pas lui préférer celui-ci. Des montagnes l’enserrent, bien plus solitaires et bien plus gracieuses que les nôtres, et tandis qu’il réfléchit les splendeurs d’un ciel auprès duquel le nôtre serait terne et froid, il baigne de ses limpides flots des grèves abandonnées, des anses obscures, des côtes solitaires, des arbres rares, sveltes, dont l’élégant feuillage penche jusqu’à la surface de l’onde, comme pour s’y unir à sa vacillante image.

De bonne heure nous arrivons à Desenzano, joli bourg situé sur la rive. C’est le cas de faire des ricochets en attendant le repas, qui, de bonne heure aussi, clôt cette journée paisible, uniforme, tout d’une pièce, et cependant mieux gravée que mainte autre dans notre souvenir.

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