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Jeunes porcs, a\nFit do trois à si\ mois

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route du (îrrain. Elle demanda des nouvelles de Jonçay.

— Viens donc avec nous, dit Maria, je vais rejoindre ma mère.

Francine accepta, et ils montèrent la grande rue tous les quatre, jusqu'à ce qu'ils eussent rencontré Clémence vendant ses pommes. Elle était sur le trottoir, devant une pharmacie, debout auprès de sa corbeille encore à demi pleine; elle avait acheté un pain qu'elle mangeait avec un morceau de fromage apporté dans sa poche : c'était son repas ordinaire des jours de marché. De temps à autre, elle s'interrompait pour répondre aux acheteurs et compter un ou deux quarterons. Mais il n'y avait pas grande presse, car la rangée était longue des corbeilles de pommes et de fruits confits, sans compter les voiturettes d'oranges des ambulants : — il fallait attendre une demiheure parfois pour vendre un quarteron. Aussi Clémence se décida-t-elle à céder son reste, en bloc, à un revendeur.

Alors chacun tira de son côté. Francine, disposée à partir, se mit à la recherche de Jean Pevrat. Paul et sa sœur, après avoir donné

rendez-vous à Maria pour le lundi suivant, jour de la rentrée, redescendirent vers chez eux. Clémence et sa fille regagnèrent l'auberge où les attendait Chariot, qu'elles attelèrent aussitôt pour le retour. .

Quatorze mois plus tard, — au 10 juin de l'année suivante.

C'était le dimanche de la Fête-Dieu et jour de grande animation à Rigny, en raison de la procession traditionnelle. Pour la cérémonie, toutes les maisons du bourg s'étaient tapissées de draps blancs, sur la façade desquels faisaient relief des fleurs épinglées; la grande croix de la place avait été transformée par Ressot, le jardinier des Saurets, en un magnifique reposoir. Précédant le cortège, des petites filles tout de blanc vêtues jetaient sur la chaussée des pétales de roses; les « Enfants de

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Marie », ayant en sautoir un large ruban bleu, s'avançaient groupées autour de la bannière de l'Immaculée -Conception que portait mademoiselle Marguerite Maugenest, leur présidente; quatre paysans portaient saint Roch sur une civière; quatre notables, dont Vaureil, soutenaient le dais sous lequel le prêtre, en ses riches ornements des jours de gloire, présentait d'un geste majestueux le Saint Sacrement dans sa prison d'or. Une fois de plus, les pompes du culte avaient charmé l'auditoire simple, tous les ruraux laborieux qui trouvaient là un spectacle de mystère et de beauté capable de leur faire oublier pour un temps la tache quotidienne. M. Albert Breuron et sa mère, j^our montrer le bon exemple^ avaient assisté a la cérémonie en tête de leurs serviteurs, de leurs métayers, de leurs ouvriers.

Maintenant, c'était à Jonçay enti'c quatre et cinq heures de l'après-midi. Sous Tacaria, au bord du chemin, à l'extrémité de la cour des Vaureil, Lacroix, le journalier, très attentif, l)allail sa faux. Sa vue avait l)aissé : coniino il ne s'était pas encore décidé à acheter des hi-

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nettes, il considérait de près le fil tranchant du taillant clair, qu'il frappait à coups précipités. A moitié de son travail, il leva la tête, entendant des pas : Vaureil s'en venait le rejoindre, muni aussi de sa faux, de son enclume, de son marteau.

— Tè! vous voulez faire comme moi, dit Lacroix.

— Oui, le temps a l'air de se mettre au beau : je faucherai demain le haut de mon Chaumat*; le foin y est tout versé et les poules, qui se promènent dessus du matin au soir, le salissent et le font pourrir.

Après une pause, ce fut son tour de questionner Lacroix :

— Et vous, où donc allez-vous travailler, cette semaine?

— A Siraudin; il paraît qu'il n'y a pas mal de trèfle à faucher.

A l'ombre de l'acacia fleuri, Vaureil s'installa près de son voisin et, sans plus rien dire, se prit à battre aussi. Sur le sonore acier des

1. Dans toutes les exploitations de la région du centre, le pré le plus rapproclié des étables — dont il reçoit les égouts — porte le nom de « Chaumat ».

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faux, les coups de marteau multipliés formèrent un carillon assourdissant et ininterrompu qui se répercuta, en échos divers, dans tous les bâtiments du hameau.

La soirée était limpide et belle. La nature, toute fraîche encore des dernières pluies, rayonnait joyeusement sous les caresses du soleil printanier. Les volailles s'ébattaient avec des piaulements heureux; des bourdonnements monotones d'insectes passaient; des papillons jaunes, des papillons bruns, des papillons roux, des papillons noirs tachetés de blanc voletaient à hauteur d'homme, nombreux ; rapides et légères, les hirondelles, autour des bâtiments, décrivaient des courbes savantes : les fauvettes, les loriots, les coucous et les huppes confondaient leurs modulations variées dans les buissons et sur les arbres des prés voisins; des roucoulements de tourterelles, des appels de cailles, des piailleries de moineaux s'y adjoignaient parfois. De l'acacia, très en Ijeauté avec sa parure de grappes blanches, pressées au point de paraître se joindre toutes, tombaient des parfums vanillés, grisants; des odeurs pénétrantes de roses et d'oeillets arri-

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valent des jardins; les haies envoyaient aussi des arômes de chèvrefeuille et d'églantine, auxquels se mêlaient les exhalaisons des aubépines finissantes qui, perdant leurs pétales, s'enlaidissaient. Toutes ces senteurs champêtres mettaient de la volupté dans l'air tiède. Et les herbes, les buissons, les arbres, avaient conservé sur leur jeune verdure, d'une dernière averse de la matinée, des gouttelettes cristallines qui miroitaient au soleil, joliment.

Durant les quinze jours précédents, le vent de sud- ouest avait dominé, avec un ciel nuageux et des pluies fréquentes. Pendant cette période néfaste, Yaureil, chaque matin, à l'heure du déjeuner, avait répété, d'un air mélancolique :

— Il ne fera pas encore beau aujourd'hui!... On entend les cloches de Rigny et le train de Cos.

Il se désolait de plus en plus devant la persistance du mauvais temps, alors qu'une période de soleil était si nécessaire pour terminer les binages et commencer les fauchaisons, — sans compter que cette humidité prolongée retardait l'épiage des blés et compromettait la floraison des seigles.

Mais, ce soir-là, tous les signes annonçaient un beau temps durable : les nuages, plus vaporeux et plus légers, se détachaient; le ciel était très clair au couchant et l'on percevait distinctement la sonnerie des cloches de Vazeuil, preuve que le vent s'était tourné au nord. Et Vaureil, très fort en pronostics, était bien content : à l'unisson de la nature, il se sentait en joie.

— Allons, papa, je vais te dire au revoir... Les deux hommes, d'un même mouvement,

levèrent la tête : Francine et Maria étaient devant eux. Francine, qui avait passé la journée à Jonçay, devait rentrer chez ses maîtres, les Peyrat, du domaine de l'Ermitage, au Gérain, derrière Bloux.

— Tu pars déjà, petite? dit Lacroix, sans se déranger.

— Mais oui, il est riieure : j'ai du chemin à faire, tu sais; et la nuit n'est pas loin...

La Saint-Jean était proche; et Francine était venue annoncer à ses parents que sa maîtresse s'olTrait à la réengager pour un an, avec augmentation de trente francs, et leur demander l'autorisation de conclure le marché.

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La mûre avait dit :

— Je préférerais pourtant le voir {)Ius près de nous... Mais, si tu tiens à rester là-bas, je ne veux pas te contrarier.

— Si tu te trouves bien, c'est inutile de changer, avait déclaré le père.

Munie de leur assentiment, elle se préparait donc à entamer chez les Peyrat un troisième bail.

— Au revoir, papa I Au revoir, monsieur Vaureil.

— Au revoir, porte-toi bien ! fit Lacroix d'un ton indilîérent.

Il ne s'était pas même levé pour l'embrasser; il continua de frapper sa faux.

Bras dessus, bras dessous, les deux petites s'éloignèrent par la grande rue, qui, avec des détours sans nombre, gagnait la route de Bloux. Elles devenaient femmes, leur seizième année allait sonner bientôt. Francine était tout à fait développée; ses jeunes seins gonflaient son corsage, ses joues étaient roses, sa bouche vermeille, ses yeux noirs avaient des regards curieux et lascifs, et toujours des mèches provocantes frisottaient sur son front. C'était une

belle fille gaie et saine, ardente au travail, ardente aux plaisirs.

En Maria, plus tardive et plus timide, l'œuvre de transformation avait aussi commencé. Son buste s'arrondissait, sa taille se dessinait, sa figure se colorait et le charme de ses yeux gris clair devenait plus langoureux. Seulement, elle conservait cet air un peu mélancolique qui lui était propre.

Au temps de leur enfance, Francine l'avait taquinée souvent au sujet de cette gravité triste qui régnait sur son visage.

— Comment! tu as toujours des habits frais qui te vont bien; tu as quasi à discrétion des confitures et des fruits, des tartines de miel et de beurre; ta mère est toujours là pour te dorloter, et tu n'es pas encore satisfaite !

Vrai, elle ne pouvait admettre cela, la petite rieuse aux yeux noirs.

A elle manquaient toutes ces bonnes choses : elle ne connaissait guère les chatteries; elle avait usé toutes les nippes portées autrefois par ses sœurs aînées ; et, souvent, sa mère étant en journée, elle restait seule, tout à fait seule.

Quand il lui avait fallu, à douze ans, quitter

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JoiK^ay i)Our s'en aller en service, elle avait encore trouvé Maria bien chanceuse. Mais, comme toujours, sa bonne humeur native avait triomphé vite de la tristesse qui la poignait au départ. Elle le disait souvent, qu'elle était la plus malheureuse et la plus gaie.

Leur amitié n'avait pas souil'ert de leur différence de situations et de caractères. Pourtant, depuis qu'elles étaient séparées, depuis surtout que Maria était entrée à Sainte-Anastasie, un peu de défiance réciproque se glissait entre elles. Mais rien, en apparence, n'en subsistait, ce soir-là : on les eût dites de goûts et de pensées absolument identiques, les deux petites amies d'enfance, en les voyant qui s'en allaient, enlacées, dans cette rue ombreuse. Elles babillaient sans relâche, et le rire de Francine était si clair, si communicatif, que Maria riaitaussi, de bon cœur et bruyamment...

Depuis deux ans déjà Francine fréquentait les salles de danse, et c'est des plaisirs du bal qu'elle parla d'abord , puis, à voix basse, mystérieusement, elle finit par confier à sa compagne un gros secret : elle avait un bon ami, qui était son danseur attitré, et qui l'accom-

pagnait à la pâture lorsqu'elle gardait ses moulons, le dimanche soir.

— Ah! fit Maria. Et comment s'appelle-t-il, ton bel amoureux?... Il est vrai que ça ne m'avancera guère de savoir son nom : je ne connais pas les garçons du Gérain...

— Mais celui-là, tu le connais.

— En es -tu bien sure?

— J'en suis bien sûre, tu l'as vu un jour. Et, après une dernière hésitation, elle finit

par dire :

— C'est Jean Peyrat, le garçon des maîtres... Mais, par exemple, n'en souflle mot à personne, je t'en prie !...

Maria n'avait pas revu le fils Peyrat depuis l'incident du camelot, à la foire de Cos; mais elle se ressouvint de lui instantanément : ce visage glabre aux yeux clignotants, au menton proéminent, lui avait déplu. Elle éprouva une sensation de mécontentement lorsque Francine })Oursuivit :

— Ce qu'il y a d'embêtant, c'est que je ne pourrai jamais l'attraper I Les parents ne voudront rien savoir : ils sont trop riches. C'est avec une comme toi qu'il se mariera...

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Puis, sans transition, Francine parla du corsage écossais qu'elle avait acheté pour l'été, puis d'un chapeau dont elle rêvait; — et cela faisait bien mieux son alîaire que la divulgation de ses amours, chose grave qui l'obligeait à être circonspecte, réfléchie, sérieuse.

Maria fut de retour à Jonçay vers sept heures. Vaureil et Lacroix, leurs faux battues, s'étaient attardés à causer ; et d'autres étaient venus les rejoindre sous l'acacia : Clémence, le père Pinel, rose et blanc, la mère, obèse et catarrheuse, même Raspaut, le boiteux à mine cadavérique, et la mère Lamoine, rouge et tremblante. C'était une assemblée générale du hameau.

A part la mère Lamoine et la mère Lacroix, qui continuaient de s'en vouloir à mort, les habitants de Jonçay se parlaient tous, ce qui ne les em})êchait aucunement, d'ailleurs, de se dénigrer beaucoup par derrière. Vaureil et Pinel s'étaient encore entr'aidés pour les foins, l'année d'avant : ils s'en tiraient bien mieux de la sorte, pour le chargement surtout, où il est presque indispensabl^d'ètre deux hommes.

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Aussi Pinel avait-il été très étonné d'entendre Vaureil battre sa faux, alors qu'il ne l'avait pas prévenu.

— Comme ça, vous commencez demain, Louis? dit-il en l'abordant.

— Sans malheur, oui.

Ce fut proféré comme une menace, de sa voix brève et forte si caractéristique; et Vaureil, en même temps, tiraillait sa barbe drue. Rien qu'à la manière dont il dit cela, le vieux voisin le comprit mal disposé à son égard.

— Chacun fera donc les foins pour son compte, celte année? interrogea-t-il, après une hésilation.

— Te! vous le savez bien, c'est convenu depuis l'année dernière.

— Je sais, oui... Mais vous éliez de mauvaise humeur alors, et j'avais ])ensé que, peul-ètro, le moment venu...

La voix rude de Vaureil Tinterrompit :

— Ne me parlez plus de travailler ensemble... C'est fini et bien fini.

C'est que, l'année précédente, un événement malheureux était venu détruire Tharmonie de leur euliMile. L(\s foius du \)ivc Pinel élaiit les

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plus mûrs, ils les avaient levés d'abord avec plein succès. Mais, le soir même du jour où ils attaquaient ceux de Vaureil, un malencontreux orage était survenu, ])réludant a deux semaines i)luvieuses. Et, grincheux, le ])etit homme avait déclaré qu'on o])érerait dorénavant chacun pour soi, qu'il ne voulait plus s'exposer, en aidant les autres, à manquer les bons jours. Il avait répété cela quotidiennement, durant tout l'hiver, en constatant la maigreur inusitée de ses vaches, qu'il attribuait à la mauvaise qualité du foin.

— Voilà!... sans notre système de travail à deux, j'aurais commencé huit jours plus tôt, et mon Chaumat et mon pré de la fontaine eussent été rentrés en bonnes conditions... Laisser son travail en retard pour faire celui des autres, non, non, ça ne peut pas être avantageux.

Et puis, au fond, il estimait que le pure Pinel était bien vieux et qu'en s'associant à lui désormais il ferait un marché de dupe...

Lacroix s'entretenait avec les femmes. Il leur expliquait maintenant que, si le temps se fût mis au beau dès le matin, les journaliers au-

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raient gagné au moins vingt sous de plus par jour : car la loue avait lieu pour eux, chaque dimanche, à l'issue de la première messe, sur la place.

— Mais, à huit heures, il tombait encore de Teau, dit-il; on ne pouvait guère prévoir une soirée si belle. Vous allez voir que la semaine va être superbe et qu'on va faire de l'ouvrage en abondance... Et on nous paie cinquante sous au lieu de quatre francs que ça vaudrait. Les journaliers ont toujours de la chance! Après tout, c'est peut-être le métier qui le veut...

Il sourit, en pinçant ses lèvres minces, de son ordinaire sourire énigmatique, qui laissait ignorer s'il était révolté ou seulement accablé.

Comme il parlait de s'en aller travailler un peu à son jardin, en attendant la nuit, Clémence le plaignit de n'avoir jamais de repos, pas même le dimanche.

— Du repos, oh! si j'en aurai... quand j(^ serai avec les autres, là-bas, sous les sapins... Mais, avant d'être crevé, jamais, par exemple!

Et, sur son visage ascétique reparut le même sourire.

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La mûre Lamoiiie entretenait la inùn^ Pinel de son vieux, qui ne pouvait ni vivre ni mourir; et Raspaut racontait qu'on lui donnait dix sous par jour, au château, pour faner dans le parc.

Le père Pinel, visiblement, s'aiïectait de la décision notifiée par Vaureil. 11 aima mieux se retirer que de garder là un air mécontent, gêné.

— Allons, mère, tu ne viens pas faire la soupe? dit-il en s'éloignant.

— Ça me fait penser. Maria, qu'il nous faut aller ramasser des petits pois pour demain! dit Clémence.

Ce fut le signal de la dislocation. On se souhaita le bonsoir; chacun partit de son côté.

Maria, la cueillette terminée, s'attarda au jardin pour aspirer encore avec délices l'air embaumé de cette soirée radieuse. En bordure de Tallée centrale, il y avait, à droite et à gauche, une rangée d'œillets blancs, roses et pourpres mêlés, qui, tout épanouis, formaient deux longs rubans délicatement nuancés et parfumés. Alors,

quand le soleil — grosse boule de pourpre aux rayons sans ardeur — eut sombré derrière la colline du bois des Fées, tandis que les jeunes verdures du vallon peu à pou, sous l'ombre envahissante, prenaient une couleur plus austère, elle cueillit, de-ci, de-là, quelques tiges fleuries dont elle fit un gros bouquet; et, rentrée à la maison, elle mit ce bouquet dans un verre d'eau, sur la cheminée.

— C'est donc pour de bon que nous ne faisons pas les foins avec les Pinel, cette année? demanda Clémence, au moment de la soupe. Pourtant ça nous rendait service, et à eux aussi, les pauvres vieux!

Vaureil fourragea dans sa barbe noire.

— Tu le sais bien, que je no veux plus de ce truc-là! Je l'ai assez dit, l'année dernière, pour que personne n'ait à m'en reparler, cette année... Nous nous arrangerons comme nous pourrons, et eux de môme. Ils feront venir de Cresset leur grand mange-tout de fils! conclutil, ricaneur.

Tout Télé, Clémence dut grimper sur les chars, se débattre dans Tencombrement des fourchées que Vaureil, toujours pressé, lui

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passait en hatc. Mais elle s'en tirait encore mieux que Maria, de qui pourtant le poste était moins dur. Novice et peu forte encore, la petite crut souvent suffoquer de chaleur et se fit bien du mauvais sang, au fenil surtout. Il y eut une voiture notamment, parmi les dernières, qu'il fallut décharger très vite : l'orage menaçait et une seconde voiture était bonne à rentrer; Maria, qui recevait et écartait le foin, tout en haut, manquait d'espace, d'air et de lumière : son domaine, enserré entre les deux côtés de la toiture, se restreignait de plus en plus; le manche de sa fourche heurtait à chaque instant les tuiles et les solives ; et l'amoncellement du fourrage mettait là une chaleur intense. La jeune fille haletait; elle n'était pas débarrassée d'une fourchée qu'une autre lui arrivait.

— Pas si vite!... cria-t-elle, n'en pouvant plus.

La mère, qui était au bas du fenil, à proximité de la fenêtre, redit cela au père, qui était sur la voiture. Tout à la fièvre du travail, harcelé par les grondements précurseurs de l'orage, Vaureil ne se rendait pas compte de la

peine qu'avaient en haut sa femme et sa fille. Il s'interrompit une minute, déclara de bonne foi qu'il faisait les fourchées petites et gémit sur la faiblesse des femmes. Il s'attendrit pourtant quand ce fut fini et qu'il vit Maria descendre. Elle était exténuée; sa voix était rauque, pénible; sa respiration brève, saccadée ; la poussière du fourrage mêlée à la sueur masquait d'une boue noirâtre sa figure convulsée par l'effort; de nombreuses brindilles piquaient ses cheveux ébouriffés, d'autres éraflaient son cou délicat et, par le bâillement de la camisole dégrafée, il s'en était introduit jusqu'aux seins.

— Tu as bien peiné, petite, je vois ça : il faut boire, pour te remettre, une tasse de vin sucré.

Clémence, l'examinant à son tour, dit d'une voix larmoyante et un peu révoltée :

— Il faut d'abord qu'elle se change, elle n'a plus un fil de sec : c'est une sauce à attraper le coup de la mort, si l'on ne se méfie pas... Il nous faudra prendre quelqu'un : elle se tue, cette pauvre enfant...

Mais les ouvriers étaient chers : les Vau-

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reil firent, sans l'aide de personne, tous leurs grands travaux, et Maria eut à plusieurs reprises l'occasion de se fatiguer autant.

C'était « la Bonne-Dame d'Août », la fête patronale de Rigny. Dans toutes les maisons il y avait des invités. Chez Vaureil, la mère Denier — la mère de Clémence — était venue de A^azeuil avec Henriette et Jeanne, les filles de son fils Antoine, chez qui elle habitait; et un petit cousin de Vaureil, Paul Baudonnet, garçon l)oulangcr à Saint -Ponayre, arriva comme on allait se mettre à table.

Pendant le déjeuner, qui dura trois heures, Vaureil fut loquace, jovial : c'était toujours ainsi lorsqu'il faisait un repas copieux. Il emplissait les verres par larges rasades, se plai-

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gnant de ce qu'on no fît pas honneur à son vin.

— Mais buvez donc, bon sang!... Mère, les nièces, et toi, Paul, un peu de courage, voyons! Ce n'est i)as si souvent que vous êtes mes hôtes! vous n'avez pas besoin de ménager le vin.

Puis, orgueilleux comme toujours :

— Vous croyez peut-être qu'il va manquer! Ne craignez rien : on vient seulement de percer le tonneau. Nous n'en faisons pas une grande consommation, aux jours ordinaires; mais nous augmentons la ration aux jours de fatigue, et nous sommes à même de traiter comme il faut les parents et les amis qui viennent nous voir.

— Vous faites joliment bien de ne pas vous en priver, mon cousin! dit le boulanger; vous avez de quoi vous tenir heureux en travaillant, il faut en profiter.

— Dame, écoute, ce n'est pas pour me vanter, mais je suis sûr qu'il y a bien des bourgeois qui ne sont pas aussi heureux que moi. Je suis mon maître, je cultive ma propriété comme je l'entends, et j'ai de l'argent pour

faire mes affaires... Et puis j'en réserve tous les ans, de l'argent... Je pense que la petite ne sera pas à plaindre plus tard : tout cela sera pour elle !

Et, là-dessus, il causa de sa lille :

— La Maria n'a pas mon caractère. Rien ne lui manque, on peut le dire; malgré cela, il y a des jours où elle n'a pas l'air content!... Il est vrai que nous l'avons fait travailler un peu ferme cet été, mais ça ne peut pas lui faire de mal; d'ailleurs j'ai toujours dit que je ne voulais pas en faire une « feignante... » Enfin, quoique je m'aperçoive bien de ses crises de mauvaise humeur, je n'ai pas l'air d'y porter attention, et ça roule tout de même.

Clémence faisait le service; elle s'asseyait néanmoins de temps en temps. A un moment donné, elle voulut trinquer avec ses convives. Vaureil, un peu éméclié, dit bien haut, levant son verre :

— A ta santé, ma l'cnune !

Et, à la société :

— J'ai une bonne femme, vous savez; je vous souhaite à tous, les jeunes, de vous marier aussi bien que moi.

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Puis, se tournant vers sa belle-nrière :

— Oui, mère, votre fille est une bonne fenime; elle est économe, courageuse, et sait tirer parti de sa marchandise. Oh! je reconnais qu'elle a une large part dans les résultats que nous obtenons,

11 riait, de plus en plus content de lui; les autres riaient aussi, le Télicitant de savoir apprécier les mérites de sa femme. Maria, qui jugeait tous ces propos déplacés, souffrait, et son silence était comme une protestation.

Après les chansons, — deux romances langoureuses filées par Jeanne, et la Voix des^ Chênes, par le boulanger, — les jeunes filles, ennuyées d'être à table, sortirent sous prétexte de faire un tour de jardin. Clémence et sa mère, au coin de la cheminée, devisaient confidentiellement. Seuls à table, Vaureil et Baudonnet sirotèrent des liqueurs en fumant. Vaureil prolongea une diatribe contre les dépenses inutiles et toutes les sottises des jeunes gens, qui ne connaissent pas la valeur de l'argent; il prôna les avantages de l'économie, fit l'éloge de la vie simple d'autrefois. Sans broncher, avec un sérieux imperturbable qui dissi-

mulait sa furieuse envie de rire, le jeune homme subit cette leçon de morale. Heureusement, l'horloge sonna la demie de quatre heures, et, malgré son état d'exaltation, Vaureil songea qu'il était grand temps de traire les vaches.

— Clémence! hé, la bourgeoise! cria-t-il, nos pauvres bêtes ne font guère la fête; nous les oublions : elles devraient être aux champs.

Baudonnet profita de celte circonstance pour s'éclipser, aller retrouver les jeunes filles au jardin. Là, il se départit de la correction qu'il observait jusqu'alors : très blagueur, il débita des gaudrioles, des phrases à double sens qui amusèrent beaucoup Henriette et Jeanne, — bien qu'elles fussent loin de tout comprendre, — mais que Maria jugeait malhonnêtes.

Vers six heures, en un seul groupe joyeux, tous les jeunes gens quittèrent Jonçay pour gagner le bourg. A Maria et à ses hôtes s'étaient joints Francine Lacroix et son frère Jacques.

]Même en ce jour de fête, la famille Lacroix n'avait pas été réunie. Le fils aîné et les deux

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filles qui suivaient, mariés tous les trois, avaient fait savoir qu'ils ne viendraient pas. Et la mère, comme les autres dimanches, était allée, dès le matin, chez Grenier, l'aubergisteburaliste, à l'entrée de Rigny, pour rincer les verres. Le père avait donc préparé la soupe et reçu tout seul ses deux jeunes enfants.

Maria était maintenant radieuse, parce qu'elle avait permission d'aller au bal. Depuis quelque temps, cette pensée du bal l'attirait comme le mystère des pays inexplorés attire l'explorateur. Mais sa mère s'était toujours opposée à ce qu'elle fréquentât les bals de quinzaine chez Grenier, dans la crainte qu'elle ne prît goût aux plaisirs vulgaires et aux contacts douteux. Et Vaureil appuyait cette défense, disant qu'elle était d'une situation trop élevée pour fréquenter ces bals où n'allaient que des filles très pauvres, servantes ou métayères. Jamais la jeune fille n'avait cherché à forcer la consigne, mais elle avait, certain jour, adressé une requête à sa mère :

— Pour la Bonne-Dame, tu me permettras bien d'aller voir un peu danser, dis, maman? Je voudrais, au moins une fois, me rendre

compte par moi-même de ce qu'est une salle de danse.

— Si tes cousines viennent, oui, je te permettrai, co jour-là, d'aller au bal avec elles...

Et, de fait, sans observation, on l'avait laissée partir. Clémence resterait à la maison avec sa mère. Vaureil, quand toutes ses bêtes seraient en ordre pour la nuit, s'en irait chercher les jeunes filles et les ramènerait « point trop tard ».

Le trajet fut gai. Le boulanger, venu à bicyclette, voulut tout de môme faire le chemin à pied, pour ne pas quitter les filles, et s'institua le boute-en-train du groupe. Le plus silencieux était Jacques : sa timidité s'accroissait au milieu de cette allégresse. Par contre, sa sœur était la plus rieuse : elle sautillait, tout enfiévrée déjà du plaisir futur; ses beaux yeux noirs pétillaient, et les mèches folles de son front avaient un air pkis aguichant. Un instant, elle retint Maria en arrière et lui dit que Jean Peyrat devait venir et qu'elle ne se sentait pas de joie.

Cependant Baudonnot ne pouvait se dispenser do rentrer chez son patron à huit heures

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pour préparer ses levains. Il n\uiL ([{w, le Ir^mps (Toflrir aux filles deux tournées de chevaux de bois, puis il réenfourcha sa « bécane » en maugréant.

Tandis que Mdvm et ses cousines assistaient au départ du jeune homme, Jacques et Francine s'esquivèrent, Tua parce qu'il n'avait pas confiance en sa t^alanterie et ({u'il préférait ne point assumer le rôle de chevalier servant, l'autre parce qu'elle tenait à rencontrer Jean Peyrat au plus tôt.

Les trois cousines, pendant vingt minutes, firent les cent pas sur la place, où des groupes, débouchant de toutes les routes, s'assemblaient. Les gamins animaient de leur exubérance endiablée les entours des chevaux de bois et des baraques; ils soufflaient dans des musettes et dans des mirlitons; quelques-uns même possédaient des pétards, qu'ils lançaient dans des groupes, heureux de voir se récrier les femmes peureuses. M. Albert Breuron, venu vers cinq heures, avait fait des largesses à ceux qui s'ébattaient alors sur la place : il aimnit à se constituer ainsi, auprès des enfants, une réputation de bourgeois généreux et pas fier.

La nuit tombai f. Au fond de la place, le parquet, dont la tente énorme cachait le mur de l'église, commençait à se garnir. C'étaient surtout les jeunes gens étrangers à la localité qui venaient danser là. Henriette, Jeanne et Maria furent, un long moment, accoudées sur la barrière de ce parquet, au dehors, d'où elles voyaient tous les entrants, tous les danseurs, et d'où, en tournant la tête, elles pouvaient regarder les promeneurs et les groupes de la place. Puis les deux sœurs parlèrent de se rendre au bal Grenier. Maria, elle, ne voulait aller qu'au bal Rambert, plus « distingué », où son père leur avait donné rendez-vous. — Chez Grenier, c'était le bal populaire, le lieu de réunion habituel de la jeunesse du pays. Chez Rambert, on ne dansait que le soir de la fête : les garçons prétentieux y fréquentaient, et les filles « très bien » y étalaient leur suffisance, sous le chaperonnage de mesdames leurs mères. Mais Henriette et Jeanne n'avaient pas, à l'endroit du bal populaire, les mêmes préventions que Maria : elles s'y trouvaient, au contraire, tout à fait dans Irur élément, étant très paysannes à tous les points de vue. Elles

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se ressemblaient beaucoup : de grande taille l'une et l'autre, elles avaient toutes deux le visage bistré, le nez busqué, les yeux trop enfouis. Henriette, l'aînée, qui n'avait pourtant que vingt-deux ans, était un peu fanée déjà : aux coins de ses paupières, de petites rides se voyaient, el elle surveillait son rire pour ne pas montrer au-devant de sa bouche le vide cruel d'une dent tombée. Jeanne, qui touchait à vingt ans, avait l'avantage d'une physionomie plus ouverte et plus gaie, d'une voix plus nette. Toutes les deux étaient bavardes et hardies.

11 y régnait déjà, à ce bal Grenier, un tohubohu épouvantable. Les danseurs, des adolescents avinés, débraillés, cyniques, jetaient des cris sauvages, des interpellations osées, des blasphèmes. Les filles semblaient provocantes et perverses, ou bêtement passives : Maria fut bien vite écœurée.

Entre deux danses, un grand blond qui circulait autour des banquettes, l'air stupide, aperçut Jeanne et Henriette et vint s'asseoir auprès de celle-ci. Leur conversation prit tout de suite le ton intime, et bientôt ils partirent

danser ou plutôt piétiner péniblement comme les autres, entre les groupes compacts de spectateurs.

Maria questionna Jeanne :

— C'est son amoureux, à Henriette, sans doute?

— Oui... mais, par exemple, j'ignore si c'est bien sérieux...

Après la danse, Henriette revint s'asseoir sur la banquette et, sans plus de façon, le galant s'assit sur les genoux de sa « cavalière ».

— Eh bien, as-tu rencontré Boursal ? demanda-t-il à Jeanne.

— Oh! non... Je ne sais pas même s'il viendra.

— Assez, assez!... Ce n'est pas la peine de faire l'ignorante avec moi, tu comprends... H n'est pas loin : je l'ai vu, il y a un quart d'heure à peine.

L'orchestre préludait j)our une nitizurka : Henriette et le grand blond retournèrent danser.

— Quel est ce Boursat? demanda Maria.

— C'est un garçon de chez nous, répondit Jeanne, que je connais particulièrement.

IMIKS DU SOL 110

Puis, baissant la voix :

— C'est le mien, Jîoursat, mon petit bon ami... Mais n'en parle pas à tes parents, ni surtout à la grand'mèrel Elle se fâcherait joliment : il n'a pas encore fiiit son service.

— Ni à la grand'mère, ni à personne, tu peux être tranquille.

— A la bonne heure!... Dimanche depnier, nous avons rencontré, à Vazeuil, Gagnère et Boursat... il s'appelle Gagnère, celui de ma sœur... et nous leur avons dit que nous viendrions à la fête de Rigny : alors ils ont promis d'y venir aussi. Le complot était fait, comme tu vois... A propos, si nous te laissons quelquefois seule, tu n'auras pas peur, hein? D'ailleurs, tu connais tout le monde ici.

— Oh! non, va, je n'aurai pas peur.

Mais Jeanne ne l'entendait plus : un petit brun voûté, à figure chafouine, s'avançait vers elle, souriant.

— Tiens, regarde. Maria, celui qui vient, c'est Boursat.

Et Maria resta seule. Elle était assise presque à l'extrémité de la banquette gauche, en un

point relativement paisible. 11 y avait à côté d'elle, dans l'angle à demi obscur, un groupe de matrones à forte corpulence, — bonnes femmes d'au moins quarante ans, — qui, ayant leurs filles dans la salle, s'étaient installées là pour exercer sur elles une vague surveillance, ou simplement pour lorgner, épier les petites intrigues, jacasser sur l'une et sur l'autre. A sa droite, Maria avait, par contre, tout l'essaim des jeunes danseuses en cheveux, corsages clairs, rubans de couleur autour de leurs gorges nues. Pendant les danses, le rang s'éclaircissait, il y avait de larges espaces vides. Mais, aux minutes d'intervalle, les fdles revenaient toutes, prenaient place, en une poussée formidable, et, la banquette ne suffisant plus, les dernières s'asseyaient sur les genoux des autres : certaines de celles-ci, même, en devaient supporter deux ou trois ; des garçons venaient aussi doubler les rangs.

Une de ces poussées d'ai)rès la danse donna pour voisine immédiate à Maria une pauvre fille qui semblait vieille et dont le visage disgracieux était tavelé de taches noires. C'était une servante de ferme, étrangère à la com-

mune, venue là, en ce jour de liberté, pour voir s'agiter les plus belles. Et qui sait? lîien que n'ayant jamais élé courtisée, ni adulée, elle conservait sans doute l'espoir de trouver un jour quelque garçon à qui elle paraîtrait moins laide, qui la prendrait en pitié, lui parlerait d'amour, l'épouserait. N'élait-ce pas dans l'attente de celui-là qu'elle affectait encore une certaine coquetterie, avec son corsage blanc à pois roses, son ruban grenat et sa chaîne en argent? 11 y avait peut-être bien dix ans qu'elle fréquentait ainsi les bals, ne dansant qu'aux rares occasions où les filles manquaient, et toujours avec des cavaliers timides et maladroits qui n'avaient pas le choix. Et cette éternelle rebutée n'était pas encore désillusionnée !

Maria, très sincèrement, la plaignait... C'est qu'elle avait le temps de réfléchir, la petite : sa première séance de bal lui valait tout de suite une leçon de vie. Elle comprenait maintenant pourquoi ses amies d'enfance, et sa camarade Francine en particulier, avaient l'air de ne plus vivre que pour aller danser : apparemment c'était moins pour la danse elle-

122 PUKS DU SOL

même que pour les intrigues qui se nouaient et se développaient dans les salles de bal. Dans ce brouhaha, parmi cet étrange concert de cris, de blasphèmes et d'obscénités, les filles étaient joyeuses, animées, intéressées : le bal, c'est la chasse aux maris !

De loin en loin, Henriette et Jeanne venaient s'asseoir près d'elle, causaient deux minutes et se sauvaient. Maria comprit qu'elle leur était importune. Alors, dans cette foule affolée de plaisir, elle se sentit plus solitaire qu'aux heures où elle gardait les vaches au pré de la fontaine.

A tous les jeunes gens qui la demandaient pour danser, elle répondait invariablement :

— Merci, monsieur, je ne sais pas...

Les filles étant abondantes, ce soir-là, les inconnus n'insistaient guère; mais il nVn était pas de même des jeunes garçons de Rigny qui avaient été ses camarades de catéchisme et qui la tutoyaient : de ceux-là, elle avait de la peine à so défaire. Finalement elle se laissa convaincre par Tun d'eux et partit avec lui pour une polka. Le manque d'habi- Inde fit qu'elle eut le vertige; à la lin, quand

PHi:s Dr SOI. 1:23

son danseur, après Favoir embrassée, l'abandonna, elle faillit choir, eut du mal à regagner sa place.

Quelques instants plus tard. Maria fut accostée par Francine Lacroix, sa camarade, qui semblait légèrement dépitée.

— Eh bien. Maria, t'amuses-tu un peu?

Et, comme Maria lui objectait qu'elle en

était bien empêchée, ne sachant pas danser :

— Bète, val C'est justement des soirs comme ça qu'on apprend : c'est tellement serré que personne ne peut voir si l'on danse bien ou mal; et puis on ne risque pas de tomber, on est calé de partout.

— Tu as bien raison! dit Maria, qui s'efiforrait de sourire.

Et, après un silence :

— Ton Jean n'est donc pas venu? Je ne l'aperçois pas.

La petite brunette eut une moue :

— Il est bien venu ; nous nous sommes rencontrés tout à l'heure, là, près de l'église. Seulement, ma chère, figure-toi qu'il est un peu lancé : il m'a laissée pour aller boire, mais il doit me rejoindre ici...

Francine reparut, entraînée pour une valse par un garçon qui n'était pas Jean. Réconfortée par les joyeux propos de sa camarade. Maria fit bon accueil au premier danseur qui la vint demander. Mais comme ils pivotaient sur place, ne pouvant se mettre en mouvement faute d'espace, le garçon lui débita un compliment grossier, suivi d'une invitation à faire un tour de promenade au dehors. Confuse et froissée, elle ne voulut même pas achever la danse accordée. Elle n'eut plus que le désir de voir paraître son père.

— Tiens, tu es donc là toute seule. Maria?

Abîmée dans ses réflexions, la jeune fille regardait distraitement les guirlandes de papier, jaunes, bleues et roses, qui couraient au plafond, mal éclairées par trois lampes à pétrole, dont la poussière et la fumée voilaient d'une buée sale la lumière maigre. Elle baissa les yeux sur celui qui lui parlait avei^ un rlonnement craintif, d abord, puis avec un sourire de satisfaction : elle avait reconnu Jacques Lacroix. 11 demeurait planté devant elle, avec son allure gauche de bon géant qui n'ose rien.

iMu:s ou SOL 125

— Oui, comme lu vois, mon pauvre Jacques, je suis toute seule : si lu veux nv tenir eompagnic?...

— Je ne demande pas mieux.

11 s'assit près de la jeune fdle, et répondit à toutes les questions qu'elle s'avisa de lui poser sur les uns et les autres; tout en répondant, il caressait doucement l'une de ses mains, qu'elle lui abandonnait de bonne grâce. 11 faisait très chaud : des relents de souffles avinés, de tabac, d'eau de Cologne et de sueur viciaient Tatmosphère qui devenait irrespirable. Henriette, Jeanne, Francine avaient disparu tout à fait.

Au long des banquettes, trois ivrognes titubants passaient, embrassant les fdles et les interpellant. Ils allaient, débraillés, le geste canaille et le regard abruti, ayant à la bouche des cigarettes éteintes; et ils parlaient d'une voix rauque.

— Et va donc, « wagon » ! .. c'est plus de ton âge !

L'un d'eux disait cela méchamment, arrêté devant la pauvre fdle en corsage à pois roses.

immobile à droite de Maria. 11 disait cela pour faire de l'épate, avec un faux accent voyou, traînard, insupportable.

Le second redoubla :

— Regardez-moi ce beau visage ! Quel tableau !

Et, pour ne pas être en reste, le troisième y alla aussi d'une phrase spirituelle :

— Si ce n'était de sa figure qui la défigure, elle ne serait pas trop mal !

Au milieu du tohu-bohu, les faits et gestes des ivrognes n'étaient guère remarqués ; leurs paroles se perdaient, ainsi que les mille bruits du bal, dans une seule rumeur bourdonnante et confuse. Les voisins immédiats de la pauvre fille — Maria, Jacques et quelques autres — furent seuls témoins de son trouble et de son impuissance devant ces lâches insultes que personne ne devait relever. En s'entendani dire ainsi publiquement qu'elle était laide et qu'elle était vieille, elle eut sans doute Tintuition que c'était fini, absolument fini, (|ue jamais aucun gaivon ne voudrait d'elle, (|ue son lot était de vivre solitaire, dédaignée, bafouée par tous. Et, dés qu'ils l'eurent laissé(\

PHKS nr SOT. 127

elle se retira : on la vil seiilbiicer dans Ja cohue des danseurs; elle dut gaj:>'ner la sortie, se rérugier dans quelque endroit désert pour pieui*er à Taise récroulement de son suprême espoir.

Cependanl les trois ivrognes continuaient leur promenade titubante. Repoussés par les danseurs qui s'apprêtaient pour un quadrille, ils se jetaient sur les spectateurs des banquettes, leur écrasant les pieds, s'accoudant au mur par-dessus leurs têtes.

Maria, tout à l'heure, avait tressailli en reconnaissant, dans le premier de ces garçons avinés, Jean Peyrat, l'amoureux de Francine. Son visage glabre au menton proéminent avait une telle expression de bestialité stupide qu'elle se blottit au long du mur, effrayée, lorsque parvenu à sa hauteur, il fixa sur elle ses gros yeux aux clignotements rapides. Après un instant, il prononça, enthousiaste, avec son même faux accent faubourien :

— C'est qu'elle est rien chouette, la petite môjïie!,.. Faut que je t'embrasse, mon bijou...

Et, sans attendre plus, il posa ses mains sur les épaules de la jeune fille interloquée, lui appliqua deux gros baisers sur les joues.

128 PRKS DU SOL

Maria sentit le rouge de la honte l'empourprer en même temps que l'odeur du souffle aviné lui donnait des nausées.

Mais ce n'était pas tout: le deuxième ivrogne dit à son tour :

— Moi aussi, moi aussi!... C'est vrai que vous êtes jolie, mam'zelle.

Mais Jacques, s'étant levé, se plaça devant Maria et, de ses bras robustes, écarta les importuns.

— Halte-là, les enfants! Vous êtes soûls! allez vous coucher.

Ils le contemplèrent, surpris, ne sachant trop s'ils devaient rire ou se fâcher. Mais, plus sots que méchants, comprenant peut-être, d'ailleurs, qu'ils n'étaient pas en état de lutter, ils n'insistèrent pas. Peyrat seul eut une velléité de révolte :

— C'est pas la peine de rouspcler !,.. est-ce que lu penses qu'on va te la manger, ta femme?

Plus sage, le troisième dit:

— Tè! il y a le type !... Ça metonnait aussi, de voir toute seule cette charmante petite... Son type la garde : laissons -les I

Il gagna, suivi des deux autres, le coin sombre des matrones et cria philosophiquement:

— Nous allons embrasser les belles-mères: ce sera moins scabreux !

De fait, ils se mirent tous les trois à bécoter les bonnes femmes, tout en leur contant des boniments salés qui les faisaient rire.

Maria tremblait, toujours troublée, fort pâle. Jacques se rassit auprès d'elle, lui reprit la main.

— Ils t'ont fait peur, ces farceurs-là?

— Dame, ce sont de bien vilains messieurs... Je ne ferai pas de compliment à Francine du fils de son maître : c'est lui qui m'a embrassée.

— Ah! c'est le fils Peyrat? fit-il, songeur. Peut-être savait-il que ce garçon courtisait

sa sœur: il le suivit du regard, le vit monter sur l'estrade et déranger les musiciens de l'orchestre.

— Tu n'as pas l'air de t'amuser : veux-tu que nous dansions? proposa Jacques d'une voix tendre.

— Non, pas ici... Je voudrais que tu me conduises chez Rambert: j'y trouverai peutêtre mon père ; il doit sûrement être arrivé.

Ils se levèrent et Jacques, marchant le premier, joua des coudes pour se frayer un passage; derrière lui. Maria se hâtait, baissant les yeux, craignant d'être observée. Pour déboucher dans la rue, il fallait traverser la cuisine ou la salle du café: ils choisirent la cuisine. L'escalier qui desservait le premier étage partait de là. Le jeune homme, l'indiquant à sa compagne, ajouta mystérieusement :

— Tiens, c'est par ici que les amoureux vont se cacher ; il y a, au premier, des chambres discrètes à leur intention... Je crois justement que tes cousines descendent...

Maria, levant les yeux, aperçut, en etïet, Henriette et Jeanne escortées de Gagnère et de Boursat ; tous les quatre paraissaient très gais, très animés. Vite, elle et Jacques serejetèrentdans l'ombre : ils ne voulaient pas être des gêneurs.

Mais cela les rapprocha du réduit où la mère Lacroix, accroupie devant un baquet d'eau tiède, rinçait hâtivement les verres que les filles de service apportaient du café. Jacques

IMIÈS DU SOL 131

lui dit quelques mots ; et la petite, après une hésitation, se montra aussi:

— C'est ici que vous laites la fùte. Nette? Est-ce bien anmsant?

— Tas trop... Ah ! tiens, c'est toi. Maria!

— Mais oui, et avec Jacques pour cavaUer! dit-elle bravement.

— Par exemple, ça m'ctonne de lui!... il n'est pourtant guère galant, d'habitude!... Allons, tâchez de vous distraire le plus possible : c'est de votre âge... On n'est pas si longtemps jeune!... Moi, je profite quand même un peu de la musique: tenez, on joue une valse... Puis, j'entends les cris, les exclamations des gueulards, les chocs de pieds des chahuteurs, les plaintes des clients grincheux qui viennent ici relancer madame Grenier, les colloques souvent assez vifs de celle-ci avec ses serveuses: c'est ma part de fête!...

Et elle recommença de plonger ses verres : l'eau du baquet, dans la demi-obscurité, semblait noire.

La nuit était calme et chaude et, sous la scintillation d'innombrables étoiles , le ciel

apparaissait d'un magnifique bleu turquoise. Maria respira longuement, comme sortant d'un cauchemar.

— Accepte mon bras, dit Jacques, soudain résolu : nous ferons un tour sur la place.

— Non, non: nous pourrions rencontrer mon père, et il se fâcherait.

— Mais tout le monde, ce soir, se promène ainsi : regarde plutôt !

En effet, bras dessus, bras dessous, maints couples circulaient lentement. Des familles s'en allaient ; les parents traînaient par la main leurs enfants chargés de jouets et de vases gagnés aux loteries, portaient les tout petits ensommeillés.

— Non, répéta- t-ellc encore, il y a trop de méchantes langues: nous nous en repentirions par la suite.

Elle était troublée de se voir ainsi toute seule avec Jacques ; elle s'imaginait commettre une action très vilaine et répréhensible dont on lui demanderait compte, — ses parents, d'abord, et, peut-être aussi, le bon Dieu et la Vierge, plus tard.

Silencieusement, par le chemin le plus court.

ils gagnèrent le bal Uambert, à l'angle de la place et de la route de Cos. A ce bal Ranibeii, il y avait plus d'orgueil et d'ostentation, moins de laisser-aller, moins de sauvagerie primitive, beaucoup j)lus de malice et pas plus de morale. Les garçons gardaient une tenue correcte; les filles avaient un air plus compassé; les menus scandales se cachaient mieux ; là on s'attachait à sauver les apparences.

Dès qu'elle fut installée. Maria, impatiente de rencontrer son père, pria Jacques d'aller voir s'il n'était pas dans une des salles du café. Pendant l'absence de son compagnon, elle eut la surprise d'aviser Paul Bouguin, de Cos, qui dansait avec une petite maigriote aux yeux égrillards, aux cheveux fous. Lui l'aperçut aussi et, sitôt la polka terminée, il vint, avec sa toujours môme assurance de beau parleur, lui offrir ses hommages. Il était en jaquette noire, un camélia piqué à la boutonnière; ses cheveux blonds étaient peignés à la dernière mode; et son visage fin, d'être coloré par la chaleur et l'exercice, avait un charme inaccoutumé. Maria consentit à danser avec lui une scottish, mais la maigriote aux yeux égrillards

et aux cheveux fous, qui les regardait, sembla fâchée.

— Vous avez abandonné votre cavalière habituelle, dit Maria; elle nous fait de vilains yeux. Allez donc bien vite la rejoindre !

— Bah! Quelque autre se dévouera... C'est une petite de Cos, une voisine... Elle est venue avec son frère, qui est un de mes bons camarades.

Il omit d'avouer que cette jeune fille était depuis quelque temps son amie très intime, et que cette fugue à Itigny avait été préméditée entre eux depuis plusieurs jours.

Jacques reparut: il avait fouillé les deux salles du café Rambert, puis était allé chez Verjat, le troisième débitant, puis avait fait le tour de la place, et tout cela sans découvrir Vaureil.

Comme il achevait de rendre compte de sa mission à sa compagne désappointée, un homme de Siraudin se présenta.

— Ah! enfin, te voilà, petite I... Je suis chargé de te dire que ton père ne viendra pas : il a été indisposé, ce soir. Ta mère te prie bien de rentrer de bonne heure avec tes parentes.

PHKS DU SOL 135

Cette nouvelle alVecta beaucoup la pauvrette. Ah ! misère ! il (Hait donc dit qu'elle n'aurait que des ennuis au cours de cette soirée, après laquelle elle avait tant soupiré, dont elle s'était promis tant de joie ! Elle soulVrit de se sentir naïve et inexpérimentée dans cette cohue de la fétc où elle devinait des embûches et des pièges. Maintenant, elle n'avait plus que le désir de se retrouver dans la petite maison de Jonçay, de se coucher tranquille en son lit (lu coin gauche.

— Tu sais. Maria, dit Jacques, je suis à ta disposition pour te reconduire jusqu'à la porte (le chez vous quand tu voudras t'en aller.

Elle lui sut gré de cette phrase obligeante qui venait à point secourir sa désolation secrète. Mais, en même temps, elle fut tentée de s'ell'rayer un peu parce qu'il la prenait ainsi sous sa protection, qu'il lui témoignait tant de prévenance. Il était déjà plus familier: il se permettait de longs regards tendres. Certes il avait été jadis le compagnon de ses jeux enfantins : était-ce une raison suflîsante pour expliquer, pour excuser son empressement?... Mais voilà qu'elle aussi l'examina

bien en face, et tout de suite elle fut rassurée: non, non, il ne pouvait avoir de projets malhonnêtes, ce bon géant à figure timide. Elle eut môme une idée plaisante: elle lui trouvait une tête de dogue très fidèle et très aimant. P]lle établit un parallèle entre Castor et lui : c'était, chez Tun et chez l'autre, le même bon regard adoucissant la physionomie rude.

— Tu m'avais promis qu'ici nous danserions, dit Jacques brusquement.

— Eh bien, à ta disposition!

Il ne connaissait que la polka : ils en firent deux et, entre les deux, une mazurka qu'ils dansèrent en polka... Ça ne se voyait pas: on était bien trop serré !

Chez Rambert, — bal chic, — dans fintervalle qui séparait les doux parties d'une même danse, les jeunes gens offraient le bras à leurs cavalières et les groupes circulaient autour de la salle en d(^visant... Ce (]u'il (^tait iicw \c brave Jacques, d(^. figurer dans le cortège avec Maria! Il avait parfois, à fadresse des spectateurs rang('s sur les l)anquelt(^s, des regards qui voulaient dire :

PUKS DU sor. 137

« Hein, moi aussi, j'en ai iiiio! et ce n'est pas la plus mal, encore!... »

Mais ses allures de c( pas déj^ourdi » et son costume de coutil déjà passé le faisaient remarquer parmi les autres, commis de magasin, fonctionnaires aux mains blanches, artisans, beaux parleurs et ruraux fortunés : les malveillants le dévisageaient en chuchotant.

Malgré sa timidité, malgré sa gaucherie, il continuait d'être plein d'attentions pour sa compagne, — peiné seulement de ne pouvoir toujours lui murmurer des douceurs, comme faisaient à leurs cavalières les élégants du bal. Il se torturait le cerveau — en vain, hélas! — pour inventer de jolies phrases.

Maria se plaignant d'avoir soif, il lui offrit un rafraîchissement, qu'elle refusa par appréhension de se montrer dans le café avec lui. Paul Bouguin avait disparu, ainsi que la maigriote aux cheveux fous.

(( A minuit, pas plus tard, vous rentrerez bien gentiment vous coucher », avait dit Clémence aux trois jeunes filles lors de leur départ.

Maria se rappela tout a coup cette parole, à

138 PRÈS Dl" SOI.

laquelle d'abord elle n'avait pas attaché autrement d'importance, cro^^ant que la présence de son père la dispenserait de toute initiative. Elle la rapprocha du nouvel avis transmis par l'homme de Siraudin : « Dites à Maria que je l'attends de bonne heure... » Et, fiévreusement, elle consulta sa petite montre, qui marquait onze heures dix. Alors elle s'agita, fit part à Jacques de sa crainte : elle ne pourrait retrouver ses cousines assez tôt pour obéir aux injonctions de sa mère.

— Il faut, vois-tu, que nous nous mettions tout de suite en campagne pour les dénicher.

Ils sortirent, retournèrent chez Grenier, où ils rencontrèrent Henriette et Jeanne valsant avec leurs cavaliers habituels.

Aussitôt la danse terminée. Maria joignit Henriette, que Gagnère enlaçait dans un coin.

— Je t'annonce, ma cousine, que mon père n'est pas venu, et, si nous voulons être rentrées à minuit comme nous l'avons promis, il est grand temps de partir.

— Mon oncle n'est pas là? Tant mieux I... Nous resterons autant que nous voudrons, au

nu:s 1)1 SOI. \:]')

moins... ïu comprends que je m'en bals l'œil, de ce que nous avons promis ! C'est à présent qu'on s'amuse le plus.

Et Jeanne, qui s'avançait, conclut :

— Nous lîlerons à deux heures, pas avant ! Ce n'est qu'une fois par an la fête de Rigny, après tout!

— Mais ma mère se fâchera, et puis notre grand'mère...

— Oh I bien, si tu t'inquiètes de ra !... Elles auront deux peines, parbleu, celle de commencer et celle de finir.

Alors Maria dit résolument, désignant Jacques :

— Vous savez que j'ai un compagnon de route qui m'emmènera quand je voudrai ; mais vous ne serez nullement forcées de venir avec nous : Francine va être bientôt prête et nous nous en irons tous les trois.

C'était un mensonge : elle n'avait pas revu Francine ; mais elle voulait leur faire croire que tout était réglé ainsi, car les cousines auraient refusé d'admettre qu'elle dût partir seule avec Jacques. Henriette et Jeanne se regardèrent. Cela les ennuyait, au fond, de rentrer seules,

très tard, dans cette maison étrangère : elles se firent suppliantes.

— Il ne faut pas partir sans nous, voyons, ma petite Maria : tu patienteras bien encore un moment.

— Veux-tu que nous retournions un peu chez Rambert? dit Jacques; et, quand tu en auras tout à fait assez, nous reviendrons prendre ici tes cousines?

Elle y consentit et demeura une bonne heure encore.

Devant l'auberge Grenier, ils se trouvèrent enfin, tous les six pour le départ : Maria et Jacques, Henriette, Jeanne, et leurs amoureux. Gagnère et Boursat, à cause de Maria, semblaient embarrassés ; ils se tenaient un peu à l'écart, l'air piteux.

— C'est qu'ils voudraient nous accompagner, hasarda Jeanne. Et qui nous empêche de nous en aller tous, bras dessus bras dessous?... Allons, Maria, ouvre la marche avec ton voisin.

— lîien sur! dit Jacques; ce sera comme un cortège de noces.

— Allons, je veux bien I acquiesça enfin

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