TROISIÈME ET QUATRIÈME JOURNÉES
Le temps, après quelques incertitudes, s'est mis au beau. Grande affaire quand il s'agit de franchir le col du grand Saint-Bernard ! On ouvre la journée par une immense soupe au riz qui tend à nous sudoriser tous. La soupe joue un rôle principal dans nos voyages pédestres; après la marche, aucun aliment ne restaure si bien et ne prépare mieux l'estomac à s'ouvrir déleclablement aux mets plus solides. Toutefois, selon Harrison, la soupe pour déjeuner constitue « une très-mauvaise fondation » pour les repas ultérieurs. Ce voyageur, en vertu d'une théorie qui lui est propre, considère ralimentation quotidienne comme une sorte de construction interne qui demande qu'on apporte le plus grand soin dans le choix et dans l'ordre do superposition des matériaux. Dans ce système, il est évident qu'une soupe au riz, surtout prise à haute dose. forme comme un profond marécage dans lequel s'engloutissent plus tard le? blocs les plus solides et les moellons les plus compactes. 11 y a entassement et non pas édifice, et les plus constants travaux a'amènenl quoi que ce soit d assis et d'architectural; c'est pourquoi Harrison pilote dans sa soupe au riz au moyen d'un saucisson de sûreté qu'il tient en réserve dans son bissac.
Malgré le soleil, l'air est très-vif. Au bout de deux heures, nous arrivons à la cantine, dernière maison habitée. De cet endroit, il y a encore deux heures de montée jusqu'à l'hospice. Quelques-uns s'engagent dans une fausse spéculation ; plusieurs, à cause de la raréfaction de l'air et de leur soupe au riz. s'annihilent, perdent leurs jarrets, et jonchent de corps gisants les bords de la chaussée. Enfin, enfin, on aperçoit le sommet du col et la grise façade de l'hos-
MILAN, GOME, SPLUGEN.
pice qui se montre en silhouette sur un ciel sévère. Bientôt nous touchons au seuil, où nous sommes accueillis par les chiens d'aboi'd, puis par le clavendier.
C'est ici que le sieur Edmond entre en plein affadissement; il éprouve au cœur des chatouillements invincibles; son visage prend une teinte safran, ses muscles se détendent, ses os se détraquent, et, mal assis sur une chaise de bois, il a l'air d'un blême anachorète joliment revenu de toutes les joies du monde. 'e Le feu fait plaisir à l'hospice, le dîner encore plus. Quelles fondations gigantesques ! quelles constructions cyclopéennes ! On dirait les pyramides ou le temple de Salomon. Et tout cela inutile, selon Harrison, à cause de la fondation première, qui, au lieu de résister, engouffre. La chère est simple, mais excellente, et, ce qui nous importe plus encore, abondante. Un monsieur dîne avec nous. On cause. Il s'agit de la route à ouvrir par le Saint-Bernard. L'entretien va bien jusqu'à ce que nous venions à découvrir que ce bon monsieur s'imagine que le bas Valais veut percer un tunnel par-dessous la montagne. Grande idée! mais nous ne nous y attendions pas!
Nous ne revenons pas ici sur la description de l'hospice et sur les curiosités intéressantes qui s'y voient; seulement il faut noter que le clavendier fait mettre en rond une dizaine d'amateurs qui se tiennent par la main, puis il
décharge sur cette société une bouteille de Leyde, et tous les amateurs de se disjoindre en sautant en l'air. Parmi les physiques, c'est, ma foi, la plus amu-
Une autre chose à noter, c'est que le passage de l'armée française coûta 36,000 francs à l'hospice. Bonaparte, qui pourtant aimait et favorisait l'hospice, ne lui a jamais remboursé que 18,000 francs. Et puis, après cela, prêtez votre argent à ces Alexandre le Grand qui n'ont d'argent que pour la poudre à canon, comme certains gentilshommes qui n'en ont que pour les dettes d'honneur, et point pour qui les chausse ou pour qui les nourrit!
La descente du côté de l'Italie est facile. En une heure et demie on va à Saint-Remi, le premier village sarde. Les douaniers nous y attendent, mais ils veulent bien se contenter de l'inspection d'un de nos sacs, et tout d'un saut nous entrons chez le père Marcot.
Saint-Remi est peuplé de Marcots, et tous sont plus ou moins aubergistes; en sorte que si vous échappez à l'un, l'autre ne vous manque pas; ce sont d'excellentes gens, qui vous plument en riant, qui vous écorchent sans vous faire d'autre mal. Aussi, tandis qu'en Suisse nous entrons tout droit à l'auberge en nous fiant à la probité de nos hôtes, sans avoir jamais à nous en repentir, dès ici il faut, avant d'entrer dans l'auberge, entrer en pourparler avec les Marcots et les Marcotes. On convient d'un prix; mais alors les drôles, pour êtnplus sûrs de n'y rien perdre, vous affament.
Nous avons déjà logé dans une hôtellerie Marcot : c'était alors une antique maisonnette, peu magnifique, mais d'ailleurs pittoresque, avec une tour à l'angle. Dès lors ils ont bâti une grande auberge blanche, carrée, à trente-six fenêtres et peu de vitres. Or, rien, rien n'est rapace comme un Piémontais qui batit, ou qui va bâtir, ou qui vient de bâtir. Ses poulets doublent de prix, son vin vaut de l'or, son eau est chère; il faut que l'univers lui pave ses dettes, sa maison, les ailes qu'il projette, les meubles qu'il n'a pas et les viti-es qu'il n, remettra jamais.
Les préliminaires signés, nous passons ici une soirée artistique, et force souvenirs sont crayonnés sur les albums. Un chien du Saint-Bernard, tout perclus de rhumatismes, nous tient compagnie, ainsi qu'un autre chien très-féroce mais empaillé.
A souper, Harrison sert la soupe. Les uns trouvent qu'il s'y prend bien, les autres estiment qu'on pourrait s'en tirer mieux. Harrison défend l'avis des premiers, et de là une discussion qui est encore ouverte et florissante à l'heure qu'il est.
Nous quittons Saint-Remi de bonne heure. Un char de retour part avec nous. L'idée nous vient d'y emballer nos touristicules. « Combien votre char, cocher, d'ici à Aoste? — Trois francs par tête, pas de moins. — Bon voyage; nous irons sur nos jambes. » Alors ledit cocher fouette sa bête et chemine devant nous, aux fins d'aiguiser la tentation. Nous tenons bon, il s'arrête; c'est un cocher vaincu. « Je vous offre, cocher, quatre francs pour six. — Qu'ils montent! »
A Saint-Oyen, on vise notre passe-port, et à cette occasion nous y découvrons une irrégularité flagrante qui échappe heureusement à la perspicacité des carabiniers royaux : c'est que nous ayons oublié de le faire viser au consul sarde, à Genève. Le visa de Saint-Oyen entraîne le visa d' Aoste et tous les visa futurs, et par une singularité remarquable, après avoir toujours eu sur cette route des ennuis et des difficultés avec des passe-ports parfaitement en règle, cette fois nous traversons les États sardes sans obstacle ni retard, avec un passe-port qui n'y a réellement aucune valeur.
La rapacité des Marcots et Marcotes nous a fait une obligation de ne pas déjeuner à Saint-Remi, en sorte que, pour ne pas périr de faim, nous entrons chez le boulanger d'Étroubles. Par un très-grand bonheur, ce boulanger se trouve être Valaisan; son fromage est de Gruyères et son pain cuit de la veille. Alors commence une fondation de toute solidité, des bases larges, des assises doubles, des angles renforcés, de quoi supporter le château Saint-Ange : le tout coûte cinq francs!... Notre hôte est Suisse, avons-nous dit, et il n'a point bâti de Marcoterie.
Quelques assises ayant bougé, nous voulons en route acheter des fruits auprès de quelques naturels; mais voici une difficulté à laquelle nous n'aviops pas songé : ces naturels tournent et retournent nos monnaies; ils délibèrent entre eux sur nos sous, sur nos batzen, sur nos centimes , sur nos demi-francs , et , tout bien considéré, ils nous les rendent et gardent leurs fruits. En vain le major, grand numismate , leurintente-t-il des raisonnements admirables ; ils sont craintifs comme des avares et têtus comme des paysans. Force est donc de nous passer dépêches et de nous rafraîchir aux sources.
Au bout de quatre heures de marche, la vallée s'ouvre tout à coup, et nous découvrons à nos pieds la cité d'Aoste, qu'enserrent les noyers, et où, ci et là,
des ruines romaines élèvent au-dessus de la ligne continue des maisons leurs formes hardies et brisées. Tout autour, la vigne, disposée en treilles, est soutenue sur des colonnades en maçonnerie qui s'échelonnent en amphithéâtre sur la base des montagnes. Cet aspect est moins beau que celui du lac Majeur ou des rivages de Côme, mais il est d'un caractère plus original et d'un intérêt plus neuf.
Mais ce qui est neuf, c'est, en face de nous, une haute montagne dont la sommité enflammée vomit, comme un volcan, des tourbillons de fumée. Après une sécheresse de trois mois, un feu imprudemment allumé sur la lisière des forêts a causé ce vaste incendie, qui dure et se propage depuis quatre semaines environ. Les efforts de quelques centaines d'hommes n'ont pu l'arrêter, parce que c'est par le sol et au-dessous de sa surface que le feu circule en tout sens. Du reste, les gens n'ont point l'air trop préoccupés de ce fléau. « C'est, leur disons-nous, une grande calamité pour le pays. — Oui bien, répondent-ils, si les bois appartenaient à des particuliers; mais ils sont partie à l'évêque, partie aux chanoines. » Ils ont l'air de dire : « Que les bois brûlent, ni l'évêque ni les chanoines ne s'en veulent porter plus mal. »
Pour éviter Charybde, qui est à Aoste l'hôtel de la Poste, nous allons descendre en Scylla, qui est l'hôtel de l'Europe. Scylla pourtant est moins gredin que Charybde, et même que Marcot. C'est un hôte jeune, maigre, bougillon, criard, vêtu d'une blouse graisseuse nouée sur les épaules au moyen d'un cordon jaune, et recouvrant un costume noir moitié monsieur, moitié estaminet, tirant sur le vetturino. Cet hôte ne veut absolument pas que nous déjeunions à trente sous par tête. « Ce serait jeûner, » dit-il. Et tout en criant, en courant, en baragouinant de la cour à la rue et de la salle à la cuisine, il élude les pourparlers et commandé à d'autres criards de tuer des veaux, cochons, coqs et poulets. « Nous ne voulons pas tout cela... s'écrie M. Tôpffer. — Vous ne manzerez pas si vous voulez, ma fa plaisir à voir. » M. Tôpffer insiste, mais sa voix est couverte par le bruit des fritures, par le tapage des palefreniers, par le vacarme de la foire, par le fracas tourbillonnant des populations de l'auberge, des chiens de la maison et des canards de la basse-cour.
Nous sommes donc obligés de déjeuner très-bien , et il n'y a que la bourse commune qui y trouve à redire -, après quoi, nous allons visiter les antiquités et la tour du Lépreux ; et au retour, nous trouvons le père Marcot qui nous comble de caresses et d'amitiés, comme on fait à une proie qu'on a lâchée après en avoir tâté, et qu'on aimerait à rattraper pour en dévorer ce qui reste. De son côté, notre hôte, mû par les mêmes sentiments, va plus loin encore, et, avec un vacarme d'invitations à étourdir un bataillon de sourds, il nous presse, il nous force de nous rafraîchir, et fait servir de grands verres pleins de son meilleur. En même temps il devient subitement accommodant pour le prix d une calèche que nous voudiions louer et qu'il veut conduire lui-même. Ainsi se dévoile tout un système d'affiliations aubergistiques. C'est Marcot premier qui nous a livrés à Marcot second, et Marcot second veut nous livrer en per-
sonne à Marcot troisième, et ainsi de suite. Ceci étant flairé par nous, nous faisons mine de tenir essentiellement aux hôtes qui ne sont pas de l'affiliation ; alors les Marcots, qui voulaient nous manger tout crus, prennent peur de ne pas nous manger du tout, et les choses s'arrangent.
Les mêmes chaleurs qui ont desséché le sol résineux des forêts ont converti la grande route en un torrent de poussière. Nous marchons au sein des vingtquatre tourbillons que nous soulevons à chaque pas, et qui, de temps en temps, nous cachent les uns aux autres. Trois femmes et un naturel qui regagnent leurs villages cheminent avec nous. Par malheur, nous leur demandons quelle est au just3 la distance d'Aoste à Châtillon, notre gîte de ce soir; tous quatre répondent à la fois et différemment. Il s'ensuit entre eux un baragouin discutatoire, puis un chœur de vociférations accentuées, puis un tumulte de criailleries entre-croisées... C'est à se boucher les oreilles, c'est à fuir dans les déserts les plus reculés; on dirait une rixe affreuse : ce sont tout simplement des Piémontais qui discutent. Tant il y a, que nous continuons d'ignorer la distance précise d'Aoste à Châtillon, jusqu'à ce que, l'ayant mesurée de nos jambes, nous trouvons que cette distance est plus que suffisante pour renouy vêler notre appétit; aussi, à Lusse, nous entrons dans une auberge-guinguette, où une bonne dame nous comble de prunes lilas et de raisins verts. Cette bonne dame nous éclaire sur l'affiliation Marcote, dont elle ne fait pas partie, et se signe d'effroi à l'ouïe du prix que nous font les affiliés.
Châtillon est l'endroit le plus pittoresque du val d'Aoste, par lui-même et par ses environs. Nous y entrons presque toujours de nuit, et de nuit les hauts fourneaux, qui jettent des flammes ci et là dans le fond d'une gorge qui sépare
les deux parties du bourg, donnent à ce paysage nocturne un caractère infernal. Nous allons descendre à l'hôtel des Trois Rois, où l'on nous reçoit aux conditions que nous faisons nous-mêmes. Notre faim est telle, et le souper si bon, que c'est nous qui avons tout l'air d'écorcher nos hôtes et de les manger en sauce.
C'est encore notre hôte d'Aoste qui nous accompagne avec sa calèche. Sa blouse graisseuse recouvre au fond un assez bon homme. Il connaît tous les passants, il hèle toutes les passantes, et ne paraît souffrant que lorsqu'il ne crie pas. Nous avons décrit ailleurs cette contrée magnifique, où la Doire, les châtaigniers et des roches caverneuses semblent rivaliser d'efforts pour produire les plus beaux paysages. Après deux heures de marche, on arrive dans le poétique vallon de Verrèze.
SONDRINO, ROUTE D'IVUÉE A