JÉSUS
Il y a une vue encore plus douloureuse. Jamais, ni sur la terre, ni au ciel, il ne rencontrera, dans cette si aimable et seule béatifique unité, la multitude de ceux qui n'ont pas voulu de la Rédemption du Fils de Dieu, et qui, maintenant et pour toujours, en sont séparés, dans l'Enfer. Quel supplice que la pensée de cette séparation éternelle! C'est l'irréparable malheur des infortunés réprouvés; mais c'est aussi la plus cruelle offense faite au Cœur de Dieu; c'est l'injure, c'est l'affront le plus indigne, que puisse recevoir sa miséricorde infinie. Ils ont repoussé les amoureuses avances de cette miséricorde si tendre, et, au lieu des louanges éternelles qu'ils étaient destinés à
chanter à Dieu, dans le Ciel, ce sont d'abominables blasphèmes, que, dans leur désespoir, ils font entendre au milieu d'épouvantables supplices. Ah ! cet affreux désordre est intolérable pour le cœur du Prêtre, du ministre sacré, qui dit le saint Bréviaire ! Il ne peut supporter que le Dieu d'amour soit privé de la reconnaissance et de l'adoration de ses créatures, et il voudrait être, si l'on peut ainsi dire, un universel supplément de louange et d'amour, pour ceux qui n'aiment pas et qui blasphèment. Il sait que JÉSUS est ce supplément mille fois abondant et surabondant, et il s'unit à Jésus, à cette fin ; mais, parce que ce doux Sauveur lui-même est cruellement offensé de la damnation de tant d'âmes, il voudrait avoir une ferveur si grande, en récitant le saint Office, que le miséricordieux Rédempteur trouvât une consolation, dans cet extraordinaire amour; il voudrait que la force puissante de sa voix, de la voix intime de son cœur, couvrît en quelque sorte les voix abominables qui montent de l'Enfer, pleines de blasphèmes et d'outrages.
Ces réflexions nous rappellent de très belles paroles du pieux Cardinal de BéruUe, sur l'Office divin. Qu'on nous permette de les citer ici. Xous les empruntons à une lettre écrite aux premières Carmélites de France.
« Vous louez Dieu pour le ciel et la terre, pour les créatures animées et inanimées, pour les chrétiens et les infidèles, pour les catholiques et les hérétiques, pour les élus et les réprouvés, pour l'enfer même, quoiqu'il s'y oppose par son vouloir damnable. Vous êtes alors situées entre le ciel et l'enfer; l'enfer est sous vos pieds, et plût à Dieu que vous eussiez autant d'application à louer Dieu, que l'enfer a d'application à le maudire! plût à Dieu que vous eussiez autant de sentiment de ses miséricordes, que l'enfer a d'impression de sa justice! Le ciel
est ouvert sur vous; plût à Dieu que vous eussiez une foi autant vive et ferme, que le Ciel a une vue claire de ses grandeurs ! plût à Dieu que vous eussiez autant d'élévation et mouvement de piété, que le Ciel a de repos, de gloire et de jouissance en la possession de son Seigneur !
« Mais voici un autre sujet d'admiration et de reconnaissance, en l'office que vous remplissez.
« Le Père a voulu incarner son Fils, et le Fils a voulu prendre notre chair pour être en état de louer et de servir Dieu son Père d'une manière plus haute et plus divine, que celle qui ne pouvait être communiquée ni aux hommes, ni aux anges, ni à la grâce, ni à la gloire. Car, avant ce mystère, il y avait des hommes et des anges servant Dieu et le louant; mais il y a maintenant un Homme- Dieu qui fait ce ministère. Il y a un Dieu adorant et adoré; et vous ne louez Dieu que par le pouvoir de ce divin Adorant, que par l'esprit de cet Homme-DiEU, que par la grâce et la puissance qui vous est conférée par JÉSUS. C'est en lui et par lui que vous faites cet office, et c'est aussi avec lui que vous le faites; car, il est en un état continuel d'amour et de louange envers Dieu son Père, et vous l'avez présent en son autel en qualité d'Hostie et de Victime à Dieu, et en qualité de Victime pour vos âmes. Il est et il sera à jamais l'Hostie, l'Agneau, la Victime de Dieu, tant qu'il sera Homme-DiEU.
« En la puissance donc de son Esprit, en la vertu de sa grâce, en l'union des louanges qu'il a rendues à Dieu son Père sur la terre, et qu'il lui rend au ciel; et en adoration et en union encore de l'état de louanges, dans lequel il est devant la face de Dieu le Père, sur cet autel, comme un Isaac, une hostie et un Agneau de Dieu ; célébrez les louanges divines, et tenez-vous heureuses d'être en la présence de Jésus, dans la dépendance et la possession
de son Esprit, sous la direction de sa grâce, en participation de son ministère, et dans l'usage et exercice de sa fonction (de Prêtre et de Victime), qui est de louer Dieu et de consacrer vos âmes à sa louange i. »
Quelle grâce est donc la nôtre ! Quelle sainte et haute et glorieuse vocation nous est faite! Les fidèles peuvent €t doivent s'élever vers le Père et lui rendre toute gloire « par Jésus-Christ, et avec Jésus-Christ, et en Jésus- Christ » ; mais c'est en leur nom particulier et pour remplir un devoir qui ne regarde que chacun d'eux individuellement. Nous sommes, nous, les ministres publics de la Religion de Dieu : nous sommes les députés de l'Église et ses ayant-cause, pour cette Religion, pour l'union avec Jésus-Christ la plus intime, la plus habituelle, la plus élevée, laquelle est nécessaire à la vérité, à la légitimité, à la sainteté de cette Religion. 0 sublimité ! ô glorification ! ô sainte transformation en Jésus-Christ! aucun langage humain ne peut dire ce que vous êtes ! Mais, s'il faut que les sentiments intérieurs et la conduite extérieure répondent à un si grand honneur-, quelle ne doit pas être la pureté, la charité, la sainteté intérieure d'un Prêtre récitant l'Office divin, et, à l'extérieur, son recueillement, sa dignité, son respect !
Donnons sur ce dernier point au pieux Sous-Diacre, quelques conseils particuliers. Ce que nous avons dit, dans ce chapitre, de la grâce qui nous est faite, par l'union à Notre-Seigneur, recommande clairement la nécessité d'une grande Religion intérieure. Voici ce qui regarde la Religion extérieure.
' Œuvres du Cardinal de BéruUe, édit. Migne, col. Ii539 et suiv.
- Ut nomen congruat actioiii... ; ne sit honor sublimis, et vita deformis. — S. Ambrosius. — De diijnitale sacerdotcdi, cap. m. — Patr. lat., t. XVII, col. 570.
o20 LA SAINTE LOI DE LA PRIÈRE ECCLÉSIASTIQUE
lo Ne commençons jamais notre Office, les premières Vêpres en particulier, et Matines, sans nous être rendu compte de ce qui est spécial à la fête, au Mystère, qui est l'objet de notre Office. Cette préparation à laquelle VOrdo supplée, est nécessaire ; sans elle, même avec une habitude déjà ancienne de dire le Bréviaire, nous nous exposerions à certaines erreurs : l'omission du rit (double ou semidouble), d'une commémoraison, d'une ixe leçon, etc.
2o Ne négligeons jamais une autre préparation, qui est celle de l'âme, du cœur, et qui consiste à ne pas commencer YAperi ou le Domine, in unione, sans avoir passé au moins une minute dans le recueillement. C'est bien peu, une minute i ; elle peut suffire cependant, dans les cas ordinaires. Mais, un office qui ne serait pas préparé de la sorte, pourrait être ensuite assailli de distractions, que notre conscience aurait le droit de nous reprocher, comme quelque peu volontaires dans leur cause. D'autre part, le conseil ou le précepte du Saint-Esprit est formel: Ânfe oratioyiem prœpara animain tiiam; et noli esse quasi hnnio qui tentât Doum ~.
3° Cherchons le silence. Le bruit que la parole ferait autour de nous, rendrait ordinairement impossible la vraie manière de réciter l'Office. Nous pouvons le dil-e en voiture, en wagon, mais à condition que nous puissions facilement nous isoler (matériellement ou moralement) du bruit des conversations.
• On dit (le saint Charles, qu'il consacvait un qnai't d'heure à cette sainte préparation.
-' Eccli. XVIII, "io. — Ct'r. Eccle. IV, 17. v, 1.— Parmi les intentions de cette préparation, on pourrait avoir celle que suggère Origène dans ces pjirole.s: .Siipplicanduin Domino ut veuiat Agnus de trihu .Juda et ipse librum signatum dignetiir aperire. Ipse est enim qui, Scripturas aperiens, accendet corda discipulorum, ità ut dicant : Nonne cor nostrum ardens erat. etc. (Luc. XXIV, ;52). — Iloinll. XII in Exod. — Patr. grfec.,t. XII, col.385.
LE BRÉVIAIRE ;-)L>l
L'Eglise, le sanctuaire de l'Eglise est bien le lieu le plus favorable et le plus convenable à ce ministère de Religion;mais l'Eglise sans bruit dédiants ou de cantiques, ou encore l'Eglise, quand nous ne sommes pas obligé, par devoir, de surveiller ce qui s'y fait, ce qui s'y passe. — JJn auteur, qui a écrit des lettres de direction à un jeune Prêtre, plaisante agréablement sur ce qu'il appelle la « Bréviairomanie » ; c'est la façon peu respectueuse de ceux qui disent leur Bréviaire un peu partout, par fragment, donnant une bénédiction du .Saint-Sacrement, faisant des funérailles, etc.
40 Une trop grande lenteur est un défaut: la récitation de l'Office n'est pas une méditation; mais la précipitation est aussi un défaut. Saint Paul veut que l'hommage même de nos lèvres soit une Hostie de louange 1. Et le Prophète Sophonie parle « des lèvres élues destinées à la divine louange - ». On peut s'acquitter de ce saint devoir sans lenteur et n'être pas précipité. Ce Siige milieu est comme un don de DiF.r, (piil faut demander à l'Esprit-Saint et mériter par un grand respect extérieur 3.
Ce respect consiste à se tenir dans une parfaite modestie des yeux, — évitant de regarder ce qu'il n'est pas nécessaire de voir (point important), — de la démarche (si nous disons l'Office en nous promenant), ni molle, ni agitée, mais digne, grave, religieuse ou, ce qui dit tout en un mot, ecclésiastique. — de l'attitude, de la position du
1 Fer ipsum (Cliristiim) offeranius lio.stiain laiidi.s semper Deo, id est, fnietum labiorum confitentium noiiiini ejiis. — Hebr. xiii, 15.
- Tune reddam populis lalduin electum, ut invocent omnes in nomme Doniini. — 8oph. m, î).
" Un jeune homme demandait à un ecclésiastique le temps qu'il mettait à dire son ofKee. — «Cela dépend, dit celui-ci, de la volubilité des lèvres. -> — Le jeune homme, un peu trop hardi peut-être, répondit : « Je croyais que cela dépendait de la dévotion du cœur. »
corps, si nous sommes assis. — « Sainte Thérèse dit, qu'une posture commode est préférable pour- la prière mentale: mais que, pour la prière vocale, une posture qui est en même temps une pénitence, est plus profitable i. » — Si nous récitons notre Bréviaire à l'Église (heureux le Prêtre qui peut toujours s'acquitter de cette sainte obligation ■en face du divin Tabernacle!), que ce soit avec un parfait respect, soit que nous le disions à genoux, ou assis, ou debout, ou alternativement dans Tune ou l'autre de ces attitudes, comme le font les Religieux au chœur. Un des plus anciens historiens de saint François de Sales, et son contemporain, le Père de la Rivière, a écrit de lui : « On le Aboyait dans sa stalle, ainsi qu'une statue dans sa niche, sans se remuer, sans s'empresser, sans regarder de çà de là, sans s'occuper d'autre chose que de bien prier, avançant paisiblement de verset en verset, goûtant et savourant tout à son aise le miel des célestes suavités, que le Saint-Esprit y distillait -. »
00 Ne retardons jamais par négligence la récitation du Bréviaire. Ce renvoi donne lieu presque toujours à une récitation très imparfaite, surtout (ce qui est alors déplorable) quand l'Office presque tout entier s'est accumulé vers le soir. Disons les Matines et les Laudes le plus tôt qu'il est possible, la veille; et ainsi des Petites Heures, dès le matin après l'oraison, et des Vêpres et Compiles, après midi.
Si nous sommes très occupés, il arrivera plus d'une fois que la charité ou les bienséances nous imposeront des retards, qui seront alors très légitimes. Subissons, avec paix et bonne volonté, tout ce que le devoir commande.
1 r. l'','il)or, l'rofjrè.s de l'ânie dans In rie spi ril uelle, chiii>. xv. ■- Le P. (le la Rivière, p. 117. - Aji. llanion, lie de saint François de Soles, livre "\'II, cliap. vu.
Mais n'oublions pas que la récitation du Bréviaire est « notre Office >\ A ce titre, il occupe la première place dans notre vie i.
6û Ayons pour les rubriques une grande estime, un grand respect. Elles n'ont pas toutes une égale importance : mais elles sont toutes prescrites par l'Épouse, pour la parfaite louange de l'Epoux. Cela doit suffire, pour nous les faire aimer et observer toutes très fidèlement. Ne sommes-nous pas les ministres de l'Épouse et « les amis de l'Époux -? »
7<> Ayons quelques pratiques particulières, qui soient dénature à renouveler notre attention, nos intentions, soit générales, soit spéciales, et à ranimer notre piété. Le (tJoria Pafri semble avoir été l'objet de la prédilection des saints. Sainte Madeleine de Pazzi disait tenir de son confesseur la pratique d'incliner la tête à cette Doxologie, comme si elle la présentait au bourreau, pour subir le martyre, à la gloire de la Très-Sainte Trinité. Un religieux de l'ordre de saint François avait, en ce moment, les intentions suivantes : 1^ offrir à Dieu toute la gloire que son Fils rend à sa Grandeur infinie, soit dans l'éternité, comme son image parfaite et incréée, soit dans le temps, comme l'exemplaire et la source de toute vraie Religion ; 2o adhérer à tous les hommages que lui rendent, en son Fils, la Bienheureuse Vierge, les Anges et tous les Saints du ciel et de la terre; oo souhaiter que Dieu soit connu et servi par tous ceux qui le méconnaissent et Toifensent, que les hérétiques reviennent à l'Église, que les infidèles
1 ^'oil•. dans le Comjjenditim du I'. (iurv. diverses décisions fort utiles ;i connaître, relativement à la récitaticii du saint Ofiice.
- (^tii liabet sponsani, sponsus est ; amicus aiiteni spon.si... g-audio gniidet propter vocem sponsi. — Joann. m, -9. — Cfr. Joann. x\', l.j.
reçoivent le bienfait de la foi ; 4'^ demander que les Ecclésiastiques et toutes les âmes saintes avancent dans la perfection, et glorifient Dieu, de plus en plus; ô^ réparer, autant qu'il est possible, tant de blasphèmes et de péchés de tout genre, par lesquels le nom de Dieu est continuellement offensé; 6'> s'offrir sans réserve à la Très-Sainte Trinité, pour l'honorer et pour la servir partout où il lui plaira i.
Qui ne voit que de telles pensées sont excellentes V Mais ces sortes de pratiques varient à l'infini. A chacun de consulter son attrait 2. L'essentiel est que, suivant la parole du Saint-Esprit, « pas la moindre parcelle de ce don divin », qui s'appelle la récitation du saint Office, « ne soit négligée -K »
8» Après que nous avons dit, un certain temps, le saint Office, nous savons un grand nombre de psaumes et de prières par cœur. Est-il bou, alors, de se passer de la lecture du Bréviaire ? A moins que quelque infirmité ou quelque autre raison sérieuse nous dispense de cette lecture, récitons de mémoire le moins possible. « On rapporte que saint Charles Borromée, dit le P. Faber, ne voulait jamais dire par cœur les parties les plus faciles du Bréviaire et du Missel ; car il pensait que l'acte seul de tenir
1 Citi'' (lan.s ronvrag'e : Le saint Office considéré au point de vue de la piété, par !M. !>. 15. (liaciièz), Directeur au Séminaire de Saint-Sulpice, I"^* partie, titre III", cliap. ix. — Excellent livre que tous les Prêtres liront avec un très grand profit, (ln-12 de 529 p.,cliezPoiissielg:ue, o« édition.)
2 On pourrait lire avec fruit dans l'ouvrage : Le II. F. Eudes, ses vertus, par le P. de Hérambourg, les pratiques de ce saint Prêtre, que M. Olier appelait « la merveille de son siècle. » C'est tout ce que la piété peut trouver de ijIus édifiant.
3 Non defrauderis à die bono, et particula boni doni non te pr;etereat.— Eccli. xiv, 14.
les yeux fixés sur le livre, et de lire les mot.^, contribuait beaucoup à inspirer la dévotion i. »
90 Quelques ecclésiastiques ont une sorte de culte pour leur Bréviaire. Ils s'observent pour ne pas le salir, comme on ferait d'un vase sacré ; ils le tiennent convenablement couvert; ils ne se permettraient pas de déposer un objet profane sur ce saint livre 2. La sainte Bible, le Bréviaire, voilà les deux volumes les mieux reliés et les plus honorés de leur bibliothèque.
Nous ne disons rien de plus sur ce grand sujet. Nous pensons avoir dit assez, bien qu'il y ait encore tant à dire.
Bienheureux le Sous-Diacre, dont la virginale chasteté •et l'angélique piété sont un même cantique, uni à la voix de JÉ8US, qui s'élève vers Dieu pour le glorifier, et se répand dans l'Église pour la remplir de joie. Le temps n'est pas éloigné, où l'Archidiacre dira de lui : « Qu'il avance ! » L'Évêque interrogera l'Archidiacre : « Savezvous s'il est digne?» L'Archidiacre répondra: « Autant que la fragilité humaine me permet de le savoir, je sais et je témoigne qu'il est digne, pour la charge de cet Office. » — Il s'agit de l'Ordre du Diaconat.
1 Pro(jrès de rame, etc. ut snprà.
* On le raconte du vénérable M. Vernet, supérieur du Séminaire de A'iviers (dont la vie a été écrite par Slgr Dabert, évêque de Périgueux. — 17e, livr. IV) ; — de M. Hurtevent, fondateur du Séminaire de Lyon; et c'est aussi Tesprit religieux d'un grand nombre de bons Prêtres.