SMILA
Smila la divine chanteuse Erre au bord du torrent,
Cueillant la pâle scabieuse Près du flot murmurant.
Soudain son pied glisse. Elle tombe Dans le gouffre écumeux ;
Et le torrent devient sa tombe, Le torrent orageux.
Il la soulève, il roule, il gronde Sous les sombres cyprès,
Il l'emporte à la mer profonde À travers les forêts.
La mer gémit ; la mer sauvage
La berce avec douleur, Et dans la mousse sur la plage
La couche, pâle fleur.
Et sur la mousse un jour s'élève
Un triste et beau tilleul.
Le frère arrive sur la grève, Le frère sombre et seul
SMILA. 155
S'assied devant la mer immense
Et pleure amèrement ; Le beau tilleul à sa souffrance
Soupire doucement.
" Bel arbre, si ton bois soupire
Avec tant de douceur, Je vais m'en tailler une lyre
Pour pleurer ma sœur."
Vite il retourne à sa chaumière,
Sa lyre dans ses bras :
" Écoute ma lyre, ô ma mère,
Et puis tu guériras."
" Mon fils, quel est ce son étrange ?
Ce son me fait frémir.
Est-ce ta lyre ou bien un ange
Qu'ainsi j'entends gémir? "
" Oh ! n'est-ce pas Smila qui chante
Dans toute sa douceur?
Je sens, je sens son âme aimante,
Qui vibre dans mon cœur."
Éd. Schuré.