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VINGT-HUITIÈME JOURNÉE
On ne dort pas du tout à l’iiôtel de la Ganache : c’est que le vacarme y est constant, ininterrompu, parfaitement égal du matin au soir et du soir au matin. A son réveil, M. André a le plaisir de voir tout près de lui l’emplâtre retrouvé de Mme Pécrin; mais en même temps il découvre avec effroi qu’il a dormi au milieu des dossiers accumulés d’au moins cinq procès.
Incertains encore sur la route que nous voulons prendre et sur le mode de transport que nous choisirons, nous allons, en attendant, visiter la foire. C’est, au centre de la ville, toute une Babylone de boutiques et d’étalages, et les Bergamasques des montagnes, venus les uns pour voir, les autres pour acheter, qui flânent ou qui marchandent. A l’angle de cet immense bazar, tout encombré de peuple et de richesses, trente-six baraques abritent trente-six spectacles de toutes sortes : géantes, nains, cirques, manchottes, rhinocéros, marionnettes, phoco vivo ; et pendant que de gigantesques toiles, destinées à attirer la curiosité à la fois défiante et crédule des paysans, étalent aux yeux toutes les monstruosités des cinq règnes, trombones, musiques, paillasses, cavalcade, sonnent, crient, paradent, gesticulent, ensemble et à l’envi dans toutes les directions. Tout au milieu, un pâtissier ambulant frit, délivre, se fait payer des merveilles; un confiseur en plein vent pétrit son jus de réglisse, il l’aune, il le vante, il l’exalte; un marchand de cirage attrape le pied d’un montagnard,
VOYAGE A VENISE
et il lui cire, bon gré, mal gré, son sabot, tout en lui exposant avec une incroyable volubilité de paroles les incomparables propriétés de sa composition, l’avenir prodigieux de la chaussure, les familles heureuses, la société parvenue au plus haut degré de luisant... et le bonhomme, ébloui, fasciné, béant, se
laisse faire, achète, paye, s’en va, un sabot ciré, une boîte à la main. Rien de plus amusant que d’être spectateur paisible de ces scènes si animées. Désintéressé soi-même, on observe mille traits de nature ; on se repaît de comiques naïvetés qui s’en viennent éclore tout à côté de vous, et l’on remarque jusqu’au sein de la foule, et comme gracieusement encadrés dans ce tumulte universel, une jeune fille pensive, une mère inquiète, ou bien encore quelque vieillard qui assiste, austère ou morose, à ces plaisirs qu’il 11e partage plus. Aussi nous nous oublions à cette foire, et nous y serions encore, sans la faim qui nous chasse vers le déjeuner.
En attendant, onze heures ont sonné, et il s’agit de prendre un parti. Les voituriers nous font des prix insolents; nos jambes sont reposées, les montagnes ne sont plus bien loin : autant de motifs pour partir à pied. Chacun fait donc ses apprêts et charge son sac, pendant que M. Tôpffer, qui vient de payer et l’hôte et le sommelier, se voit poursuivi par toute une hiérarchie de garçons de plus en plus subalternes, qui se démasquent les uns après les autres. C’est d’abord il grosso , tenez; puis c’est le piccolo , tenez; puis le piccolino, tenez; puis l’artiste décrotteur, tenez. Même situation, absolument, que celle de Panurge lorsque, tombe au pouvoir des Turcs, il se vit lardé d’abord, puis mis en broche, puis exposé à une braise enflammée, sous la garde d’un roustisseur. Après avoir endormi son roustisseur, il se débrocha et prit la fuite ; mais attiré par l’odeur de la roustissure, les carlins et les molosses, les chiens blancs et les mâtins noirs accouraient pour lui sauter sus, avides de ribotes et impatients de chair grillée. Alors Panurge, se délardant à mesure, leur lança ses couennes fumantes, et les chiens, distraits de le poursuivre, s’entre-dévoraient pour l’attrape de ses bribes. Ainsi fut sauf Panurge de cette mâle fortune. Ainsi fut sauf aussi M. Topffer des molosses et des carlins de la Ganache.
Au delà de Bergame, le pays est délicieusement accidenté. Ce sont d’abord de molles collines couronnées d’arbustes, du sommet desquelles on plane sur un horizon rasant; puis des hauteurs plus hardies, des lits desséchés de ruisseaux tortueux, partout les festons de la vigne, des revêtements de lierre, une végétation aimable; enfin, au delà de Caprino, on retrouve les vallons creux, les hautes montagnes, Lecco et son lac ; Lecco, patrie de Lucia et de Rienzo, théâtre d’une naïve, d’une constante et sainte tendresse. Pourquoi Manzoni se tait-il? Pourquoi le roman est-il mort? Pourquoi plus de ces livres qui divinisent les bois, les fleurs, l’air, les eaux d’un coin de terre? Pourquoi tant de livres qui, au lieu d’inspirer cet enchantement savoureux, vous inspirent le dégoût des contrées dont ils parlent? Pourquoi, dans le siècle où l’on décrit le plus, la description n’aboutit-elle qu’à flétrir et à décolorer?... Il serait facile de le dire, mais il est bien plus court de se taire.
Un jeune meunier qui s’en retourne à vide prend nos sacs sur son chariot ; mais la chaleur, n’en est pas moins extrême à cette heure du jour et sur ces routes sans ombrage. Aussi M. Tôpffer, qui vient de trouver de l’excellente bière de gingembre dans une taverne tenue par des fileuses, se hâte-t-il d’appeler à lui ceux qui ont soif. Tous d’accourir bien vite. Par malheur, il se trouve que la taverne ne possédait que l’unique cruchon qu’il vient de boire. Soif déçue, soif accrue. Reste pour tout rafraîchissement celui de hâter le pas pour atteindre Caprino.
Caprino est un joli village lombard, tout voisin des montagnes, tout montueux lui-même. On y trouve deux auberges, l’une que nous n’avons pas su voir et l’autre qu’on nous fait remarquer, sans quoi nous ne l’aurions pas vue ; c’est une maison basse au fond d’un potager. Les gens s’empressent de nous servir fourchettes et couteaux, serviettes et dessous de verres, assiettes en piles, poivre et sel; après quoi ils nous demandent ce que nous désirons. Chacun dit son idée, et, de mécompte en mécompte, nous nous mettons à désirer du pain dur et du fromage rance, car ces gens n’ont rien d’autre. Pendant le repas entre un petit homme qui ajuste un chevalet, y pose son orgue, tourne la manivelle et nous régale de valses et de sarabandes. Ce petit homme est fort drôle. Amoureux de son art, époux de son orgue, et comme jaloux des sons dont il caresse nos oreilles, il nous lance de pénétrants regards ; il semble vouloir pour son instrument notre hommage et craindre notre flamme : une de ces figures qui sont entre le réel et le fabuleux, entre le fantastique et le misérable, entre le fou et le poétique. On le comble de centimes, de pain dur et de fromage rance.
Au delà de Caprino, le piéton peut, quittant la grande route, prendre par un secret vallon, frais comme une caverne et désert comme l’angle perdu d’un domaine. Nous ne manquons pas de nous y engager, guidés par un meunier encore. Quelles retraites! Lucia dut y venir pour y songer, pour y pleurer loin de tout regard : ce n’est qu’à deux heures de Lecco. Au sortir du vallon, on retrouve la grande route, on voit le lac au-dessous de soi; à droite et à gauche