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SEPTIÈME ET HUITIÈME JOURNÉES

Novare est une jolie ville, les itinéraires en disent du bien; industrieuse, c'est autre chose. Les gens bougent, les gens crient, d'autres se rafraîchissent, un grand nombre mendient; mais des gens qui aient l'air d'être occupés, on n'en voit pas. Ceux qui ressembleraient le plus à des laborieux, ce sont les marchands, parce qu'ils s'occupent à demeurer assis sur leur seuil en attendant les pratiques.

Non loin de Novare, nous entrons en Lombardie, et notre passe-port, dûment signé à Berne par le consul d'Autriche, se trouve redevenir en règle. Nous le croyons du moins, et aussi les em|11oyés autrichiens, qui ne sont pas en train, cette année, d'y regarder de bien près. On verra plus loin que si, comme la belette de la fable, nous entrons facilement, c'est à sortir que nous éprouvons quelque difliculté.

Déjeuner à Cedriano; il est comme celui d'hier. Pendant que la table de nos cochers accapare viandes et volailles, nous nous répartissons quelques tranches de sole transparentes comme de la corne, quelques fragments de côtelettes qui n'ont que deux dimensions, la surface, et nous quittons la table avec un appétit bien autrement aiguisé qu'avant de nous y asseoir. Les chevaux aussi passent avant nous : pour eux on accapare l'eau, le service des gens, la sollicitude des maîtres. En revanche, c'est à nous que s'adressent les musiciens ambulants, qui, à chaque repas, tirent à vue sur nos bourses. Quelquesunes, qui ne sont pas opulentes, se passeraient de cet assidu commerce avec les Muses.

Arrive le prince Amadis, don Galaor, ou quelque chose comme cela : c'est un jeune homme frais, brillant de pommade, coiffé d'une sorte de béret, vêtu d'une blouse en nankin de forme moyen âge et d'un pantalon nankin aussi, collant, et qui plonge dans des bottines bouffantes. Don Galaor traverse notre

salle, et il va... et il va... manger à la table des cochers. Don Galaor serait-il un cocher, un commis voyageur, un marchand de riz? Qui sait? Dans ce drôle de pays, les choses échappent à notre mesure ; ce qui nous paraît extraordinaire y semble tout simple, et ce qui nous semble risible y paraît fort sérieux. Excepté nous, personne ne remarque cet échappé du ballet de la Scala. Nous voudrions arriver de bonne heure à Milan ; mais nos chevaux, bêtes veulent que nous ayons le temps de compter les piquets et les mûriers

qui des deux côtés bordent la route impériale. Les piquets sont plus pittoresques que les mûriers; c'est pour cela, apparemment, que l'Autriche les prodigue avec un luxe méritoire. Nous finissons pourtant par arriver à la grande ville, où nous descendons à l'hôtel du Faucon. Le petit hôte chiffreur et mielleux ne se montre pas, il est dans ses terres. A sa place se montre un hôte moins petit, point mielleux, point chiffreur, et qui ne se tient pas comme l'autre dans son cabinet vitré, accroupi entre un coffre-fort et un grand-livre, inspectant, notant, additionnant et encaissant sans cesse et sans fin. Notre premier soin, c'est de faire toilette; mais à peine sommes-nous éclatants de beauté, que voici la nuit qui nous cache dans ses ombres. Nous nous bornons donc, pour cette première soirée, à dîner d'abord, puis à hasarder quelques reconnaissances au Dôme, au Bazar, et du côté des sorbetti, pezzi et tutti quanti.

Notre usage, à Milan, c'est d'y séjourner trois jours, pour chacun desquels un programme indique l'emploi des heures. Le programme de notre première journée est semblable au programme des autres journées, en sorte que, sans nous arrêter à la description des choses vues, nous nous bornerons à noter ce qui peut s'être ajouté de remarques ou d'incidents aux remarques et aux incidents des relations précédentes.

Nous commençons toujours par le Dôme. On le voit de loin, on le voit de partout; il vous voit où que vous soyez ; allez donc en premier lieu présenter vos hommages à ce magnifique sultan ; après quoi, vous éprouverez le contentement du courtisan qui, au lieu d'éluder l'étiquette, s'en est affranchi en s'y conformant.

Cette fois, un cicérone nous précède. Ainsi nous n'avons besoin ni de compter

les marches, ni de conjecturer les hauteurs. Cet homme prétend qu'il n'y a encore que quatre mille statues de posées dans l'édifice, et qu'il en reste dix mille à poser. Au fait, c'est possible, c'est probable aussi. Les Milanais ont pour leur Duomo d"insatiables prétentions de magnificence. Le Duomo tient lieu aux Milanais de liberté, d'indépendance, de chartes et de gazettes ; ils concentrent donc leurs idées et leurs vœux autour de leur Duomo, et l'Autriche leur sert des statues tant qu'ils en veulent.

11 n'y a rien de plus vrai que ceci : c'est que l'architecture, comme les autres arts, exprime, résume une pensée; d'où il suit qu'un édifice comme le Dôme, qui est en construction depuis des siècles, doit exprimer et résumer plusieurs pensées. En effet, d'un gothique religieux et sévère dans sa partie la plus ancienne, il s'embellit, au temps de la Renaissance, d'ornements plus magnifiques que sévères, plus élégants que monastiques ; et, au siècle passé, la foi infiniment moins gothique des Milanais s'accommode de voir l'architecture grecque usurper la façade pour s'y étaler. Dès lors le Duomo cesse presque d'être une église, pour devenir dans la pensée de tous une merveille; c'est cette pensée qui seule s'y exprime aujourd'hui au moyen d'un luxe d'ornementation indéfini. De là ces kvTielles d'aiguilles qui n'ajoutent rien au caractère ni presque à la beauté de l'édifice, mais qui sont travaillées et finies comme des pièces de bijouterie. D'en bas, le citadin milanais ne voit quoi que ce soit de ce beau travail ; mais il sait qu'il y est, il sait qu'il s'y continue ; il sait que dix mille statues viendront, chacune à leur tour, se poser dans leur niche invisible, et il est content. Sa pensée s'accomplit.

On répare la chapelle souterraine de Saint-Charles. C'est singulier de voir

envahi par les maçons, et parsemé de pierres et d'outils , ce sanctuaire vénéré et défendu par une triple grille. Nous'passons au trésor de la sacristie, qui est d'une

MILAN, GOME, SPLUGEN. 201

richesse éblouissante. Les sales petits moinillons qui gardent ce trésor ne nous paraissent, cette année, ni aussi sales, ni aussi effrontés qu'il y a deux ans. Cependant nous maintenons notre comparaison : ce sont les rats du Dôme, qui vont d'un trou à l'autre, fuyant le jour et rongeant ce qui se présente.

Après le Dôme, il y a dispersion, emplettes, dîner. Dans la même salle que nous dînent des habitués. Ils prennent les mêmes plats que nous, mais exactement dans l'ordre inverse : ils commencent par les pêches et finissent par la soupe.

Le chapeau de Gray attire les regards, et provoque chez Harrison un sourire qui dure encore. Il est vrai que ce chapeau est d'un haut fabuleux. Déjà long

par nature, la pluie l'a indéfiniment allongé, et le soleil l'a ensuite crispé de mille façons ingénieuses; avec cela, très-bon, en sorte qu'il n'existe aucun motif suffisant pour en acheter un autre. C'est justement là ce qui rend la situation de Gray en même temps comique et déplorable.

Le soir, visite au Lazaret et promenade au Cours, qui est animé et brillant. C'est là un genre de plaisir bien italien, merveilleusement adapté aux mœurs nonchalantes du pays. Ce sont quelques quarts d'heure employés à voir et à être vu. Autant de pris. Après quoi on trotte vers son hôtel ou vers la Scala.

L'heure venue, nous trottons aussi vers la Scala, où deux loges se trouvent être mises à notre disposition par l'obligeance de M. P..., obligeance précieuse, ce jour-là surtout, car la salle est comble, et il n'y a plus de place au parterre.

On joue l'Italienne à Alger. Deux acteurs surtout sont en faveur, et provoquent tantôt des applaudissements universels, tantôt des bravos isolés qui partent comme un doux miaulement des diverses parties de la salle. A chaque fois l'acteur s'interrompt, salue, se prosterne. Les applaudissements redoublent, les miaulements deviennent frénétiques; alors l'acteur témoigne, par des humilités infinies, qu'il va se trouver mal de modestie souffrante. Le

vacarme fini, l'acteur, au lieu de se trouver mal, entonne d'une voix ferme, et prélude à de nouveaux triomphes. On voit qu'il sait les notes sensibles, qu'il caresse les traits ravissants, et qu'il prépare les douces tempêtes qui vont le tremper de plaisir jusqu'aux os.

Le titre du ballet c'est : le Dernier des Sforza et le premier des Visconti. Entre les ballets, il n'y a guère que le titre qui fasse la différence; le fond, c'est toujours un crime atroce entrelardé de danses légères dans un péristyle superbe. Un libretto donne au spectateur qui l'achète l'explication des horribles convulsions auxquelles se livrent sur la scène princes, princesses, enfants et barbons, et c'est drôle de voir beaucoup de gens suiwe ce drame avec intérêt. La déclamation, l'emphase, plaisent aux Italiens, tout comme le décor les séduit et la pompe les enchante; tout cela avec une parfaite bonhomie, et en ceci ils ont certes grand'raison de prendre leur plaisir où ils le trouvent.

Dans ces ballets, les danses d'ensemble sont charmantes à voir; rien ne cause un plaisir artistique plus vif que cet accord de sons mélodieux et de mouvements remplis de grâce. Mais ce plaisir ne se retrouve guère dans les pas proprement dits, qui sont exécutés par deux danseurs et une danseuse. Ces pas sont des tours de force et non pas de la danse, et ils sont à chaque instant interrompus par de disgracieuses pirouettes. De plus, le danseur, avec sa titus et son cotillon, est toujours ridicule. Quelquefois il a des ailes, et alors plus il saute, plus il voltige, plus il est lourd papillon, et gare à l'orteil sur lequel il irait se poser! Sur ce, bonsoir.

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