‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 16 sur 52 · VINGTIEME ET VINGT ET UNIÈME JOURNEES · texte numérisé non relu

VINGTIEME ET VINGT ET UNIÈME JOURNEES

Autre douceur : ce sont des chars, et qui ne sont pas doux pourtant, mais délicieux pour nous, et de plus chars à bancs, c'est-à-dire tout ouverts, ne prenant rien sur le paysage, ne gênant aucune de nos communications. Sur ces deux chars ri,ous entrons triomphalement à Vevey, où il y a un nouveau banquet dans l'excellent hôtel des Trois-Coui:onnes.

Le h septembre , nous nous embarquons sur le Léman pour regagner nos loyers, où nous arrivons enchantes de notre voyage , et tout prêts à recommencer, si l'on voulait.

MILAN, GOME, SPLUGEN

II s'agit cette année d'aller à Milan, Plusieurs n'ont pas vu Milan, et plusieurs qui l'ont vu il y a deux ans désirent de le revoir; c'est vrai que Milan est une charmante ville, où il y a en abondance spectacles et rafraîchissements, sans compter l'aiguille du Dôme, ovi l'on monte, monte, que c'est plaisir. Tous les écoliers aiment à grimper sur les tours et à s'élever sur les clochers. Strasbourg est une belle ville, Anvers aussi.

Un des hommes de notre temps qui ont escaladé le plus de clochers, c'est M. Tôpffer. Qu'on trouve un autre père de famille qui ait par six fois porté sa personne jusque tout au haut de la dernière aiguille du Dôme ! Il est bien vrai que ce ne sont pas précisément des ascensions dues à un désir spontané, ni même à un impérieux besoin de gravir des marches de marbre blanc ; mais il serait injuste de ne pas voir en lui un père de famille bien extraordinaire, unique entre tous, et qui aura droit à une épitaphe glorieuse.

Ce qu'il y a de bon aussi dans le voyage de Milan, c'est qu'il faut, pour s'y rendre et pour en revenir, passer les Alpes et les repasser. Or, c'est toujours une bonne fortune pour des voyageurs à pied que d'avoir à franchir ces belle

montagnes, où la marche est si légère, si animée, où les spectacles sont si variés et si beaux. On se lasse un peu, à la longue, de tournoyer dans les échelons en spirale du Dôme, mais on ne se lasse pas de serpenter dans les hautes vallées, de s'élever au travers des bois, des rocs, des cascades, jusqu'à ces sommités chauves et solitaires où la nature est moins parée, mais bien plus grande, et au delà desquelles on se retrouve, au bout de deux ou trois heures de facile descente, rendu aux charmes un peu suspects de la civilisation, et aussi aux charmes plus vrais d'une végétation admirable de vigueur et d'éclat. De plus, on peut se choisir les passages que Ton veut connaître. Cette année, ce sont ceux du grand Saint-Bernard et du Splugen qui ont obtenu notre préférence. Le premier y avait des titres évidents : neiges, avalanches, maison des morts, les chiens, les Pères, tout ce qui résume avec le plus de puissance des imaginations de quinze ans, tout ce qui intére.sse à bon droit des imaginations plus mûres et plus posées; le second, fort beau en lui-même, et où Ton parvient en traversant le lac de Côme, d'où l'on sort en traversant la Via Mala.

Pour l'instruction des voyageurs à pied qui voudront bien avoir confiance en notre opinion, nous dirons un mot sur ces différents passages que nous avons pratiqués à plusieurs reprises. Le moins intéressant, c'est le mont Cenis, qui n'a presque que les charmes d'une grande route. Vient ensuite, en allant de l'ouest à l'est, le petit Saint-Bernard, le plus facile et le moins terrible de tous, qui ne présente pas de grandes beautés pittoresques, mais où Ton arrive et d'où l'on sort par une contrée à ki fois charmante et tranquille, sans bruit de grelots, sans poussière de chaises de poste. Si, parti de Genève en compagnie de deux amis, je voulais n'être pas trop distrait de leur société par les aspects environnants, et cheminer en goûtant à la fois le plaisir d'un intime entretien et celui d'un spectacle habituellement doux et agreste, je choisirais pour me rendre en Italie le passage du petit Saint-Bernard. On prétend qu'Annibal l'avait choisi aussi; ce fut pour d'autres motifs apparemment.

Le troisième passage est merveilleux |iOur ceux qui sont amateurs de solitudes alpestres, de cimes terribles, de glaciers formidables. Il faut s'élever sur le col du Bonhomme, puis sur le col des Fours, d'où l'on redescend pour s'élever de nouveau sur le col de la Seigne. Au delà, on côtoie le lac Combal et les sonores glaciers de l'allée Blanche. Point de route, mais d'abrupts sentiers où il ne faut pas s'aventurer sans guide. Point de voyageurs, mais une ou deux caravanes de touristes, et parfois un chasseur de chamois qui passe d'une cime à une autœ. Point d'auberges enfin, mais seulement un misérable chalet adossé au glacier du mont Blanc. Vous tous qui aimez la marche libre, indépendante, la poésie grande et neuve, l'immensité, le silence, le mystère, et ces confuses émotions que fait naître une brute et colossale nature, passez par l'allée Blanche: s;, ^ compter que sur le col des Fours on trouve de la neige rouge.

Le quatrième passage, c'est celui du grand Saint-Bernard", assez mal de nos jours, parce que c'est de nos jours qu'on l'a le plus décrit. Il est

connu

quable à cause de l'hospice surtout, à cause de cette sainte maison où, depuis tant de siècles, la charité chrétienne veille avec une affectueuse sollicitude sur ceux qui s'engagent dans ces mornes vallées. Celle qui conduit à l'hospice est d'abord champêtre plutôt que pittoresque, jusqu'à ce qu'elle devienne belle de nudité et de désolation, plutôt encore que de grandeur ou d'éclat. Choisissez donc cette voie, faites votre pèlerinage à l'hospice, vous qui trouvez, avec raison, plus de beauté dans ce monument d'une chrétienne pensée que dans les merveilles des glaces éternelles ou daas la majesté des forêts séculaires.

Au delà du grand Saint-Bernard, le mont Cervin et le mont Rose élèvent dans les cieux leurs cimes argentées; une glace continue recouvre leurs épaulements; il faut suivre la base des Alpes jusqu'aux gorges du Simplon pour retrouver un passage. Celui du Simplon est le plus célèbre de la chaîne, mais il a cessé d'en être le plus merveilleux: les routes du Saint-Gothard et du Splugen présentent d'aussi admirables travaux; cependant il l'emporte par un caractère de grandeur et de majesté qui tient à ces immenses profondeurs au-dessus desquelles la route serpente lentement, mollement, et par le contraste qu'offrent entre eux les deux revers; l'un frais, verdoyant, onduleux; l'autre caverneux, étroit, tourmenté, où retentit incessamment le fracas d'une onde furieuse. Au sortir de ces horreurs, le lac Majeur, avec ses îles flottantes et ses rives fleuries, enchante et semble sourire. Pour qui ne veut ou ne peut voir qu'un des passages des Alpes, c'est, à tout prendre, celui-ci qu'il doit choisir.

Vient ensuite le Saint-Gothard, nu, sévère, monotone, où la route s'élève graduellement avec la vallée, court en ligne droite sur le plateau du sommet, puis se tourmente en mille replis sur les parois d'un abîme au fond duquel elle se perd dans l'ombre pour déboucher sur les riantes prairies d'Airolo. C'est Bonaparte qui a ouvert la route du Simplon. C'est le petit canton d'Uri qui a ouvert celle du Saint-Gothard. Passez donc par le Saint-Gothard, vous qui aimez à voir les merveilles qu'enfante la liberté; c'est par elle seule que le zèle et les efforts d'une peuplade de montagnards ont pu accomplir ce que Bonaparte lui-même n'a pas fait sans attirer les regards et l'admiration de l'Europe entière.

Non loin du Saint-Gothard, le Saint-Bernardin ouvre au voyageur une route que le voyageur délaisse; c'est que, sans être aussi intéressante que les autres, elle n'offre aucun avantage en compensation. Le Splugen l'a tuée.

Comme passage à grande route , le Splugen lutte à tous égards avec le Simplon, et il l'emporte sur lui peut-être par ses magnifiques abords et par ses immenses galeries : c'est, ce nous semble, le passage des artistes. Sur le revers italien, les sites ne font pas vue, mais tableau, et l'on croirait, en mille endroits, que le Poussin a visité ces lieux. C'est à ce point que s'arrêtent nos excursions au travers de la chaîne des Alpes, mais au delà, le passage du StelvioS qui commence à devenir fameux, présente, dit-on, comme ouvrage de l'homme,

1. Le ptissagc du Stelvio sa trouvera décrit plus loin, dans le second voyage de 1841.

ce que les Alpes renferment de plus hardi et de plus merveilleux. Si Dieu nous prête vie et santé, nous pourrons quelque jour vous en donner des nouvelles. Il s'agit, après cette longue digression, d'énumérer, selon notre constant usage, les voyageurs dont se compose la caravane de cette année. De même que nous n'insisterons pas sur ceux d'entre eux qui ont déjà été caractérisés dans les voyages précédents; de même aussi, dans cette relation, nous passerons rapidement sur tels lieux ou telles circonstances qui ont déjà figuré dans nos relations précédentes, et en particutier dans celle du voyage à Milan de 1837. Notre caravane se composait cette année de vingt-quatre pei-sonnes, dont vingt-trois portées sur un seul passe-port, celui de M. TôpfTer. Chaque ajinée, M. Tôpffer va se faire faire son portrait à la chancellerie, c'est une nécessité de sa condition; chaque année, un honorable employé le regarde et le copie sur la marge du passe-port; chaque année, M. Tôpffer examine sur cette marge quels changements douze mois de plus ont apportés à sa physionomie. Il parait que ces changements sont lents et imperceptibles. Depuis quinze ans, il a le visage ovale, le nez moyen, la bouche moyenne et le menton moven aussi. En moyenne, c'est toujours la même chose, et frappant de ressemblance. Si les passe -ports ne donnaient pas l'âge en toutes lettres, je conseillerais aux dames de ne se faire portraiter qu'en chancellerie.

Parmi les voyageurs, ceux déjà décrits sont :

David Dumoiu, qui, après avoir consacré quelques années à la roiraii. reparaît plein de force et d'ardeur, grandi, point engraissé, et incapable de goûter quoi que ce soit sans y avoir mis du sel. Etienne Dumont, son frt^rc. reparaît de même; dans la retraite il est devenu artiste, et il croque tout ■ qui se présente.

Waller et ^yoodhcrnJ, qui figurèrent comme touristicules dans notre voyaL.-. de 183/,. Aujourd'hui, ce sont dos (o„ri«(os de haute taille et des jarrets dhaute trempe.

Arlhur, décrit dans les deux précédentes relations : homme de poids et d'appétit, toujours plus major et non moins caoutchouc. Dryan. son frère, toujours plus oiseleur et non moins gigantesque.

Dussaut et Borodinos. connus aussi: f d'âge, de goût et de jarrets.

non pas de naissance

Sterling, toujours plus gdégdégdégdé, tirant sur le caoutchouc, et tre-s-arti^i. tant qu'il n'a pas égaré son crayon ou laissé son album sous un chêne.

Harrison, qui porte, outre son sac. des kyrielles de noms et de surnom. plus, vingt-huit propositions discutables et trentenleux assertions contestable. contestées et insolubles, en sorte que, douze heuœs par jour, il torque ,. rétorque contre chacun à son tour et contre tous à la fois. Los grandes di^u.-

sions ayant engendré de petites discussions, qui elles-mêmes donnent naissance à une foule d'ambiguïtés discutables, il s'ensuit que, à mesure que nous faisons du chemin, la solution recule. Poitrine forte, jarret courageux, spirit extrême, gaieté incurable, au point que l'infortune même, pour peu qu'elle soit forte, se traduit chez Harrison en splendides éclats de rire. Ah! le bon, l'excellent compagnon de voyage !

Alfred de Rosenberg, qui passe avec nous par Milan pour se rendre à Lucerne ; c'est le chemin de l'école. Enfin Alexandre Prover, ancien élève qui rejoint, vétéran qui a voulu revenir sous le drapeau. Les recrues lui ouvrent leurs rangs, et le capitaine retrouve avec joie ce camarade des campagnes d'autrefois, simple soldat qui vaut un sergent-major.

Trois Perlet: Léon, voyageur d'avant-garde, sapeur imberbe; Ernest et Constant, voltigeurs infatigables. Ernest, qui batifole sur les flans de la colonne, agace sur tous les points, avance, recule, divague, enjambe, sautille. Constant, qui est l' avant-garde de Tavant-garde, et qui se devancerait lui-même s'il y avait moyen.

Polcui, petit Égyptien grassouillet, homme du désert, pas du tout Bédouin, et joliment étonné de se voir membre d'une caravane ambulante. Poletti regrette ses sables; à défaut d'un cheval arabe, il se contenterait d'un âne de Provence, et puis, à force de marcher, il devient marcheur, et débarque à Genève avec un diplôme de bon jarret.

Jellyot maixhe doux, ne cause pas, dort ferme : entièrement inconnu à ceux du centre et de l'arrière -garde , qui ne l'ont aperçu qu'au repas , le seul contre qui Harrison n'ait ni torque ni rétorqué. Totalement étranger à la question.

Robert, mine rose, jarret trempé, qui rit sans éclat et qui est gai en dedans; agace, batifole, torque, rétorque aussi, le tout en son temps et à petit bruit; jouit d'un imperméable qu'il porte quand le soleil luit, qu'il offre auand vient la pluie.

Edmond, petit bout d'homme, grand boute-en-train; jarret d'acier, mais s'affadit sur les hauteurs, et y voit en jaune la vie humaine et le vin rouge. Partout ailleurs, marche ferme, mange des mieux, se désaltère à fond ; ne manque ni une torque ni une rétorque, et roucoule en dormant.

D'Arbely, qui entre aujourd'hui même en pension, et qui sortira du voyage pour entrer en classe, porte une blouse qui dégénère et va se défaublant, marche à toutes voiles et développe un jarret distingué. Excellent voyageur.

Tobij Gray, risolet et insoucieux; va au hasard sur la terre habitable, et c'est par hasard qu'il se trouve cheminer fortuitement dans la même direction que nous; a des ampoules, mange les fruits verts et tout ce qui a l'air baie ou fruit à noyau; chante sans cause connue, se tait sans raison appréciable, et prend de temps en temps une pilule bleue.

~^SL-dj<,=^

iouarcl Gray, voyageur suigencris; emporte un parapluie qui rattristeet un briquet qui le réjouit. A certains moraenls qu'il fixe dans son for intérieur, et quand même toute la terre y trouverait à redire, il tire un silex de sa poche et il en fait jaillir la flamme avec un entier contentement; ajuste, ficelle, échafaude et construit en tout lieu, en tout temps, sur lui ou sur autre chose, des mécaniques: mange la moitié de son melon et porte le reste en bandoulière; n'agace personne, se laisse agacer sans s'en mêler, ne pose jamais le talon par terre , et porte un chapeau haut comme la tour de Sidon, penché en arrière comme la tour de Pise, plissé en spires comme la tour de Babel; du reste, content, réfléchi, excellent voyageur et jarret courageux.

Enfin M. Tôpffer et son domestique David, majordome actif, soigneux et exercé.

Toute cette troupe s'embarque sur rAigle le samedi 17 août. Au moment où le bateau part, une bonne dame arrive, accourt et lève la jambe pour s'embarquer aussi ; mais le bateau file, et cette dame demeure la jambe levée.

On dit que chaque année, à Paris, il y a un certain nombre assez fixe, et toujours considérable, de lettres qui sont jetées à la poste sans poiter d'adresse. Chaque ~~ ^ ' année, il y a pareillement un certain nombre assez fixe et assez considérable aussi de gens qui accourent pour s'embarquer, juste au moment où le bateau vient de partir. C'est drôle! Tant d'étourdis sur cent, tant d'étourdis par année. Sur quatre-vingt-dix-neuf individus, toujours un qui se hâte de porter à la poste une lettre qui ne peut pas partir, et toujours un autre qui se dépêche d'arriver trop tard au bateau, et qui demeure la jambe levée.

11 y a musique sur le bateau. Ce sont des Italiens qui chantent rauque en s'accompagnant d'une guitare fêlée; c'est égal, il y a de l'expression, de la vie, des traces de méthode et énormément de pizzkcando. Ceci nous donne faim, et la table se dresse; mais voici qu'au n.oment de manger, Kbateau se livre a des balancements si doux, si doux, que plusieui-s convives, affames tout a l'heure, tombent dans l'afl-adissement, refusent toute nourriture

et pâlissent à vue d'œil; d'autres mangent pour tous et s'en trouvent à merveille. Pendant que ces choses se passent, le ciel se charge.de pesantes nuées; ces nuées crèvent, et une jolie pluie arrose notre débarquement à Villeneuve.

C'est fâcheux d'avoir la pluie un jour de départ, parce qu'elle surprend les voyageurs avant qu'ils soient aguerris. L'humidité et le froid amollissent les pieds et engendrent des roideurs dans les jambes; mieux vaudrait s'arrêter et attendre; mais le moyen, quand il s'agit d'éprouver ses forces, son sac, quand on sort de la prison du bateau, quand on vient de partir tout justement pour ne pas rester en place?

Nous nous acheminons donc sur Aigle, et de là sur Saint-Maurice, au travers d'immenses poussières changées en boue. Plusieurs zéphyrisent, c'est-à-dire évitent les flaques au moyen de pas de zéphyr plus ou moins agréables. Quelques-uns ne zéphyrisent pas du tout, entre autres l'Égyptien Poletti, qui, au bout d'une heure, en a assez et se démoralise à fond. Engagé avec d'autres dans une spéculation, il pétrit les terres labourables et s'assoit dans les sillons jusqu'à ce que, la nuit venue, il sente la nécessité de ne pas demeurer seul auprès des cavernes de Saint-Tryphon. L'Égyptien, alors, retrouve ses forces, marche des mieux, se rassure en voyant de la lumière aux fenêtres de Saint- Maurice, et arrive à l'auberge tout remoralisé.

Sur le pont, le petit homme descend de sa tourelle à point nommé, et il demande le péage à Harrison, qui lui répond : « Bonjour. » Alors le petit bonhomme court après Harrison, qui, le prenant toujours pour un naturel affable, lui répète : « Bonjour. » M. Tôpffer paye, et cette discussion arrive ainsi à une solution ; c'est la seule.

DEUXIEME JOURNÉE

La pluie a cessé; nous partons d3 bonne heure, bien approvisionnés de prunes acides et de poires mal mures. La route nous est connue do reste, et nous savons par expérience que nous n'arriverons pas à Martigny sans être profondément démoralisés. Il y a des bouts de route comme cela. La raison en est, pour celui-ci, Cfu'il se ressemble à lui-même d'un bout à l'autre. Jusqu'à Pissevache, il y a trois villages semblables; en sorte que chaque année, dès le premier, la même illusion, nous déçoit et nous fait croire que nous touchons au troisième. Après Pissevache, il n'y a plus que deux longs rubans; on marche à l'aune, et c'est fatigant.

Nous admirons la cascade. I.'^s mondiant<; (l;i lien arrivent chargés de cail-

loux et de cristaux à vendre. Arrive aussi une sorte de crétin parlant, qui a un livre de prières, et qui nous fait entendre que ses prières sont e.vcellenies et qui.

accepterait quelque monnaie. M. Topffer lui donne un demi-batz: il priera pour M. Topffer; d'autres lui donnent encore, alors il nous compte, et, de l'air d'un marchand qui fait bonne mesure, il expectore péniblement l'assurance qu'il priera pour tous, quand même tous n'ont pas donné : c'est à nous de le remercier.

Un excellent déjeuner à l'hôtel de la Poste nous remet à neuf. L'aubergiste est un homme de bonne compagnie, éclairé, et pour l'heure fortement enfoncé dans les affaires politiques du Valais. Au surplus, dans la partie que nous visitons, ce sont les aubergistes qui sont le plus révolutionnaires. On le conçoit. Entre autres choses, le haut Valais protège sa route du Simplon, et empêche l'ouverture d'une route par le grand Saint-Bernard; inde ira. Or, l'hôtel de la Poste à Martigny se trouve juste au point de réunion des deux passages. L'hôtel de la Poste est donc, et avec raison, pour la représentation proportionnelle. Du reste, ce qui peut faire espérer que les affaires du Valais finiront par s'arranger un jour, c'est qu'il s'agit là d'intérêts manifestes qui, une fois satisfaits, gagneront à se tenir tranquilles, et non pas de principes révolutionnaires qui ne vivent que de guerre qu'on appelle mouvement, que de haines qu'on appelle vie publique, et que de destructions qu'on appelle progrès.

Après déjeuner, quelques-uns s'en vont voir défiler une procession. Le major s' étant trop approché, un homme trempe son doigt dans l'eau bénite, et offre au major l'attouchement de son doigt. Le major, par un sentiment de convenance, au lieu de reculer, accepte, et accomplit le signe attendu. En pareille occurrence, c'est mieux, ce nous semble, que de heurter, par un refus, des esprits simples qui sont sous l'empire d'une pensée à la fois fraternelle et pieuse.

Sur ce, nous déposons nos sacs sur un chariot, et nous entrons dans la vallée de la Drance, si étroite et en même temps si richement pittoresque dans le voisinage de Martigny. Sur la route, on voit beaucoup de naturels goitreux et impayablement accoutrés, qui reviennent de la procession; et il nous paraît

malaisé de reconnaître chez aucun d'eux une face le moins du monde révolutionnaire. Plusieurs portent pourtant des bonnets rouges. Mais à Saint-Branchier, où

Ail (It'd dOlSl(IO<:

nous entrons à l'auberge pournous rafraîchir, les deux bonnes et respectables vieilles qui nous servent à boire sont politiques de la tête aux pieds, avec douceur pourtant, car la douceur et la modération sont des qualités naturelles aux Valaisans, qui ont vécu jusqu'ici sans gazetiers.

Mais, qui vois-je?... c'est notre crétin de Sion, notre manchot aux Aghettesel aux Masettes, déjà décrit et portraité dans deux voyages!... 11 descend toujours crétin, mais plus du tout manchot, portant fièrement sur l'épaule un faisceau de sabres et d'épées de prix. 11 nous reconnaît, mais il ne nous dit pas par quel moyen il a fait recroître son bras, ni de quelle mission son gou\ernement Ta chargé. Bonjour, Agliette; bonsoir, Masetto. Il y a des rencontres qui font douter si l'on est bien éveillé.

on «îpccule en gravissant un ravin escarpé et difficile. "^ Autre apparition : c'est un nonagénaire courbé

sous le faix des ans, transparent de maigreur, et qui, débile, descend lentement sur ses trois pieds l'étroit et rapide sentier. Il tend son chapeau, et les batzen y tombent; puis, au haut (le l'escarpement , nous apprenons que ce nonagénaire est un tiche thésauriseur qui, plutôt que de n'accroître pas son trésor, hante ce ravin, où il exploite la pitié des touristes.

Nous marchons sur Liddes, qui est horriblement loin de Martigny. Vers le soir, le voyageur Marrison s'édoppe, et une de ses jambes refuse tout service ; mais, rempli d'un courage stoïque, Harrison nie la douleur, et force une de ses jambes à traîner l'autre. Outre ses jambes et ses propositions coniesiables et contestées, Harrison porte encore un gros rhume qui lui rend la torque rauque et la rétorque rogomme. Aussi, à Liddes.

M. Tôpffer s'empare de l'enroutdialecticien; il l'ensevelit dans le ravin d'un matelas, sous des montagnes d'édredons; il le ballonne d'une brûlante décoction de thé de Liddes, aux fins de le sudoriser jusque dans les plus rebelles sécheresses de son individu. Harrison éclate de rir* cellent voyageur!

Pendant ce temps, notre souper s' apprête. Nos hôtesses sont de bonnes vieilK . qui ont 1 a.r d'ancêtres en jupons. ISotre hôte est un grand jeune homme auv sourds colères et aux moustaches belliqueuses, qui. en fait de mo^ens de p..-

nage en pleine eau. Le vrai, le bon, re\-

suasion pour amener le haut Valais, ne connaît rien de mieux que la carabine. S'il y a dans le pays un certain nombre d'orateurs de cette trempe, la discussion sera bruyante.

Harrison est presque évaporé, mais beaucoup mieux. 11 dormirait volontiers, et nous aussi, n'étaient des Liddois qui jouent à la mora dans la salle basse. Cinq! huit! Trois! cinq! Cinq! sept! Quatre! deux! etc., etc., etc., jusque par delà minuit.

Page 1