JACQUES LACROIX
)) A la Grange-Neuve, commune do Saint- Ponayrc »
A part quelques fautes d'orthographe, la
IMIKS DU SOL 165
lettre était correete, et une telle sincérité en émanait que Maria en fut émue. Elle fut aussi émue et toute en désarroi parce qu'elle se voyait forcée de faire à ses parents des aveux sur remploi de son temps la nuit de la fête. (Elle avait éludé adroitement les interrogations de sa mère touchant les détails de cette soirée, par crainte qu'elle ne lui fît des reproches.)
Clémence avait lâché son travail de couture : elle la regardait, questionneuse. Sans dire un mot, Maria lui donna la lettre et, baissant la
tête, elle cacha son visage dans ses mains. La mère se récria :
— Tiens, c'est de Jacques Lacroix ! Une lettre d'amour I... Ah I par exemple!...
Vaureil arriva sur ces entrefaites. Comme tous les campagnards, dont les journées s'écoulent d'habitude sans nul imprévu, il était très curieux ; la moindre chose qui lui semblait sortir de l'ordinaire l'intriguait fortement : or, la visite du facteur était un événement d'importance.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau? demandat-il, lout en se dirigeant vtis le placard où
l'on plaçait les ustensiles de cuisine, la vaisselle et le seau d'eau.
Clémence dit d'un air tranquille :
— Otil rien!... C'est une lettre pour la Maria.
11 but, coup sur coup, deux grandes tasses d'eau fraîche, puis toussa et cracha, la gorge irritée de poussière.
Après quoi, il vint s'asseoir sur la table, les jambes pendantes.
— Eh bien, voyons, de quoi s'agit-il?
Maria conservait son attitude piteuse d'enfant prise en faute. Ce fut encore la mère qui se chargea d'expliquer :
— Je te dis bien, c'est une lettre pour la petite : un garçon qui l'a vue à la fête et qui voudrait lui faire la cour.
— Quoi! un amoureux!...
Il l'icana d'un gros rire vl fourragea dans sa barbe rude :
— Ah ! voilà qu'ils viennent déjà : ils savent bien (ju'il y auia (luelque chose à prendi*e... Qu'est-ce qu'il dit donc, ce beau garçon?
Vaureil lisait un peu Tiniprimé ; mais tout manuscrit lui semblait indéchilfrable
PHÈS DU SOL 167
— Lis voir ! ordonna-l-il à sa lemme.
Clémence obéit sans répli(jue ; il écouta j^ra-
vement d'abord, i)uis avec un sourire de plus en plus malicieux et narquois. De temps à autre, il interrompait :
— Ah ! vous vous connaissez?... Vous avez dansé ensemble pour la fùle?... Eh bien, il n'y a pas de mal ; lève donc la tête, voyons. Maria.
La pauvre en Tant subissait un supplice intolérable : il lui semblait avoir au cœur la pointe d'une lame aiguë qui s'enfonçait davantage à toute phrase nouvelle, avivant chaque fois la douleur première. Un instant, pour se soumettre à l'ordre de son père, elle se résigna à montrer son visage pourpre, aux yeux gros de larmes; mais, presque aussitôt, elle recommença de l'abriter dans ses mains.
Quand la mère énonça la signature suivie de l'adresse, Vaureil, d'un bond, descendit de la table.
— Quel est donc ce Jacques Lacroix?... Ce n'est pas le garçon des voisins, le Jacques de la Nette, je suppose ?
— Mais si, c'est lui! murmura Clémence.
Alors un accès de colère sauvage crispa la figure de Vaureil, et il tira sa barbe, plus furieusement :
— Ah! c'est lui!.., Eii bien! il ne manque pas de toupet, ce gamin-là!... Un domestique!... Le fils d'un journalier et d'une laveuse de lessives ! non , c'est trop fort ! . . . • Comme ça, voilà un monsieur qui s'imagine que c'est pour lui donner notre fille que nous l'avons fait instruire comme une demoiselle ! Il s'imagine que c'est pour ses beaux yeux que nous travaillons! Imbécile, val... Je n'aurais jamais cru qu'un individu qui n'a rien, rien, rien, pas même peut-être des chemises à se mettre sur le dos, puisse avoir la bêtise ou l'audace de demander Maria, qui aura bien trente mille francs un jour : dame ! notre endroit, tel qu'il est, vaut vingt mille francs comme un sou; et notre argent... et nous en mettons de côté tous les ans, de Targent... C'est au moins sa vieille rosse de mère qui lui a fourré ça dans la tête ; ce n'est pas lui qui en aurait eu l'idée seul : il n'est pas assez dégourdi... Je me charge de lui dire son fait, à cette charogne de Nette !
l'UÈS DU SOL Ib'J
Un blasphùiuc trois l'ois répété acheva le déluye de paroles. D'ailleurs, après une pause (le quelques instants, Vanreil recommença, s'en prit à sa fille :
— Et toi, Maria, tu lui as permis de te parler !... Je ne comprends pas ça, par exemple!... Mais il faut savoir (jui tu es, ma fdle, réfléchir un peu à ta position et ne pas te laisser fréquenter parle premier venu... Un domestique, est-ce possible, mon Dieu, est-ce possible!...
En proie à une surexcitation croissante, il martela de ses poings la table, continua son monologue haché qui finissait par n'avoir plus le moindre sens. Maria pleurait, avec de gros sanglots étouffés, la tête dans les mains toujours. La mère se taisait, immobile, mélancolique : non pas qu'elle fût, au même degré que son mari, scandalisée de la hardiesse de Jacques, mais cette lettre lui prouvait que sa fille était réellement en âge de se marier, qu'elle se donnerait à un étranger, qu'elle irait habiter ailleurs, dans une famille étrangère, qu'elle ne serait plus la compagne de tous les instants^ — et la vieille demeure, après, serait sans charme...
Le soleil déclinant frappait en plein dans la fenêtre nue, traçant une longue rayure blanche sur le carrelage gris. Un orage éclatait vers le nord : on entendait, venant de Vazeuil, le grondement lointain du tonnerre. Maria, dans la même posture, sanglotait toujours.
— Enfin, que vas-tu lui dire, à cet abrutilà? demanda le ^père. Le mieux serait de ne pas lui répondre du tout.
Cette fois, la jeune fille leva la tête et, plus calme, presque résolue :
— Je vais lui écrire qu'il ne compte pas sur moi, que vous le trouvez trop pauvre, voilà tout. Mais je ne lui ferai pas l'impolitesse de le laisser sans nouvelles.
Elle expliqua toutes les allusions de la lettre à la soirée du 15 août; elle conta l'idylle de ses cousines, son désœuvrement, la rencontre de Jacques, ses attentions, ses prévenances : elle n'omit que le baiser passionné de la fin.
— Ahl oui, je comprends. Bien qu'il ait l'air bête, c'est un malin, c'est un rusé : lu vois à quoi il tendait, hein?
Vaureil se radoucissait peu à peu, sa fatuité lui revenait :
im;ks du sor. 171
— N'aie crainte, va, il s'en trouvera bien d'autres i)Our te cajoler! Si l'on t'avait conniu^ pour ce que tu es, ce n'est pas un, mais dix, qui se seraient efforcés de te plaire, le soir de la fête... Aujourd'hui tout le monde court après l'argent.
Et il conclut :
— Une autre fois, garde tes distances; ne permets plus au premier venu de t'accompagner : tu peux épouser bien mieux qu'un domestique, vois-tu, ma fdle.
Observant qu'il s'apaisait, Clémence hasarda l'opinion qu'il serait ridicule de relancer la Nette pour un acte de son fils qu'elle ignorait sans nul doute : et il voulut bien promettre de laisser la voisine tranquille.
Cependant une pensée cruelle obsédait Maria :
c( Ainsi, toute fille dont les parents ne sont pas très pauvres ne peut être aimée pour ellemême; on la demande en mariage uniquement parce qu'elle a une situation avantageuse... »
Cette pensée lui fit mal. Etait-ce vraiment dominé par de méchants calculs d'intérêt que Jacques s'était montré si dévoué, si amical, si
172 PRKS DU SOL
raisonnable? Quel abînrie de nioiislrueux égoïsme était donc le cœur humain, alors!... Non ! elle se dit que cela ne devait pas être, et se promit de lui garder toute sa sympathie...
Dans la courte lettre qu'elle lui écrivit le lendemain, elle l'avertit qu'il n'eût pas à espérer la réalisation de son rêve amoureux, mais elle lui laissait entendre qu'elle aussi regrettait cette différence de conditions, cette barrière qui les séparait... Elle réconduisait avec des formes, avec de la douceur : pour panser cette blessure qu'elle était obligée de faire, elle envoyait un baume généreux...
Et ce fut l'épilogue banal de sa première histoire d'amour.
Cette même année, à la rentrée d'octobre, Paul Bouguin, recommandé par le maire de Cos, conseiller général, fut nommé instituteuradjoint à Rigny. — L'année d'avant, il avait enseigné, pour ses débuts, dans un hameau éloigné, en montagne, où les habitants étaient arriérés et les communications difficiles, et il préférait avoir un poste aux environs, à cause surtout de la petite maigriote aux cheveux fous qui lui prodiguait ses faveurs.
Après la Toussaint, Maria Vaureil commença d'aller travailler chez madame Desvaux, la
couturière de Rigny : elle voulait y faire un stage de quelques mois pour se perfectionner dans l'art de la couture ; une bonne ménagère doit être experte en tout. Elle arrivait, le matin, vers huit heures, apportait son « goûter » dans un petit panier, comme au temps de ses années d'école, et regagnait Jonçay à la nuit tombante.
Madame Desvaux était la femme du menuisier; elle habitait sur la place, en face de la croix, tout près de l'auberge Rambert, où Paul prenait pension. En passant pour aller déjeuner, il souriait à Maria et à ses compagnes de travail, qui levaient les yeux vers ce beau blond toujours gai et pas fier, et lui rendaient son sourire. Lorsqu'il disposait d'un moment, il entrait dans l'échoppe où travaillait Desvaux, échangeait quelques phrases avec lui, puis pénétrait dans l'atelier de couture, — atelier moins clair, moins propre, moins vaste que celui de sa mère à Cos. — Quand les trois ouvrières et les quatre apprenties étaient présentes, il n'y avait plus la place de s'y retourner. Néanmoins, et peut-être plus encore en raison du manque d'espace, Paul semblait
PRES nu SOL 175
s'y plairo. C'est qu'il était là dans son élément. Dès sa prime jeunesse, il avait aimé à tâter les étoffes, à jouer avec les bobines de fil, à frôler les ouvrières. Précocement, longtemps avant l'âge de la puberté, il avait trouvé un plaisir voluptueux à respirer l'arôme de leurs chignons, à glisser sa main dans leurs nuques lorsqu'elles étaient penchées sur leur ouvrage, à palper leurs formes, à sentir le contact de leur peau fraîche. C'est ainsi qu'il était devenu de bonne heure le séducteur type, pour qui l'art des phrases ensorceleuses et des attouchements grivois n'a plus de secret. Il eut vite fait de devenir le grand ami des trois filles du bourg qui étaient les ouvrières attitrées de madame Desvaux. Mais à Maria il s'abstenait de débiter des fadaises.
Lucie était à Montcenin, pensionnaire chez la receveuse des postes, qui l'initiait aux arcanes de son métier. A sa sortie de Sainte- Anastasie, Lucie s'était d'abord mise au travail de couture avec l'intention de succéder à sa mère ; mais, à la suite d'un séjour qu'elle avait fait avec son frère chez cette receveuse de
Montcenin, leur cousine, elle s'était engouée de l'administration, avait eu le grand désir de devenir fonctionnaire aussi. Deux ou trois fois par an, elle écrivait à Maria de longues missives affectant la forme de journal intime ; dans l'intervalle, elle lui adressait des cartes postales illustrées avec quelques phrases amicales.
Un jour, Paul entra dans l'atelier de coulure, une lettre à la main.
— Mademoiselle Maria, j'ai à vous donner d'excellentes nouvelles de ma sœur. Elle est allée dimanche en promenade avec la receveuse et son mari ; ils ont dîné à la campagne chez un propriétaire vigneron, qui a un fils charmant : elle ne s'ennuie pas, comme vous voyez!... Ah! elle me charge de vous embrasser en son nom: vous permettez, n'est-ce pas? que je fasse tout de suite la commission?
— Mais vous l'avez très bien faite, je vous remercie...
— Non, puisque je dois vous embrasser de sa part.
Maria, toujours craintive ot timide, balbutia, rougissante :
PRKS DU SOL 1"7
— r/osi VOUS qui le ditos, monsieur l^uil... VMi' n'a pas mis ça.
— Mais si, je vous assure, c'est écrit en toutes lettres ici.
Il s'approcha, montra de loin la missive, et, d'un ton de prière:
— Allons, tout de môme... puisque c'est vrai . . .
— Non... Vous ne me faites pas voir: ce n'est pas vrai... laissez-moi tranquille.
— Ahl mon Dieu, en voilà des façons, pour un malheureux bécot ! fit l'une des ouvrières ; il ne veut pas te manger, bête: laisse-toi donc embrasser et que ce soit fini!...
Mais elle fixait les yeux sur sa besogne, semblant très résolue à ne rien accorder. Alors le jeune homme, d'un mouvement souple et gracieux, s'agenouilla près d'elle, l'embrassa bien fort, aux rires du groupe amusé, tandis qu'elle, toute confuse, écarlate, ayant conscience d'être ridicule, s'efforçait de rire aussi...
Quand elle s'en allait, vers quatre heures, il se trouvait à l'entrée du bourg, revenant de mettre en route les élèves de la campagne.
178 PRÈS hV SOL
Alors, il faisait quelques pas avec elle, raccompagnait même parfois jusqu'à la Vernette, par mesure d'hygiène, disait-il, pour prendre un peu d'exercice. Maria, gênée de sa présence, ne lui parlait guère et marchait très vite, afin qu'il renonçât à la suivre. Il en vint à se demander s'il n'y aurait pas moyen d'amadouer cette petite sauvage.
A Jonçay, les soirées d'hiver étaient monotones. Vaureil fumait sa pipe en écossant des haricots ; Clémence filait du chanvre au rouet ; Maria tricotait ou cousait. Tous trois étaient installés autour du foyer et travaillaient à la lumière pâlotte d'une petite lampe à essence posée sur un guéridon mal raboté. Il y avait bien une grosse lampe à pétrole qui faisait davantage clair, mais la petite était moins coûteuse d'entretien et on s'en contentait le plus souvent, malgré l'avis de Maria qui ne pouvait la souffrir.
— Il faut t'habituer n l'économie, ma fille, disait Vaureil, sentencieux.
Clémence s'opposait aussi à l'emploi de la grosse lampe, sous prétexte que leur travail.
ù lous les trois, ne suHirail pas à [)aycr l'éclairage. D'ailleurs on se couchait tôt.
Dans ces moments d'intimité paisible, Vaureil s'épanchait librement, parlait de ses projets, de ses espoirs. Il y avait trois pièces de la propriété du père Pinel qu'il convoitait ardemment, et, d'une façon grossière et brutale, il formulait sa pensée :
— Quand un des vieux d'en bas aura « levé les jambes », ça se vendra sûrement, et, s'il y a moyen, j'achèterai le petit Champ du jardin, le Champ des fougères et le Pré fleuri: ça ferait bien mon affaire.
Maria était toujours profondément choquée de cette phrase où il établissait que la mort des voisins lui serait une cause de satisfaction personnelle.
Quand il en avait fini avec ces discours-là, Vaureil ne tardait guère à se laisser envahir par la somnolence; et le silence régnait, lamentable, seulement troublé par le tic tac de l'horloge, le bruissement du rouet en marche et le cri'Cri d'un grillon familier.
Quelquefois, quand la Nette n'était pas allée en journée, elle venait passer la soirée chez
180 PRÈS D[j SOL
les Vaureil. Elle économisait ainsi sa lumière et son bois, car Lacroix, qui faisait des drainages pour le château, se couchait régulièrement une demi-heure après être rentré, dès qu'il avait mangé son assiette de soupe et fumé sa pipe. La Nette renseignait les Vaureil sur les petits événements du pays. Ils savaient par elle que tel colon allait quitter sa ferme à la Saint-Martin, que tel autre avait des dettes partout, que tel mariage se mijotait dans l'ombre, que telle femme était enceinte, que telle fille se conduisait mal, que telle personne allait mourir, et bien d'autres choses encore... Elle parlait aussi de ses enfants, et en particulier de son Jacques, soldat dans un régiment d'infanterie à Langres, et de sa Francine, toujours travailleuse et sage.
— Si les parents y consentaient, disait-elle, je crois bien que Jean Peyrat la prendrait pour femme; mais ils ne voudront jamais ! Us lïonl que lui d'enfant et ils sont les plus riches métayers du Gérain : de tous les côtés ils ont de l'argent placé: je crois même qu'ils cherchent à acheter une petite propriété...
Elle dit, un autre soir :
Vliks DU SOL 181
— Jean Peyrat, voilà un garçon pour toi, Maria! II faudra que je te Tannène.
Maria revit l'individu au visage glabre, aux yeux clignotants, au menton proéminent, qui Tavait insultée, étant ivre, le soir de la fête.
— Je vous en prie, Nette, ne vous donnez pas cette peine : la Francine n'a rien à craindre de moi à ce sujet, je vous l'affirme !
— La Francine n'est pas assez bête pour mettre son idée sur lui, je pense : il est bien trop riche...
Ainsi les veillées étaient plus animées et se prolongeaient plus qu'à l'ordinaire quand la Nette était là. La « quenouillée » de chanvre de Clémence s'amincissait et le fil gris s'enroulait à la bobine alourdie qui tournait plus difficilement.
Les Lacroix étant illettrés, quand Jacques écrivait, la mère venait tout de suite faire lire la lettre à Clémence ou à Maria, et le soin des réponses leur incombait aussi ; — réponses brèves et banales écrites sous la dictée malhabile de la Nette : le temps, la santé, les petites misères en faisaient l'invariable fond.
182 PJIÈS DU SOL
Jamais la voisine n'avait parlé de la déclaration d'amour de Jacques, qu'elle ignorait ou feignait d'ignorer.
En somme, la vie de Maria était très monotone. Elle n'avait pas d'amies intimes ; ses meilleures camarades, c'étaient les couturières du bourg, ses compagnes de travail chez madame Desvaux; encore ne pouvait-elle s'intéresser à leurs propos frivoles où dominaient les médisances, les railleries méchantes, les développements d'espoirs romanesques et chimériques. Mesdemoiselles Maugenest, les filles de l'adjoint, la jugeaient trop paysanne, et les autres paysannes la trouvaient trop distinguée. Mesdemoiselles Maugenest devenaient de plus en plus prétentieuses : Marguerite cultivait la mandoline, Alice s'essayait à la peinture. Au surplus elles servaient de demoiselles de compagnie à madame Breuron. Aux rares instants où elles conversaient avec Maria, elles causaient modes, littérature, théâtre, musique, d'après leurs journaux, leurs livres; elles étalaient leur savoir, écrasaient de leur supériorité cette petite voisine arriérée qui, soulïrant d'avoir
rUKS DU SOL 183
Tair sot, ne chercha plus qu'à les éviter.
Maria trouvait surtout longues les soirées des dimanches. 11 faut que les heures de repos soient occupées comme les autres : elles sont lourdes d'ennui si Ton n'a pas pour les employer un plaisir, une distraction quelconque. Maria faisait de la dentelle au crochet, ce qui est un petit travail récréatif et permis. Elle aurait aimé à lire, mais elle n'avait ni journaux ni livres et ne savait où s'en procurer. Son père, du reste, n'eût pas toléré qu'elle dépensât de l'argent à ces fantaisies inutiles.
Or, Paul Bouguin offrit un jour à Maria de lui prêter des livres. Il y avait à Cos une bibliothèque populaire gratuite; le jeune homme y puisait largement, et, comme il passait chez ses parents les deux jours de congé hebdomadaires, il lui était facile d'être toujours fourni. Maria accepta l'aubaine avec empressement; et dorénavant elle eut toujours un volume en cours de lecture.
Le soir, quand le père était au lit. Maria dévorait en hâte quelques pages, jusqu'au moment où la mère, ayant fait sa prière, couvrait le feu et insistait pour la faire coucher. Elle
IMIKS DU SOL 1S5
obéissait de mauvaise grâce, ennuyre de n'avoir pu davantage poursuivre sa lecture.
Mais elle se rattrapait le dimanche : elle rentrait tout de suite après la messe et, sitôt rangée sa toilette de sortie, elle s'installait au coin du feu, lisait toute la soirée.
Paul mettait d'ailleurs du discernement dans son rôle de pourvoyeur : il prenait garde de ne pas donner à la jeune fille de livres trop osés qui l'eussent offusquée, choquée. Même il prit à cœur de former son goût, de l'habituer à ne pas considérer uniquement l'intrigue, de lui découvrir l'intérêt réel et les beautés de la pensée écrite. Et ses conseils ne furent pas absolument perdus.
Un roman d'Alphonse Daudet, Jack, que Maria lut parmi les premiers, lui arracha des larmes sincères et contribua à la faire réfléchir.
« C'est bien vrai, songeait- elle, qu'il y a des êtres sur qui la fatalité semble s'acharner : du jour môme de leur naissance ils sont des parias, et la vie n'est pour eux qu'un martyre continuel. Souvent les mieux intentionnés, les meilleurs, les plus sages souffrent — comme
Jack — de leurs intentions, de leur bonté, de leur sagesse. »
Passant en revue les familles de Rignj^ sur qui elle possédait le plus de renseignements, elle concluait que toutes avaient leur lot de souffrance imméritée.
« Et la cause en est souvent dans la façon d'agir ou de penser de ceux pour qui les autres ont le plus d'affection ou dont ils attendent le plus de bonheur ! Il y a des époux qui souffrent l'un par l'autre, des parents qui souffrent par leurs enfants, des enfants malheureux par leurs parents, quelquefois môme — ô ironie ! — par l'excès d'amour de leurs parents. Chaque créature a sa croix, chaque famille a sa plaie... On s'attache bien pourtant à sauver les apparences : on blague, on rit, on se montre gai pour voiler sa mélancolie, pour dissimuler sa misère. Mais, derrière le masque d'optimisme, il n'y a partout que discorde et soulïrancel... »
Pendant les heures calmes de la veillée, Maria philosophait ainsi mentalement. Quand ses parents lui parlaient, elle semblait sortir d'un songe, était rarement capable de répondre snns fnire répétei* h question. Elle commençait
iMir.s Dr SOL 187
à connaître le terrible dédoublement du moi, cet apanage des êtres dont la vie intime est puissante : elle faisait des rapprochements entre l'état moral des héros entrevus dans ses livres et le sien propre, et se découvrait journellement de nouvelles impressions identiques aux leurs et, conséquemmcnt, de nouvelles causes de souffrance morale. Elle finissait par confondre dans une même réprobation les idées mesquines de ses parents et leur bon sens pratique. Elle croyait que son père devenait de plus en plus égoïste, autoritaire et grossier, que sa mère tournait au rôle d'inconsciente machine à travail, alors que c'était elle seulement qui changeait, qui se laissait prendre à la magie du beau style, s'imprégnait d'idées étrangères et méprisait la vie matérielle.
Le père et la mère n'étaient pas sans s'apercevoir du changement.
— Il n'y a que tes doigts qui agissent, Maria! faisait parfois Vaureil. Tu es dans les nuages : au diable tes sacrés livres ! Je ne voudrais pas qu'il en entre un à la maison...
Quand Paul venait à l'atelier des couturières, Maria en avait du plaisir; et, quand il se
trouvait sur la route, le soir, elle ne hâtait plus le pas pour le quitter. C'est qu'il était maintenant le bon complice avec qui seul elle pouvait causer de certaines choses. Ils échangeaient leurs jugements, se citaient les épisodes qui les avaient le plus frappés dans chaque ouvrage. Lui fut content de voir qu'elle s'initiait à la beauté littéraire; — satisfaction de professeur dont les leçons ont fructifié, vanité de mâle heureux d'orner l'esprit d'une belle jeune fille, et peut-être aussi arrière-pensée de ce genre :
« Ce ne serait pas si bête de me faire aimer par l'amie de ma sœur et de l'épouser plus tard !... >^
Dans les romans, il est toujours question d'amour: de façon toute naturelle, ils en vinrent à deviser sur ce sentiment, puis sur le mariage. Ils étaient d'accord pour professer qu'il doit y avoir entre les fiancés affinités morales, estime et amour, et d'accord aussi pour constater que ces conditions essentielles ne sont pas souvent réunies. Paul avait même une définition brutale :
— Le mariage n'est souvent qu'un marché
PRKS DU SOL 189
OÙ deux adversaires sont aux prises; une affaire conclue dans un esprit de nnauvaise foi réciproque, avec la complicité des familles, des amis... Souvent môme les intéressés ne jouent que le rôle de figurants. Ils ne se sont jamais vus; et, après trois ou quatre rencontres où tout est non seulement banal, mais truqué, hypocrite, ils s'unissent pour la vie!... Dans l'intimité du ménage, les caractères se dévoilent enfin, et la déception est souvent cruelle I II faut bien avouer que c'est le contraire qui serait étonnant...
Maria reconnaissait la vérité de tout cela ; elle était ravie d'entendre Paul tenir ces raisonnements sérieux; elle en concevait de l'admiration pour le jeune homme, et ses regards plus tendres la laissaient deviner.
Lui, cependant, avec sa verve de beau parleur, poursuivait :
— Oui, la connaissance préalable me semble être la condition essentielle de tout bon mariage. Et, l'acte accompli, les époux, fixés sur leurs qualités et leurs défauts, devraient se tracer à eux-mêmes une règle de conduite et s'en écarter le moins possible... L'un et l'autre,
190 PRKS DU SOL
bien entendu : car le mariage ne doit pas être l'association d'un maître et d'une esclave, mais de deux égaux... Je suis féministe : j'éprouve un profond mépris pour les hommes qui, trop mielleux avant, sont trop méchants après, C'est d'un monstrueux égoïsme qu'un mari agisse selon son bon plaisir et ne puisse supporter que son épouse en fasse autant. Je ne vois pas qu'un ouvrier ait le droit de se montrer brutal envers sa bourgeoise parce qu'elle dépense trop en frivolités de toilette ou en friandises pour les enfants, quand lui dépense bien davantage à l'auberge et en tabac. Je ne vois pas que le fainéant puisse exiger de sa femme qu'elle soit courageuse, le bavard qu'elle soit discrète, le vaniteux qu'elle soit modeste, le grincheux qu'elle soit rieuse et d'humeur égale, etc.. Au reste, si je n'admets pas le mari potentat, je n'admets pas non plus qu'il soit l'adorateur soumis aux caprices de son idole: son vrai rôle est d'être le guide sérieux, l'ami qui persuade et non le maître qui commande, le très aflectueux compagnon qui, considérant l'amour éthéré comme une fiction de poète, accepte de bonne grâce et
PRKS nu SOL i^.^l
sans en être affecté les réalités de la vie commune... L'effort vers le mieux, la tolérance réciproque sont la vraie sagesse du mariage. Dans les inévitables malentendus, d'un côté comme de l'autre, s'expliquer sans emballement, se rappeler que douceur fait plus que violence, céder si l'on n'est pas certain d'avoir raison, tout est là. C'est ainsi, et seulement ainsi, que l'harmonie, la tranquillité, sont possibles.
— Si l'on réfléchissait à toutes les conséquences du mariage, ou si l'on observait seulement autour de soi les anciens ménages qui ne mettent guère en pratique vos si justes théories, je crois bien, dit Maria, que personne ne se marierait.
— Assurément, les exemples abondent de mariages malheureux; les fiancés le savent bien, mais ils espèrent toujours pour eux-mêmes un sort meilleur. La nature a doué chacune de ses créatures d'une somme d'illusions que la connaissance des déboires d'autrui ne peut guère entamer... Et puis, voyez-vous. Maria, trop réfléchir à l'avenir est chose mauvaise ; il ne faut, à mon avis, ni se réjouir d'avance
des joies possibles, ni s'affecter des malheurs probables. Chaque événement se produit à son heure et il est toujours temps de s'en réjouir ou de s'en affecter, le moment venu : ce n'est point vivre sagement que de spéculer sur les émotions futures.
Paul, ce jour-là, monta jusqu'aux Saurêts, où il allait demander des boutures à Ressot,le jardinier. C'était une soirée de mars, lumineuse et douce. Les prairies du château avaient verdi, et, dans les bouchures, les bourgeons d'épines se muaient en feuilles. La Vernette roulait des eaux presque limpides, en dépit de leur senteur schisteuse. Des violettes, des pervenches, des coucous, des petites marguerites ornaient le rebord des fossés. Et les moineaux piaillaient d'amour.
Malgré les invites de la nature et l'occasion propice, le garçon n'essaya pas de faire dévier la conversation du général au particulier : il se serait fait scrupule d'avoir de mauvais dessoins sur Maria ; et, pour sa vague pensée de mariage possible, il jugeait préférable de s'en
PRKS DU SOL 103
tenir à celle conversalion amicale, jup;eant avec raison qu'il s'imposait ainsi, plus que par une cour banale, à l'esprit de la jeune fille.
Après Pâques, les beaux jours d'avril, à Jonçay, faisant succéder les besognes multiples à l'accalmie de l'hiver. Maria cessa d'aller travailler chez madame Desvaux. Paul la regrelta; et, au fond d'elle-même, elle regretta Paul.
— Il faut pourtant que l'on commande l'armoire et le lit de la petite! On ne peut pas retarder ça plus longtemps : elle a déjà trouvé des amoureux; un de ces quatre matins, elle voudra se marier et son ménage ne sera pas prêt.
Harcelé par ce raisonnement de Clémence, Vaureil s'était enfin décidé à faire exécuter aux bâtiments les réparations reconnues urgentes et sans cesse ajournées.
Il s'agissait d'abord de supprimer le four de la maison d'habitation et de bâtir, à la place, une belle chambre neuve où l'on installerait
PRKS DU SOL V.>5
les meubles de Maria; puis, de construire dans la cour un petit local spécial contenant le nouveau four et où Ton pourrait placer une chaudière pour cuire les pommes de terre des cochons; enfin, de restaurer les toitures, le grenier, les crépis.
Des charretiers amenèrent de Cos de la pierre et de la chaux, et Vaureil avec ses vaches alla quérir du sable dans la Vernette, au pont, près de Rigny.
Les maçons vinrent au début d'avril. Ils s'occupèrent d'abofd d'édifier en bordure de la rue, non loin de l'acacia, le petit local pour le four.
Cela mettait dans le hameau une animation inaccoutumée. La mère Lamoine, Raspaut, le père Pinel, la Nette, quand elle ne travaillait pas hors de chez elle, venaient successivement, chaque jour, rôder autour du chantier, dans la cour encombrée de matériaux, où l'on aspirait l'odeur du mortier frais. Les maçons demandaient toujours quelque chose, et cela faisait rager Vaureil, obligé, pour leur complaire, de délaisser ses travaux de culture, d'esquinter ses vaches à des charrois mul-
tiples. D'ailleurs, il était encore plus fâché quand rentrepreneur, qui avait d'autres constructions en train, arrêtait temporairement la besogne.
A la fin du mois, un après-midi de grand vent, Maria, seule à la maison, cousait. Ses parents étaient au labour. Pas de maçons : les murs du petit local étaient d'ailleurs à hauteur de charpente et les charpentiers s'obstinaient à ne pas venir.
Soudain parut à la porte un soldat, en capote bleue, avec une musette brune en sautoir.
— Bonsoir, Maria, fit-il timidement, tirant l'entrousse.
— Tiens ! bonsoir, Jacques, répondit-elle après quelques secondes d'hésitation.
C'était, en elîet, Jacques Lacroix. Il était pâli, la barbe non faite, Tair plus gauche que jamais dans son accoutrement de pioupiou. Il arrivait à l'improviste, en congé de convalescence d'un mois, à la suite d'un séjour à Thôpilal pour une bronchite; il n'avait pas annoncé sa maladie, craignant d'edVayer sa mère pins que de raison.
— J'ai trouvé porte close chez nous : lu ne pourrais pas me dire où sont mes parents?
— Oh ! si : ton père travaille à l'écorçage dans les taillis des Saurets, et ta mère doit être à Villiers pour une lessive.
— C'est embêtant : je vais être obligé de compter les clous jusqu'à ce soir.
— Eh bien, tu attendras là!... Assieds-toi donc : tu es sûrement fatigué d'avoir fait un pareil voyage en sortant de maladie... Et il t'a fallu venir à pied de Cos.
— Je suis un peu fatigué, oui, mais je vais avoir le temps de me reposer.
Il baissait la tête et tortillait avec ses doigts l'extrémité de la courroie de sa musette. Les tourterelles, dans leur cage de bois, roucoulèrent.
— Tu vois, elles vivent encore, mes pensionnaires, dit Maria.
— Je le vois, répondit-il.
Et il s'assit.
— Dis-moi, reprit la jeune fille, tu as peutêlre faim.
— Oh ! non, j'ai mangé à Maleville.
— Ça ne fait rien : il y a longtemps!... Et
108 PRKS DU SOL
quand on relève de maladie, on a toujours faim.
Bien qu'il protestât, elle découvrit le foyer et fit cuire sur les braises deux œufs sur le plat, qu'elle lui servit avec un reste de lard, du fromage et de la confiture de poires ; elle alla aussi chercher un pichet de vin.
La vérité était que Jacques avait très faim, n'ayant mangé à Maleville qu'un bâton de chocolat et deux sous de pain, faute de ressources pour se restaurer â l'auberge : aussi fit-il honneur au repas improvisé. A la fin, comme Maria lui apportait un biscuit pour tremper dans son vin, il dit, très ému :
— Mais, ma pauvre Maria, tu es donc bien bonne... Si tes parents n'étaient pas aussi riches, tu aurais peut-être voulu de moi...
— Il ne faut plus songer à moi pour le mariage, Jacques, balbutia-t-elle ; mais, sois tranquille, tu en trouveras bien d'autres qui me valent.
— Jamais je n'en aimerai une autre comme je t'aurais aimée.
Entra Castor, précédant d'une dizaine de pas Yaureil et Clémence, qui revenaient des
PRKS nu SOL lO'.J
champs avec les vaches liées. Jacques s'en fut à leur rencontre, le képi à la main.
Après les salutations premières, il ajouta :
— La porte de mes parents était fermée, je suis venu me réfugier chez vous.
— Tu as bien fait, dit Clémence.
Mais Vaureil, moitié ironique, moitié sérieux, inclinant la tète, fermant un œil, comme toujours lorsqu'il voulait faire l'intéressant, se prit à le tancer de la belle manière :
— Je ne te défends pas d'entrer chez nous, mais c'est inutile que tu fasses les yeux doux à Maria, tu sais : elle n'est pas pour toi, je te le déclare tout net. Et, puisque l'occasion s'en présente, je tiens à te dire que j'ai admiré ton toupet d'oser ainsi lui écrire : n'y reviens pas, hein? si tu veux que nous restions amis...
Le pauvre garçon manipulait son képi entre ses gros doigts.
— Mais je n'ai pas insisté, monsieur Vaureil !
Tout penaud, il alla prendre sa musette à la maison et se retira, prétextant son intention
de dire bonjour aux Pinel et d'aller ensuite au-devant de sa mère.
Maria en voulut à son père d'avoir accueilli de celle façon un malheureux soldat malade et harassé de fatigue, qui était, pour un moment, leur hôte. Jacques ne s'attarda guère à Jonçay. Peut-être souffrait-il du voisinage de la jeune fille, qu'il aimait et à laquelle il n'osait plus même parler; peut-être se reconnaissait-il gêneur au foyer de ses parents, car sa mère refusait d'aller travailler comme de coutume, disant qu'elle devait le soigner un peu. Or, il savait bien que la misère leur était un ennemi toujours assaillant, contre lequel ils avaient besoin de lutter sans la moindre trêve. Toujours est-il qu'il partit dès le surlendemain pour Saint-Ponayre, où habitaient ses anciens maîtres et l'une de ses sœurs aînées, et qu'il passa chez ceux-là une bonne partie de sa convalescence.
Quand le petit local du four fut terminé, les Vaureil y transportèrent la table, Tarmoire, les ustensiles de ménage, et en firent leur cuisine provisoire; les lils furent installés dans la
PUES DU SOL 2nl
grange avec le reste du mobilier. La maison évacuée devint la proie des maçons, qui Téventrèrent : elle apparut béante, son pignon démoli. Et la cour restait encombrée de matériaux; et toujours quelque chose manquait...
— Quelle ruine et quel embarras I disait souvent Vaureil.
Très mécontentes de leur installation provisoire, Clémence et Maria se plaignaient aussi. A vrai dire, le local du four était une bien petite cuisine, d'autant que les maçons y déposaient leurs paniers le matin et venaient y faire chauffer leur soupe à huit heures et à midi; et la grange était une peu confortable chambre a coucher.
Mais enfin, Tavant-veille de la << Bonne- Dame-d'Août », ils purent réintégrer la maison agrandie et restaurée. La nouvelle chambre, destinée à Maria, était coquette avec ses murs blancs, ses carreaux rouges, sa petite cheminée de bois peinte en noir, ses solives bien propres qui sentaient le neuf. D'ailleurs, la grande pièce, retapée, avait bon air aussi : on avait blanchi les murs, réparé le carrelage et
refait le plancher du grenier; la vieille poutre noire et la pierre de la cheminée, d'un jaune fumeux, tranchaient seules parmi les teintes fraîches du reste.
On remit les vieux meubles à leur place dans cette grande pièce; et, dans l'après-midi, Vaureil s'en fut à Rigny avec la charrette à vaches pour prendre chez Desvaux le lit et l'armoire de Maria.
— Voyez donc, Nette, mon ménage qui arrive I dit la jeune fille joyeusement à la mère Lacroix, qui cueillait des haricots dans son jardin.
Vaureil et Des vaux, aidés par les femmes, descendirent avec précaution les meubles, qu'on établit aussitôt dans la chambre neuve. Ils étaient en noyer, de l'ordinaire style Renaissance : on les déclara magnifiques.
— Je voudrais bien, dit la Nette, avoir les pareils pour ma Francine !
Maria répondit, un peu malicieuse :
— C'est inutile, son futur a tout ce qu'il faut.
Elle pensait à Jean Peyrat, le garçon à la ii^^ure glabre et au menton proéminent qui lui
PRKS DU SOL 203
avait tant déplu. La voisine le comprit et riposta tout de suite :
— Bête, va!... Parler d'un garçon comme ça pour la Francine!... 11 est pour toi, je te l'ai bien déjà dit.
Ce même été, un vent de mort passa sur Jonçay. Ce fut d'abord le père Lamoine, le vieux paralytique, qui s'éteignit enfin, achevé par une nouvelle attaque. On en conclut partout qu'il était bien débarrassé, et sa vieille eut du mal à dissimuler sa joie.
Moins de deux semaines après, ce fut le tour de la mère Pinel. Un simple rhume, trop négligé, tourna en bronchite, la mit bien vite, à cause de son catarrhe, dans un état inquiétant. Pourtant elle persistait à faire péniblement son travail d'intérieur, ne se souciait môme pas de se préparer quelque
PUKS DU SOL 205
tisane et ne voulait pas entendre parler de médecin.
— Oh! bien, s'il fallait prendre une consultation et se droguer chaque fois qu'on est malade, on n'en finirait pas...
Elle voulut môme, un samedi qu'elle était très souffrante, s'occuper de cuire les trois miches de pain que la Nette lui avait pétries. Mais quand le pain fut sorti, elle se coucha, n'en pouvant tout à fait plus. Elle eut une très mauvaise nuit; le lendemain elle ne put se tenir levée : elle avait d'épouvantables suffocations, des faiblesses. Alors elle comprit qu'elle allait mourir, et, dans un moment d'accalmie, elle dit à son mari :
— Mon pauvre vieux, tu devrais bien faire télégraphier à notre garron à Cresset : ça me ferait tant plaisir de le revoir encore une fois!... S'il ne vient pas à temps, dis-lui qu'il m'a fait verser bien des larmes, mais que je lui pardonne tout, à condition qu'il ait soin de toi, à présent... Ah! quel ennui je vais te causer, de partir dans un pareil moment!... Si j'avais seulement duré quelques semaines encore, jusqu'après la moisson!... le temps est
si précieux, à cette époque, et les ouvriers si chers !
Une suffocation l'arrêta. Ce fut le commencement de l'agonie : elle mourut vers deux heures, la nuit suivante, sans avoir pu reconnaître son fils arrivé au crépuscule.
Le père Pinel engagea la Nette pour tenir provisoirement son ménage.
XYI
Un dimanche de septembre, Vaureil, étant allé chez le notaire de Vazeuil, eut à faire, au retour, de très graves confidences.
— Tu ne sais pas, Clémence, monsieur Ravier m'a dit...
Il s'interrompit, regarda tour à tour Clémence, qui pliait des vêtements, et Maria, assise, qui jouait avec la chatte noire sans paraître faire attention. Il reprit, d'un ton plus mystérieux :
— Surtout, pas un mot, ni l'une ni l'autre!... c'est bien entendu?... Monsieur Ravier m'a dit que l'endroit du père Pinel allait se vendre
avant qu'il soit longtemps. Le garçon continue à manger « barre et barrillon » ! Le vieux ne peut plus parvenir à payer les intérêts : il y a des hypothèques pour une somme supérieure à la valeur de la propriété; et il y a aussi des billets... Le notaire dit que ça va se vendre par justice avant la fin de l'année. Clémence, apitoyée, répondit :
— Pauvre père Pinel ! il aura peut-être une bien triste fin de vie...
— Ça, oui! dit Vaureil, indifférent; je ne sais trop ce qu'il va devenir, une fois son bien vendu... Mais, après tout, il a bien cherché ce qu'il trouve à présent: s'il n'avait pas tant poussé son garçon a faire le gros monsieur, il n'en serait pas la.
Maria ne caressait plus la chatte, mais elle demeurait assise, les bras tombants, silencieuse, et ses grands yeux couleur de ciel avaient une étrange fixité. Cela lui était pénible d'apprendre qu'on allait le dépouiller, ce brave père Pinel, si gai et si boU; qu'on allait vendre la terre qu'il avait tant travaillée, la maison où il avait si longtemps vécu, qu'il allait quitter Jonray et (ju'il serait malheureux...
PRKS nu SOL 209
— Enfin, ça va être le moment d'essayer de nous agrandir un peu...
Cette phrase du père vint troubler la mélancolique rêverie de la jeune fille. Il n'avait, lui, nul serrement de cœur à la pensée de ce départ : il allait pouvoir saisir une portion des dépouilles des vieux avant même qu'ils eussent tous deux « levé les jambes ». Et il faisait, une fois de plus, l'énumération des pièces convoitées : le Champ du jardin, le Champ des fougères et le Pré fleuri. Accoudée au pied du lit, Clémence écoutait, très attentive. Elle dit :
— C'est que nous n'avons guère d'argent; la construction a coûté beaucoup et nous ne pouvons pas nous mettre au dernier sou : il faut bien garder quelque chose pour quand nous marierons la petite !
— Te! nous pouvons faire plus de cinq mille francs en rassemblant tout... Quant à la petite, au lieu de lui fournir une dot importante, nous lui assurerons un revenu annuel : ça n'en vaudra que mieux... Et puis, si elle attend encore un peu, nous en aurons vite gagné, de l'argent I... Pas vrai, Maria?
210 PRKS DU SOL
— Oui, oui, fît la jeuue fîlie d'une voix blanche, sans trop comprendre.
Les poussins piaulaient à la porte ; ce lui fut un prétexte pour s'esquiver.
— Je vais leur donner à manger, maman, dit-elle en sortant.
Elle n'y pouvait plus tenir : le tranquille égoïsme de ses parents la révoltait. Les })Oussins la suivirent docilement jusqu'à l'é table à débarras, où elle leur jeta du petit grain. Elle s'en fut ensuite soigner les lapins; il y en avait une fameuse bande : cinq, demi-adultes, plus dix jeunes, sortis du nid depuis deux semaines, qui venaient se former en cercle autour de leur mère, au beau milieu de la cabane et attaquaient avec un appétit féroce le tas de luzerne et de feuilles de choux. Leur repas était fertile en épisodes comiques : deux ou trois broutaient la môme feuille, qu'ils cherchaient à s'enlever mutuellement; d'autres se dressaient sur le derrière pour atteindre un brin d'herbe; et le moindre bruit les faisait s'interrompre, dresser les oreilles, se sauver tous, car ils étaient très poltrons. Pendant ce temps, la mère mangeait sans discontinuer, gravement, avec un air de
PRKS DU SOL 211
condescenduncc i)Our les enfantillages de sa progéniture. Maria s'amusait, d'habitude, à les observer, mais elle avait en ce moment l'esprit trop troublé [)our s'intéresser à ce tableau gentil.
Au jardin, où elle se rendit alors, rien non plus ne put la distraire : ni les raisins mûrissants, ni les géraniums en pleine terre, ni les reines -marguerites, ni les résédas n'eurent le pouvoir de retenir son attention. Elle consentit pourtant à caresser Castor : il la regardait de ses bons yeux tendres qui voulaient être consolateurs.
En un jour de mélancolie intense, le père Pinel annonça lui-même à la Nette la vente prochaine de sa propriété par autorité de justice. D'ailleurs, les allées et venues du notaire, de l'huissier, et la double visite d'un avoué de Maleville, ne pouvaient laisser de doutes à personne.
Or, Francine avait apporté à sa mère des vêtements à raccommoder, que celle-ci lui reporta, justement, quelques jours après avoir ouï les confidences du vieillard. Sachant que les Peyrat parlaient depuis longtemps d'acquérir <(• un endroit », elle profila de cette
PRKS DU SOL 213
occasion pour leur faire part de la nouvelle ; elle ajouta que cette « locaterie » de Pinel pourrait sans doute faire leur affaire. Les Peyrat dirent qu'en effet ils se lassaient d'être métayers, qu'ils emploieraient volontiers leur avoir à acheter une petite exploitation où ils s'installeraient; ils ajoutèrent qu'il leur serait dur de quitter la commune du Gérain, mais ils lui demandèrent néanmoins toute sorte de renseignements sur l'étendue de la propriété, l'état des bâtiments et la valeur du terrain. La Nette comprit à leurs questions qu'ils essaieraient probablement d'être acquéreurs.
— Je crois que les maîtres de la Francine vont taper sur l'endroit du père Pinel, dit-elle aux Vaureil, le lendemain. Si jamais ils devenaient nos voisins, ce serait pour le coup, Maria, que nous te marierions avec le Jean I
Maria répondit comme de coutume qu'elle ne voulait pas de lui, qu'elle le laissait à sa camarade... Mais une secrète inquiétude perçait sous le ton enjoué de ses paroles : elle eut comme un pressentiment que des calamités se préparaient pour elle.
De grand malin, Vaureil et sa fille étaient sur la route, menant à llirson, pour y vendre leur vache Brunette qui avait un petit veau de huit jours. Ils étaient partis vers trois heures, car la distance était longue, quatre lieues passées. Maria, en voiture, avec le petit veau qui beuglait, tirait fréquemment sur les guides pour empêcher Chariot de prendre le trot. Vaureil, à pied, touchait la vache, et cela ne lui donnait pas grand'peine, car la pauvre bête suivait de près la voiture, levant la tète vers son petit, auquel elle répondait.
Ils furent à Cos vers cinq heures. Ensuite,
VWks DU SOL 215
la roule se peupla, car celle foire d'ilirson était importante : ils distinguaient dans l'obscurilé des l'ormes de bêles vaguement blanchâtres.
La nuit d'oclobre était sombre et la fraîcheur devint pénétrante à mesure qu'approchait l'aurore. Les kilomètres sont longs à tirer, dans cette obscurité et cette fraîcheur des nuits finissantes, pour la conduile aux foires des animaux étonnés. La brume se mit : lorsqu'ils traversèrent la Ryse, au delà de Cos, elle enveloppait déjà d'une épaisse draperie la rivière et ses abords ; elle forma biejitôl une trame humide et très dense qui voilait tout, — le ciel et rhorizon, les arbres et les haies du bord de la roule, et ce qui allait devant et ce qui venait derrière. — Derrière et devant, le nombre des groupes de bêtes augmentait ; il en sortait de tous les chemins adjacents : bœufs, vaches, taureaux qui mugissaient, moutons qui bê-^ laient, cochons qui grognaient, tout cela conduit par des gens qui criaient.
La vache étant demeurée en retard, Maria put s'intéresser à l'aventure d'un pauvre vieux bonhomme arrêté au bord de la roule avec
deux cochons gras. Elle le connaissait un peu, car il habitait entre Cos et Rigny. Il lui raconta qu'il élait parti à dix heures du soir, prévoyant qu'il aurait bien des misères, mais espérant tout de même arriver au petit jour. Tout d'abord, ça n'avait pas été trop mal ; mais, au pont de la Ryse, l'un des cochons s'était couché. Après un moment, sous les coups, il s'était décidé à se lever, à repartir; il avait marché encore un tantinet, d'une allure plus lente, ses courtes jambes vacillant, comme trop faibles pour conduire plus loin la masse de lard qu'elles portaient; et il avait fini par s'étaler de nouveau, là où il élait encore. Depuis une grande heure il répondait par un grognement d'indifférence et de lassitude aux coups et aux objurgations de son maître; il semblait être devenu insensible à la souffrance, il opposait la force d'inertie aux corrections et aux reproches. Son compagnon s'était couché aussi, et maintenant, gagné par Tengourdissement, il paraissait, comme l'autre, incapable de poursuivre.
Le malheureux vieillard parlait d'aller quérir dans le voisinage une voiture. Mais il ne
savait où s'adresser. Et il se lamentait, se désolait, sans agir.
La circulation était sans cesse plus considérable. Dans un roulement monotone de voitures, dans un tintement de sonnailles, passaient marchands, fermiers, bouchers et charcutiers, tous ceux qui avaient intérêt à être au champ de foire des l'ouverture. Chaque fois que survenait une voiture. Maria détournait beaucoup la sienne, dans la crainte qu'elle ne fût accrochée. Elle ne regardait pas tous ces gens emmitouflés qui filaient dans le brouillard. Cependant, sous l'épaisseur des brumes, perçait peu à peu la lumière du jour, terne et triste.
A Hirson, vers sept heures, dans la rue qui aboutissait au champ de foire, les Vaureil, avec leur équipage et leur vache, cheminaient parmi le défilé bruyant du bétail. Les groupes se croisaient, se confondaient et se séparaient à grand'peine. Les vaches, avec des beuglements de chagrin, couraient après leurs veaux; les taureaux, accouplés par des cordes, s'emmêlaient; les porcelets se perdaient au milieu des trou-
peaux de moutons. Des bouviers, avec leurs bâtons aiguillonnés, frappaient et piquaient à tort et à travers, en criant fort, et les bergères faisaient entendre leurs plaintives mélopées d'appel :
— Papin!... mon gros!... Papin^'...
L'agitation de ce fouillis d'êtres dans la
brume matinale était triste, profondément.
Au champ de foire, il y avait déjà du monde. Les premiers arrivants avaient attaché leurs bêtes aux barres de fer disposées parallèlement de distance en distance, et les survenants se bousculaient pour tâcher d'avoir un endroit favorable.
— Place, s'il vous plaît! lançait fréquemment Vaureil, qui tenait l'âne par la bride et se frayait un passage avec difficulté.
Derrière Maria, qui touchait la vache, on criait aussi : <( Place I » ou bien : « Attention ! » Chaque fois, elle se retournait, craintive : des bêtes étaient près de la bousculer. Elle se garait à grand'peine; et, cinq pas plus loin, la scène se renouvelait.
i. Vieille l'oriniilo qu'emploient toutes les bergères*
Après de multiples hésitations sur le choix de remplacement, Vaureil finit par s'arrêter : il étala sur le sol une [)oignée de paille mise à dessein dans la voiture et descendit le veau, qu'il attacha à un support des grandes barres de façon à lui laisser la faculté de se coucher sur cette paille; puis il défit la corde qu'il avait enroulée le matin autour des cornes de la Brunette et l'établit aussi à proximité.
Alors Maria, bien malaisément, regagna avec Chariot l'allée latérale, puis la rue, et enfin VHôlcl de la Croix-Blanche., où elle détela et d'où elle se sauva bien vite pour rejoindre son père, parce que le garçon d'écurie lui décochait des propos grivois.
Au foirail, l'arrivée des bêtes continuait toujours; les rangs se serraient; il n y avait plus de place autour des barres d'attache. Déjà les transactions s'engageaient et c'était un brouhaha prodigieux, un murmure confus de foule animée, que venaient scander de temps en temps les cris forts des retardataires non casés et les mugissements plaintifs des jeunes veaux auxquels leurs mères répondaient. Parce qu'ils jetaient le trouble, les sur-
venants étaient regardés de travers. Quelquesuns entravaient la circulation et ceux qui marchaient derrière et ceux qui étaient installés par là se fâchaient. Mais tout cela se distinguait mal dans l'épaisse trame brumeuse.
— Non, non, je ne me trompe pas : je dis bien quarante-deux pistoles... quatre cent vingt francs, si vous préférez... et je ne la vendrai pas à moins.
Vaureil répondait à un premier amateur, — un garçon, encore adolescent, sorte d'albinos à figure sournoise, qui venait de lui faire observer que « quarante-deux pistoles », ce n'était pas un prix possible pour sa vache, et qu'il devait sûrement se tromper.
— Eh bien, vendez-la à d'autres! lit Talbinos en tournant les talons.
11 en vint d'autres, en effet, et avec chacun la bataille s'engagea à coups d'arguments. Les demandeurs s'efforçaient d'amoindrir la bète en proclamant ses défectuosités : — le devant mince, la tète trop allongée, les cornes mal placées, pas assez de pis, sans compter (jue
im;ks du sor. 2-21
ses mauvais pieds trop larges devaient la rendre sujette aux boiteries... Et le veau n'était pas fameux !
Vaureil répliquait et faisait valoir les qualités de sa Brunette :
— Je vous dis, moi, qu'elle a un dessus comme on en voit peu, et des hanches parfaites.
Il montrait, à mesure, avec son bâton.
— Regardez ça, voyez cette largeur d'épaules... et la cuisse est-elle bonne, oui ou non?... Et c'est une bête qui peut être vendue de confiance, vous savez!... je ne lui connais pas de défauts : elle est douce comme un mouton, tranquille au pacage comme pas une; pour le travail, elle est aussi forte qu'un bœuf, et, pour le lait, elle peut contenter les plus difficiles.
Elle était, à la vérité, très mauvaise laitière, et c'était môme pour ce motif qu'il la vendait. Les années précédentes, sitôt sevré son veau, elle avait retenu son lait et tari en un mois, complètement. Mais, à la foire, rien n'est mauvais de ce qui n'est pas visible. Au reste, l'acheteur, qui fait de la moindre défectuosité
222 PRKS DU SOL
apparente un vice capital, sait à quoi s'en tenir et prend pour ce qu'elles valent les affirmations du vendeur.
Les marchands demandaient la Brunette avec la belle assurance que donne l'habitude; ils la jugeaient d'un coup d'œil et filaient plus loin. Les cultivateurs qui avaient besoin d'une vache pour leur cheptel s'arrêtaient davantage. Il en était d'inexpérimentés, de peu hardis, qui examinaient longuement la bête avant de s'informer du prix. Un petit jeune homme maigre déclarait avoir besoin d'une vache qui fût à la fois bonne travailleuse et bonne laitière, car il entrait, pour la Saint-Martin, dans une propriété sise à proximité de Saint-Ponayre, et il considérait la vente du lait, que sa femme porterait au bourg après chaque traite, comme une grande source de bénéfices. Ayant ouï d'un air très sérieux ces explications, V'aureil jura ses grands dieux qu'il ne saurait mieux tomber. Après un examen approfondi, suivi d'une pause de réflexion, le petit jeune liommc^ offrit trois cent cinquante francs, puis s'en fut sans insister.
Maria observait et s'ennuyait; (^lle IVisson-
I»HKS DV SOL 223
nait, d'ailleurs, eu dépit du grand fichu de laino dont elle était enveloppée comme d'un chAle. Pourtant la brume se fondait en une multitude de petites gouttelettes claires, et des rayons de soleil commençaient à se jouer au travers, bientôt la jeune fdle put distinguer le Ibirail entier, et elle s'intéressa à en regarder successivement les différentes parties. A gauche et en avant étaient les bovins, — une infinité de bêtes de tout âge et de toutes catégories : bœufs gras et bœufs de travail sous le joug, vaches attachées, taureaux accouplés avec des cordes, ou libres par groupes. A droite, les veaux de lait étaient alignés au long du mur en un seul rang pressé. — En arrière régnait la gent porcine. C'était d'abord toute une série de bandes de nourrains et de petits gorets vifs et remuants : quelques-uns, très indisciplinés, s'échappaient, allaient se mêler aux bandes voisines, d'où l'on avait mille peines à les tirer. Plus loin, les porcs gras étalaient nonchalamment sur le sol leurs masses pesantes. C'était pour eux la clôture de cette heureuse période pendant laquelle ils avaient mangé tout leur saoul et dormi en conséquence; leur
triste martyre final commençait : marches pénibles, longs jeûnes précédant regorgement. Sur cet étalage de chair grasse veillaient des hommes à l'air minable, des femmes aux vêtements souillés; — métayers à qui la vente du lot de cochons assurerait de l'argent à toucher au règlement de fin d'année, petits locataires et petits fermiers comptant depuis des mois sur la recette de cette journée pour le paiement du terme à la Saint-Martin proche.
Entre l'emplacement des bovins et celui des porcs, un large passage était ménagé pour le service d'une annexe éloignée de cent mètres et réservée aux moutons, aux chevaux. Dans ce chemin, perpétuellement, circulaient des gens que leurs affaires appelaient à l'un ou l'autre endroit, et ceux, plus nombreux, qui n'avaient rien à faire qu'à observer, les dilettantes, Ips curieux. Aux ordinaires blouses bleues se mêlaient les pardessus, les peaux de chèvre luisantes des aristocrates du monde rural.
Il y eut un long temps d'accalmie, pendant lequel Vaureil se désolait, disant n'avoir pas de chance, désespérant de trouver un acheteur. A côté, l'albinos à figure sournoise venait de
PUKS DU soî. 225
vendre très cher une pelilc vache maigriote, parce qu'il avait su fasciner un grand rougeaud à l'air simplet. Et, sans désemparer, avisant un vieux bonhomme à barbe blanche qui vendait une fort belle vache, il réussit à embobeliner celui-là comme le précédent et à lui acheter sa bote très bon marché.
Cet albinos secondait son père, lequel était à la fois fermier et marchand. C'était le plus roublard des spéculateurs de la région : il roulait les uns et les autres, grâce à son coup d'œil très sûr, qui lui faisait apprécier à première vue la valeur exacte d'une bête, grâce aussi à son formidable bagou et enfin parce qu'il était toujours au courant des variations de prix. Parasite menant large vie et s'enrichissant aux dépens des producteurs toujours grugés, il était connu dans un ra^^on de dix lieues; on le craignait, on l'admirait un peu, mais personne ne l'aimait. Le fils marchait sur les traces du père et promettait d'être digne de lui...
— Je mets trente-six : voulez-vous la vendre, oui ou non ?
Cela s'adressait à Yaureil. C'était le petit
jeune homme de Saint-Ponayre qui revenait à la charge; il s'efforçait de prendre un air très entendu, disant tout bas son prix, puis le proclamant bien fort, comme font parfois les marchands. Mais on voyait que cette science du marchandage était factice : dans sa façon d'opérer, dans le ton de sa voix, une gaucherie embarrassée se révélait qui trahissait son inexpérience. Il s'en retourna encore, après avoir insisté longtemps; il s'en retourna devant les serments répétés de Vaureil affirmant qu'il venait d'en refuser trente-neuf pistoles et qu'il ne la vendrait pas à moins de quatre cents francs.
— Eh bien, il fallait en profiter, vous savez!... Ce n'est pas moi qui vous la paierai trenteneuf, fit-il en s'éloignant.
Cette affirmation de Vaureil était une grosse malice, car personne ne lui en avait offert plus de trois cent cinquante francs.
— Pas de veine! disait-il à sa fille, je n'ai jamais été attaqué sérieusement.
Neuf heures sonnaient en ville : on commençait à sortir les bêtes vendues ; le bon moment des affaires était passé. Survint un commer-
pi\f:s \)[] SOI. 2-27
(.•anl à (|ui la Hrunclto plut pour uu ii{)j)areillage; il la dennanda tout d'abord pour trois cent trente francs, puis, de pistole en pistole, après une discussion d'une demi-heure et deux ou trois feintes d'abandon, il monta jusqu'à trois cent soixante-dix. Mais il se sauva tout de suite après avoir annoncé ce dernier prix.
Alors Vaureil regretta de ne pas la lui avoir « jetée au cou » : il craignit d'être obligé de la vendre à perte ou de la ramener.
Heureusement, revint le jeune homme de Saint-Ponayre; il était, cette fois, accompagné de sa femme, une petite blondinette au teint rose, l'air très enfant. Il lui montrait les différentes vaches qu'il avait remarquées, lui expliquant ce qu'il trouvait à chacune de bien et de mal et quel prix en demandait le vendeur. Elle les regardait avec une gentille moue, la petite blonde, ayant l'air de penser :
c( Est-ce donc bien vrai que me voilà maitresse de maison et qu'il me faut donner mon avis pour l'achat des vaches, moi qui jusqu'à présent ne m'étais inquiétée de rien au monde que de mes toilettes et des papotages du bal de chez nous I... »
228 IMIES DU SOL
Et ils finirent par se décider à prendre la Brunette. Après avoir longuement hésité, discuté, tergiversé, après avoir subi les attestations de Vaureil jurant plus fort que jamais qu'il en avait refusé davantage, qu'elle donnait du lait comme pas une et qu'elle était parfaite, ils l'achetèrent pour trois cent quatre-vingts francs.
Pendant toute la durée du débat. Maria n'avait cessé de faire la moue devant le cynisme de son père qui persistait à affirmer, à clamer des choses fausses. Quand le couple se fut éloigné, Vaureil déclara, l'air satisfait :
— J'espérais pourtant bien en faire quatre cents francs!... mais les affaires vont si mal qu'il faut encore être content de ça... Et puis je suis bien aise d'en être débarrassé, de cette charogne !
— C'est ennuyeux pour ces pauvres gens, fit Maria; eux qui désirent beaucoup de lait ils tombent justement sur une vache qui ne leur en fournira pas du tout... Pourquoi, papa, ne l'as-tu pas vendue au marchand, qui l'aurait emmenée loin? Il eût mieux valu agir ainsi que de tromper des gens du pays.
PRKS Dr SOL 229
— Mais tu sais bien que le marchand ne m'en a pas donné aussi cher qu'eux !...
— Je sais bien!... mais eux, nous sommes exposés à les revoir souvent, et ils se fâcheront quand ils auront été à même de constater ce qu'elle est... Et puis, pourquoi leur as-tu dit tant de mensonges?
Elle était gentille, la petite, toute rouge et tremblante d'émotion dans la révolte de son cœur honnête. Mais combien son père était dans le vrai lorsqu'il répondit :
— Que veux-tu, ma fille!... à la foire, chacun fait ce qu'il peut !...
Eh oui! à la foire, et ailleurs, chacun fait ce qu'il peut pour gagner le plus d'argent possible, sans être arrêté par de vains scrupules quant au choix des moyens !
— Vous ne me connaissez pas? ça m'étonne, diable m'étrangle!... Je vais pourtant à toutes les foires de Cos, de Gressot, de Vazeuil et d'Hirson... Je suis le père Peyrat, du Gérain; nous avons votre voisine pour servante.
— Ah! c'est vous Peyrat!... Ma foi non, je ne vous connaissais pas...
C'était sur le champ de foire toujours, quelques minutes après la vente de la Brunette, que Vaureil et Peyrat liaient ainsi conversation. Peyrat était un grand au dos voûté, à la figure pleine et au sourire niais, avec une moustache et des favoris roux. Il était très paysan, écorchait le français plus que Vaureil et introduisait dans chacune de ses phrases, comme argument sans réplique, un : « diable m'étrangle ! » puissamment articulé ; — à tel point que, dans sa commune, si quelqu'un parlait de Peyrat, un autre reprenait aussitôt : (( Ah! oui... diable m'étrangle!... » Cette expression suffisait même à le désigner.
Maria, qui était à quelques pas, n'entendait rien de la conversation et regardait sans intérêt cet homme à barbe rousse qui parlait à son père. Mais elle eut soudain un tressaillement de les voir rejoints par un grand garçon à figure glabre qui fumait une cigarette : elle reconnut tout de suite Jean Peyrat, l'amoureux de Francine, le bêta de la foire de Cos, l'ivrogne du l)al Grenier; et elle comprit que le vieux était son père et qu'on s'entretenait, dans le groupe, de la propriété du père Pinel.
JMIKS DU SOL 231
Une heure après, comme ils attendaient sur la roule, vers les dernières maisons d'Ilirson, au lieu indiqué par l'acheteur pour prendre livraison de la vache, Vaureil confirma la supposition^^de sa fille :
— Tu sais, la Nette avait raison : Pciyrat, du Gérain, va donner sur l'endroit du père Pinell... Il m'a parlé, à ce sujet tout à l'heure, sur le foirail : comme c'est un peu grand pour sa bourse, il serait tout disposé à me céder une pièce ou deux; ça ferait notre affaire à tous... Si ça réussit, dans un an nous aurons les Peyrat pour voisins ; tu te marieras avec le garçon et, un jour, vous posséderez presque tout Jonçayl
— Oh I ça, non! il me déplaît trop! fit Maria vivement.
Le petit cultivateur de Saint-Ponayre et sa blondinette arrivaient avec la voiture à baudet du beau-père, sur laquelle ils hissèrent le veau après l'avoir fait têter ; puis ils soldèrent et s'en furent.
— A présent, ma fille, il nous faut aller manger! dit Vaureil.
— Dame! j'ai bien faim, répondit-elle.
Ils regagnèrent Hirson, croisant des bêtes qu'on déplaçait ou qu'on ramenait invendues. Les en tours de la gare leur apparurent bondés de bétail, — une large tache blanche piquée de points bleus, comme le champ de foire le matin. — L'embarquement se poursuivait à la fois sur le quai ordinaire et sur deux quais mobiles, sans que la masse stagnante d'animaux eût l'air de diminuer. Les wagons étaient sur le point de manquer ; on avait télégraphié à Lancy pour en avoir d'autres, mais ils ne seraient pas là, sans doute, avant quatre heures de l'après-midi : des malheureux allaient être obligés d'attendre jusqu'à la nuit avec leurs bêtes.
Pour manger, Vaureil et Maria se rendirent à V Hôtel de la Croix-Blanche^ où était leur âne. Il était midi, le moment de la pire cohue : toutes les salles étaient envahies et ce ne fut qu'au bout d'un long quart d'heure qu'ils purent se caser dans un recoin de la cuisine. Une serveuse leur apporta sans plus tarder des assiettes et du vin, mais ils durent bâiller encore dix minutes avant d'obtenir du pain et un ragoût impossible, un ramassis de débris
nn:s du sol 23:]
de table d'hote mélangés et amalgamés par la cuisinière dans une ample terrine de cuivre d'où elle tirait les portions de ceux qui mangeaient à bon marché. Pendant ces longs préludes, Maria avait pu voir de quelle façon l'on procédait, et l'appétit lui en était à moitié passé. Elle goûta cependant au ragoût, mais préféra bientôt grignoter du pain sec. Elle se trouvait contre la porte de la grande salle, où deux cents campagnards déjeunaient. Comme eux, presque tous étaient partis avec des bêtes au milieu de la nuit et ils avaient très faim. D'ailleurs ce déjeuner d'auberge, où la viande figurait, leur semblait un festin et ils bâfraient avec appétit les fricots nageant dans une sauce ignoble, les rôtis à demi cuits : ce spectacle distrayait la jeune fille.
— Prends donc encore de la viande !
— Non, papa, j'en ai assez.
Vaureil se mit alors à sucer, un à un, le reste des débris ; puis il versa dans son assiette la sauce noirâtre figée au fond du plat, dans laquelle il émietta un gros morceau de pain, et cela fît une sorte de soupe épaisse qu'il happa avec sa fourchette.
Maria s'intéressait maintenant aux faits et gestes de la patronne, qui rudoyait les serveuses, s'etTorçait de faire prendre patience aux entrants et s'avançait vivement avec un drelindin de ses poches gonflées de monnaie lorsqu'un partant cognait pour l'addition.
C'était le retour. Chariot marchait vite, car il suivait un poney noir qu'il ne voulait pas quitter. La route était sillonnée d'équipages ruraux : — voitures massives enduites de terre et de poussière que traînaient de grosses poulinières peu trotteuses, jeunes pouliches à demi dressées qui s'effrayaient, baudets en grand nombre. — Chariot rejoignait aux côtes le poney noir, qui le distançait en plaine; une vieille jument grise venait derrière; puis une pouliche baie, à très vive allure. Mais le poney bientôt prit une route perpendiculaire et Charlot se calma: sans paraître le moins du monde offusqué, il se laissa dépasser par la vieille jument grise, par la pouliche baie, et par d'autres chevaux, et par d'autres ânes. De pauvres gens s'en allaicMit à pied, s'aidant de leurs bâtons. A chnque roulement nouvenu.
PRKS nu SOL 235
ils levaient les ^eux, espérant que des places restaient libres et qu'on allait les inviter à monter. Mais les voitures étaient généralement bondées: elles passaient, et les malheureux piétons, toujours déçus, continuaient leur marche. Après Cos, les Vaureil rencontrèrent deux femmes de Rigny, qui avaient vendu leurs chèvres.
— On pourrait bien les amener, papa? fit Maria.
— S'il n'y en avait qu'une, je ne dis pas; mais deux, c'est impossible : nous serions trop serrés.
Un peu plus loin, elle intercéda de nouveau en faveur d'un homme de Vazeuil qui s'en allait seul et paraissait très fatigué. C'était a une descente et l'âne trottait vite; le père tourna la tête et murmura hypocritement :
— Je regrette, mais tant pis ! il est déjà trop loin derrière... Si tu me l'avais dit plus tôt...
Il n'aimait pas à se gêner, à fatiguer son âne pour rendre service.
Maria fut froissée de ce mauvais vouloir ; des pensées tristes la hantèrent : elle eut peur de l'avenir...
Au sommet de la côte des Saurêts, elle eut tout de môme une contemplation admirative pour le vallon familier; elle regardait toutes ces chaumières, toutes ces fermes dont elle savait les noms, maisons de pauvres disséminées dans l'océan des cultures, et le grand clocher gris de Vazeuil portant bien haut sa flèche au-dessus des chênes verts, et le clocher moderne de Fléchaux, ajouré, prétentieux, blanchâtre; et elle regardait aussi à gauche, par delà une indistincte vallée, la colline du bois des Fées, que le soleil couchant empourprait une fois de plus.
Son père aussi avait, d'un coup d'oeil, pris possession du vaste panorama; il le prouva par une réflexion avisée :
— Dis donc, petite, quelqu'un qui aurait tout ça !...
— Oui, il serait très riche! répondit-elle, mécontente.
Le charme était rompu...
Le paysage, d'ailleurs, allait se rétrécissant à mesure que Chariot descendait la côte rapide; quand l'équipage atteignit la rue de Jonçay, il ne s'étendait pas au delà dos prés riverains du
Bizon, sur les bords duquel les hauts peupliers commençaient h secouer leurs feuilles d'or... La nuit était près de tomber lorsqu'ils arrivèrent.
Un dimanche de novembre, Peyrat, sa femme et son fils vinrent à Jonçay pour examiner la propriété du père Pinel. Vaureil les attendait; il les fit dételer dans sa cour et logea leur jument à la place habituelle de Chariot, dans l'étable à débarras. Et tout de suite ils partirent ensemble, visitant d'abord les bâtiments que le père Pinel, attristé et malade, leur montra en détail, puis, successivement, avec grande attention, les pièces de culture et les prés.
— La terre paraît rude, diable m'étrangle ! faisait parfois Peyrat ; c'est argileux, montueux,
PKÈ8 DU SOL 239
dur à travailler ; ça ne doit pas être bon pour les pommes de terre.
Vaureil leur faisait voir, en même temps, sa propriété; et, là, f)ar contre, Peyrat s'extasiait toujours :
— Joli cham[), diable niY'trangle!... Voilà un pré qui doit pousser!...
Et la mère et le fils outraient les éloges...
Quand ils furent de retour à Jonçay, Vaureil leur offrit d'entrer chez lui pour boire un verre de vin.
La table était garnie; sur une nappe immaculée s'exhibaient la soupière et les assiettes fleuries des jours de fête. Vaureil dit, feignant l'étonnement :
— Ah! ça tombe bien, le goûter est prêt. Vous allez manger la soupe avec nous, sans cérémonie...
C'était lui qui avait absolument tenu à faii*e préparer un peu d'extra, pour les inviter à manger. Il y avait la potée au jambon, une omelette et un morceau de veau rôti» avec de la salade. La mère Peyrat, une petite femme à la bouche renfoncée, sans dents, qui parlait en un bredouillement mielleux, s'installa à table la première :
— Ma foi, puisque vous vous êtes mis en frais, nous allons rester : ça nous permettra de faire mieux connaissance... Venez donc vous asseoir à côté de moi, mam'selle Maria.
— Oui, tout à l'heure, madame Peyrat.
— Ohl je ne suis pas une dame et je déteste les manières. Appelez-moi Hélène : c'est par ce nom d'Hélène qu'on m'appelle toujours.
Elle causa beaucoup, beaucoup, pendant le repas; elle parla de sa servante, de ses fruits et de ses poulets, puis elle fit l'éloge de son fils, un si brave garçon et qui l'aimait tant!
— Certainement, madame, dit-elle en se tournant vers Clémence, certainement, s'il était parti pour être soldat, j'en serais morte de chagrin.
Elle était parvenue, en effet, à force de courbettes et de lèchements de pieds, à faire réformer Jean, — qui avait tiré au sort colle même année. Des messieurs puissants avaient daigné intervenir en sa faveur. C'avait été d'abord leur propriétaire, qui était l'ami d'un ex-député auprès duquel il avait, agi, puis le curé, qui connaissait un oncle du médecin militaire, puis le neveu d'un beau-frère de Pey-
PUKS DU SOL 241
rat, qui était domestique chez le cousin d'un conseiller de préfecture. Grâce au bon vouloir adroitement exploité de ces trois personnages, Jean avait été réformé, on ne savait pour quelle inlirmité bénij;ne, — varices ou myopie, — qui ne le gênait aucunement.
Tout de suite Hélène eut soin d'avertir les Vaureil de cette particularité, de dire que c'était uniquement par protection que son fils n'avait pas été soldat, mais qu'il n'avait sûrement rien de fâcheux dans son organisme. Et elle multipliait les racontars pompeux et ineptes, empreints d'un sentimentalisme pleurnicheur, qui exaspéraient Maria.
— Diable m'étrangle, c'est bien vrail confirmait le père, de temps en temps.
Jean ne rougissait pas des éloges; il les amplifiait, au contraire.
— Ma mère a raison de tenir à moi : je travaille pour elle autant (jue la servante!... Je m'occupe des volailles, des lapins, môme de battre le beurre, et je sais aussi traire les vaches.
Il parla de sa force, des luttes où il avait toujours été vainqueur, des prouesses qu'il
242 PRÈS [){j SOL
avait accomplies à faucher, à charger les gerbes, à porter des sacs lourds aux machines. Il avait réduit une pouliche méchante, que personne ne pouvait approcher, et dressé pour un voisin deux jeunes bœufs que lui et ses gens avaient abandonnés. Ces narrations étaient ornées de mots ambitieux et de blasphèmes fréquents.
Maria songeait :
ce II est menteur, prétentieux, sot et bavard. . . Il est pire que mon père pour étaler ses mérites, pour se targuer de choses qu'il n'a point faites, j'en ai la certitude... Il s'exprime plus mal, il blasphème davantage et sa conversation est peut-être encore moins relevée!... »
Jean en arrivait à conter ses exploits de fin danseur, de joueur malin, de buveur émérite :
— Nous avons bu un jour, à six, trente bouteilles de vin blanc, sans parler des gouttes avant et après... Les autres étaient saouls à ne plus pouvoir marcher : eh bien! moi je n'avais pas encore trop de mal.
La mère comprit que ces histoires de beuveries monstres pourraient impressionner défavorablement les Vaureil; aussi s'empressa-t-elle d'ajouter :
PRKS J)V SOL 243
— Certes, il s'est ainusé coinine tous les jeunes gens, mais il a cela de bon que jamais il ne se met en ril)otc... IVailleurs, ce n'est pas son habitude de boire autant qu'il a l'air de dire : ce n'est pas un ivrogne, bien loiu de là!...
Aussitôt la jeune fdle eut cette pensée : « Ce n'est pas du vin blanc, sans doute, qu'il avait bu l'année dernière, pour la « Bonne-Dame », lorsqu'il faisait le tour de la salle de danse en insultant tout le monde I... » Plus Jean Peyrat donnait libre cours à sa verve, plus elle le trouvait stupide et grossier, et sa répulsion pour lui s'en accroissait. Le garçon, à la fin, remarqua qu'elle restait silencieuse et maussade, les yeux baissés sur son assiette; alors il lui adressa la parole directement :
— Vous n'allez guère au bal, je crois bien, mam'selle Maria : vous devez vous ennuyer, le dimanche I
— Moi?... non, pas trop... et pas du tout quand j'ai des livres... Lire est un de mes plus grands plaisirs... Et vous ? /
— Moi, à part les almanachs, pour voir les
changements de lune, je n'ai pas touché un livre depuis ma sortie de l'école... Je n'aime pas m'abrutir à lire... et puis ça ne sert à rien !
— Mais si! ça amuse et ça instruit... Les romans sont des histoires de personnages qui n'existent pas, j'en conviens, mais on en peut tirer malgré tout des leçons pour soi-même... C'est bien aussi utile de lire, en tout cas, que de boire à six, en moins d'un jour, trente bouteilles de vin blanc I
Devant ce coup droit qu'elle lui portait, Jean fut, un instant, abasourdi; ses yeux clignotèrent plus encore que de coutume, ses lèvres se pincèrent, tout son visage glabre grimaça.
Il y eut un silence pénible, que vint troubler fort à propos le roucoulement d'une des prisonnières, dans la cage de bois accrochée au mur, près de la porte. Les Peyrat s'intéressèrent :
— Ce sont des colombes ? demanda Hélène.
— Non, ce sont des tourterelles des champs.
— Elles sont gentilles.
— Pour ce qui est d'être jolies, assurément qu'elles le sont, répondit Yaureil; mais c'est
iMn-:s DU SOL i245
leur seule qualité; elles sont d'un petit bénéfice, je vous en réponds !
Jean acquiesça promptenient :
— Avec le grain qu'elles mangent, il vaudrait mieux nourrir une poule 1
Et Maria eut do nouveau une petite méchanceté :
— A la bonne heure, monsieur!... Je vois que vous êtes pratique.
Le père Peyrat regarda l'horloge :
— Ça tourne, diable m'étrangle!... On ne s'ennuie pas, mais il faut pourtant parler de partir, surtout qu'il ne fait pas un joli temps..
Il n'était encore que trois heures, mais d'épaisses nuées grises voilaient le ciel ; le vent de Bloux soufflait fort; la pluie était possible et l'obscurité du soir allait tomber bientôt.
Néanmoins, avant de prendre congé, les Peyrat s'entendirent définitivement avec Yaureil au sujet de la propriété du père Pinel. Puisqu'il n'y avait pas moyen de faire autrement que de s'adresser à ces gens de loi qui grugent le pauvre monde, ils décidèrent d'aller sans tarder à Maleville pour charger un avoué
de les représenter lors de Ja vente. D'ailleurs, Peyrat seul devait être en nom : si le bien lui était alloué, il céderait à Vaureil, avant que les actes définitifs fussent dressés, le Champ des fougères et le Pré fleuri.
Au premier janvier, Francine ne vint pas comme à l'ordinaire souhaiter la bonne année à ses parents ; elle écrivit seulement une courte lettre, où elle donnait pour excuse de son abstention l'état de santé précaire de sa bour-
geoise.
Mais, luiit jours plus tard, sa mère reçut d'elle une seconde lettre qui l'étonna et lui fit tout de suite pressentir un malheur. Elle se rendit tout éplorée chez les Vaureil, et Maria lut à haute voix ces lignes dont l'écriture maladroite marquait, en plus de l'inexpérience coutumière, l'hésitation, l'émotion :
Le Gérain, 8 janvier.
« Mes chers parents,
» J'ai une bien mauvaise nouvelle à vous annoncer : j'ai commis une faute... (Il y avait là des traces de larmes sur le papier.) C'est avec le garçon de la maison, Jean Peyrat... Il me promettait le mariage ; mais, à présent que je suis enceinte, il refuse de m'épouser; il en est d'ailleurs empêché par ses parents, qui me trouvent trop pauvre. Mon cher père, ma bonne mère, pardonnez-moi. Je ne puis pas rester davantage dans cette maison : venez donc me chercher dimanche avec une voiture pour transporter ma commode.
» Pardon ! pardon ! pardon !
» Votre fille qui vous embrasse.
y> FRANGINE LACROIX. »
La Nette fut abasourdie par ce coup imprévu :
— Eh bien, en voilà une affaire!... Pitié des anges, c'est-il malheureux !... Moi qui me réjouissais tant d'être sortie des plus grandes peines!... Nous arrivions à joindre les deux
PRKS DU SOL 2i9
bouts bien comme il faut, depuis que les enfants étaient partis. C'était notre seul bon moment, car bientôt nous serons vieux et ce sera la misère encore. Mais nous étions trop tranquilles : c'était visible que ça ne durerait pas I . . .
Des larmes coulaient sur ses grosses joues halées :
— La vieille Lamoine n'a i)as fini d'en dire!... Et le père, comment lui annoncer ça, au père?... Oh! ma pauvre Maria, qu'a-t-elle été faire là, ta camarade!...
Maria songeait que cet événement était la suite naturelle et logique des amours de Jean et de Francine ; elle ne se sentait aucune velléité de blâmer son amie, comprenant qu'elle était bien plus une victime qu'une coupable. Une victime, oui, après tant d'autres, sur le grand chemin commun de la pauvreté et de la fatalité. Placée trop jeune dans les fermes, elle avait été exposée à entendre toutes sortes de conversations luxurieuses et grossières, de ces conversations qui sont comme un piment destiné à exciter les mauvais instincts. De bonne heure, le bal et ses intrigues l'avaient inté-
2o0 PRKS DU SOL
ressée; elle avait été très fière d'être adulée et courtisée par le fils du maître : les empressements, les paroles douces et les belles promesses qu'il lui avait prodiguées avaient trouvé un écho en son pauvre cœur naïf, avide d'illusions, et elle s'était laissé prendre...
En rentrant de son travail, le soir, vers six heures, Lacroix posa son panier sur la commode, comme il en avait l'habitude, quitta le sac jeté sur ses épaules en guise de pèlerine, puis sa blouse, qu'il mit sur le dos d'une chaise, près du poêle, pour la faire sécher, car d'un ciel couleur de suie était tombée toul l'après-midi une pluie fine d'hiver. Alors seulement il vit que la Nette avait les yeux rouges et une physionomie de chien battu.
— Allons, bon! dit-il, il est arrivé quelque chose : je parie que Jacques est malade ?
— 11 ne s'agit pas de Jacques, mais d(^ la Francine : elle est enceinte.
Le père ne fit pas d'éclat : son visage de travailleur fataliste conserva son expression habituelle d'énigmatique placidité; à peine si une flamme passa dans ses y^vix sombres.
PKÈS DV SOL '251
Quand sa femme lui eût donné les quelques explications que contenait la lettre, il dit simplement :
— Eh bieni il vaut mieux qu'elle nous ait prévenus que si elle avait eu, comme d'autres, l'idée de se détruire ou de détruire son enfant.
La Nette se rassura un peu : elle avait craint qu'il n'entrât dans une de ses terribles fureurs, d'autant plus redoutées qu'elles étaient plus rares.
— Oui, dit-elle, mais il nous faudra élever son petit, et ce sera la misère encore.
— ïè! est-ce qu'il y a pour nous dans la vie autre chose que de la misère ?
Puis il se mit à manger la soupe et les pommes de terre cuites à l'eau de tous les soirs, et il alluma son brûle-gueule, qu'il fuma auprès du poêle en se séchant les pieds.
Le dimanche matin, avec la charrette et l'âne de Vaureil, il alla chercher sa fille.
Ils furent à Jonçay vers midi. Francine était amaigrie et changée; elle avait perdu la fraîcheur de ses joues et toute sa belle gaieté d'au-
trefois. Son père ne lui avait pas adressé la parole en route, et ce dédain muet lui avait paru plus amer que des reproches. A l'entrée de la ruelle qui desservait les vieilles maisons, Maria, accourue, lui tendit les bras : elle s'y précipita en sanglotant, bien heureuse tout de même de cette sympathie.
— C'est donc vrai, chérie, que tu me parles encore : j'avais tant crainte de te faire horreur !
Et Maria, pleurant aussi, de répondre :
— Oh! par exemple, tu me juges donc bien méchante I
— Veux-tu venir jusque chez nous ? Tu tâcheras d'apaiser ma mère : j'ai peur qu'elle ne me reçoive mal.
La mère Lamoine était devant sa porte, aux aguets, de même que Raspaut, l'innocent : le visage terreux de celui-ci resta impassible, mais la trogne rouge et branlante de la première sembla rayonner de satisfaction.
— Ahl te voilà! fit la Nette à sa fille, avec une froideur qui ne présageait rien de bon.
— Oui, maman.
Et elle s'avança pour Tembrasser.
PRKS DU SOL 2t)3
— Non! non!... Ote-loi de là : In nie fais honte.
Alors Maria essaya d'intervenir :
— Ne soyez donc pas méchante, Nette!... Elle est bien assez nnalheurense !
Mais la mère, tournant le dos pour aller aider son mari à décharger la commode, répondit d'une voix cassante :
— Je ne suis pas méchante, puisque je la reçois...
Puis soudain, quand le meuble fut en place et que Lacroix fut parti avec l'équipage, elle apostropha sans mesure la pauvre Francine; elle vida, dans un flot de paroles courroucées, toute l'amertume amassée dans son cœur depuis la réception de la lettre désolée, annonçant la faute.
Maria n'osait plus rien dire et Francine pleurait avec de gros sanglots...
Deux jours après, Francine, un peu calmée, conta à sa camarade tous les épisodes qui avaient précédé son départ du Gérain. D'abord l'aveu à Jean lorsqu'il ne lui avait plus été permis de conserver de doutes sur son état,
25i PRÈS DU SOL
l'aveu suivi de la demande du mariage réparateur. Après une moue, il avait eu cette réponse lâche : « Il y a longtemps que j'en ai parlé à mes parents : ils ne veulent pas. Et, sachant cela, ils voudront encore bien moins. »
Et Jean, dorénavant, avait évité les occasions d'être seul avec elle. Cela avait duré près de trois mois, jusqu'au jour où la mère, prévenue, lui avait dit méchamment : « Je sais que tu es prise : tant pis pour toi, ma fille, mais nous ne pouvons pas admettre que Jean perde sa situation pour te faire plaisir... Et puis, d'ailleurs, tu courais les bals et les fêtes : c'est lui ou c'est un autre... Je ne peux plus te garder là, tu comprends, à cause de ta position : écris à tes parents qu'ils viennent te chercher au plus tôt. y)
Et toutes les supplications, toutes les larmes de la pauvrette n'avaient pu prévaloir contre le tranquille égoïsme de la mère, contre l'indifférence veule du i)ère, contre la cynique inconscience du fils*
Quand son père était venu la chercher, il avait bien fait une scène au père Peyrat, qu'il
VHKS IJI' SOL 2.-)0
avait Irouvc seul à la maison, — Jean et sa mère étant allés à la prenmière messe, où ils s'attardaient à dessein sans doute : « C'est vous qui avez empêché votre garçon de l'épouser. Mais vous vous en repentirez, soyez sur : je vais lui envoyer une carte du juge de paix et nous verrons comment ça se passera. — ^^ Diable m'étrangle, diable m'étrangle, non, ce n'est pas moi ! » avait bredouillé Peyrat, très ennuyé au fond.
— Il avait bien raison d'ailleurs! déclara Francine; il n'a pas de volonté, lui; sa femme le mène par le bout du nez : c'est elle qui règle tout, qui gouverne tout à la maison. Sans elle, Jean ne m'aurait peut-être pas laissée, mais elle a autant d'autorité sur le garçon que sur le père; et c'est avec toi, j'en suis convaincue, qu'elle a l'intention de le faire marier.
— Pardi, c'est bien combiné d'avance, lit la Nette, qui venait d'entrer. Il y a longtemps que je te l'ai dit, Maria, qu'ils achèteraient ici et que le garçon deviendrait ton mari...
— L'épouser, moi? non jamais, non jamais! répliqua Maria, indignée.
25G PKKS DU SOL
Mais la Nelte reprit, implacable et triste comme le Destin :
— Oh! ma fille, on ne fait pas toujours ce qu'on veut et Ton fait bien souvent ce qu'on ne voudrait pas.
La vente eut lieu le 20 janvier et Peyrat fut acquéreur. Vaureil revint de Maleville rayonnant : il aurait ses deux pièces. (Il avait renoncé au Champ du jardin.)
Le lendemain Maria alla voir le père Pinel, toujours souffrant. Son visage, si rose et si gai jadis, était maintenant amaigri, pâli, sillonné de rides et voilé de mélancolie. Il fixa son regard vacillant sur les beaux yeux clairs de la visiteuse :
— Ah! ma fille, ma pauvre fille! prononçat-il.
Elle appréciait la grande tristesse que renfermaient ces simples mots, mais elle ne trouvait pas de phrases consolatrices. Il poursuivit :
— Je gagerai qu'on a l'intention de te marier avec le garçon qui va venir habiter ici.
— Quoi, vous aussi, pôrePinel! s'écria-t-elle. On dirait que tout le monde s'accorde pour me dire ça... Eh bien non, cent fois non, je n'en veux pas!
— Je souhaite qu'on te laisse libre de refuser, conclut le vieillard gravement.
Le soir, quand Maria fut couchée, ce propos revint à sa pensée; elle le rapprocha de celui tenu par la Nette : « On ne fait pas toujours ce qu'on veut et l'on fait bien souvent ce qu'on ne voudrait pas... » Elle les trouva identiques et il lui sembla qu'à l'horizon de sa vie de gros nuages noirs s'amoncelaient... Ce mariage avec Jean, elle comprit qu'il allait paraîlre avantageux à ses parents, puisqu'il aurait ])Our conséquence de la faire rester près d'eux, de sceller en un seul bloc, pour l'avenir, les deux petites propriétés voisines. Elle eut peur, bien peur de n'être pas assez forte pour résister à leur vo-
PRKS DU SOL 2r)9
lonté; et elle eut la vision de ce que pouvait être la réalité de demain : — les Peyrat habitant Jonçay, elle, mariée au fils, à ce Jean qu'elle détestait et méprisait; Francine, hier la maîtresse de son mari, et Tenfanl, fruit de leur commune faute, vivraient à côté, dans ce môme hameau; l'abandonnée, la pauvre, serait là, témoin journalier et reproche vivant de leur union; l'abandonnée, la pauvre, chassée de la maison par une mère hypocrite et rusée, avec l'assentiment du fils lâche, prétentieux et sot, élèverait l'enfant toute seule, sous les yeux de ces égoïstes...
Quelques jours après, la cousine Jeanne, de Vazeuil, vint à Jonçay avec sa mère pour inviter les Yaureil à son mariage, qui devait avoir lieu dans le courant de février.
Boursat, le petit brun, son ex-amoureux, était au régiment depuis plus d'un an. Jeanne dit :
— Nous nous sommes écrit pendant six mois; puis Ramet s'est présenté... C'est un garçon de domaine, qui aura bien quelque chose plus tard ; il plaisait à mes parents : ma foi, j'ai envoyé promener le soldat et je me marie avec celui-là... Pourtant ça m'a
IMîKS \M SOL 261
vraiment fait do la peine de laisser lîoursat : il était bon diable et dansait joliment bien!... Mais, lout de même, attendre encore deux ans, c'était long; et i)uis si, par hasard, il m'avait laissée, lui, à son retour.
— Tu as raison, dit Clémence, tu seras plus sure comme ça. Mais ta sœur Henriette doit être fâchée de te voir passer la première?
— Qu'est donc devenu Gagnère, ce grand blond qui la courtisait? demanda Maria.
— Il est marié à Fléchaux... Elle comptait bien sur lui cependant : il a été cause qu'elle en a refusé plusieurs. Maintenant elle n'en trouve plus, et elle aura bientôt vingt-quatre ans. C'est ce qui m'a fait réfléchir : ça ne vaut pas cher, les garçons !
Clémence tua bien vite un poulet pour faire déjeuner les inviteuses. Jeanne et Maria, dans la chambre neuve, devisèrent un moment.
— Tu sais, dit Jeanne, que je le réserve comme cavalier un nmi de mon futur mari, un jeune homme à la hauteur, dont j'espèi*e que tu me feras compliment.
Elle causait avec une aimable désinvolture,
202 PPiKS DU SOL
se montrait aussi peu sentimentale que possible et étalait naïvement sa grande joie de se marier. Mais elle ne voulut pas dire à sa cousine le nom du cavalier qu'elle lui promettait.
Pour assister à la noce, Maria désira une robe neuve, que sa mère lui accorda sans se faire prier. Seulement, madame Desvaux, la couturière de Rigny, étant très pressée, la jeune fille dut lui prêter son concours pour la confection de cette robe. Pendant huit jours elle retourna travailler dans les mêmes conditions que l'hiver précédent.
Ce fut à l'atelier de couture, durant cette période, qu'elle eut connaissance de deux faits sensationnels autant que romanesques, Tun concernant Paul Bouguin, le second M. Albert Breuron.
Paul était parti en novembre pour accomplir son année de service, sans savoir qu'il avait laissé enceinte la maigriolte aux cheveux fous. Venu en permission au jour de l'an, il avait profilé d'un rendez-vous qu'elle lui avait accordé dans sa chambre selon la coutume.
i»ui:s DU SOL 2r;:î
Mais le père était survenu sans tarder : — le coup avait été prémédité en famille, disait-on. . Toujours est-il qu'il se trouva avoir un revolver tout chargé :
— Promets de l'épouser, ou je te tue !
Et Paul avait promis; il avait môme écrit et signé sa promesse sur une feuille de papier timbré, au bas de la reconnaissance du délit d'amour. Et le mariage devait avoir lieu à Pâques, avant le baptême ; des démarches étaient déjà faites auprès de l'administration militaire pour obtenir les autorisations requises.
M. Albert Breuron avait passé les mois d'octobre et de novembre aux Saurêts. II y était resté longtemps seul, car madame Breuron mère était partie dès la Toussaint pour prendre à Cannes ses quartiers d'hiver. — Seul, pas tout à fait : car mademoiselle Marguerite Maugenest, la fille aînée du comptable, n'avait fait, parait-il, aucune difficulté pour continuer auprès du Tils le service de compagnie qu'elle avait coutume de remplir auprès de la mère.
Une semaine après le départ de M. Albert, Marguerite avait filé à Maleville, chez une amie de pension, avaient dit ses parents, — bien plus loin, assurait la rumeur publique : — elle n'était pas encore revenue.
Aux Saurèts, M. Maugenest, raide et digne, le visage sévère sous la barbe grise touffue, ne manifestait rien de ses préoccupations intimes; mais sa femme et sa fille avaient des figures contristées, chagrines. Et puis des mots échangés à l'intérieur de la maison avaient été perçus par des oreilles indiscrètes. Les clabauderies des domestiques avaient filtré vite hors de l'enceinte du château. Maintenant tout le monde savait à quoi s'en tenir sur les relations du maître et de la fille de l'intendant : on disait que les tourtereaux parcouraient l'Italie, terre classique des fugues amoureuses; et l'on disait encore que si Peyrat avait eu la locaterie de Pinel, c'est à cela qu'il le devait, qu'autrement M. Albert eut certainement été acquéreur, pour ne pas laisser s'installer là un destructeur possible de gibier.
Ces choses s'ajoutaient au reste pour montrer à Maria les hypocrisies, les vilenies de la
piu-:s nu SOL 263
vie. Paul, ce \wau garçon inlelligcnt et instruit qu'elle eut été disposée à aimer, voilà qu'il était pris par une autre, par une autre qu'il méprisait sans doute, mais qu'il devait subir : et c'était son devoir de le faire, puisqu'il l'avait rendue mère. Elle songea aux belles théories qu'il émettait au cours du précédent printemps. Oh ! ce qu'on rêve, et puis, après, ce qu'on fait, quand arrive l'heure !...
Et M. Albert Breuron, le bourgeois bien pensant, qui avait la prétention de donner le bon exemple, et qui trouvait logique de séduire, d'enlever la fille de son intendant!... De haut en bas, quelle que fût leur situation et quel que fût leur degré d'intelligence, ils étaient donc tous les mêmes!...
La jeune fille, heureusement, était occupée par la pensée de la noce prochaine et par ses préparatifs de toilette : cela lui était une distraction salutaire. D'ailleurs, personne ne lui parlait plus de Peyrat.
Au jour fixé, Clémence et sa fille se rendirent à Vazeuil avec Chariot; — Vaureil demeurait, à cause des bêtes. A l'arrivée, dès sa descente de voiture. Maria eut cette surprise de voir s'avancer, glabre et solennel, Jean Peyrat. C'était lui, le mystérieux ami du marié, le garçon « à la hauteur » dont avait parlé Jeanne. Il y avait eu tout un complot d'ourdi, complot dont faisaient partie Vaureil et Clémence, pour assurer entre Jean et Maria ce rapprochement forcé de deux jours : on espérait faire tomber ainsi les préventions de la jeune fille à l'égard de son
pnr.s nu sol 207
futur voisin, lequel se posait déjà en soupirant.
Maria eut peine à réprimer un cri d'étonncment antipathique. Le yarçon était en grande tenue : sa cravate rose tranchait violemment sur sa chemise immaculée; son veston battant neuf, ouvert à dessoin, laissait voir, étendue sur le gilet, une grosse chaîne de montre en doublé avec breloque; ses bottines trop étroites lui serraient les pieds de telle sorte qu'il avait l'air de marcher sur des épines, et son chapeau mou, trop haut de fond, changeait l'aspect de son visage, le faisait ressembler à un jocrisse. . . Il avai t dans toute sa personne, et au suprême degré, l'air gauche des paysans en tenue de cérémonie.
« S'il marchait sur une douzaine d'œufs, il n'en écraserait pas treize! » songea Maria, qui connaissait les proverbes locaux.
— Mademoiselle, dit-il, il paraît qu'on a décidé que nous serions ensemble : quelle bonne surprise, hein !
— En effet ! répondit-elle froidement.
Et elle pensait :
c( Oh! oui, pour une surprise, c'en est une!... et une fameuse, encore!... »
268 PRKS DU SOL
Il continua, faisant le geste de friser sa moustache duveteuse :
— C'est que, vous savez, dans ces occasionslà, il vaut bien mieux qu'on se trouve avec quelqu'un de connaissance; on a tout de suite plus de hardiesse et Ton s'amuse davantage.
— C'est bien possible, fit-elle encore à voix basse, les yeux fixés au sol.
Il gémit sur l'absence de Vaureil et demanda à la mère et à la fille si elles n'avaient pas eu froid en voiture. Mais ces questions, pourtant naturelles. Maria les jugeait bêtes et banales.
Dans le cortège, pendant le trajet de la ferme au village, Jean s'efforça plus encore d*etre intéressant, spirituel. Il voulait faire de belles phrases et tombait dans un chaos déplorable; les non-sens, les adjectifs pittoresques et les mois écorchés revenaient, à chaque instant, orner ses périodes prétentieuses. A un moment donné, il lira sa montre du gousset, et, gravement :
— Faudrait qu'on marcherait plus vite pour arriver à l'heure de la messe I
Il croyait ainsi très bien s'exprimer, ayant fait un elTort mental considérable pour éviter
PRKS nu SOL 269
de dire selon son habitude : « Faudrait que j'marchions... »
Au dîner, la sottise de Jean et son manque absolu de tact, d'éducation, de sens moral même, se trahirent plus encore. Il est vrai que Maria avait à sa gauche un employé de postes de Maleville, cousin du marié, dont l'aisance et la désinvolture aggravaient, par contraste, la gaucherie et la stupidité de l'autre.
Au milieu du repas, un commerce s'établit entre la jeune fdle et le postier au sujet de certains romans qu'ils avaient lus l'un et l'autre. Cela ne faisait guère l'affaire de Peyrat, qui ne pouvait participer à la conversation. Dépité, il dit très fort, pour la galerie :
— Les livres, moi, je n'y comprends rien ; je suis été élevé au travail.
Mais sa phrase malicieuse n'eut pas d'effet. Au dessert, il crut se rattraper en chantant quelques chansons grivoises qui lui avaient toujours semblé irrésistibles. Mais la mère du postier, qui avait son franc parler, déclara carrément que ces chansons-lù, bonnes entre jeunes gens, étaient tout à fait inconvenantes
en société... Et toutes les autres personnes qui pensaient de même, mais n'osaient émettre leur avis en premier lieu, s'empressèrent d'appuyer l'observation. Le malheureux se rassit, maugréant et riant jaune, son visage glabre au menton proéminent contorsionné d'une vilaine grimace.
Vers minuit, au cours du bal, il eut l'occasion de causer à part avec Maria, et, après quelques préambules mal tournés, sérieusement, il lui proposa le mariage. Il insista sur sa situation, la fortune de ses parents, l'héritage d'un oncle à recueillir encore.
— Ne vous y trompez pas, mam'selle, si mon père a consenti à remettre des champs au vôtre, c'est à seule fm de ne pas le contrarier : il aurait bien pu garder la propriété entière sans avoir besoin d'emprunter pour la payer. D'ailleurs, quand nous laisserons, à la Saint-Martin, notre ferme du Gérain, nous aurons encore beaucoup d'argent à prendre sur le cheptel.
Maria écoutait d'un air détaché et las. Tous les événements de la journée, les deux longs
PRKS nu SOL 271
repas, la séance de bal, le Ijruit, toutes choses auxquelles elle n'était pas habituée, lui avaient fait une tête bourdonnante et vide de pensées. Il ne lui semblait pas que ce fût à elle que s'adressait Jean Peyrat. Pourtant ce ([u'il lui disait était bien prévu : elle savait qu'il le lui dirait, un jour ou l'autre...
— Nos parents sont d'accord, je dois vous en prévenir; ils en ont parlé, de noire mariage; à tous il plaît... Je voudrais bien connaître aussi ce que vous en pensez...
Elle fit une réponse machinale :
— J'ai besoin de réfléchir, vous comprenez : dans une quinzaine, je vous écrirai...
Puis, comme il s'efforçait d'obtenir d'elle quelque chose de plus affîrmatif, elle dit avec une fermeté dont elle ne se serait pas crue capable :
— Que voulez-vous, il est peut-être vrai que nos fortunes sont équivalentes, mais, pour le caractère, je ne crois pas qu'il y ait de rapport entre nous... D'ailleurs, c'est avec une autre que vous devriez vous marier...
Et elle lui tourna le dos, alla rejoindre sa cousine Henriette, qui la lorgnait de loin.
Le lendemain matin, Peyrat se conduisit plus que jamais comme un goujat. Après le bal, il s'était remis à boire avec deux imbéciles, et cela jusqu'au jour; il était donc abêti doublement par l'ivresse et par l'insomnie. Dans la cour de la ferme, au moment où s'organisait le cortège pour aller quérir les mariés, qui avaient reçu l'hospitalité nuptiale dans un domaine voisin, il chercha une querelle d'Allemand au postier, lequel s'entretenait de la lenteur du progrès dans les campagnes.
— Vous dites cela pour moi : vous voulez me faire passer pour un idiot, je l'ai bien vu hier déjà... Mais je ne suis pas plus bête que vous, nom de Dieu I
Il le regardait avec un air mauvais de brute en colère, gesticulait, levait le poing comme pour le frapper :
— Je ne suis pas d'humeur à endurer que vous vous foutiez de moi, vous m'entendez!
Maria, avec d'autres jeunes filles, survint au moment où le postier répondait, très calme :
— Mon ami, je ne sais pas en quoi j'ai pu vous blesser; si je Tai fait, c'est bien involontairement et je le regrette, mais je crois plutôt
PUKS DU SOL 273
que vous êtes saoul et je vous conseille d'aller cuver votre vin ailleurs.
— Saoul!... saoul!... il dit que je suis saoul !...
11 voulait continuer, prenant acte de cette appréciation pour se fâcher davantage. Mais, voyant les fdles fornier le cercle autour d'eux, il s'apaisa :
— i\près tout, ce n'était peut-être pas pour moi, ce que vous disiez tout à l'heure; mais, quand même, s'il n'y avait pas tant de monde, je vous apprendrais à dire que je suis saoul !
Il en coûta à Maria de reprendre le bras de Peyrat titubant.
Il se montrait entreprenant, l'embrassait, l'appelait « ma petite femme )) : elle était furieuse.
Et jusqu'à l'heure du départ, à chacune de ses naïvetés, à chacune de ses sottises, à chacune de ses gaffes, elle se disait résolument :
« Devenir la femme de cet être-là, non, jamais!... )>
Au lieu de les rapprocher comme le souhaitaient les parents, ces deux jours d'intimité les avaient éloignés plus encore.
Sur la table ronde achetée depuis peu pour achever de meubler la chambre neuve, Maria avait étalé un cahier d'un sou à couverture coloriée, et elle griffonnait à la hâte, de son écriture longue et penchée d'ex-pensionnaire. Elle avait acheté ce cahier, au temps où Paul Bouguin lui prêtait des livres, pour copier les pensées qui la frappaient et qu'elle tenait à conserver. 11 y avait encore beaucoup de pages blanches, et la jeune fille, mélancolique et tourmentée, avait eu subitement Tidée de leur confier son chagrin : — cela peut-être lui serait une consolation de noter, comme Lucie Bou-
PKKS DU îSOL 275
gain, ses impressions journalières; seulement, elle le ferait pour elle seule et en toute sincérité. Le cœur lui battait fort, comme si c'eût été commettre une action très vilaine d'étaler ainsi ses pensées intimes, — et puis elle craignait d'être surprise par sa mère. — Elle écrivit :
« Jeudi li février. — Je suis rentrée hier de la noce de ma cousine Jeanne, où j'ai eu pour cavalier Peyrat, qui s'est déclaré. Maintenant, je ne vais plus avoir une minute de tranquillilé, j'en suis certaine. Maman s'est mise à m'entretenir de lui pendant notre trajet de retour; mon père, le soir, a recommencé; puis, ce matin encore, en déjeunant. Pour eux, mon bonheur est là; maman ne pense qu'à me garder auprès d'elle; mon père ne songe qu'à la belle propriété que je posséderai un jour : les deux exploitations de Jonçay réunies, un vrai domaine... Ce résultat lui paraît très enviable; mais ça ne me dit rien, à moi, et je n'accepterai jamais d'épouser un personnage sans conscience et qui m'est antipathique affreusement. »
Clémence, qui filait dans la cuisine, cria : — Tu n'en finis donc pas, de faire le ménage ce malin, Maria!... Tu sais bien que les oies grasses n'ont pas encore eu d'avoine.
A la voix de sa mère, la jeune fille, bien vite, rangea dans le tiroir de son armoire le cahier, l'encre et le porte-plume : elle s^en fut donner l'avoine aux oies grasses.
Elle écrivit pourtant de nouveau le lendemain, le surlendemain et les jours suivants. Par crainte d'être surprise, elle s'efforçait de choisir un moment où son séjour dans la chambre pouvait sembler naturel. D'ailleurs, à la moindre alerte, elle s'interrompait, dissimulait vite les objets révélateurs et recommençait à un autre instant plus favorable. Elle écrivit ainsi une série de tristes notices quotidiennes :
(( Vendredi 75 février. — Je ne sais plus quelle altitude adopter. Pendant toute la veillée d'hier soir, mon père n'a fait que parler de Peyrat. Comme les autres fois, j'ai répondu qu'il ne me plaisait pas, qu'au surplus ce serait très
PUKS DU SOL 277
mal de Tenlever à Francine : mon père a pris alors sa voix sourde et brutale des mauvais instants pour me dire que j'étais une drôle de fille, une fille sans raison, difficile à contenter et ne ressemblant pas aux autres, mais qu'il saurait bien me faire passer ces manières-là et me contraindre à agir si cela devenait nécessaire...
y> Oh ! comme ces mauvaises phrases me sont entrées dans le cœur et qu'elles m'ont fait mal 1 Je suis restée interdite et tremblante et je me suis mise à pleurer. »
« Samedi 46. — H y a eu une accalmie à la veillée d'hier et ce matin : j'ai attribué cette trêve — car ce n'est certainement qu'une trêve — à mon air morose et à ma mine déconfite. N'ayant pas eu à me défendre, j'ai beaucoup réfléchi et j'en suis arrivée a cette conclusion que mon père avait raison, en somme, lorsqu'il me disait que j'étais une drôle de fille, difficile à contenter, et ne ressemblant pas aux autres. Oui, tout le malheur vient de ce que je ne suis pas comme les autres. Mes parents ont eu grand tort de m'envoyer
deux ans à Sainte-Anastasie, car sans cela j'aurais continué de fréquenter mes camarades d'école, et mes idées sans doute seraient pareilles aux leurs. Je n'aurais pas connu Lucie, ni Paul; je n'aurais pas lu ni discuté sur des sujets élevés, et peut-être cela eût-il été préférable... Car, ce qu'il faut, c'est une éducation et des goûts conformes à ceux du milieu où l'on doit vivre. Or je me suis engagée dans un sentier de traverse au lieu de suivre la voie normale... Je crois que beaucoup de mes compagnes m'ont enviée parce que j'allais en pension, parce que, fille unique de parents aisés, j'avais la faculté de me faire acheter plus souvent qu'elles des toilettes neuves. Aujourd'hui je les envie presque à mon tour, ces heureuses qui vont au bal le dimanche, y trouvent des adorateurs et peuvent librement parmi ceux-là choisir leur mari. Mais elles n'en ont sans doute pas conscience de leur bonheur, car il est une chose dont j'ai pu me convaincre : c'est que le bonheur de chacun est seulement visible pour les autres, ce qui revient a dire qu'il n'oxis((^ guère. Le bonheur est un oiseau ([ui toujours vole et
pni:s nu soi. 271)
que chacun s'imagine voir se poser sur ses voisins.
» Et puis... et puis... je viens d'écrire une sottise... Cette pauvre Francine était une de celles qui me disaient que j'avais de la chance ; elle était une de celles qui jouissaient de ces plaisirs que j'étais tentée d'envier tout à l'heure. Qu'en est-il résulté ? La honte du déshonneur et un infini désespoir pour elle et sa famille ! »
• c( Dimanche /7. — Les hostilités ont repris ce matin : mon père m'a demandé si c'était aujourd'hui que j'envoyais ma réponse. J'ai riposté que rien ne pressait, étant donné que j'avais déclaré à Jean qu'il me fallait au moins une quinzaine pour réfléchir. Alors il m'a fait une nouvelle morale et j'ai pleuré, pleuré... Je crois voir le visage digracieux de Peyrat, je crois entendre sa voix, ses phrases d'autant plus sottes qu'elles sontplus prétentieuses, ses jurons, ses blasphèmes et sa façon d'affirmer son dédain pour les livres : je me demande si Ton peut dire que cet être-là a une âme I... Non, jamais je ne me ferai à l'idée d'être sa femme!...
» Ce soir, je suis allée voir ma camarade, la pauvre Francine Lacroix, à qui ses parents font la vie dure à cause de sa faute. Son père ne lui adresse jamais la parole; sa mère l'accable tous les jours d'amers reproches. Cela m'a bien affligée de la voir si abattue.
» Quand elle m'a eu fait part de toutes ses peines, la conversation a dévié sur moi. A mon tour, je lui ai conté mes ennuis : elle m'a répondu aussitôt : « Il faut l'accepter quand y> même, Peyrat. Bien sûr qu.'il n'est pas » aussi intelligent que toi, mais puisqu'il est » riche... »
y> J'ai compris qu'elle parlait raisonnablement, qu'elle exprimait nettement l'opinion générale.
» Et j'ai pleuré de nouveau sur moi-même et je pleure encore en écrivant ceci... »
(( Lundi 18. — Il me vient des pensées romanesques, baroques, mauvaises. J'ai envie de me faire religieuse, de m'enterrer dans un couvent; ou bien d'écrire à Jacques Lacroix, de lui dire que je suis prêle à le rejoindre où il voudra, de façon que mes parents soient forcés de nous marier ensuite.
im;ks du s or. 2si
» Dautros fois, jn soulïaile d\H\v li'ùs malade (4 chî nioiirii' !... Oli ! qiKi jo suis iDalheurcuse! »
« Mdi'di 19. — J'en viens à regretter de n'être pas née en ce temps d'autrefois où personne ne savait lire, où Ton vivait d'une vie animale presque, où les enfants ne pouvaient faire autrement que de continuer le langage, les coutumes et les idées de leurs parents... Si la conscience morale se développe chez tous les hommes, Tavenir, sûrement, vaudra mieux que le passé; mais, pour l'instant, c'est une bien vilaine époque de transition et combien sont malheureux ceux qui prennent les devants !
)) Pourquoi, mon Dieu, pourquoi m'avezvous condamnée à être au nombre de ces derniers ? Pourquoi nravez-vous donné une âme sans rapport avec les âmes de ceux qui m'entourent ? Pourquoi ai-je des pensées que les autres n'ont pas ? Si j'avais eu le caractère, les habitudes, les goûts du public campagnard dont je suis, je n'aurais jamais souffert de Tétroitesse de pensées de mes parents, ni de leurs actes souvent trop pratiques ; je trouve-