‹ Près du solChapitre 4 sur 8 · IMIKS DU SOL IH · texte numérisé non relu

IMIKS DU SOL IH

Maria, que des scrii[)Liles conlradicloires tourmentaient.

Elle accepta le bras de Jacqu(\s; ils partirent. Jeanne suivit avec Boursat, mais en réservant tout de suite un intervalle de dixmètres. Et derrière eux, Henriette, avec Gaguère, agit de môme.

La lune était couchée, mais les milliers de petites étoiles scintillaient toujours dans le ciel azuré, perçaient les ténèbres d'une demi-clarté délicieuse. La chaussée de la route s'apercevait en avant, très loin, blanchâtre entre les haies noires et la grande ombre des champs. Une légère brise de nord-est atténuait la lourdeur de l'atmosphère estivale. Maria, qui ne s'était munie d'aucune pèlerine, d'aucun fichu, frissonnait au souffle de cette brise fraîche. A vrai dire, son émotion d'être seule dans la nuit au bras d'un garçon aurait suffi à la faire un peu trembler...

Ils s'en allaient très sages, sans presque se rien dire. Le silence nocturne est une cause de trouble chez les êtres jeunes et d'un naturel peu téméraire. Aussi Jacques parlait-il moins encore que dans les salles éclairées de Rigny.

Mais il se grisait de ce têle-à-tête inespéré, si doux, et qui lui ouvrait par instants des perspectives radieuses.

Les deux autres couples suivaient sans hâte, laissant à dessein s'augmenter les distances ; même ils faisaient halte dans toutes les taches noires que les arbres de la bouchure projetaient sur la chaussée blanche. Jacques et Maria, qui se retournaient fréquemment, s'égayèrent de leur manège : ils semblaient apprécier de haut, en personnages sérieux que n'intéressent guère ces futilités, les farons des amoureux. Des garçons les dépassèrent qui, très gais, un peu avinés sans doute, chantaient la « Tyrolienne des Pyrénées » :

Malte-là! haltc-là 1 liaUc-là 1...

].os montagnards, les montagnards...

lïaltc-là! halto-là! Iialto-là !,., Los montagnards sont là !

Ils chantaient en chœur ce refrain qu'ils répétaient quatre ou c\n([ fois de suite. Instinctivement, Jacques et sa compagne s'approchèrent du fossé pour si^ blottir dans l'ombre de la haie.

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— Encore deux qui ne se font pas de bile! dit Tun des chanteurs qui les avait aperrus. Ce ([u'il y en a, ce soir des fricassées de museaux !

Un autre ajouta une ineptie plus grossière, et Mai'ia se pressa contre son cavalier, craintivement. Mais ils arrivaient à la grande rue de Jonray ; ils s'y engagèrent et firent halte, attendant les autres, cependant que les jeunes gens s'éloignaient dans la direction de Vazeuil, en chantant toujours :

llaltc-Kil hciUc-Kiî haltc-là!...

Les montagnards, les montagnards...

Alors Maria eut pour son ami une pensée de gratitude :

— Je t'ai fait passer une triste soirée, mon pauvre Jacques...

— Une très bonne soirée, au contraire!... Et si tu me disais que cela t'a fait plaisir que je [r tienne compagnie, je serais tout à fait heureux*

— Mais sûr que cela m'a fait plaisir!... Et beaucoup!... affirma la jeune fdle, spontanément.

— Merci, petite, merci, répliqua-t-il,trèsému. Et soudain, audacieux, pour lui faire com-

prendre quels sentiments l'agitaient, il l'enlaça de son bras robuste, l'attira tout contre lui et l'embrassa fraternellement.

— Ma récompense! dit-il. Est-ce de bon cœur, au moins, que tu me la laisses prendre?

Elle ne répondit rien. Mais comme il semblait vouloir s'enhardir, mettant un baiser passionné sur sa nuque, dans les cheveux rebelles :

— Assez! dit-elle, lâche-moi...

Et elle se dégagea brusquement. Il reprit, très doux :

— Tu es fâchée?

— Non, mais...

— Un peu, je vois ça... Allons, tu me pardonnes, dis?... Je vais être soldat dans trois mois : je m'en irai bien loin ; lu seras mariée quand je reviendrai ; jamais plus, peut-être, je n'aurai l'occasion de t'embrasser...

Il parlait à mi-voix, d'un ton infiniment attristé, comme suppliant; elle en fut remuée, et, en guise de réconciliation, elle lui serra la main.

(lastor était alarmé par ces chants qu'il entendait sur la roule : il al)oyait en avançant

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toujours; et, quand il fut près de sa jeune maîtresse, il la llaira, quêtant une caresse. Heureuse de sentir le gîte proche, Maria frôla plusieurs fois de sa main la grosse tète ligré(i du berger-dogue.

Jeanne et Boursat arrivaient enfin, et l'autie couple n'était plus qu'à dix mètres. En une dernière embrassade très correcte, le petit brun et le grand blond prirent congé de leurs bonnes amies. Jacques resta jusqu'au bout le compagnon des trois jeunes filles. Seulement, sous prétexte que la rue était trop cahoteuse. Maria refusa son bras. Mais, devant la maison, elle lui dit de nouveau :

— Allons, merci, merci bien 1

Et cela était si sincère qu'il en fut encore délicieusement remué.

Francine ne rentra que vers quatre heures du matin, en même temps que sa mère.

Dans la journée, après déjeuner, la mère Denier, avec Henriette et Jeanne, repartit pour Vazeuil ; Jacques s'en fut à Saint-Ponayre et Francine au Gérain.

Du côté de Fléchaux, le soleil vif et rouge avait surgi, et il s'élevait rapidement, tout en gagnant sur Saint-Ponayre. Les coteaux étaient baignés par sa lumière matinale, mais dans la vallée, au long du ruisseau, un peu de brume floconneuse traînait encore, qui s'allégeait, s'amenuisait avant de se dissiper tout à Tait.

Vaureil et sa fille, avec les quatre vaches attelées à la charrue, pénétrèrent dans leur champ de Terrelbrt, qui venait de produire la récolte de froment : il s'agissait de le labourer tout de suite afin qu'on le put ensemencer en orge, en avoine d'hiver et en seigle. 11 y

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avait eu, l'avant-veille, un orage qui avait donné de Teau, assez, croyait Vaureil, pour permettre de labourer aisément. Clémence, habituellement, allait toucher les vaches, mais, très souffrante d'une migraine, ce matin-là, elle n'avait pu partir, et Maria, bien à contrecœur, la suppléait.

Alors qu'ils se dirigeaient vers le bas du champ pour commencer, une dizaine de perdrix grises s'envolèrent précipitamment d'un sillon et disparurent vers Fazière. Mais l'une, après s'être enlevée péniblement, retomba cinquante mètres plus loin. Comme elle courait très vite pour se réfugier dans la bouchure. Castor lui donna la chasse. Vaureil, qui tournait la tête pour suivre des yeux l'envol des oiseaux, abandonna la charrue et s'élança luimême en brandissant l'aiguillon.

— Attrape-la, Castor, attrape-la!...

Il n'épargnait pas sa peine, le brave Castor, mais elle se cachait si bien qu'il ne pouvait la découvrir sous les buissons.

Alors Vaureil passa dans le champ de Siraudin, où il y avait, doublant la bouchure, un grand fossé tout plein de ronces qui pouvait abriter la

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pauvre petite blessée. Il gratta de sa gaule dans l'épineux fouillis, finit par apercevoir la perdrix qui filait en dessous, mais ne put l'empoigner dans les feuilles sèches. Ayant hélé le chien, il se jeta au milieu des broussailles, déchira son pantalon, ses mains. Au bout du fossé, entre des racines d'érable où elle s'était tapie, elle fut saisie par Castor qui la roula entre ses dents, la meurtrit, la souilla, jusqu'au moment où son maître survenant lui fit lâcher prise.

C'était une perdrix de l'année, pas bien grosse : elle avait été blessée, sans doute, le jour de l'ouverture, deux semaines auparavant ; depuis, elle avait mené une existence lamentable, abandonnant ses compagnes dès la première alerte de la matinée, les rejoignant seulement le soir, à la tombée de nuit propice : c'avait été un long martyre de deux semaines dans cette vie de deux mois...

Maria touchait les vaches en petite camisole du matin ; son grand chapeau de paille abritait Tébouriffement de ses cheveux non peignés.

— Allons, Mignuiiiie, liosce, iiiarciiez un

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jH'u, voyons!... vous autres aussi, lîriinelh', Finette!...

Vaureil avait raison : la terre argileuse était suffisamment trempée; le soc l'entamait sans effort. Un sillon brun, d'où s'exhalait une fumée légère, se déroula bien vite au long du champ; deux jnes, une demi-douzaine de bergeronnettes sautillaient sur les mottes humides, cherchant des insectes, des larves, des vers.

— Allons donc, Brunette, Finette!...

C'était d'un ton quelque peu indifférent que

Maria commandait les bêtes ; son regard errait à l'horizon, vers la côte du bois des Fées, et son esprit était souvent plus loin encore. Le soleil montait toujours : il avait conquis tous les replis du vallon ; nulle trace de brume ne subsistait. Mais cette chaude lumière de septembre n'éclairait plus que des chaumes nus, des jachères jaunies, des guérets grisâtres. Il n'y avait de fraîcheur verte que dans les rares prairies non pâturées ; en leur verdure, les colchiques d'automne mettaient le contraste de leurs demi-cercles roses.

— Allons, mes belles, marchez vite, voyons ! . . .

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Aux Cornillards, on battait à la machine. Maria contemplait, par instants, les tourbillons de fumée noire qui s'élevaient en spirales épaisses vers le grand ciel bleu. On entendait le bourdonnement de la batteuse et le bruit continu des volants de la locomobile motrice. On voyait même les hommes s'agiter sur les meules, transportant les gerbes, entassant la paille.

Lorsque les vaches s'écartaient de la ligne droite ou bien quand elles n'allaient pas assez vite, Vaureil, mécontent, grommelait un vilain mot, même une apostrophe irritée, — juron ou blasphème; — alors Maria les touchait de son aiguillon et les excitait d'une voix un peu tremblante.

Mais le travail étant si facile, le père était plutôt de bonne humeur, et, tout en regardant avec satisfaction la terre retournée, la terre productive et bonne qu'il aimait tant, il causait de ses travaux passés, de ses projets, de ses espoirs. Il avait nivelé jadis et patiemment épierré toutes les pièces de sa propriété. Dans cette Terrefort même, il avait défriché un basfond broussaiII(Mix, innillc; il avait défoncé un

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large espace de sous-sol caillouteux, extrait de gros rochers un peu partout; et il voulait maintenant couibler la mare, à droite de la claie, parce qu'elle ne conservait pas l'eau, et en creuser une nouvelle au coin opposé, là où la terre était le plus argileuse; il voulait arracher un gros chêne creux et greffer dans la bouchure du haut deux pommiers sauvageons... Avec force détails il racontait à Maria tout cela; mais il se doutait bien que ces choses l'intéressaient peu, car elle bâillait fréquemment, s'ennuyait.

— Ce n'est pas dans tes goûts, ma fille, le travail de la campagne.

— Ça dépend quelle sorte de travail ! Bien sûr qu'à toucher les vaches, je ne m'amuse guère...

— J'en ai bien connu, autrefois, des femmes qui étaient bouvières et qui travaillaient toujours dans les champs...

Maria ne répondait pas et Vaureil continuait, citait des exemples, faisant des comparaisons entre l'autrefois qu'il regrettait et l'a présent qui l'attristait. Ces explications, que la jeune fille avait entendues trop souvent, lui devenaient agaçantes, oiseuses.

Le soleil montait toujours; l'atmosphère devenait lourde ainsi qu'aux jours d'orage. Les bergeronnettes, les pies continuaient à frétiller autour de l'attelage et deux corbeaux disgracieux étaient venus aussi, qui mangeaient des vers dans le sillon nouveau.

Le chapeau ramené sur les yeux, s'efforçant de grossir sa voix, Maria répétait sa mélopée douce :

— Allons, marchez, Rosée, Mignonne, Brunette, Finette!...

Entre temps, elle s'absorbait dans une rêverie machinale. 11 y avait plus de quinze jours déjà que la « Bonne-Dame » était passée : bien des épisodes qui, sur l'heure, lui avaient semblé importants n'avaient plus en sa mémoire qu'un relief insignifiant, se perdaient dans le vague de l'oubli où s'abîment toutes choses. Mais ce qu'elle n'oubliait pas, c'était son découragement d'enfant timide, sa tristesse dans la salle de bal, parmi la foule grossière des amuseurs; et ce qu'elle n'oubliait pas non plus, c'était la constance de Jacques Lacroix à lui être agréable, c'étaient ses pressions de mains, ses regards, son baiser passionné de la

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fin, et toute la tendresse inexprimée qu'elle avait devinée en sa façon d'être.

— Tu ne vois donc pas, Maria, la Brunette qui a quitté la raie?

Cette interruption du père vint troubler sa songerie. Elle allongea la gaule, piqua la vache pour qu'elle revînt au sillon, puis elle s'efforça de ne penser à rien, de s'appliquer seulement à la bonne direction des bêtes. Mais la songerie se continua malgré tout.

Le dimanche précédent, comme elle partait pour la grand'messe, le père Pinel s'était trouvé dans le chemin et, toujours gai, il l'avait félicitée d'être très belle, lui avait dit qu'elle n'allait pas manquer d'avoir bientôt des amoureux. Toute rougissante, elle s'en était défendue, se disant trop jeune.

— Allons, avait-il repris, nous verrons ça, si tu es trop jeune!... Mignonne comme tu l'es et fille unique, tu vas voir s'ils tardent à rappliquer, les épouseux!...

Elle comprenait que le père Pinel avait été sincère : des jeunes gens n'allaient pas tarder à venir qui déclareraient l'aimer de toute leur âme, alors qu'ils guigneraient peut-être seule-

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ment le patrimoine familial. Que leur répondrait-elle, à ces soupirants plus ou moins enflammés? Comment saurait-elle choisir celui qui la devait posséder à jamais dans le mariage? Y en aurait-il un qui lui ferait battre le cœur plus fort et plus vite, un qui serait le préféré, l'élu, et vers qui tendraient toutes ses pensées? Non, il ne lui semblait pas qu'elle pût aimer ainsi un jeune homme... Puis elle essaya de se représenter comment devrait être le garçon qui lui agréerait comme mari : elle le voudrait tranquille et réservé, avec de Tintelligence et du cœur, un peu de savoir-vivre, une certaine délicatesse de sentiments. Mais voilà : s'en trouverait-il un réunissant ces qualités? Parmi ceux qu'elle connaissait, aucun ne lui semblait approcher de son idéal, sauf peut-être Paul Bouguin, le frère de Lucie; — mais ses manières aisées, son parler facile l'intimidaient un peu, maintenant qu'elle était redevenue campagnarde. — Dans un autre genre, Jacques Lacroix Tavait quasi réalisé le soir de la fête, son idéal : elle se sentit rougir...

— Allons, Rosée, Brunette, Finette!...

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— Mignonne, veux-tu avancer, sacré chameau ! lit Vaureil en même temps.

Les rudes apostrophes du père contrastaient singulièrement avec les exhortations calmes de la fille, et plus encore avec ses pensées.

L'imagination de Maria continuait de vagabonder. Quel avenir serait le sien? Quelle destinée lui était réservée? Son mariage déciderait presque entièrement de tout : alors cet acte lui apparut quasi effrayant, tellement il était gros de conséquences. Et il lui vint une idée philosophique :

« Nous avançons dans la vie, ignorants, chaque jour, de ce que sera l'étape du lendemain. Nous allons comme la goutte d'eau que l'inévitable courant entraîne vers la rivière, vers le fleuve et vers la mer. Nous sommes roulés inconsciemment par le courant des jours, qu'on ne peut ni remonter, ni descendre plus vite... Et cela est très triste, à moins que ce ne soit très heureux... »

Le sifflement de la locomobile, aux Cornillards, fit tressaillir la jeune fille, perdue en ses réflexions. Ce coup de sifllet annonçait le repas du matin : le bourdonnement décrut,

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puis s'arrêta ; la l'umée, la poussière s'allégèrent; les ouvriers quittèrent les meules

« Les pauvres gens l'ont bien gagné, leur déjeuner! » se dit Maria.

Elle contempla ensuite leur œuvre, à eux : trois planches — de dix sillons chacune — étaient retournées déjà, formant un rectangle brun, — rougeâtre môme aux veines de pure argile, — qui tranchait sur le blanc sale du chaume.

Guetré jusqu'aux genoux, précédé d'un grand lévrier couleur feu, arriva Vincent, l'un des gardes des Saurets. C'était un homme d'une cinquantaine d'années, d'aspect bonasse, malgré sa grande réputation de sévérité. Il parla du temps et du gibier; il eut une phrase de mépris pour le vieux Pinel, bien facile à tenir à présent ; il raconta que M. Albert Breuron venait de partir pour un vo^^age en Angleterre et ne rentrerait qu'à la fin d'octobre... Vaureil, très affable, lui donnait la réplique, questionnait, s'intéressait. Après dix minutes de conversation, Vincent se retira; il franchit la bouchure de gauche, passa dans un i)ré de Siraudin, où pâturait

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une l)aiule do ^^éiiisses. Lo lévrier, en Hairant, les eflVaya : elles se rapprochèrent les unes des autres, pour se nnettre en état de défense et quelques-unes beuglèrent. De les entendre, cela fit beugler aussi les vaches de l'attelage, surtout la Rosée qui, ayant un tout jeune, veau, était plus innpressionnable. Vaureil jura, selon sa coutunie, et Maria, par des paroles douces, essaya de les calnner. Castor aboya et s'en fut rejoindre dans le pré de Siraudin le camarade couleur feu. Les vaches apaisées, Vaureil bougonna contre ce « sacré feignant » de garde, qui faisait des brèches dans toutes les bouchures.

Aux Cornillards, le mécanicien siffla pour la reprise, et, sur les meules, on vit de nouveau s'agiter les batteurs. Maria, que ces divers épisodes avait distraite un peu, se remit à s'ennuyer. Elle avait faim, n'ayant mangé le matin qu'un minuscule croûton de pain; elle était très lasse, car, une raie sur deux, il lui fallait marcher dans le guéret, où ses sabots s'emplissaient de terre; enfin elle avait bien chaud, car le soleil dardait ses ravons brùlants et l'atmosphère restait lourde d'électri-

cité latente. Mais ce ne fut qu'à neuf heures et demie que le père donna le signal du départ : ils dételèrent les vaches, qui commençaient à haleter: ils secouèrent leurs sabots et s'en furent, silencieux, à pas lents.

A la maison, il y eut une discussion au sujet de cette perdrix que Castor avait prise.

— Tiens, mère, en voilà pour trente sous ! dit Vaureil tout d'abord, tendant l'oiseau à Clémence.

Et il ajouta :

— Il faudra la vendre aujourd'hui : par ce temps orageux, elle serait vite gâtée.

— C'est une jeune, plutôt petite, et amaigrie d'avoir trop souffert, dit Clémence en l'examinant; et puis le chien l'a abîmée : on ne la vendra peut-être pas vingt sous....

— Si nous la mangions? proposa Maria.

Jamais encore je n'ai eu l'occasion de connaître le goût de la perdrix.

Mais le père répondit vivement :

— Trop cher pour nous, ça, ma fille!... Tu vois bien qu'il n'y a pas à manger là dedans pour vingt-cinq ou trente sous...

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Maria n'insista pas, mais Clénience adopta son idée :

— On pourrait la mettre avec des choux. Ça nous ferait un bon goûter.

— Un goûter coûteux surtout... Et nous n'en aurions pas gros chacun !

— Nous en aurions bien assez, d'autant qu'il ne m'en faut guère à moi, aujourd'hui !... Et ça contenterait la petite.

— Allons! eh bien, dame! puisque que tu t'es mis ça dans la tête, fais donc à ta volonté !

— Si ça ne te va pas, la Maria ira la vendre à Rigny. Voilà tout.

— Je dis que c'est de l'argent jeté là-bas ; mais mangeons-la, mangeons-la, puisque vous y tenez !

C'était dit d'une voix enrouée où perçait la colère. Le ton démentait absolument les paroles.

Deux heures plus tard, la perdrix fut vendue vingt-deux sous par Maria, qui avait fait exprès le chemin du bourg.

Dans la soirée de ce même jour, vers trois heures, le facteur vint chez les Vaureil. Le

père battait sou froment dans la grange, dont les deux portes charretières étaient ouvertes. Conrime au vieux temps, il écossait encore au fléau toute sa récolte. Il s'était bien servi de la machine, une année d'abondance; mais il n'avait jamais voulu recommencer, ayant trouvé que cela revenait trop cher et que le travail n'était pas aussi bien fait : — en règle générale, il n'était content que du travail qu'il faisait lui-même. — Pendant les mois d'août et de septembre, il employait donc à battre, dans la chaleur et la poussière, la majeure partie de ses journées. 11 accomplissait de bon cœur cette besogne de forçat, sous la double puissance de Thabitude et de l'intérêt. Il battait seul toujours, ne voulant pas engager d'ouvriers, trop coûteux en cette saison. Du matin au soir, on entendait les coups espacés, sourds et mélancoliques du fléau s'abattant sur la paille. Quand il y a, pour hallro, une équipe de deux ou trois hommes, les coups, se succédant sans interruption presque, forment un ensemble harmonique, qui n'est pas sans charme; mais Tunique coup de Tunique batlour est triste profondément.

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Tivs fi(M* rtiiil Vaurcil (l(i battre ainsi Ion In sa rrcolto et il se moquait des autres petits cultivateurs (|ui recouraient à la machine. Deux fois par semaine, sa femme et sa fille venaient lui aider pour le vannage : Clémence tournait la manivelle; Maria formait du grain nettoyé un tas, peu à peu grossi, dans lequel son père plongeait les mains voluptueusement, comme dans un tas d'or.

Le facteur, qui venait de Siraudin, passa devant la grange ouverte. Castor, qui était couché au milieu de l'entrée, avec mission d'empêcher les poules de picorer le grain battu, se leva en grognant sans aboyer, engourdi et las à cause de la chaleur. Le facteur le caressa pour l'apaiser et, sans s'arrêter, il cria gaiement à Vaureil :

— Trop chaud, mon ami, pour battre!...

Vous allez étouffer.

— Que non !... Je suis habitué à la misère... Le facteur tira l'entrousse, salua les femmes

et, jovial, tendant une lettre à Maria :

— Tiens, des nouvelles de ton amoureux. Elle répondit, très étonnée :

— Merci bien, monsieur François.

Il sortait déjà, son sac étant vide ; il se hâtait .de rallier le château, où on le faisait rafraîchir parce qu'il rapportait à Cos le courrier à expédier.

La jeune fille était fort troublée de recevoir une missive dont elle ignorait la provenance. Elle la tourna et la retourna, étudia le timbre, constata qu'elle venait de Saint-Ponayre. Elle l'ouvrit et lut ceci, tandis que son visage se colorait jusqu'au rouge, puis au pourpre.

Saint-Ponayre, 1" septembre.

(( Ma chère Maria.

» C'est une démarche bien hardie que je viens faire auprès de toi, mais tu l'excuseras, je l'espère, et monsieur et madame Vaureil seront assez bons pour me pardonner aussi. J'en suis arrivé à ne plus pouvoir vivre : je préfère tout, même les plus mauvaises nouvelles, à la tristesse de ne pas savoir...

y> Je te dirai donc que je suis attiré vers toi par un sentiment du cœur bien vif et que je pense à toi à toute heure du jour, et la

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nuit quand je ne dors pas, et quand je dors aussi, dans mes rêves... Ma chère Maria, il y a lonp;temps que je t'admirais pour ta beauté, ta façon de parler, tes manières d'être avec le monde, mais je n'aurais jamais osé te le dire sans ce hasard qui nous a fait passer la soirée ensemble pour la fête de Rigny. C'est bien cela aussi qui a fait éclater mon amour plus fort qu'avant. Tu es si jolie, si aimable et tu parais si bonne I... Tu es si au-dessus des autres!... Oui, il y en a bien, des fdles qui sont loin de te valoir et qui se moquent de moi parce qu'elles ne me trouvent pas assez dégourdi; mais toi, au contraire, tu semblais te plaire en ma compagnie... Oh! que j'aurais voulu pouvoir t'exprimer tout ce que je ressentais I Et tu t'excusais de me faire perdre ma soirée... Mais c'est la plus belle soirée de ma vie que j'ai passée pour la fête!

» Seulement, ma chère Maria, tu vas sans doute me mépriser parce que je ne suis qu'un pauvre domestique qui n'a que ses bras pour toute fortune, et que ma situation est trop inférieure à la tienne. Je voudrais bien que tu ne sois pas plus riche que moi... Ou, plu-

tôt, non (car cela n'est pas nn souhait en ta faveur), je voudrais être riche, moi, non par ambition, mais pour être digne de toi.

» Et il y a encore autre chose : mes trois années de service à accomplir. Je ne puis pas me dire bon à marier.

» Je comprends bien tout ça, mais après beaucoup d'hésitations, je me suis décidé quand même à t'écrire pour te faire part de mes sentiments. Si je n'ai pas de réponse ou une mauvaise réponse, je ne serai toujours pas plus malheureux qu'avant, et je serais tellement heureux si ta lettre me laissait un peu d'espoir !

» En terminant, je t'afifirme que jamais un autre ne t'aimera mieux que moi, et que jamais je n'aimerai une autre fille autant que toi : et je t'affirme cela parce que j'en suis sûr.

» Recois, ma chère Maria, mes salutations empressées autant que respectueuses.

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