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LA TOUR DU LÉPREUX PRÈS D'AOSTJ

AUX ALPES ET EN ITALIE

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il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits réels; la vériié y frappe si peu, qu'on serait disposé à la leur contester. Il y a des livres qui mettent en scène des hommes et des faits qui n'existèrent jamais; la vérité y frappe tellement, que l'on veut qu'ils aient existé, que l'on va voir d'âge en âge les lieux auxquels le peintre a attaché leur souvenir, que ces lieux deviennent célèbres à cause d'eux, et que des générations entières, non pas sur la foi d'aucune autorité, mais sur le témoignage de leurs yeux qui ont lu, de leur esprit qui a saisi, de leur cœur qui a compris, vivent et meurent convaincues de leur existence.

SEPTIÈME JOURNEE

M. Tôpffer paye, et puis, à la barbe du palefrenier, de la palefrenière etde leurs brigandeaux, nous allons déjeuner tout à côté de l'auberge, dans un honorable petit café. M. D... vient partager avec nous ce repas, après lequel nous prenons congé de lui et de madame Z..., qui nous quittent ici, à notre grand regret, pour rentrer en Suisse par le grand Saint-Bernard.

Nous continuons de descendre le val d'Aoste, qui devient de plus en plus pittoresque. Les peintres y trouveraient à chaque pas des sites admirables, et partout des rochers, des eaux, des ruines et des études de détails: mais les peintres n'y vont guère, tout au plus quelques faiseurs de vues. Les peintres sont un peu comme les touristes, et les touristes un peu comme les moutons, qui se suivent tous les uns les autres.

11 y a aussi des coins tellement ombrageux, mousseux, confortablement champêtres, qu'il est impossible de n'y pas faire une halte, les uns pour se reposer et jouir, les autres pour gymnastiquer aux branches, ou pour grimper aux nids, exemplum ut Bryan, qui ne se repose jamais autrement. Pendant qu'il déniche ou télégraphise, au détriment des gens tranquilles, un bruit de grelots annonce l'approche de la voiture qui porte l'ambulance... Ah! mais quelle voi-

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ture! 11 n'y a que nous pour en déterrer de cette sorte. Une caisse éreintée, couverte d'un dais affaissé, portée sur des roues qui ne lui appartiennent pas, et qui ne sont pas sœurs; deux ombres de rosses, informes, incolores, sans

queue et sans jarrets; un automédon conforme, chiquant, fumant, ignoblement jovial et se rafraîchissant à chaque bouchon. Le tout va pourtant, que bien, que mal, sans qu'on comprenne bien ni comment ni pourquoi.

Buvette à Chàlillon, où nous sommes reconnus par les hôtes et fort bien traités. L'ambulance est mise au bouillon. Le gros de l'armée croque tout ce qui se'présente, et la bourse commune se met en frais pour régaler la troupe de vin de Chambave. Châtillon est un endroit admirable, la véritable station pour un peintre. En ariiàre, du côté d'Aoste, d'élégants lointains, une brillante et tendre végétation; à Châtillon même, torrents, ponts, usines, magnifiques rochers; en avant du côté de Verrèz3,une solitude sauvage, où croissent épars les plus beaux châtaigniers du monde; puis, la vallée qui se resserre, les rochers qui se rapprochent, une gorge affreuse où mugit la Doire. Après ce défilé, tout à coup, le doux vallon de Verrèze et la soudaine impression de riante et paisible solitude qu'exprime si bian ce vers :

Devenere locos Isetos et amœna vireta...

En de si beaux lieux, il faut bien s'asseoir sous quelque ombrage aimable, et ainsi venions-nous de faire, lorsqu'un naturel se présente, Vi.'ai commis voyageur, qui nous tire de son gousset des échantillons de poires. Nous choisissons, il court au magasin chercher la marchandise; mais quand elle a disparu, nous

venons à réfléchir qu'après tout du raisin nous aurait mieux convenu, beaucouj) mieux convenu. Le naturel alors, bien qu'à demi crétin, comprend à demi-mot ; et il s'en va faire, pas bien loin, une petite cueillette occulte à notre profit, et au sien apparemment. Pendant que nous vendangeons, il admire nos costumes,

et, désireux de se voir un jour vêtu comme nous, il s'informe du prix de chacune des pièces de notre accoutrement, comme faisaient les Taïtiens auprès du capitaine Cook : « Et tous sont ainsi habillés dans votre commune^? — Tous. — Bien loin, bien loin? — Du côté de l'Afrique. — Ah! voilà. »

On se remet en route. D'une part, le chef lui-même se démoralise et proclame, en marchant toujours, qu'il n'ira pas plus loin. D'autre part, on perd de'vue le ^ \oyageur Bryan, qui est très-probable-

ment retourné à la vie sauvage, jwur laquelle il a du penchant. De temps i-n temps on l'aperçoit établi dans un arbre , ou escaladant un rocher, ou luttant comme le lion avec les insectes de l'air. Jamais il ne rejoint qu'ilne tienne un serpent jxir la queue, ou qu'il n'ait des papillons à son chapeau. Ce chapeau lui-même est complétc- ^^ ment retourné à l'état |sauvage|, d'oii il est impossible qu'il revienne jamais. De rond il est devenu polygonal; le fond s'est affaissé, et les,ailes ont des allures inverses.

Nous arrivons d'assez bonne heure à Verrèze, beau village couronné do ruines. C'est dimanche. Des naturels jouent aux boules, et, fatigués que nous sommes, nous nous asseyons en amphithéâtre sur l'escalier de l'hùtel, semblables aux vieillards qui jugeaient aux courses olympiques. Un honnête chien.

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qui ne veut plus d'autre société que la nôtre, juge avec nous, et nous dékangourise totalement par voisinage, selon la théorie. Notre hôte est un homme d'une quarantaine d'années, qui a été le guide de M. Brockodon, l'auteur des Pass of the Alps, dans toutes les contrées environnantes. L'hôtesse est une femme qui apprête admirablement bien les canards, et notre cher cocher un ivrogne qui tient cabaret dans sa voiture. On veut lui faire honte de sa conduite. « Bon pour l'estomac, » dit-il.

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