CINQUIÈME ET SIXIÈME JOURNÉEI
Nous nous souvenons d'avoir lu dans un roman genevois, le Presbytère, plusieurs lettres d'un jeune homme, Ernest Delacour, qui sont datées de Verrèze. C'est bien ici, en effet, une de ces retraites ignorées où un infortuné vient cacher ses jours et nourrir des douleui s dont il ne veut plus se distraire Si le village est riant , le vallon est étroit, de toutes parts ceme par des bois sombres ou domme par des rochers couronnés de ruines séculaires, et il y a entre cette petite plaine fleurie et ces âpres solitudes ce mélancolique contraste qui n'est pas sans attrait pour les âmes désolées Dans le même roman figure un hôte de Verrèze, homme de sens et de cœur, qui pourrait bien être celui chez lequel nous allons descendre. Malheureusement , nous avons oublié de nous en assurer auprès de lui-même.
Après avoir fait chez cet hôte un splendide déjeuner, nous continuons à descendre le long des rives de la Doire. Voici le fort du Bar, voici plus loin Donas et sa porte d'Annibai, que nous dessinons cette fois de l'autre côté. Voici le café où jadis nous bûmes ce vermout nauséabond. Le vermout est une
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quintessence camomillaire au moyen de laquelle on double son appétit. Chose singulière! plusieurs d'entre nous s'y adonnent, quand leur maladie incurable c'est déjà l'appétit. Ce qui vaut mieux que le vermout, ce sont les figues, qui, dans cette contrée chaude et rocheuse, sont exquises.
A Saint-Martin, notre cocher graisseux s'arrête, nous rallie, et prétend pour la seconde fois nous rafraîchir. Il demande du meilleur de l'hôtellerie, et nous buvons; c'est plus joli que de refuser. 11 en faut conclure que c'est comme hôte, comme Marcot, que ce particulier est rapace; évidemment, comme homme, il est généreux : le cas, probablement, de beaucoup d'aubergistes et peut-être de beaucoup d'hommes d'affaires. A Ivrée, nous descendons chez notre ancien ami du Cheval-Blanc, déjà plusieurs fois décrit, parce qu'il est changeant. Cette année, il n'a plus peur de mourir, et du bleu pâle son nez a passé au rouge ponceau. Au lieu d'abriter sa goutte sous le manteau de la cheminée, tout à côté de la poêle à frire, il va, Nient, et proteste de sa tendresse pour nous tous et pour la signora absente. « Commandez, dit-il, vous savez que vous êtes chez vous. » Nous ne le prenons pas trop au mot , parce que le cher homme aime bien, mais compte encore mieux.
En attendant la soupe, nous parcourons la ville, les quais, et aussi le café où l'on trouve de la gazeuse; c'est une sorte d'acide carbonique aux framboises. Nous entendons, selon notre usage, nous rafraîchir par petites associations de deux particuliers autour d'une bouteille; mais à peine le mot gazeuse est prononcé, que tout aussitôt neuf, dix, onze bouteilles sont débouchées et versées à la fois par toute la populace des garçons de café, tandis qu'on en débouche ailleurs et qu'on en appone d'autres. A grand'peine nous parvenons à arrêter cette cascade et à diguer ce torrent, qui à chaque instant menace de nousjnonder encore. Le désastre est si énorme et la confusion si grande, que la bourse commune se voit dans la nécessité de solder cette dépense impossible à répartir; après quoi nous nous hâtons de fuir, de crainte d'une nouvelle submersion...
Ce qu'il y a de triste, c'est que si le vermout creuse, la gazeuse ballonne. Plusieurs, affamés naguère, touchent à peine au souper; et moins nous avons d'appétit, plus l'hôte ajoute de plats et nous invite à ne nous rien refuser.
Deux journées nous séparent encore de Milan, mais nous allons les franchir en voiture et rapidement. Nous avons parlé plus haut des Marcots aubergistes; la variété des Marcots voituriers est pire encore : c'est une race à bec crochu, à serres d'acier, au gésier insatiable. L'on veut bien pour cent vingt francs nous mener à Verceil, où nous devons, dit-on, trouver du moins cher pour nous mener à Milan. Ainsi soit-il.
On joue à divers jeux dans les voitures, entre autres à la mora : Cinq I dix! etc. Un des voyageurs, ouDliant sans doute qu'entre deux mains il n'y a que dix doigts, crie : Douze! 11 crie aussi : Huit! tout en n'ajoutant qu'un doigt aux cinq de son adversaire. Rires inextinguibles. A Sentia, nous faisons un déjeuner qui nous affame. Sur cette route, l'on n'en fait pas d'autre, même en payant. D'excellentes choses pourtant, des mets abondants, passent sous nos yeux, mais c'est pour nos cochers. Voici le système : on traite bien et gratis les cochers, afin qu'ils amènent les voyageurs, qu'on affame et qui payent cher. Mais, en revanche, un petit vieux impayable nous rassasie de clarinette. Ce musicien solitaire commence par haranguer la société et lui fait part de ses mérites et de ses succès; après quoi il clarinise en fausset des airs de l'autre monde. Vers le finale, il s'anime , trépigne , danse , pirouette , puis il s'arrête pour quêter au milieu des éclats de rire, tout en paraissant de bonne foi enregistrer un succès de plus. Les fruits abondent à Sentia, excellents et à vil prix.
Repartis pour Verceil, le sommeil visite nos trois voitures, ce qui nous épargne la vue des mûriers et des rizières, deux choses odieuses à tout amateur de pittoresque. A deux heures nous sommes à Verceil , nous y cherchons aussitôt des voitures. Un aimable voiturier nous demande soixante francs par calèche!... Indignés, nous allons prendre des glaces. Pendant que nous prenons des glaces, entre un grand beau monsieur décoré. Il a l'œil hibou et le dos dromadaire. « Voici, dit-il, des danseurs de corde. » Et puis, au bout de quelques instants, il se ravise, nous fait mille excuses, et se faufile des petits aux grands, jusqu'à ce qu'il arrive à M. Tôpffer, Entretien très-civil ; échange de plirases première qualité. Ce monsieur connaît Genève; il aime Genève; il y viendra, certes, l'année prochaine. Ce monsieur est curieux , il apprend qui nous sommes, et compatit à nos contrariétés. Puis, s'adressan amicalement à Harrison,car il aime l'Angleterre aussi, il bredouille d'un air à faire crever de rire ces deux agréables vers :
After dinner sit a while ; After supper walke a mile.
Harrison crève bien, mais c'est de n'oser pas pouffer de rire. « Je suis, dit ce monsieur en nous quittant, le chevalier de G... » Et nous apprenons que
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l'industrie du chevalier de G... consiste tout justement à faire causer les gens, aux fins de rendre compte à qui de droit. Heureusement que nous ne lui avons pas confié les imperfections de notre passe-port.
Nous retournons à l'hôtel pour savoir si le prix des voitures a baisse. Pendant qu'attroupés sur le seuil nous nous tenons à portée des offres qui pourraient nous être faites, un mendiant s'approche de nous, reçoit notre aumône et s'éloigne; mais à quelque distance, nous voyons le pauvre homme s'arrêter devant une boutique, y considérer curieusement une peinture appendue à la devanture, et finalement se mettre en prière après s'être dévotement signé. Cette boutique est celle d'un barbier, et l'image devant laquelle cet homme s'agenouille, c'est, sur l'enseigne dudil barbier, un gros particulier que l'on rase et qui n'a l'air ni madone ni martyr. Les gens de la rue rient et laissent faire.
Cependant l'aimable voiturier tient bon, et les heures s'écoulent. Ou nos jambes, ou soixante francs par voiture. « Nos jambes! dit enfin M. Tôpffer; qu'il ne soit pas dit qu'on nous mange ainsi la laine sur le dos! » Et quand même il est cinq heures du soir; quand même il y a cinq lieues de Verceil à Novare ; nous partons à pied pour Novare : Audaces fortuna juvat. Le temps est radieux; bientôt, aux derniers rayons du couchant succèdent les paisibles clartés de la lune; et comme on trouve toujours du plaisir à faire librement un courageux usage de ses forces, nous faisons ces cinq lieues de ruban le plus agréablement du monde. Le ciel est si pur qu'on voit distinctement les neiges du mont Rose et toutes les dentelures de la chaîne des Alpes.
Du reste, entre Verceil et Novare, à peine rencontre-l-on, à l'exception d'un village qui est à moitié ciieniin, une maison habitée. Aussi les brigandeaux fré-
quentent-ils cette contrée, et de temps en temps ils dévalisent les pereonnes devahsables. Il ne nous arrive aucune aventure de ce genre, protégés que nous sommes et par notre grand nombre et par notre accoutrement modeste; mais
nous apercevons ci et là, sur les bords de la route, des personnages ténébreusement équivoques qui feraient joliment frémir la bourse commune, si elle en était à passer solitaire devant eux. Ces barbus sifflent pour se faire apercevoir, et ils pèchent pour avoir l'air de faire quelque chose.
A neuf heures et demie nous sommes à Novare, où l'avant-garde a tout fait préparer. Il ne nous reste plus qu'à dévorer un souper excellent dont nous sommes dignes; de plus, les voituriers de Novare nous traitent en gens qui peuvent se passer d'eux, et nous serons portés le lendemain à Milan pour vingt-huit francs par voiture au lieu de soixante; c'est bien, certes, la vertu récompensée.
CEDBIANO