‹ Premiers voyages en zigzagChapitre 90 sur 98 · DEZENZANO SUR LE LAC GARDA · texte numérisé non relu

DEZENZANO SUR LE LAC GARDA

notre cœur se complaire aux pâleurs et aux défaillances de l’automne, s’il est vrai que ce sont les froides atteintes de la caducité qui seules portent le vieillard à préférer au charme poétique des feuillages jaunis le retour des tiédeurs printanières !

Au jour, Vernon, voulant contempler l’horizon, cherche ses lunettes. Perdues! On cherche aussi Léonidas, qui est retrouvé au fond du panier du cabriolet, où il rêve qu’il dort sur son banc. Plusieurs se flattent, Mme T... entre autres, d’avoir joui des spectacles de l’aurore, et, chose singulière, tandis qu’un seul a veillé, il se trouve à la fin qu’aucun n’a dormi. La discussion est ouverte, la discussion continue; mais voici Brescia, voici le déjeuner, et personne ne demande plus la parole.

Brescia nous a paru être une ville jolie, riante, toute peuplée de cicerone qui vous obsèdent et de chaudronniers qui tapent sur des bouilloires. On y a des ennuis pour son passeport, et l’on y achète des brioches rances. D’ailleurs, l’eau y abonde, et l’hôtel de ville a un fronton. Gomme hier, on nous affame, nos cochers font bombance, et nous payons pour tous.

Au départ, nous remarquons que toutes nos haridelles ont les jambes en manches de veste, c’est-à-dire enveloppées de bandes de toiles roulées en spirale autour de l’organe : c’est apparemment pour soutenir les muscles et empêcher le déboîtement du jarret. Ainsi rajustées, les pauvres bêtes font un effort, le timon part, et les voilà qui sautillent, l’oreille cassée et la tête basse, jusqu’à Pallazolo, où nous réparons, au moyen d’une modeste collation, les somptueuses lacunes du déjeuner. Le pays recommence à être accidenté, et

au sortir de ce bourg, nous retrouvons, après bien des jours de plaine rase, un petit bout de douce montée qui nous fait grand plaisir. Du sommet de cette montée on aperçoit sur la droite des hauteurs lointaines qui appartiennent aux Alpes, et sur la gauche, plus lointains encore, quelques chaînons des Apennins.

Mais à mesure que nous approchons de Bergame, en même temps que la contrée redevient de plus en plus montueuse, tout prend un aspect de vie, de gaieté, d’activité industrieuse. La route se couvre de passants, les uns qui s’entretiennent de leurs affaires, les autres qui comptent solitairement leur monnaie ou qui marchent avinés. Çà et là des familles entières de villageois, assises sous l’ombrage des treilles ou sur le seuil des tavernes, attendant, pour regagner le hameau, que la fraîche sérénité du soir ait succédé aux ardeurs du couchant; tandis que d’autres, dont le gîte est plus éloigné, s’apprêtant à partir, ou, déjà groupés sur les bancs des charrettes, s’y acheminent, guidées par le petit garçon, qui, sous l’œil du père, fouette une cavale à tous crins. La plupart de ces hommes ont de beaux caractères de tête ; les filles ont cette noblesse de l’attitude et les mères cette gracieuse dignité du maintien qui ont inspiré aux peintres italiens tant d’adorables madones, et à Léopold Robert ces groupes d’une si sévère beauté, d’un charme si universel, si durable et si profond. Au reste, partout à Venise, partout dans ces contrées, on rencontre épars les traits de cette haute et mélancolique poésie dont il a empreint deux toiles immortelles; partout on voit, on sent, on jouit avec le regard qu’il vous a fait et avec le cœur qu’il vous a donné. Mystérieux commerce, où l’on se lie avec ce rare génie de je ne sais quelle forte et triste amitié, où on lui paye avec une secrète effusion l’hommage d’un reconnaissant enthousiasme et celui d’un regret inconsolable !

A la nuit tombante, nous entrons à Bergame. C’est l’époque de la foire ; tout bouge, crie, circule. Au milieu de ce tumulte nous passons inaperçus de tout le monde, excepté de la police. Un employé se présente qui nous toise, qui nous compte et qui nous intente de ces difficultés dont on se tire avec un écu, lorsque, rapide comme l’éclair, une voiture princière se montre, arrive, rase nos essieux, et voici... voici que nos haridelles, piquées au jeu, ont suivi d’un trot princier l’équipage sauveur. Enfoncé l’employé! Tout d’une traite nous allons descendre à l’hôtel royal de la Ganache , où, d’emblée, on nous demande pour souper et coucher sept francs par tête ! A ces mots la bourse commune s’évanouit, M. Tôpffer fait signe, un mouvement de retraite s’opère, et la Ganache capitule. Nous sommes reçus au prix de trois francs cinquante, l’un portant l’autre.

Tout ce débat a lieu au débotté, moitié sur le seuil, moitié entre les roues des voitures, aux cris de gare ! au tapage universel des arrivants, des partants, des grelots, des chiens qui se rossent, des poulets qu’on tue, des poulets qui rôtissent, de la foire illuminée et glapissante. Vous entrez, et le tapage s’accroît, la confusion est organisée. Au beau milieu de la cour, des dames panachées tiennent comptoir sur une estrade. De toutes parts des gens dînent, en haut, en bas, dessus, à côté. De l’eau! du vin! une lumière! des cure-dents! Et les sommeliers d’accourir, de se croiser, de se transmettre au passage des kyrielles d’ordres pressants, y compris un reproche et deux calottes. Cependant un bourgeois descend en bonnet de coton pour réclamer sa paire de mouchettes,

VOYAGE A VENISE

et trente-six voituriers de lui offrir bien vite une place pour Bologne, pour Milan, pour Florence, pour Naples ! Gela ne distrait en aucune façon des négociants

qui traitent une affaire, en face d’un citadin qui bâille, d’un particulier qui fume, d’un solitaire qui règle sa montre, d’un voyageur qui promène sa migraine, et d’un autre qui, souffrant et embarrassé, parcourt les galeries, lit tous les numéros, essaye de toutes les portes, et finit par faire queue, lui onzième, au seuil de l’une d’elles. Tumulte, chaos, Babel, et nous au milieu, qui courons, cherchant des chambres, voulant souper, soupant enfin des champignons qu’on nous lance, des sauces qu’on nous abandonne.

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