‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 35 sur 52 · TROISIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

TROISIÈME JOURNÉE

Au sortir de Gessenai, la route zigzague. Connu... Tout aussitôt nous prenons par les prairies, puis, tournant à gauche, nous escaladons le plateau, tandis que bien loin rampe sans fin ce long serpent de route. Par malheur, l'Aurore a prodigieusement pleuré ce matin, et nous voilà dégouttants de rosée; c'est humide, mais c'est très-poétique.

La vallée du Simmenthal présente, dans un espace d'environ vingt lieues, non pas des sites remarquables précisément, mais intéressants et variés. A partir surtout des rochers de Gruyères , au-dessous desquels la Sarine mugit dans de profonds abîmes bordés et recouverts presque d'une végétation admirablement riche et vigoureuse, on passe insensiblement par tous les degrés qui séparent le touffu de l'ouvert et l'agreste du sauvage. Le point le plus élevé est au-dessus de Gessenai ; de là on redescend vers des sites qui ne ressemblent point à ceux de l'autre côté : c'est le paysage bernois, plus grand, mais plus monotone ; sévère , mais éclatant de verdure , où l'esprit d'ordre , où le hardi travail du colon vigoureux s'empreignent jusque dans la coupe ordonnée des bois, et dans la lisière carrément alignée des forêts séculaires. Près de Boltigen, la Simmen s'engage dans un couloir étroit et tourmenté, tout encombré de rocs qui lui disputent le passage, et l'on a dans cet endroit le spectacle d'une petite Via Mala, sans que la vue en coûte rien. Au delà, le paysage se tranquillise, la vallée se rétrécit insensiblement, et, par la sauvage gorge de Wimmis, l'on débouche sur la riante campagne de Thun. Il y a peu d'années la route du Simmenthal était étroite et dangereuse dans plusieurs endroits; elle est aujourd'hui sûre, large et bien entretenue partout; ce que nous disons pour l'instruction de ceux qui aiment à faire tranquillement, en voiture et en famille, une excursion facile dans une contrée montagneuse, sur un chemin sans poussière sans courriers, sans grelots, et point encore encombré de touristes.

Du reste, malgré la beauté de ce chemin, le voyageur Vernon trouve que son )]avre-sac lui scie le dos, et il sent distinctement une démoralisation interne, qui, après avoir ravagé ses deux épaules, attaque ses clavicules. Selon la méthode des plus fameux médecins, M. Tôpffer pour soulager le mal en donne la raison. « Au troisième jour de marche, dit-il , le sac venant à être posé sur les omoplates, endolories par leur travail des deux jours précédents, il est parfaitement normal qu'il en paraisse plus lourd de dix livres, et il serait anomal qu'il ne le parût pas. » Cette explication ne soulage pas du tout Vernon, qui, selon la méthode des plus fameux malades, recourt aux drogues, consulte les fraters et s'administre toutes les recettes, essayant tous les modes de transport, dessus bras, dessous bras, courroies courtes, courroies longues, froid, tiède, chaud, sucré, amer, en équilibre, en suspension, homœopathiquement, allopa- Ihiquement, morévésimacbéûcassippocondrilliquement, s'embrouillant ainsi dans une série indéfinie de mécaniques aussi ingénieuses et compliquées qu'elles sont vaines et décevantes. Léonidas s'en tire bien mieux. Ses camarades, en effet, se sont réparti entre eux le contenu de son sac, en sorte qu'il gambade léger et le plus normalement du monde.

Cependant nous sommes à jeun, et Zweisimmen, où nous devons déjeuner, ne paraît pas encore, lorsque, par bonheur, on nous avertit que nous y sommes. 0 l'agréable nouvelle! En effet, l'ancienne route, sur laquelle nous nous imagmons cheminer, traversait ce bourg, taudis que la nouvelle, sur laquelle nous sommes réellement, le rase. 11 n'y touche que par une auberge où nous entrons; c'est à l'Ours encore. A VOurs on nous sert cette décoction fabuleuse dont nous avons eu maintes fois l'occasion de parler : une sorte de café tiré d'une fusion de quelque chose d'incolore qui n'a pas de saveur; on mélange cela avec du lait, et c'est délicieux, quand on a marché trois heures à jeun et dans l'état normal. On nous sert du kirschmûss, la confiture de ces contrées ; c'est une sorte de miel noir, fait de petites cerises de montagnes, et qui, pour les amateurs, l'emporte sur toutes les confitures civilisées, par je ne sais quelle saveur agreste et quel bouquet fin et sauvage à la fois. Tout ceci dans une chambre en bois, et au sourire du soleil, qui illumine les ustensiles bien lavés, une nappe fraîche et une demeure partout proprette et netto\ée. Prix : cinq batzen.

Quand les philosophes avancent que la richesse porte préjudice au plaisir, c'est vrai; car cette pauvre richesse n'imagine pas qu'on puisse déjeuner mieux que bien, c'est-à-dire dans le meilleur hôtel et avec du moka. Quand ils disent que le rang, que les honneurs portent préjudice au plaisir, c'est vrai: car le rang, les honneurs, en fussent-ils les maîtres, n'imagineraient point d'aller à pied se faire servir dans un trou. Quand ils disent que la vanité corrompt, hébète, fait l'homme tout semblable à une sotte et maussade créjiiure, pas bonne et un peu stupide, c'est vrai encore; car le vaniteux, qui est si laid, ne se plaît pourtant qu'à paraître; là où il n'est pas vu, il s'ennuie; là où il est vu, il est rarement content. Ce mesquin ignore même ce que connaît le riche, ce que le grand recherche, les charmes de la bonhomie, les airrémeuts du

naturel et de la simplicité, les douceurs de la solitude, l'attrait de cette oisive obscurité que l'un et l'autre parfois savent se faire pour y chercher un repos rêveur ou une paisible mélancolie. Mais quand ils avancent que gaieté, joie, plaisirs, sont le lot assuré d'une condition médiocre, je pense que ceci était vrai dans les temps oîi une condition médiocre comportait ce repos d'e»prit, d'affaires, de politique, qui n'existe plus aujourd'hui, et sans lequel pourtant il n'est ni de pures journées , ni d'amusant mouvement , ni de folles joies , ni d'excursions à la bonne, ni de déjeuner au kirschmùss. Où sont, dites-le-moi, oiji sont les bourgeois d'aujourd'hui qui songent à ces choses ? Où sont les particuliers aisés ou médiocres, tant qu'on veut, qui ne soient pas affairés toujours, soucieux toujours, sombres, roides, serrés, boutonnés, et disposés en toute rencontre à s'occuper d'élections, de banque , de trente-six constitutions , ou de l' Orient même, bien plus qu'à jouir une fois par an des plaisirs à leur portée? Le pauvre seul chante encore ; mais on le travaille, on l'instruit, on lui inspire le dégoût de sa condition ; dans quelques années il ne chantera plus; et le monde alors sera gai comme une porte de prison, amusant comme un vestibule de chancellerie!

Et ce n'est pas seulement le kirschmijss de Zweisimmen qui nous suggère ces réflexions, elles se présentaient sans cesse à notre esprit de l'autre côté des Alpes, lorsque nous rencontrions, à l'approche des villes, des charretées de gens en pleine fête, lorsque nous traversions des villages, des bourgades remplies de gais bourgeois, de petit peuple en train de rire, de marchands même, tout entiers à Polichinelle, tout entiers à une musique de carrefour, tout entiers à se divertir aussi bien qu'à vendre. « Ces gens, ô Télémaque! me rappellent mes heureux de la Bétique, tout autant, pour le moins, que les plus honorables particuliers des villes et bourgades de l'autre revers. » Sans doute il faut les plaindre d'être courbés sous le joug d'un monarque quelconque, et totalement privés de la lecture des feuilles radicales ; mais il faut convenir aussi que ces gaillards-là dissimulent à merveille leur désespoir, et que jamais on ne vit des infortunés se divertir de meilleure grâce. Fuyons, mon enfant; ce spectacle n'est pas bon. A la longue, il ferait haïr la liberté à cause de son vacarme, le progrès à cause de sa fièvre, l'industrie à cause de ses transes, les gazettes à cauçe de leurs mensonges, les sociétés constitutionnelles à cause de leur croissant ennui, et l'on finirait par s'imaginer que le petit bourgeois peut vivre, à la rigueur, peut être heureux sans tous ces engins-là. Fuyons, voici Polichinelle.

Pendant le déjeuner, arrive la malle-poste, qui repart tout à l'heure. Une idée vient à Vernon, c'est d'y prendre place jusqu'à Erlenbach, où nous devons coucher ce soir. Accordé. Aussitôt Vernon renverse son écuelle, enjambe la table, prend deux des sacs, oublie son bâton, se lance dans la malle, et roule, roule déjà bien loin. De notre côté, nous ajustons nos sacs sur le chariot d'un paysan, et, déchargés de ce fardeau, il nous semble que nous roulons aussi. Nous avons devant nous huit heures de jour et cinq lieues à faire; c'est le cas de convertir la marche ea simple promenade. Les uns donc s'administrent des haltes à tout bout de champ, les autres donnent la chasse à un quadrupède

inconnu qui traverse la route et se perd dans les herbes. M. Tôpffer jette un soliveau blanc dans la Simmen et il fait vœu de ne pas s'en laisser devancer : c'est un jeu comme un autre. Tantôt le soliveau gagne, tantôt, rossé en chemin par des bouillons, il s'attarde; mais le plus palpitant de la chose, c'est quand il faut, pour traverser un bois ou tourner un village, perdre de vue son partenaire. L'on rejoint bien la rive : mais a-t-il passé, et faut-il courir? est-il en retard, et doit-on l'attendre?... A la fin on l'aperçoit tout là-bas, qui tournoie tranquillement dans un remous, et, sans réfléchir que c'est lui qui nous fait là débonnairement un si beau jeu , l'on ne s'estime pas du tout sot, en vérilé. d'avoir gagné la partie.

Nous arrivons ce bonne heure à Erlenbach, où l'ours est bien sur l'enseigne, mais l'hôtesse est aux champs. On l'envoie chercher, et, en attendant, des voisins allument le feu et préparent les marmites. Ici Vernon s'achète une lign-en cas de pêche, d'autres du sucre d'orge en cas de rhume, ou un cra\on d charpentier en cas d'impression. Plusieurs vont visiter l'église et son tranquilii. cimetière. On y monte par une rampe. Tout est paix, silence, dans ce religieux et mélancolique asile : n'était l'agrément de vivre j Ton voudrait y laisser ses os et s'y endormir dans ces tombes fleuries, au bruit de ces insectes qui bourdonnent. Auprès est la cure, masquée par des loufTes de dahlias, presque enfouie sous des arbres fruitiers, et d'où le ministre, quand il fait ses prônes, voit à la fois ses morts, ses vivants, la maison de Dieu, et tout autour k'> œuvres qui racontent sa gloire. Au soleil couctié, l'hôtesse revient des champs, et il est nuit close quand nous pouvons enûn nous mettre à table. Entre autres choses, l'on nous sert ici deux gros plats de champignons, aussi entiers, aussi crus d'apparence, que si on venait de les ramasser dans le bois. Les plus connaisseurs s'abstiennent d'y toucher, peur d'empoisonnement, lorsqu'on apprend que ce sont des champignons de pâte frite au moult'. Alnis les plii< connaisseurs réclament bien vite leur part du danger.

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