‹ Premiers voyages en zigzag;Chapitre 37 sur 52 · CINQUIÈME JOURNÉE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME JOURNÉE

Le temps est toujours radieux, et, sans que j'y insiste, lecteur, vous vous doutez de ce que peut être une belle matinée du Hasli : fraîcheur éthérée, mélange d'ombres limpides et de claires verdures, musique sonore des cascades, tout ce qui enchante le touriste et lui promet du plaisir. A cette heure, la rue de Meyringen est encombrée de guides, de mulets, de caravanes qui s'apprêtent à partir dans toutes les directions- On prend son café au milieu de ce charmant tumulte, et, plus tard. Ton se souvient de ce café comme d'une grande fête. Pauvre monsieur, qui avait perdu la sienne! Où est-il maintenant? Où soupe-t-il triste et abattu? Où couche-t-il son lugubre désappointement? Aura-t-il su du moins se trouver ou se faire quelque part une petite fête à son usage, une illusion de réjouissance, un prestige de pompes qui ne soient pas funèbres? On n'en sait rien, absolument rien.

Nous partons. Un mulet de sûreté nous accompagne, plus un guide. Cette montée du Grimsel débute par d'adorables petits chemins qui serpentent dans un rocher couronné de beaux châtaigniers; du sommet de ce rocher on découvre une jolie vallée qui fut un lac bleu, qui est aujourd'hui un lac de douce verdure. A gauche s'ouvre le passage de Susten; en face, celui du Grimsel, au devant duquel les géologues admirent un roc perché.. Comment un roc perche ou se perche, c'est à ces messieurs de le dire, mais c'est à nous de donner le dessin du phénomène.

Quatre femmes qui portent des œufs à l'hospice montent avec nous. Conformément au costume du Hasli, elles portent le mouchoir rouge en bandeau sur le front. Vernon considère ce bandeau d'un oeil d'amateiu'4 après quoi, repre-

nant son chemin : « Pour porter un bonnet, dit-il, il n'y a qu'une Provençale ou une créole. » Et allez! Voilà d'un seul coup condamnées ces pauvres Hasliennes, qui ne portent point de bonnets, et tant de dames qui en portent. Rien d'impitoyable comme un apophthegme.

Au delà du roc perché nous commençons à rencontrer des touristes qui descendent. Le premier est de l'espèce sous-pieds. Le touriste à sous-pieds est

gêné pour marcher, comme certains aquatiques qui nagent mieux qu'ils ne se promènent. D'autre part, quand le touriste à sous-pieds est sur son mulet, cet accoutrement bois de Boulogne jure avec les sapins. Chose remarquable! on trouve dans tous les règnes de ces ornithorhynques qui ne sont ni rats ni oiseaux, mais un peu tous les deux.

Plus loin (cette vallée est très-riche en espèces rares et curieuses), nous trouvons une autre variété : c'est le touriste imperméable, qui est triste, soi-

gneux, mais jamais mouillé; il voyage pour cela. Ce touriste-là descend timidement le long des rochers, regardant le ciel, désirant la pluie, et, au moindre signe d'humide, il s'impermée immédiatement. Le voilà alors sous son vrai plumage, celui de maître corbeau, perché aussi.

Plus loin, le touriste no-no, haut comme une grue, muet comme un poisson. Il se salue lui-même et ceux de son espèce; pour tous les autres touristes, il ne les empêche pas de passer, voilà tout. A table d'hôte, il ne se doute point qu'on soit à côté de lui, ni en face, ni ailleurs, et il méprise beaucoup <( les pays où tute le monde paarlé à lute le monde. »

Plus loin, le touriste en litière, un infirme ou une dame. Quatre forts gaillards se relèvent pour porter. Le touriste en litière s'enveloppe de châles, s'achemine pâle, arrive éteint, et va vite se coucher. On le refait avec du calme et des boissons chaudes.

ISPlus loin, le touriste parleur. Il est accommodant et trouve tout beau suffi-

samment, pourvu qu'il parle.' Ordinairement il se tient une victime qui est son épouse ou son ami, quelquefois tous les deux; alors ils se relèvent. En face d'une chose à voir, le touriste parleur énumère toutes celles qu'il a vues, sans en omettre aucune ; après quoi il dit : « Partons. » C'est qu'il veut changer de sujet.

Plus loin, le touriste furibond. 11 est hagard, indigné, fait des pas de deux mètres, s'offense si on le regarde, jure si on ne lui fait place, brusque si on le

retarde. 11 ne porte rien, mais un guide chargé court après lui. Cette espèce est rare. Nous l'avons trouvée au-dessus de la Handeck, après le pont.

Telles sont les principales variétés que nous avons pu étudier cette année et ce jour-là. Plus loin, je l'ai déjà dit, nous n'avons plus rencontré de touristes, si ce n'est à Venise, deux ou trois, de l'espèce si commune du touriste constatant. Le touriste constatant est celui qui hante les galeries, les musées, les monuments publics, où, un itinéraire à la main, sans presque regarder, il con-

state. Tant que tout est conforme, il bâille; mais si l'itinéraire Ta trompé, il devient furieux, et on ne sait plus qu'en faire. Le cicérone se cache, l'aubergiste l'adoucit, sa femme le plaint, et les petits chiens aboient.

Cependant nous atteignons le hameau de Gutannen, qui est à mi-chemin du Grimsel. Au delà de ce hameau, la végétation devient plus rare et plus sauvage, la vallée s'encaisse entre des parois de granit, et l'Aar mugit au milieu d'un désordre de rocs et de moraines ; l'on a sous les yeux ce grand paysage alpestre auquel le beau talent de M. Calam vint donner, il y a peu d'années, une valeur et une célébrité artistiques. Encore quelques efforts, encore quelques

ehefs-d' œuvre surtout, et la cause de ce paysage-là, tout récemment encore mise en question à Paris, sera définitivement gagnée. Nous nous en réjouirons pour notre part, non pas seulement parce que le domaine actuel du paysage se sera étendu et enrichi, mais aussi, et surtout, parce que nos artistes, après avoir eu l'honneur de cette conquête, seront par cela même acheminés à la conserver, et qu'il y aura ainsi au milieu de nous un art suisse vivant sur le sol et du sol,^ au lieu d'un art cosmopolite qui ne serait propre, avec le théâtre,, avec tant d'autres choses, qu'à limer, lui aussi, par un petit coin, le premier,, le plus cher, le plus grand de nos biens, notre nationalité. Au surplus, de ces critiques récentes de la presse parisienne, les unes sans portée, les autres inconvenantes ou injustes, toutes d'une flatteuse sévérité, ce que nous avons recueilli de plus précieux à notre gré, c'est justement ceci, qu'elles aboutissent à caractériser bien nettement, et par ses défauts aussi bien que par ses qualités, une école genevoise, nationale, vivant de sa vie propre. Là, en effet, est le gain, le progrès; là est la voie oîi il faut persévérer et marcher, et dans L'art, et dans les lettres, et en toutes choses, puisque, après tout, on n'est un peuple, on n'est un homme, que si l'on en a les membres, et non pas si on les emprunte.

A ce propos, nous avons entendu quelquefois, et jamais sans en être aussi surpris qu'afiligé, reprocher à l'un de nos artistes^ de faire toujours du Grûttli, toujours de l'histoire suisse. Quel injuste et singulier reproche ! et que c'est peu encourageant pour un homme qui a fait des efforts et des sacrifices de tout genre dans le noble but d'élever à la hauteur où il l'a mis le style de l'histoire suisse et nationale, que de s'entendre apprécier ainsi par des Suisses, par des nationaux! Quoi! valait-il donc mieux que cet artiste vouât son savoir et ses talents à l'histoire de France, à la romaine, à la grecque? Est-ce qu'avec un cœur noblement, chaudement patriotique, l'on manie indifféremment pour tout pays le pinceau de l'histoire? Est-ce qu'il y a une histoire plus belle, plus attachante, plus saine que la nôtre? Ou bien, ces compositions-là, craignezvous donc qu'elles n'encombrent vos maisons, quand de laborieuses études et toute une vie ne sont pas de trop pour en accomplir quelques-unes? En vérité, ce reproche n'accuse que l'irréflexion de celui qui le fait, et il tombe d'ailleurs devant cet empressement avec lequel, par trois fois déjà, nos concitoyens ont acheté par souscription, et donné au musée de la ville, des tableaux tout suisses,, tout nationaux, et par le site, et par le sujet, et par les pinceaux qui les ont produits.

Ceci soit dit en passant, en montant, veux-je dire, car nous voici tout à l'heure à la Handeck, où la pluie nous atteint. Léonidas, ce touristicule, hélas l trop peu fendu, est bien loin en arrière. M. Tôpffer et deux ou trois autres l'attendent, tout en ayant soin, à l'approche du traînard, de s'entretenir familièrement d'une grande race de loups qui habitent ces cavernes qu'on voit à droite et à gauche, « Et voilà pourquoi, lui dit-il, nous vous avons attendu. »

Page 1