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Une fois hébergés, plusieurs des voyageurs sortent de leur ix>che un carnei, et de leur contre-poche un crayon, aux fins de prendre note de leurs impressions • c'est le mot consacré. L'habitude est bonne; bien des loisirs autrement inutiles acquièrent ainsi du prix; en outre, ce commun penchant unii, ras-
semble, et fait parfois d'un jour de pluie qui vous retient à l'auberge un jour précieux pour s'enrichir de renseignements et combler son arriéré. Quant à ces impressions, elles se composent volontiers du nom des endroits, de la note des distances, et d'autres événements pareils; mais qu'importe? On commence par là, on finit par autre chose, à mesure que l'on observe davantage, que l'on sent un peu plus, et que le crayon, à force de s'y essayer, trouve plus de mots pour dire et plus de tours pour exprimer. En attendant, le naturel se conserve, ce qui vaut, à soi tout seul, la peine d'attendre.
Sur ces entrefaites, un orage éclate : la foudre gronde aux quatre coins du temps. Si nous étions des anciens, ces auspices nous feraient reprendre sagement le chemin de la classe ; mais nous sommes des modernes : témoin Vernon, qui, revêtu de son imperméable, part à dix heures du soir pour aller mettre une lettre à la poste. Postes, imperméable, crinoline, racahout, nafé, créosote, toutes choses inconnues à Caton l'Ancien et à Pline le Jeune aussi.
LES OailOKDS
DEUXIÈME JOURNÉE
11 a lonné toute la nuit, et ce grand matin il pleut encore; mais le ciel, fatigué (le colère, semble disfyosé à sourire. A peine levé, d'Arbely écrit ses impressions. Quelles? On ne sait pas. Serait-il de ceux qui les écrivent d'avance? Il aflirme que non. A ce propos, nous nous rappelons qu'un de nos touristes d'il y a quelques années, pour en être plus libre de tout soin durant la route, partait de Genève ses lettres tout écrites, datées, ployées, fermées, adressées; il ne lui restait plus qu'à les jeter en passant dans la boîte. Dans chacune il se portait bien, tout le monde aussi, nouvelles excellentes, il faut être, non pas imprudent, non pas étourdi, mais seulement bien fraîchement né, pour jouer ainsi avec l'avenir, cette bête louche, que l'homme fait ne caresse que parce qu'il s'en défie.
Il s'agit aujourd'hui de traverser de la vallée du Rhône dans celle de Simmenthal, par le passage des Ormonds. Jusqu'à deux lieues d'.\igle, la route, nouvellement établie, est praticable aux voilures. On monte, on s'élève de zigzag en zigzag sur le flanc d'un roc escarpé, et après beaucoup de sueurs on aboutit au Sepey : deux maisons et un cabaret qui est l'auberge; ce doit être désappointant pour les voitures. La commune d'Aigle, qui a fait ce bel ouvrage, se trouverait-elle dans la situation de ce seigneur romain qui, ruiné par l'escalier, ne put suflire au palais? Il faut croire que non. Toutefois, maintenant que l'on a substitué au casse-cou de Chàtel-Saint-Denis une route excellente qui conduit de Vevey à Bulle, et par là dans le Simmeuthal, nous craignons qu'il ne soit devenu superflu d'en percer une aux Ormonds, et qu'ainsi ce bout de chemin n'ait pas de suite.
Nous entrons dans le cabaret pour y déjeuner. Les vivres y sont rares, le service triste et les maîtres disgracieux ; on dirait que noHS en pouvons mais de ce que leur route s'arrête là. Les prix aussi sont disgracieux au Sepey, mais l'hôtesse nous en donne la raison : « Ne paye-t-on pas, dit-elle, nonante-neuf louis d'amodiation à la commune? Croyez-vous donc que c'est rien, une amodiation de nonante-neuf louis? » C'est donc l'amodiation que nous payons, et non pas le déjeuner, comme nous étions d'abord portés à nous l'imaginer.
Au delà de Sepey, il n'y a plus que des sentiers qui s'entre-croisent, sans compter un brouillamini d'Ormond dessus et d'Ormond dessous. En conséquence nous prions l'hôtesse de nous fournir un guide; elle nous fournit son fils, jeune homme d'une grande espérance, mais qui nous demande, par l'organe de sa mère, un prix qui sent d'une lieue l'amodiation. On lui offre trois francs pour venir nous mettre sur le revers de la montagne. Le drôle ne veut pas de nos trois francs, et voilà que nous partons sans trop savoir pour quel Ormond Par bonheur, un gros homme, qui d'une chambre haute nous regarde passer, se met en devoir de nous tirer d'embaiTas, lorsque lui-même vient à s'embarrasser dans sa fenêtre trop étroite, et y demeure pincé par la panse, absolument incapable d'expectorer la moindre indication d'un sentier quelconque. Ainsi nous cheminons à l'aventure, jusqu'à ce que nous nous trouvions bientôt engagés dans l'Ormond dessus, dont de bonnes femmes nous dégagent pour nous remettre sur l'Ormond dessous, auquel nous nous efforçons de nous consacrer désormais tout entiers.
C'est plus aisé une fois que nous avons atteint la Combaz , trois autres maisons qui forment le dernier village qu'on rencontre --^r^^-z -
sur ce revers. Chose drôle! il y a là un pavillon chinois, une haie de groseilles, et un monsieur assis sur une vraie chaise, qui lit dans un vrai livre : nous u'en revenons pas.
Du reste, cette vallée, à partir d'Aigle, est de médiocre beauté : point de grandeur, peu pittoresque; et au delà de la Combaz, sur le sommet du passage, une uniformité d'aspect incomparable. C'est le premier endroit qui se soit rencontré dans nos voyages où M. Tôpffer n'ait su voir ni^le rudiment d'un site, ni l'apparence de quelque chose à croquer. Deux pentes vertes, des chalets échelonnés, voilà tout. D'ailleurs, ce silence des solitudes, [cet air des montagnes, ce parfum des pâturages qui ne se croque pas, mais^qui restaure. Et puis le merveilleux, le drôle de l'endroit, c'est quand nous venons à songer pourquoi nous y sommes. En effet, qui donc imagina jamais, voulant aller à
33Zi VOYAGES EN ZIGZAG.
Venise, de prendre par Ormoud dessous? Vraiment, nous courons risque de passer pour des fous, si l'on ne nous permet un petit mot d'explication .
Souvenez-vous, lecteur, que nous nous dirigeons sur leTjTol; souvenez-vous en même temps que nous voulons y arriver tout à la fois sur nos jambes, par les montagnes et sans passer par le Simplon, que nous nous réservons pour le retour; puis, instruit de ces données, ouvrez la carte; vous y pouvez suivre, à partir du Simmenthal, où nous allons entrer dans deux heures de temps, une ligne presque directe, et tout entière montagneuse, qui aboutit à Coire, en passant du Simmenthal, par la gorge de Wimmis, dans la vallée de l'Aar, de la vallée de l'Aar dans celle de la Reuss par le Grimsel et la Furca, de la vallée de la Reuss dans celle du Rhin par l'Ober-Alp et Dissentis. Une fois à Coire, il s'agit d'entrer dans la Valteline. Nous pourrions franchir le Splugen pour en aller chercher la porte à l'embouchure de i'Adda ; mais, plus hardis, nous voulons, nous, y pénétrer par escalade, et aller surprendre le fleuve à sa source. Pour cela, il nous faut, de Coire, pénétrer par le mont Julier jusque dans la haute Engadine ; puis de la haute Engadine, par des sentiers à peine frayés et des hauteurs diflicilement accessibles, atteindre Bormio en un seul jour nécessairement. Or, Bormio, c'est le dernier bourg de la Valteline, la clef du Tyrol, et, dans notre itinéraire donné, la porte de Venise, Si douze jours de marche nous ont suffi pour y arriver, c'est, vous le voyez, grâce au Sepey, grâce aux Ormonds. Vivent donc les Ormonds dessous et dessus!
Vive l'inconnu aussi! voici M'""-" T... qui se réjouit fort de voir V Engadine. M. Tôpffer est pour le Bernina, et puis Glûvns, et puis Drafoij ; M. Moynier caresse Nalurns, Miran, Prad ou Prada, et chacun se trouve avoir ainsi d'avance un endroit dont son imagination est particulièrement friande. De près cet endroit se trouve être un trou. C'est égal, on a vu tout au moins ce que peut être un coin du monde qui s'appelle Drafoy, ou qui a nom Glûrns, et ça fait plaisir. Le moyen d'ailleurs qu'une montagne qui se nomme Bernina ne soit pas svelte, toute plantée de bouquets de pins, et mollement assise sur des croupes ondulées et fleuries! C'est fleuri comme l'Arabie Pétrée, planté de granits, ondulé de glaces. Le moyeu que VEngadine ne soit pas une prairie embaumée, où des bergères et des bergers jouent de la musette tout le long de l'an pour savoir que faire ! Eh bien, oui ! on y joue aux quilles, mais sur le lac et en juin. A chaque fois déçue ou trompée, l'imagination recommence chaque fois h donner aux noms propres un air, une ligure, une musette, des bouquets, et c'est fort heureux. Combien, en effet, d'Engadines que nos yeux ne verront point! combien de Drafoys, de Naturns, que ne fouleront jamais nos pas! En attendant, la fée nous les montre; ils nous paraissent charmants ou vilains, selon qu'ils s'appellent Yivis ou Vevey, Coire ou Chur, Hauz ou Selya-Piana, et, de cette façon, chacun de nous, quand il part pour l'autre monde, a vu cent fois celui-ci en lanterne magique.
Mais savez-vous qui tue la fée, qui éteint la lampe, qui change en pâle nuit les vives couleurs, les mouvantes ligures, les amusantes scènes où se plaisait
votre œil charmé? Ce sont les itinéraires. Lisez-les, et vous êtes perdu. Tout vous sera familier d'avance, la ville, l'habitant, le quai, le dôme. Tout vous aura été traduit d'avance en ignoble prose, en ingrate et bête réalité, mélangée de poids et mesures, ornée du tarif des monnaies. Avant d'arriver, vous saurez déjà tout par cœur, et, revenu chez vous, vous n'en saurez pas davantage. Plus d'impression vive, neuve, spontanée ; plus d'écarts possibles pour l'enthousiasme, plus d'espace pour les souvenirs, plus d'entraînement pour l'admiration ; vous savez au juste, et par dire d'experts, ce qui est à louer, à ne pas louer, à trouver sublime, à trouver mesquin. Vous voilà ce docte ennuyé qui, le livTet à la main, lorgne et constate, au lieu d'être ce voyageur qui apprend avec curiosité, qui observe avec amusement, qui tantôt ajoutant, tantôt retranchant aux tableaux de la fée, tour à tour la tance ou l'adore, la raille ou l'instruit, et sans cesse lai ouvre de nouveaux domaines que bien vite elle peuple et décore. Fuyez donc les itinéraires, fuyez les cicérone ; tous ces industriels-là ne visent qu'à Caire taire son charmant babil, pour vous vendre à la place leur insignifiant radotage. Seulement, exceptez de la proscription le bon Ébel, Murray, Joanne, quelques autres encore, qui sont, non pas des guides bavards, mais bien plutôt des compagnons instruits et sensés; après quoi, brûlez tout le reste, brûlez __
surtout cette redoutable Venise en huit journées qui se reproduit d'itinéraire en itinéraire pour la plus grande gloire de l'inventeur; cette Venise à huit compartiments ce cauchemar de huit quin taux, ce calice à huit drogues que nous ne sommes pas même certain de n'avoir pas bu, puisque, à l'heure qu'il est encore, un je ne sais quoi s'attache à nos souvenirs de Venise, les importune, les harcèle, comme pour lesiefendre en huit et les plojei en quatre !
Au delà des pâturages des Ormonds, l'on retrouve, en descendant sur Châteaud'Oex, les sapins d'abord, puis les hêtres, les noisetiers, et un petit chemin qui serpente à l'ombre de tout cela. Nous trouvons dans ce chemin un naturel et sa vieille qui descendent aussi en compagnie de leur vache. Ce brave homme n'a jamais vu tant de gens à la fois dans ce chemin-là. a Oh ! dit-il ; et où
est-ce que vous allez donc bien ? — A Venise. — Oui ! ! ! — Oui. — Bon ! bon ! bon! bon! bon! (comme qui dirait : là, là, j'y suis, j'y suis!) Et où est-ce, Venise? — Là-bas. — Oh!!! — A droite. — Oui!!! — Oui. — Bon! bon! bon ! bon ! bon ! » Et ainsi de suite durant un petit quart d'heure, dans la même gamme fidèlement. Mais voici Château-d'Oex ; nous brisons l'entretien, et, doublant le pas, d'un saut nous sommes dans la salle de l'auberge, où l'on nous sert à boire; de vivres, point. Il y en a pourtant, mais la bourse commune vient de déclarer à l'hôte que nous n'avons pas faim. " Et de l'eau, s'il vous plaît. »
Ce Château-d'Oex à Saanen, qui s'appelle en notre langue Gessenai, c'est une promenade de trois lieues. La soirée vaut celle d'hier. Tout rit, tout scintille; une fraîcheur sans brise tempère les ardeurs d'un soleil radieux, et les yeux se promènent sur un tranquille spectacle de champs et de prairies qui récrée sans distraire, en sorte que le babil va son train. Aussi la promenade nous parait courte, et nous entrons tout dispos encore à Vliôlel de rOurs, oramant après le souper, qui s'apprête lentement. A la fin, une table se dresse, un monsieur s'y place avec nous, et l'on nous sert trois poulets imiques, je veux dire indignés, farouches, et qui trouvent la plaisanterie d'être mangés tout à l'heure du dernier mauvais goût. On leur fait leur affaire, et à des perdrix aussi, qui se trouvent être une dissimulation ingénieuse de poisson gâté. Quant au monsieur, sa soupe mangée, quelqu'un le demande et il disparaît. Oh!... d'une part, la politesse exige que nous attendions; d'autre part, la Trinité se passe, et Marlborough ne revient pas; alors nous prenons le sage parti de lui servir scrupuleusement ses portions, et nous dévorons les nôtres.