TRENTE ET UNIÈME ET TRENTE-DEUXIÈME JOURNÉES
Ce matin, à demi-heure de Baveno, nous voyons venir à nous une sorte de 'centenaire habillé de haillons. Chacun aussitôt de préparer quelques centimes; mais le malheureux qui se trouve être sourd et aveugle, passe outre sans nous voir, sans nous entendre, et c’est nous qui sommes dans le cas de l’aborder.
A. peine nous l’avons touché, qu’il s’effraye, qu’il supplie. Bien vite nous lui crions de toutes nos forces dans le creux de l’oreille que nous sommes de braves gens’Jout disposés à lui faire du bien. Son effroi redouble alors, et, tout préoccupé de l’idée qu’il s’est égaré, il veut rebrousser chemin. La situation de
VOYAGE A VENISE
cet infortuné, le trouble surtout dans lequel nous l’avons jeté, nous émeuvent d’une vive compassion, et c’est de bien bon cœur que nous lui mettons dans la main, au lieu de centimes, un gros écu. A ce signe, le bonhomme comprend enfin de quelle sorte est l’aventure, et, reprenant sa route, il murmure des prières à notre intention.
Il y a trente ans que cet aveugle se rend ainsi tous les matins à Fariolo, où on le gratifie d’un grabat ; à Baveno, où on lui donne son pain. Dans tout ce trajet la route côtoie le lac, et en quelques endroits elle est chargée sur les côtés des gros blocs de marbre qu’on extrait des carrières voisines. L’habitude et son bâton le guident ; personne ne le remarque ni ne l’arrête jamais, et de là le trouble où nous l’avons jeté en lui inspirant un moment cette soudaine et effrayante pensée, que, sur son unique et indispensable chemin, il ne sait plus se conduire. Trente ans ! quelle longue nuit, quel morne silence, et qu’il est digne d’intérêt autant que de pitié, ce vieillard qui, ainsi déshérité, ne murmure pas, mais plutôt attend, espère et prie ! Un pareil spectacle fait songer. Pourquoi lui et non pas moi ? Qu’ai-je donc fait pour avoir tout et lui rien ? Doutes mystérieux qui ne trouvent d’issue que dans une humble et pieuse reconnaissance, de solution que dans la consolante pensée de l’immortalité, de la rétribution céleste, de la bonté divine toute juste et toute-puissante qui garde sa bonne et légitime part à ce pauvre affligé.
Nous nous arrêtons quelques moments à considérer les carrières ; puis, émusencore de la rencontre que nous venons de faire, un commun sentiment nousrapproche, l’entretien s’engage, et tout à l’heure nous voici arrivés à Vogognesans nous être presque aperçus que nous avons cheminé rapidement sur uneroute brûlée. Que c’est dommage qu’on ne puisse à volonté jaser et discourir t cette distraction supprime toute fatigue, abrège toute distance et fait des plus longues étapes de trop courts moments. Mais souvent l’objet manque; quelquefois c’est l’esprit qui est absent. Or, si pour boire il faut de l’eau, pour que l’eau désaltère, encore faut-il avoir soif. A Vogogne, buvette dans le grand genre. Omelettes, petit salé, gigot!... C’est pour nous refaire des abstinences de Baveno- Chose à noter, très souvent nous quittons les repas affamés, et nous sortons rassasiés des buvettes. Cependant toute buvette coûte moitié prix, quart de prix de tout repas en règle.
Au sortir de Vogogne on a sur la droite une villa. Celle-ci, quelques autres encore que nous avons pu remarquer, sont décorées de statues grotesques, ou, pour mieux dire, ignobles : des nains, des ventrus, des rachitiques, des monstres comme l’on en trouve quelques-uns dans la collection de Callot. Cela passe la permission; en vérité, le rapport, le lien ne se comprend plus du tout entre ces magots et la belle nature, et l’on se surprend à regretter Faune, Bacchus et Jupiter. Ce n’est ni luxe, ni champêtre, ni mythologie tout au moins, c’est un discordant spectacle qui excite chez le passant un ricanement vulgaire. Au surplus, chacun son goût ; mais celui-là est abominable.
En Savoie, en Piémont, c’est un grand malheur lorsqu’un pont vient à brûler :
des années s’écoulent avant qu'on le rétablisse. Est-ce à cause de l’idée, très logique au fond, qu’il est inutile de relever ce qui peut brûler une seconde fois tout aussi facilement qu’une première ? Peut-être. Mais alors un pont en pierre lèverait, ce semble, la difficulté. Quoi qu’il en soit, voici je ne sais combien d’années que nous retrouvons un bac là où, dans nos premiers voyages, nous trouvions un pont. Nous sommes loin d’ailleurs de nous en plaindre. Un bac, c’est plus pittoresque, plus primitif; un bac fait à merveille dans le paysage; un bac, c’est une salle flottante qui rassemble temporairement voyageurs, paysans et bestiaux; c’est pour le marcheur fatigué une halte mouvante, sans compter le vieux nocher qui vous renseigne sur la route, sans compter le mendiant obligé qui se tient prêt pour le moment où, des centimes que vous maniez, quelqu’un prendra le chemin de son chapeau.
Au delà de ce pont, ce sont, jusqu’à Domo-d’Ossola, trois lieues en deux rubans ; mais la vallée est ouverte, l’air circule, et, au bout du premier ruban, un frais ruisseau coule sous de beaux ombrages. Nous y faisons halte. Assis sur le hord du ruisseau, un vieillard, du tranchant de son vieux couteau, se coupe des bouchées dans un quartier de pain his ; il ajoute à chacune son petit assaisonnement de fromage, puis, sobre et ménager, il porte à sa bouche, mâche avec lenteur et boit à petits coups. Apparemment cet homme nous porte envie; mais se doute-t-il que nous le lui rendons bien?
Reste un dernier ruban. Quelques-uns l’enlèvent au pas de course ; d’autres, plus réfléchis, n’avancent que faute d’un ombrage pour s’y arrêter; ils finissent pourtant par arriver à Domo avant le coucher du soleil. Les rues sont dans l’ombre, les bourgeois sur le seuil, et, en face de l’auberge où l’on s’apprête à nous bien régaler, il y a un tout petit premier café de l’endroit, très suffisant pour le quart d’heure. Pendant qu’assis sous la tente nous vidons quelques cruchons de bière, une sorte de crétin vêtu de lambeaux cousus, coiffé d’un feutre percé, et posé en l’air sur deux béquilles, stationne en face de nous. Ce mendiant, nous le reconnaissons bien. Résigné, presque souriant, absorbé dans ses