LAC GARDA
VINGT-SEPTIÈME JOURNÉE
Desenzano est à quatorze lieues de Bergame, où nous voulons coucher ce soir. Aussi, dès trois heures du matin nous sommes en route. Cochers, voyageurs, haridelles, tout sommeille encore, et la machine entière n’est qu’un rêve qui trotte comme un fantôme le long d’une apparence de lac où se réfléchissent des signes d’étoiles.
Une seule personne peut-être ne dort pas : c’est un amateur qui, toutes les rares fois qu’il est forcé de se lever avant le soleil, profite de l’occasion pour bien regarder comment s’y prend celui-ci. Que d’harmonie, que de majesté, que de solennelle lenteur dans ce réveil de la nature! Mais si l’impression est vive, si elle se grave dans le souvenir en traits augustes, un moment elle est triste, mêlée de frisson, presque ingrate, et ces feux qui chassent le mystère n’ont pas le charme de ce mystère où, le soir, s’endorment les campagnes décolorées. Oui, du jour, c’est le couchant qui nous plaît ; des saisons, c’est l’automne qui est notre préférée; de la vie elle-même, si tant de voix étaient là pour nous contredire, nous penserions qu’une vieillesse saine, riche en fruits mûrs et en fruits tombés, calme et reposée comme l’arrière-saison, comme elle voisine du sommeil passager de l’hiver, est encore la portion la plus désirable. Ah! puisse du moins ces dernières illusions nous leurrer quelques années encore, s’il est vrai que le déclin des jours, une fois qu’on y est entré, paraît amer ! fuisse quelques années encore