QUATRIÈME JOURNEE
Au sortir du Simmenthal, nous quittons la route de Thun, et, passant le beau pont de Wimmis, nous voici engagés dans cette verte plaine coupée de collines boisées, qui s'étend du pied du Niesen jusqu'à la rive escarpée du lac. Spietz, où nous comptons déjeuner, est situé sur cette rive, derrière un petit mont que nous ne tardons pas à franchir. Quel endroit pour un peintre que ce petit mont! Arbres moussus, chemins rocailleux, partout des accidents de terrain, des niches de gazon, qui vont se perdant sous des branches basses ; et çà et là un vieillard qui fait des fagots. De plus, les deux rivières de la Simmen et de la Kander, profondément encaissées entre des moraines qui se succèdent les unes aux autres en serpentant vers l'horizon, forment des seconds et des arrière-plans de toute beauté. Nous ne rencontrons point de peintre, mais, en revanche, nous croisons une compagnie de touristes. Ils sont Anglais, de l'espèce no-no, en sorte que l'on se croise sans se mot dire, sans que la dignité humaine reçoive de part ni d'autre le plus léger échec.
Rien d'ailleurs n'est plus bernois de caractère que ces deux endroits, Wimmis et Spietz. Le château du Baillif y est encore debout, sur la hauteur, dans toute sa lourde et forte ampleur, avec ses fenêtres étroites, sa cour intérieure, ses tours carrées, ses gros terrassements. Autour, de grands peupliers, des
chênes robustes, des noyers séculaires, puis les prairies fraîches et tendres, oîi se prélassent des vaches énormes. Le tout donne une impression de grandeur, de force, de nationalité vigoureuse, et l'on se prend à souhaiter que, plus libre et plus heureux, le peuple bernois d'aujourd'hui soit ou devienne aussi puissamment constitué que le peuple bernois d'autrefois.
Déjà notre avant-garde est arrivée à Spietz. Outre le château, il y a là une taverne. Quelques-uns entrent dans la taverne, où ils font, rien que pour voir, un inventaire des vivres et des boissons. Les autres, demeurés en dehors, s'entretiennent avec la famille d'Erlach, qui prend le frais sur la terrasse du château. « C'est à Fulsée, leur dit-on, qu'il vous faut aller; vous ne trouverez qu'à Fulsée de quoi déjeuner. » Là-dessus toute l' avant-garde s'envole à Fulsée, et des signaux sont faits aux traînards pour qu'ils se dirigent sur cet endroit. Les traînards n'y manquent pas, M. Tôpffer en queue, qui prend par les prés et guide de l'arrière droit sur le kirschmiiss indiqué.
Cependant un homme herculéen descend le rocher de Spietz, agitant sa crinière, et tout semblable à Oreste poursuivi par les Furies. On s'arrête, on se retourne, on contemple le désespoir de l'infortuné, qui, prenant aussi par les prés, arrive droit sur nous, gesticulant, ruisselant, violet, furibond, et baragouinant du gosier une épopée en haut allemand à n'en pas finir. Nos drogmans s'approchent, et nous apprenons avec surprise que les gens de la taverne ont préparé un déjeuné pour vingt-deux personnes. « Mais on n'a rien commandé! — On n'a rien décommandé non plus. — Mais M. d'Erlach nous a conseillé d'aller à Fulsée! — M. d'Erlach a trop parlé. » Sur quoi l'on compose. M. Tôpffer paye, l'homme s'en va, et c'est ainsi que nous avons été assez maladroits ce jour-là pour payer deux déjeuners et n'en consommer qu'un.
Une chose pourtant nous reste de l'aventure ; devinez quelle ! C'est le mot de cet homme : i¥. d'Herlach a trop parle. Ce mot devient proverbe dans la troupe, et à quiconque intervient sans nécessité, s'interpose officieusement, ou s'entre-mêle à plaisir, on applique tout chaud un <( M. d'Erlach a trop parlé. » Certainement ]\L d'Erlach n'a voulu que nous obliger, et il l'a fait le plus gracieusement du monde, ce qui n'empêche pas le mot de l'homme violet d'être à la fois concis, juste, expressif, fin et convenable. Tous les paysans ont du style.
Enfin voici Fulsée; c'est un trou bien autrement petit que Spietz, une taverne de quatre sous au bord de l'eau. Décidément il a trop parlé, M. d'Erlach. Toutefois le déjeuner vaut mieux que ne le fait présager l'hôtellerie ; le kirschmûss surtout l'emporte encore sur celui d'hier, et, si Vernon y consentait, nous lui en mettrions une charge sur le dos. Douze batzen le pot. Sur ces entrefaites, une belle calèche s'arrête devant la porte. Nous y considérons, gi-avement assis et juxtaposés, le roi et la reine de Hongrie, qui, de leur côté, nous considèrent juxtaposés pareillement et assis autour de notre kirschmûss. De tout temps, dans nos caravanes, on a appelé le roi et la reine de Hongrie ces époux touristes qui, graves et parés, voyagent sans y prendre garde, et comme pour la montre. Il faut que le monsieur ait soixante ans accomplis et un habit bleu à
boutons d'or; la dame cinq ans de moins, un béret, si possible, l'embonpoint serré dans une robe de bal, pas de châle et force falbalas.
Nous nous proposons de nous embarquer ici pour Neuhaus, mais les bateaux y sont rares; une seule barque sans banc, sans pavillon, est amarrée à la rive ; on l'équipe pour nous tant bien que mal, et nous voguons lentement, exposés aux ardeurs d'un soleil brûlant. Auguste et quelques-uns emploient tout le temps de la traversée à se construire, avec des blouses, des sacs et des bâtons, une tente mécanique, qui ne manque jamais de crouler dès qu'elle est arrivée à son plus haut point de perfection ; d'autres pèchent; le grand nombre attrape des coups de soleil sur le nez, et M. Tôpffer seul se félicite intérieurement de ce qu'il n'y a ni vent, ni air, ni souffle, tandis qu'extérieurement il compatit à des souffrances qu'il partage. Après trois heures de grillade, nous touchons à Neuhaus, et d'un saut nous sommes à Inter.laken.
Nous rencontrons ici, dans l'espace d'une demi-heure, plus de touristes nono, uï-ui et autres, que nous n'en verrons dans tout le reste du voyage : et cependant, ici aussi, ils n'affluent pas. On dirait, en vérité, que l'espèce commence à se perdre ; c'est le moment d'en faire empailler. Chose admirable, excellente, pyramidale : il y a des glaces à Interlaken! des glaces toutes prêtes! On envahit le café, sauve qui peut! et un grand attroupement de ladys se forme à l'extérieur, qui nous regarde faire ; c'est que tout est événement, distraction, amusement à Interlaken, à peu près comme dans les endroits oîi il n'y a ni amusement, ni distraction, ni événement de reste. La nature y est magnifique, sans contredit; mais à voir le genre des pensions, et la façon dont elles sont entassées, le mode de vivre et de se récréer des pensionnaires, leur ton, leur parure, leur gentlemanie tout particulièrement exquise et soutenue, il nous vient toujours à l'esprit que ces gens recherchent les beaux sites et la Jungfrau bien moins pour l'egarder que pour être vus. Au surplus, il nous font plus envie que pitié, et nous, pensionnaires aussi, volontiers nous leur céderions pendant un mois notre place contre la leur.
A Interlaken, tout est gentleman, marchand ou batelier. Dès qu'on entre dans l'avenue, ces gentlemen vous considèrent, ces marchands vont vite à leur poste, et ces bateliers vous sautent dessus comme des puces sur des carlins, pour vous boire le sang. Les voyageurs novices croient devoir répondre, offrir un prix, contester, et ils franchissent l'avenue sans se douter de la Jungfrau. Les voyageurs expérimentés regardent la Jungfrau et se laissent faire. Nous saluons en passant deux jolies dames françaises que nous retrouvons ici après les avoir quittées sur l'Aigle. Elles ont l'air sœurs; l'une est pourtant la mère de l'autre. Toutes deux répondent à notre salut par un gracieux sourire qui ne peut manquer de nous porter bonheur.
A la fin, il faut bien s'apercevoir que les bateliers sont là. Quel troupeau, grand Dieu ! Et comment, serrés de si près, faire de la diplomatie qui vaille quelque chose? On en fait pourtant, et elle réussit. Tout à l'heure nous voici en plein lac de Brientz, naviguant à l'ombre des promontoires, et promenant
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nos regards sur ces magnifiques rives. De fort loin nous entendons, tant l'air est calme, le sourd fracas des chutes du Giesbach à notre droite. Je ne sais quoi de stationnaire navigue à notre rencontre : c'est le bateau à vapeur. Tout innocent qu'est ce navire, nos bateliers lui gardent rancune.
A Brientz, l'aubergiste est sur la rive, qui nous accueille, nous héberge, et nous fait un prix, en idée du moins, car la proie lui échappe, et s'envole vers d'autres vautours. Plus loin, même scène. On a construit à l'extrémité du lac un grand hôtel de Bellevue tout rempli de grands vautours. Les oisillons leur passent sous le nez. C'est dur, mais que faire? Pour nous, tant nous sommes compatissants, si la bourse commune y consentait volontiers, contre quelque victuaille, nous laisserions à chaque rapace quelques-unes de nos plumes.
La nuit survient, nous marchons au bruit des cascades qui s'entendent de toutes parts. Pas un passant, pas un touriste, à peine quelques chèvres attardées qui regagnent leur bercail, chassées par la gaule d'un cadet de chaumière. Plusieurs se démoralisent et ne marchent plus que par ressouvenir. Voici une lumière : c'est Meyringen! Pas du tout; c'est, dans le bois, la lumière du petit Poucet; il nous faut encore trois quarts d'heure pour arriver au Sauvage, où nous soupohs comme des ogres.
Au Sauvage, l'iiôte est chauve comme un Osage, et le sommelier rose, et joufflu comme les plus frais Cupidons de Rubens. Du reste, nous n'y retrouvons pas ce pauvre monsieur de l'an passé, qui avait perda sa fête.
LE ROC PERCUl
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APRES GUTANNEN