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VALLON PRES RE LECCO

VOYAGE A VENISE

des montagnes encore italiennes, déjà suisses, et en face, les blanches maisons de Lecco qui s’élèvent en amphithéâtre, de la rive jusqu’aux premiers rochers. Il est nuit lorsque nous entrons dans ce joli bourg. De l’auberge et avec tout le peuple qui encombre la place, nous assistons à un spectacle de marionnettes. C’est du drame. Des rois et des reines s’y jouent quantité de tours mortels ; à tout moment un grand personnage hurle d’effroyables malédictions ; après quoi il expire de vertu rentrée, et un autre prend sa place, non moins vertueux, non moins hurleur et non moins tué par le poignard, l’escopette ou le poison.

Nous partons de bonne heure. Des bateliers sont sur le seuil, qui proposent de nous épargner une heure de marche, en nous faisant traverser le lac devant Lecco. M. TôpfTer consent. Mais à peine sommes-nous à flot, que le vent fraîchit et que la vague, qui nous prend de flanc, berce presque trop sérieusement le navire. Aucun danger d’ailleurs. Toutefois le danger, quand on se propose de l’éviter, il est bien superflu de l’attendre ; aussi M. TôpfTer donnet-il l’ordre de regagner le port. Cette expédition nous coûte du temps, de l’argent, et elle nous remet en mémoire l’adage de Panurge : « Heureux ceux qui plantent choux! ils ont un pied en terre, et l’autre n’en est plus loin. »

A partir de Lecco, le lac va se rétrécissant de plus en plus, si bien que, une demi-lieue plus bas, on le traverse sur un pont. C’est ce détour que nous avions voulu éviter. Du reste, le vent n’a fait que fraîchir de plus en plus. Une fois sur la rive opposée, nous la remontons jusqu’à l’entrée d’une gorge qui s’ouvre en face de Lecco, et tout à l’heure nous voici dans un pays très différent de celui que nous venons de quitter. Ce sont de spacieux vallons, parsemés de bouquets d’arbres et de lacs marécageux ; à droite, de hautes montagnes nous défendent contre les assauts de la bise. Rien de bien beau, comme l’on voit, mais le calme au sortir des tempêtes, et la canicule après les froidures.

11 y a des personnes qui ont peur des cloches; qu’elles se gardent bien d’aller traverser ce canton un jour de fête. Le carillon y est universel, continu, et si curieusement organisé, que nous voilà dans le cas de faire une halte à Pusiano, rien que pour y observer le système. A chaque face du clocher, deux grosses cloches sont équilibrées sur les montants mêmes des huit fenêtres à ogive. Ces cloches sonnent la tierce ou l’octave, de telle façon que, soit qu’on les mette en branle toutes ensemble, soit qu’on les fasse se répondre successivement, elles

VOYAGE A VENISE

donnent toujours l’accord. Le sonneur, placé au centre de ces huit cordes, fait de là ses solos, ses tutti; et comme il lui arrive de ne vouloir qu’un coup à la fois de chaque cloche, il peut à volonté faire que la cloche partie à pleine volée atteigne la verticale et s’y arrête immobile, le battant en l’air, la tête en bas. Dans les points d’orgue, toutes les cloches à la fois demeurent dans cette position d’attente ; on dirait le clocher qui retient sa voix et bat la mesure. Puis chacune à son tour s’ébranle, s accélère, frappe, et un harmonieux vacarme accompagne ce jeu muet. Niaiserie ou autre chose, cette mécanique nous a captivés le mieux du monde, et nous sommes demeurés un grand quart d’heure au pied de ce clocher à regarder en l’air.

En char nous accompagne, qui porte nos sacs. Ce char est traîné par une mère jument qui, à tout moment, tourne court pour s’en revenir à Lecco; et le cocher d’admirer tant d’intelligence. « Une bête, dit-il, à qui il ne manque que la parole! » Pour lui, la parole seule ne lui manque pas, et il en use pour nous conter comment des scélérats d’oncles et de tantes, aidés de tribunaux scélérats aussi, lui ont ravi un héritage de trois cent mille francs; faute de quoi, il est peintre en bâtiment, et cocher par intérim. Que de gens, même aisés, même riches, ressemblent à cet homme, et vont dédaignant l’écu qu’ils possèdent, à cause des écus qu’ils n’ont jamais du posséder !

Nous déjeunons à Erba, au son du carillon. Ici l’on fait cuire tout ensemble, le lait, le sucre, le café, et on vous le sert en un seul breuvage plus ou moins bon, mais pas plus ou moins sucré. La mode est ainsi, et qui que ce soit n’y saurait rien changer. Nous partons fort mal repus, pour cheminer le long de

chemins grillés et poudreux, que hantent pourtant beaucoup de promeneurs endimanchés. La fatigue, la chaleur, le projet aussi de pousser ce soir jusqu’à Varèze, nous empêchent de jouir convenablement, du court séjour que nous faisons à Corne. Cette ville est cependant jolie, intéressante, admirablement située; mais pour la trouver telle, il faut y arriver le soir et n’avoir rien à y démêler avec un commissaire qui dine, ou avec un commandant qui fait la sieste. Dès que notre passeport est en règle, M. Tôpffer loue trois excellentes voitures, et par le plus joli pays du monde, à la fraîcheur du soir et au grand trot des chevaux, nous courons sur Varèze. Cette équipée nous remet à neuf.

A Varèze, nous descendons à VAnge, chez de bonnes gens. Autant de monde qu’à la Ganache, mais plus d’ordre, moins de dossiers, point d’emplâtres. Deux charmants piccolini, délégués pour s’occuper de nous, s’acquittent de leur tâche à merveille. Cependant la table se dresse, la soupe fume, les entrées arrivent, que Murray et Léonidas font mine encore de vouloir dormir debout, assis en bisingue ou en quinconce, les jambes en l’air, la tête en bas. C’est depuis huit jours leur manière de souper. M. Tôpffer alors nomme d’office deux chatouilleurs pour chacun. Murray cligne l’œil, Léonidas ouvre une paupière, un long cauchemar suit, puis le rêve chagrin, puis le demi-songe, puis la veille étonnée, puis le moi et le non-moi, la sou;ie, le rôti, l’entremets, le sac et les quilles, et bonsoir.

LAC VARÈZE

TRENTIÈME JOURNÉE

De plus en plus nous jouissons du succès presque assuré tout à l’heure de notre voyage, et, semblables à des convives qui, après avoir satisfait aux voracités du premier appétit, savourent à loisir et sans bâte les friandises délicates d’un beau dessert, nous accomplissons avec une récréative lenteur ces dernières journées de fête. Sans que le plaisir diminue, il a changé de nature.

A la vérité, le cœur déjà accuse ses lenteurs, et, prenant les devants, il s’en va saluer la rive natale, il court rencontrer jusque sur le seuil du logis les êtres chéris qu’il y a laissés. 11 faut, sans l’en empêcher, ne pas vouloir l’y suivre à la course; il faut sourire à ses impatiences sans écouter sa plainte ; il faut savoir, sans le gronder, le distraire. Autrement, le voyage serait clos bien longtemps avant d’être achevé, et une ingrate précipitation remplacerait sans profit les douces émotions de l’approche et le charme paisible du retour.

Entre Yarèze et le lac Majeur il y a un canton boisé, fleuri, orné d’élégantes villas, où tout respire l’abondance et la fertilité. Du côté du nord, tandis que les Alpes s’élèvent en majestueux amphithéâtre, le lac Majeur étale dans la vallée ses plaines d’azur et coupe de douces lignes la base de cet horizon tourmenté. Chose singulière, au milieu d’une nature si belle, les citadins de Milan, de Corne ou de Varèze se sont créé, çà et là, des châteaux de théâtre, un champêtre factice, et ils ont gâté à plaisir, au moyen d’une toilette de mauvais goût, tous les arbres de leurs enclos. Ce ne sont pas ici, en effet, comme dans le Padouan, des statues, mais des maisons peintes sur toutes leurs faces; des ifs, des charmilles, de gros arbustes, taillés en murailles, en pavillons, en galeries à colonnes : toute une architecture qui rappelle, hélas! le bucolique d’opéra. 11 n’y manque que des roulades, des flonflons et des bergères à liséré, qui sentent la pommade ou qui filent en gants blancs.

Un monsieur de Varèze, qui se rend en cabriolet à Laveno, prend à ses côtés

Adolphe, puis il l’engage à offrir la place qui reste à Mme T... Il y a dans les manières de ce monsieur tant d’obligeante bonne grâce, surtout il paraît craindre tellement pour les jours d’une dame qui affronte ainsi les fatigues de grand chemin, que ne pas lui complaire serait lui marquer une défiance impolie. Mmc T... monte donc; et fouette, cocher! Ce monsieur se trouve être un ingénieur. Tout rempli d’attentions, il fait rafraîchir ses hôtes chez les curés, il leur cueille des bouquets chez ses connaissances, et il ne se sépare pas d’eux sans laisser paraître quelques signes d’attendrissement. Cette bonté de cœur, ces traits d’hospitalière courtoisie, sont communs, nous pouvons l’assurer, à beaucoup de petits citadins de ces contrées, et il ne nous est pas arrivé encore d’y voyager sans rencontrer mainte occasion de nous persuader que le peuple lombard est l’un des plus excellents qui existent. Du reste, ce bon monsieur s’étant mis à conter l’histoire lamentable d’un sien beau-frère qu’ont englouti l’an passé les eaux soulevées du lac Majeur, Mme T... prend la chose en sérieuse considération, et, arrivée à Laveno deux heures avant nous, elle a tout le temps d’y rêver naufrages et tempêtes, vagues et moutons. Mais Mme T... en est pour ses rêves, car le vent s’est tu, le lac dort, et déjà nous voguons vers les îles, sans porter aucune envie au bonheur de ceux qui plantent choux.

Ailleurs et bien des fois nous avons décrit ces îles, nous ne recommencerons pas. Y vivre nous aurait semblé en tout temps désirable; les visiter nous parait aujourd’hui monotone. Non point qu’on se lasse des bosquets, des sombres allées, des frais rivages; mais on se lasse de ce cicerone qui vous y harcèle de cactus et de cochléarias, qui, chemin faisant, vous y baptise chaque arbre d’un nom barbare, chaque fleur d’un sobriquet latin. Ne saurait-on, du moins, laisser le touriste libre de s’enquérir de ces fadaises, ou de les ignorer toujours? Beaux aloès, verts citronniers, noirs cyprès, cèdres majestueux, ah! naissez, croissez, étendez vos rameaux pour abriter les poètes, les rêveurs, ceux qui aiment ou ceux qui souffrent, mais chassez, croyez-moi, chassez ce pédant qui se fait payer pour changer vos noms charmants en affreux logogriphes.

Ici notre tortue, qui n’a rien pris depuis Venise, se met à boire. Aussitôt on s’appelle, on se court après pour se communiquer la grande nouvelle, et c’est dans toute l’île une grande joie. Cependant la botanique va son train. Beaux aloès, cyprès noueux, prêtez-moi donc un de vos rameaux pour que j’en frotte ce petit Linné qui s’obstine incongrûment à latiniser vos charmes.

A l’Isola-Bella, botanique encore; mais du moins il n’y a pas rien que cela. Gomme on sait, tandis que l’Isola-Madre, d’où nous venons, n’est qu’une ombreuse et agreste solitude, l’Isola-Bella, où nous voici, est un rocher coquettement terrassé, un seigneurial domaine, surchargé de palais, encombré de statues, beau, admirable, enchanteur, malgré cet entassement de décors, malgré mille artifices de toilette. Mais quoi! peut-on faire, à force d’atours et de falbalas, qu’une dame jolie soit laide à voir, qu’un visage expressif ne soit pas attachant, que le plus doux regard, que le plus gracieux sourire, nous laissent insensibles? C’est le privilège de la beauté que de triompher par son éclat même

VOYAGE A VENISE

de la disgrâce des attifements ; aussi, sûre qu’elle est de plaire, cette jeune reine des eaux laisse dire les envieux, laisse jaser les indiscrets, et, tandis que chacun lui voudrait plus de simplicité, elle se contente, elle, de s’être gagné le cœur de chacun.

Dans ce moment le palais est habité. Nous y voyons des Borromées circuler dans les salles, un petit rejeton borroméen surtout, qui, à califourchon sur son vélocipède, court, vole d’appartement en appartement, sans trop songer pour l’heure à son ancêtre saint Charles. Ce petit bonhomme a bien raison de s’amuser à la façon de son âge et selon les coutumes de son siècle ; toutefois ce jeu parait déplacé dans cette demeure historique, et si près d’Arona. Ce qui nous parait déplacé aussi, c’est un exquis parfum de cuisine; mais il est à croire que nous en jugerions autrement si c’était à nous de manger le dîner dont c’est le signe.

De là nous voguons vers Baveno. Vous qui aimez les douces soirées, les Ilots empourprés, les côtes basses, les horizons vaporeux, portez-nous envie, car le ciel nous sourit, la nature déploie devant nous toutes ses grâces, et voici à choix, sous les noyers de la rive, des anses tranquilles. Voici aussi l’hôte de Baveno, le cormoran de ces parages, qui, descendu d*e son aire, ouvre un vilain bec, et tous nous gobe au sortir du bateau. Ce vorace, qui n’adore que les vastes proies, ne lâche pas pour cela les carpillons ; seulement il a l’air de leur reprocher de n’être pas plus gros, et, tout en les gobant, il les gourmande. Très brave homme sûrement, mais sotte espèce d’hôte. Très jolie auberge que la sienne, et située comme ne l’est aucune autre, mais inconfortable, plus encore par l’insatiable cupidité des maîtres et l’inutile bourdonnement d’un tas de sommeliers de parade, que parce que nous y avons toujours été mal nourris, mal servis, mal couchés. De plus, il y a des hôtes qui vous reconnaissent après quatre, après six fois qu’ils vous ont hébergés; celui-ci vous reconnaît dès la seconde fois et de tout loin, mais il se garde bien d’en rien dire : cela l’obligerait à vous traiter mieux ou à vous écorcher moins. Très brave homme, encore une fois, mais sotte espèce d’hôte. Belle auberge, vilain trou.

A souper nous mangeons nos pouces. Et ces mêmes drôles qui nous laissent mourir de faim nous offrent à acheter des minéraux monstres. Ah bien oui!..,

UN BORROMliE

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