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CHAPITRE XXII

« Le monde ne nous aime pas, écrivait saint Paulin de Noie, mais le Cheist nous aime : Mundus nos non amat, sed amat nos Christus i. » La grande preuve de cet amour, que le monde ne connaît pas, qu'il méprise même, c'est l'ineffable gTâce, c'est le très sublime honneur que Jésus- Christ fait à ses Prêtres, de monter à l'autel, de consacrer et d'offrir son Corps et son Sang, et de ne faire qu'un avec Lui, Prêtre et Hostie. « Le monde ne nous aime pas », et qu'importe? il nous délaisse, il nous dédaigne, il nous persécute ; ou bien, moins méchtint, il nous prend en pitié, nous lui sommes une énigme étrange, et il passe, extrêmement étonné de nos mœurs si contraires aux siennes, de nos convictions, de notre enseignement, de nos œuvres de Religion, de cette Messe surtout, à laquelle nous attachons tant de prix. Et qu'importe encore? Que le monde s'irrite contre nous, ou qu'il nous abandonne, « le Christ nous aime »; et cette Messe surtout est la profonde consolation qu'il nous donne, la grande gloire dont

• Eplstol. ad Severum xi, n. 4. — Patr. lat.,t. LXI, col. li)2.

il couronne notre vie, la vie même de notre vie, La sainte Messe est le centre où tout en nous se repose, où l'esprit, le Cipur. toute notre âme, tout notre être trouve ce qui fait l'objet des plus ardents .désirs : lumière, douceur, paix, sécurité, félicité, force, grandeur, élévation, et, pour tout dire, union et unité avec Dieu, en Dieu, par son Christ, son Hostie, devenue notre Hostie. Ce qu'est la sainte Messe pour le Prêti-e, nul ne pourra jamais le dire. C'est son action, c'est lui-même. Le Prêtre n'est pleinement Prêtre que là, à l'autel, quand il tient l'Hostie, qu'il élève ou abaisse l'Hostie, qu'il la divise, qu'il en dispose pour lui, c'est son droit, pour les âmes, c'est la plus haute fin de son ministère. Partout ailleurs, il fait des œuvres sacerdotales, que l'Egiise a daigné lui confier, mais qui ne sont pas inhérentes absolument à sa Prêtrise 1. Ici, c'est la substance même de cette mystérieuse Prêtrise qui se révèle; car, c'est pour cette action qu'il est marqué d'un sceau indélébile. Le caractère de son Ordination se rapporte à l'Hostie et rien qu'à l'Hostie.

1 Pour éviter toute équivoque, nous rappelons renseignement de la Théologie : En vertu de son Ordination, le Prêtre reçoit avec le pouvoir de consacrer le Corps et le Sang de Jésus-Christ, celui de remettre les pèches (Concih Trid. sess. XXIII, De sacramento Ordinis, can. i). Le premier pouvoir, qui est le pouvoir d'Ordre, est comme le fondement essentiel du second : Batio, dit saint Liguori, quià qui non accepit jioiestatem suprà Corpus Christl verum, nec etiam pofuit accipere jjotestafevi super Corjrus Christ i mysticnm (lib. VI, tract. X, De Ordine, n. 749); et il est inamissible, soit intrinsèquement, soit extrinsèquement, au moins quant à la validité. Le second pouvoir, qui est celui de juridiction, est intrinsèquement inamissible; mais il ne peut être exercé, ni validement, ni licitement, sans une délégation de l'Église, qui détermine et l'étendue de ce pouvoir et les membres du Corps mystique de .Jésus-Christ, sur qui il peut être exercé. D'ailleurs, il est évident que le Sacerdoce a pour objet immédiat et nécessaire le Sacrifice ; et il est digne de remarque que l'Évêque ne nomme pas le pouvoir de remettre les péchés, quand, au commencement de l'Ordination, il dit les droits et les devoirs du Prêtre: Sacerdotein oportet, etc.

C'est pourquoi, toiio pouvoir peut lui être enlevé, excepté son -pouvoir sur l'Hostie. Mystère raviss.-mt et terrible! Le Prêtre et l'Hostie, c'est tellement l'unité, que la déi^ra.datiou elle-même ne peut ôter au Prêtre cette relation à l'Hostie! i\lais malheur! malheur au Prêtre qui ne consacrerait ({ue validement ! C'est lui surtout, « qui man<2^e et qui boit sa condamnation i. » Même dans l'enfer, il y aura entré ri:cifortuné Judas et l'Hostie cette relation du caractère rfue. rien n'efface; le caractère sera « ce sel, dont paf^3 Notre-Seigneur lui-même, qui salera toute Victime '^ » de l'éternelle « colère de rA,i>'neau ^ ». Pensée accablante, que l'Eg-lise veut pourtant que nous nous rappelions, immédiatement avant l'acte même de la Consécration i; mais que nous éloignerons un peu de notre esprit, en ce moment, pour voir en nous seulement la glorieuse empreinte que, suivant la pensée de saint Ambroise, notre Hostie se plaît à reconnaître en nous ^, et (\m devient de plus en plus glorieuse; à mesure que se succèdent nos Messes de chaque jour.

Pour que ces IMèsses soient toujours célébrées comme il convient, c'est-à-dire, saintement et d'une manière

1 1 Cor. xr, 20.

- Ubi veniii.s l'onim lion iiioritiir, et. i^niisi non extin-nitui' ; onniis euim igné salietu:-, et oiiuiis victinia sale salietur. — Slarc. ix, 47, 48.

^ Et diciiii: iium^. us et pétris : Cadite super nos, et abst-ondite nos... ab ira Agni. — Apoc. vr, 16.

* Hauc ig-Uur oblatiouein servitutis iiostrse... qua-suinus, Domine, ut placatiis ae.cii)ias... atque ab alterna d.amnatione nos eripi et in electoruni tuoruii) jubeas grege numerari. — C'an. Jllissœ.

* Sanctitas vcstra institutis sacerdotalibus inforniata, laboret tenere quod accepit à Deo : et oblatio sicut hostia para, in vobis seinper suum signaculuiu recoguoscat, ut et ipsi ad gratiani et ad prtemia virtutuni pervenire possiti.s, per Dominum nostruni Jesuiu Christum. — De Sacramen- /)■«, lib. VI, cap. V, II. ".Jii (qui est ultimus totius operis). — l'atr. lat., t. XVI, col. lGl-4Cr2.

digne de Dieu (si c'est possible), nous rappelons ici simplement les l'èglcs que l'Église et les Saints ont tracées. Nous allons multiplier les citations, on nous le pardonnera. Rien ne remplace l'enseignement des Saints, qui est le fruit de leur expérience et l'expression de leur vie. Nous dirons ce qu'il faut faire — avant la sainte Messe, — pendant la sainte ]\lesse — et après la sainte Messe. La fervente parole d'un des plus saints Prêtres de l'Église de France, le P. Eudes, nous vient spontanément à l'esprit, en indiquant cette formule : avant, pendant, après la sainte Messe. Il disait: « Le saint Sacrifice de la Messe est quelque chose de si grand qu'il faudrait trois éternités pour l'offrir dignement :1a première pour s'y disposer, la seconde pour le célébrer, la troisième pour en rendre de justes actions de grâces i. »

I. Avant la sainte Messe, la Préparation. — Le mot de saint Paul : Probet autem seipsum Jiovio 2 la recommande. Elle ne sera jamais assez parfaite, et pour une multitude de raisons. Le cardinal Bona a écrit cette admirable page: Pervulgatiim apud sanctos Patres axioma e.st, quod talem se animœ exhibet Dens, qualem se illa prœparat Deo. Ideo Christus in EucJiaristiâ aliis quidem est fructus vitœ, panis angelorum, manna absconditum , paradisus deliciarum , ignis consumens, ettertium, cœlum, in qiio audiuntur arcana verba, qiiœ non llcet homini loqui. Aliis vei'o est panis insipidus, omni carens dulcedine et vitali operatlone, etnnuseat anima eorum super clbo isto; qulà nimirùm mors est malts, vita bonis; et sicnt quisque ergà Deum affectus est, talem

' Vïp fhi p. Fudcs,Tp!ir le P. Hérembonrj;:, cliap. xvt. « I Cor. m, 28.

LA CÉLÉBRATION DE LA SALNTE MK.S8E 403

ipsum ergà ^e crperitiir. Pmici sunt qui admirahllea hujus sacri convicii in se sentiant effectua, quia pauci sunt qui se ad ïllos recipiendos rite dis-ponant; qui serio cogitent se ad Sancta Sanctorum accedere, ad Altare Dei, ad Deum Ipsum. Ideo mulfi infîrmisunt et imhecilles; et dormiunt multi. Mortem oUm summo Sacerdoti minabatur Deus, si ausus fuisset introire in Sancta Sanctorum sine strepitu tintinnabuloi'um, non radians gemmis, non fulgens auro, omnium ^irtutum rarietate circumamictus. Quam ergo pœnam nierebitur novœ legis Sacerdos, qui, non ad arcam typicam, sed ad Deum ipsum accedit, ut Filium ejus Dominum Jesum CJiristum immolet, tangat, comedat; nisi id faciat eâ sollicitudine, attentione et apparatu, qui dignus sit tali convivio, dignus Deo? Instante itaque célébrât ione, totis viribus curare débet, ut in arâ cordis ignem divini amoris succendat, actusque eliciat diversartim virtutum, qui heroici sintf et tanto Sacrificio, quantum fieri poterit, convenientes i.

Une préparation vraiment sainte, qui nous fasse prendre des moyens et produire des actes « héroïques », est donc nécessaire. Saint Bonaventure dit : « Il faut que le Prêtre, devenu étranger à tout ce qui est de la terre, ne voit que Dieu, n'ait le sentiment que de Dieu, soit tout divin 2. »

La préparation est nécessaire, surtout l'intérieure. Mais ne négligeons pas l'extérieure. Une certaine malpropreté des mains est un péché mortel -5. La soutane, la chaussure, le mouchoir dont on. est exposé à se servir, doivent aussi être irréprochables de propreté. Nous ne parlons

' De celehrnfione Missœ, cap. v. — Lire aussi avec soin les belles recommandations (lu saint Concile de Trente, Sess. XIII, cap. vu.

* Abstractus et divinus factus, niliil aliud videat, nihil alind sontiat, quàni Deum. — De prœjjctratione ad Missam.

s S. Ligor. Lib. VI, tract. III, n. 409.

loi LA IKLÉBKATION DE LA SAINTE ME8SK

pas ici de la nécessité d'avoir des aubes, des aiiiicts, des ornomeiits, etc., parfaitement propres ; qui ne le sait ?

La préparation extérieure, c'est la tenue, toujours modeste et grave, c'est le silence parfaitement gardé. Lies Prêtres de paroisses sont souvent assujettis à de bien regrettables servitudes, de la part des paroissiens, ou même des employés de la sacristie. Oh! qu'il serait agréable au Cœur de Notre-Seigneur de réformer tout ce qui peut l'être! Les aumôniers de communautés sont vraiment favorisés d'une très heureuse condition, pour garder le recueillement que mérite l'approche du saint Sacrifice. Qu'ils ne manquent pas d'en faire leur j)rofit.

Cç recueillement n'est pas le silence absolu de l'âme. Elle fait divers actes de la vertu de Religion. Saint Augustin a. dit du. pain eucharistique « que nul ne le mange sans l'avon" adoré i. » Il y a des Prêtres tellement attirés par Iç Mysîtère d'amour, qu'ils adorent sans cesse : dès la veille -, tdaj'is la miit, si une insomnie survient, le matin au réveil» dans l'oraison, et durant tout lé temps qui les sépare do la grande Action ^.

Cette adoration est amour, tout amour : amour de préférence, de reconnaissance, de désir, amour douloureux de contrition.

Il y a des Prêtres qui ont le bonheur de se confesser tous les jours, avant d'offrir le saint Sacrifice, non par scrupule, mais par amour.

' Kemo cjinieiii illain inandiieat, nisi prias adornverit. — Enarrat. in l'ualm.- in l'.salin. xcvin, ii. 9. - Patr. lat., t. XXXVII, col. 12G4.

2 Vespere prœcedenti cogitât (Saceidos) se, die crastinâ, hostiam salvitarem Deo oiniiipotenti oblatunim, cique cogitationi indoj-iuiat ; sequente <lio, m eâdem cogitatione iuvigilet, etc. — Card. ]>oiia, De célébrât. Missœ, cap. VII.

3 "N'oir M. «Ui Laiitagess, Jristructioiiti eccUsiastùjius; tit. X, chap. v. — Il n'y a rien de plus pieux que ce que dit le vénéralde fondateur du Séminaire du i'uy, sur la préparation à la sainte Mes.se.

Quand l'heure vient, l'heure qui vaut l'Eternité, la foi devient plus vive et l'amour augmente. Tout a un sens plein de doux mystères : la préparation du Missel, la lotion des mains, la préparation du Calice, chaque vêtement sacré. Le Prêtre est Victime; il voit l'indication de cette grâce, de cet esprit, de cet état, dans chacun des vêtements que l'Épouse du Christ, l'Église, a prescrits. Le pieux Cai'dinal, déjà cité, dit que la Passion de Notre- Seigneur nous est rappelée par ces saints vêtements. « L'amict, c'est le voile jeté sur la face de Jésus-Christ, tandis que les soldats le fraj^paient ec disaient avec dérision : « Devine qui t'a fj'appé i » ; l'aube, c'est la robe blanche, dont il fut revêtu, comme un insensé, chez Hérode; le cordon, les liens dont il fut lié au Jardin des Olives, et les fouets dont on le frappa si cruellement dans la Flagellation; le manipule, les chaînes dont on chargea ses mains, comme s'il eût été un criminel; l'étole, lès cordes qu'on mit à son cou, ou bienlebois de la Croix qu'il porta sur ses épaules; la chasuble, les vêtements de pourpre, dont les soldats le revêtirent par moquerie, dans la maison de Pilate "-. »

Ce sont de très utiles pensées. La sainte Messe est le mémorial delà Passion; il semble que tout ce qui remet.

' ' Matth. XXVI, 68.

. * De celebraH.one Missœ. — I^e pieux archidiacre, Pierre de Blois, dit aijx Prêtres, dans son LVI« Sermon : Snnè Sacerdos devolns et prudens, dnni mens.tj divinaj assistit. nihil cog-itat, nisi Cliristiiin .Tesnni et hune; criiciHxnni. Ponit, ante ociilos cordis sni, Christi liuniilitatem et patientiam, Christi angnstias et dolores ; Cliristi opprobria, spnta, fiag-ella, lanceani, crncem, niorteni, dévote et sollicité recolit, et se in ipnâ memoiciâ Pasaionis Dominicœrrurifigit. — Co.s dernières paroles sont bien. reniar- quables. L'idée de l'union nécessaire de l'état d'Hostie et de la dignité du Sacer.doce se -rencontre partout, dans les écrits des Pères et des Auteurs ecclésiastiques. — Petr. Blesens.<9f ?■??;. L VI. — Patr. lat.. t. CCVII, col. 727.

devant les yeux du cœur, ce douloureux Mystère, est un moyen très efficace do préparer notre âme au divin Sacrifice. Heureux le Prêti'e qui, revêtu des ornements sacerdotaux et sur le poiut de quitter la sacristie pour se rendre à l'Autel, est tout retiré en Dieu, comme il est ditdeNotre- Seig"neur, quittant le Cénacle pour aller à sa douloureuse Passion M Les choses de la terre ne lui sont plus rien, si ce n'est qu'il porte toutes les âmes avec lui, les intérêts de l'Église, la multitude des intentions saintes dont il est chargé. Il a l'esprit et le cœur de Celui, dont il est écrit : « Nous n'avons pas un Pontife qui ne puisse pas compatir à nos infirmités 2 » ; mais, en réalité, iln'est distrait par rien; et les grands besoins de l'Eglise et de toutes les âmes, ne font au contraire que le fixer plus absolument et plus amoureusement, en Dieu et en Jésus-Chkist! Quelle sainteté profonde, stable, universelle et entière doit être dans le Prêtre, qui quitte la sacristie pour se rendre à l'Autel! C'est un auti-e Jésus-Chkist en vérité. Les Anges du Ciel le savent et se prosternent à son passage, les âmes que la foi éclaire le savent aussi et sont saisies d'une grande émotion à ce spoctacle. Qu3 le Prêtre le sache aussi, et que tout en lui, â l'extérieur môme et â l'intérieur^ soit saint ; qu'il porte les traits de Jésus-Christ, qu'il en ait les sentiments, qu'il soit Jésus-Christ lui-même, Prêtre et Victime du Père ! Mais, « celt3 disposition n'est pas l'ouvrage d'un quart d'heure, ni même d'une heure, que l'on peut prendre pour se préparer à célébrer le saint Sacrifice de la JMesse. Elle ne peut être que l'etfet de la grâce de Jésus-Christ en nous, et du travail de plu-

« Scien« (Jésus) quia oinnia dédit ci Pater in manus, et quia à Deo exivit, et ad Deuiii vadit. — Joann. xiii, '■'>.

* Non eniiii habenms pontiticeni, qui non possit compati infiiniitatilius no8tris< — Hebr. iv, 16.

sieurs années, que l'on aura employées, par son secours, à mortifier ses sens, à combattre tous les mouvements de la concupiscence, et à crucifier sa chaii- avec ses convoitises, pour pouvoir être conforme à Jésl'S-Christ comme Victime, avant de lui êti-e associé comme Prêtre. Car, comme Jésus-Christ n'est entré dans la perfection, dans tous les droits et dans les fonctions de son Sacerdoce éternel, dans le Sanctuaire du Ciel, qu'apiès avoir été Victime sur la Croix; de môme, ceux qui sont destinés à être rendus participants de la puissance et de la grandeur de son Sacerdoce et à ofïrir le redoutable Sacrifice de son Corps, doivent avoir travaillé, et travailler toujours, A crucifier et à faire mourir le vieil homme en euxmêmes. C'est Jésus-Christ ressuscité, qui est le Prêtre du Ciel; il n'appartient aussi qu'à un homme renouvelé, et, pour ainsi dire, ressuscité, de faire la fonction céleste de son Sacerdoce. En un mot, pour être Prêtre avec JÉSUS Christ, il faut être Victime avec lui, Victime embrasée du Cieli. »

II. Pendant hi sainte Messe. — Pendant la sainte l\resse, le Prêtre est Jésus-Christ. Jésus-Christ au saint autel est Sacrificateur et Victime; le Prêtre est Sacrificateur et Victime.

Jésus-Christ, Saci'ificateur, est tout absorbé par le sentiment de la Majesté et de la Sahiteté de son Père, et il otïre à son Père tout ce qu'il est et la création tout entière ; le Prêtre, Sacrificateur avec Jésus Christ, est aussi tout absorbé par cette même vue de la Majesté et

' Idée du'Sarerdoce et du Sacrifice de Jéaus-ChrUt, pai- le P. de Condren, IV« partie, préface.

408 LA CÉLÉBRATION DE LA EATXTE MEKSK

de la Saiiitcté du Père, demeurant, durant les saints Mystères, dans le l'ecueillementle plus profond ;.ot il se donne, et il donne au Père avec Jésus-Ciuîist, et comme Lui, toute la c. éntion.

Jésus-Chkist, Victime, est dans un état do mort et d'anéantissement, d'expiation et de pénitenes pour les âmes; et il ^e donne aux âmes pour leur comrauniquer son esprit d'Hostie;, le Prêtre, en tant que Vîctimo, est aussi avec Jésus-Chrisï dans un état de mort, il expie, il fait pénit( nce, et il se donne aux âmes, étant disposé à se livrer à elles, à se dépenser et à mourir pour elles. — Disons un mot de ces saintes dispositions.

lo Le Prêtre, Sacrificateur avec Jésu.s-Ckkist et en J'ésus-Chkist, est comme lui tout absoi'bé pjir le sentiment de la iMajesté du Père, et demeure, tout le temps du saint Sacritice, dans le plus profond recueillemaïU.

Cette disposition, cet état, l'extérieui- même de cet état ont toujours étéiemarqués dans les Saints. Les personnes, qui avaient le bonheur d'assister à la messe dite par saint Vincent de Pé:ul, les observaient en ce saint Prêtre et en d-^nnaient le témoignage i. Un silence profond, une grande tranquillité, des manières qui cxprinic nt que l'âme est dans une paix inaltéi'able, à cause do l'impression reçue au milieu de si grands Mystères, vont bien auPrêti e.qui j-acrifie.Toute autre disposition et tout autre état seraient une l'njiu'e faite à Dieu et un scaiidale pour les fidèles. Bossuet a remarqué que Notre-Scigneur luir même daigne nous en donner l'exemple, dans son Sacrifice, et qu'il n'y a dans sa douloureuse Oblation que re-

' Vie, par Abc'ly, livre III, cliap. vui.

LA CÉLÉBRATION DE LA SAINTE MESSE iO^

cueillement, silence et paix profonde. Voici ses paroles : « Je dis que la cause la plus apparente de ce que le Calvaire le voit si paisible, lui que le mont des Olives a vu si troublé, c'est qu'à la Croix et sur le Calvaire il est dans l'action même de son .Sacrifice, et aucune actionne doit être faite avec un esprit plus tranquille. Toi, qui, assistant au saint Sacrifice, laisses inconsidéiément errer ton esprit... xVli ! lu n'as pas encore assez entendu ce que c'est que le Sacrifice.

« Le Sacrifice est une action par laquelle tu rends à Dieu tes hommages ; or, qui ne sait, par expérience, que toutes les actions de respect demandent une contenance remise et posée? C'est le caractère du respect... Par conséquent, il n'est rien de plus véritable, que le Pontife doit sacrifier d'un esprit tranquille; et cette huile, dont on le sacre, dans le Lévitique i, ce symbole sacré de la paix, que l'on répand abondamment sur sa tête, l'avertit qu'il doit avoir la paix dans l'espi'it, en éloignant toutes les pensées qui en détournent l'application... 0 Jésus! mon divin Pontife! c'est sans doute pour cette raison que vous vous montrez si tranquille dans votre Agonie. Il est vrai qu'il paraît troublé au mont des Olives ;mais « c'est un trouble volontaire », dit saint Augustin 2^ qu'il lui plaisait d'exciter lui-même. Pour quelle raison? C'est qu'il se considérait comme la Victime; il voulait agir comme Victime; il prenait, si l'on peut parler de la sorte, l'action et la posture d'une Victime, et il la laissait traîner à l'autel avec frayeur et tremblement. Mais aussitôt qu'il est à l'autel, et qu'il commence à faire la fonction de Prêtre ; aussitôt qu'il a élevé ses mains innocentes.

' Levit. VIII, l'2.

* In Evaiujel. Joanii.^ trait. LX, n. 2. — Patr. Int.. t. XXXV, col. 4'28.

pour présenter la Victime au Ciel iri'ité, il ne veut plus sentir aucun trouble, il ne fait plus païaître de ci'ainte...; et, au milieu de tant de douleurs, « il meurt plus doucement, dit saint Augustin, que nous n'avons coutume de nous endormir i. »

Quelle leçon pour nous, qui sommes trop souvent si misérablement distraits par le souvenir de bagatelles, ou troublés par un bruit qui se fait autour de nous, ou par ce qui se passe dans l'assistance, et qui nous agitons nousmêmes par quelque mauvaise habitude de précipitation ou de légèreté ! Tout est saint, tout est digne de Dieu, dans ces vénérables Mystères. Ne négligeons rien; ne traitons rien, ne faisons rien légèrement, ni une attitude, ni un mouvement, ni une inclination de tête, ni un signe de croix, ni l'air du visage, ni le ton de la voix. Soyons vraiment, aussi bien par ces dehors qu'exige la sainteté du Sacrifice, que par les dispositions intérieures qui en sont le principe et la source, une image tidèle de Jésus- Christ ci'ucifié. Nous avons cité ailleurs ces belles paroles de saint Grégoire : Necesi^e est, cum hœc agimus (nempe cum Missam celebramus), ut nosmetlpos Deo, in cordis contrltione, m ictemus ; qiiià qui Passionis Dominicœ mt/steria celebramus, debenms imitan quod agimus-.

Sur la croix et sur l'autel, Jésus s'oiïre, se donne et se livre à S3;i PJre, et av3ô lui d:>ii3 et livre toute la création. C'est un ravissant spectacle que nous avons eu le banhcur de contempler précédemment:^. De même, le Prêtre, à l'autel, s'offre et se livre absolument. A chaque mouvement de son cœur, à chaque parole qu'il dit.

• l7i Evançj. Joami., tract. CXIX, n. 6. - Patr. lat.. t. XXXV, col. 19.V2. — Bossue.t, /•'■ Sermon sur la Compasition de la Sainte Vierije, II" partie. « Uialoijor. rib. IV, cap. i.ix, initio. - Patr. lat., t. LXXVII, col. 428. ■ Livre 11^ chap. iir.

à chacun des actes qu'il fait, surtout quand il prend l'Hostie, ou qu'il baise l'autel près de l'Hostie, et principalement à ces paroles : « Par lui, et avec lui, et en lui, à vous, ô Dieu, est tout honnour et toute gloire », il s'élève avec l'Hostie, il monte comme une fumée d'encens, comme une flamme d'Holocauste, il veut s'évanouir et se perdre devant la Gloire et la Majesté du Père, et pour son amour. U sent qu'en lui tout le moi n'a plus de consistance, ni même de réalité : comme lorsque l'encens est consumé, il reste un peu de cendre, mais rien de plus; réellement toute la substance de l'encens s'est élevée et a disparu en s'élevant vers Dieu.

Et ce Prêtre qui se donne de la sorte, si simplement, si absolument, si universellement, donne tout ce qu'il a et tout ce qu'il est en son pouvoir de donner. Or, il a le pouvoir de tout donner ; il a le droit d'offi'ir et de consacrer toute la création, lui qui otfre et consaci-e le Créateur lui-môme. Quel dépouillement! quel dégagement! quel désintéressement cela suppose ! Que devient l'estime des créatures, des honneurs, des biens de toute soi'te V Toute la créature est donnée; tout ce qui est de la créature est offert, dédié, livré à Dieu, On a dit que des Prêtres ont offert quelquefois le saint Sacrifice, i^réoccupés de l'honoraire qui est attaché à la fonction extéi ioure. Cette préoccupation misérable tient à l'extrême infirmité de certaines âmes ; il faut prier pour elles; mais leur disposition est une grave irrévérence qui fait horreur à Dieu et à l'Hostie de Dieu, Quel malheur lamentable que la tyrannie de l'avarice, en un ministère tout divin* !

' Non potest Sacpidos illâ intentione celebraro. .. ut ex lioc pecuniam «•.onsHquattir, quia pet-carct iiiortaliter. — S. Thomas., opusc. LX l', versùn fînem.

412 • LA CÉLÉBRATION DE LA SAI^'TE MEîsSB:

Le saint Prêtre, à l'autel, s'applique à entrer clans les dispositions de Notre-Seigneur Jésus-Christ, en tant qu'il est Sacrificateur; il veut ausM l'imiter en sa qualité de Victime.

2'i Nous avons déjcà rapporté C3 que dit lé dernier historien de saint Vincent de Paul, de son admirable Religion, pendant le saint Sacrifice : « Il pai-aissait à l'autel comme un autre Jksus-Chrlst, Victime et Sacrificateur: Victime, il s'abaissait et s'humiliait; c'était en criminel, en condamné à mort, qu'il prononçait le Confiteo)', le Domine, non s'um digmis, et toutes les paroles de la liturgie qui expriment l'humilité et la contrition, surtout le N^oîiis quoque peccatoribus... Sacrificateur, il était grave et majestueux, comm3 le Sauveur, et en même temps plein de douceur, de sérénité et de miséricordai.»

Saint Grégoire, Pape, a dit aussi d'un saint Évêque de son temps : « Quand l'heure du saint Sacrifice était venue, il semblait se fondre en larmes, et il s'offrait lui-même en Victime, avec un grand brisement de cœur '^. »

C'est une chose bien digne d'attention que la place qu'occupent, dans la Liturgie de la Messe, les sentiments de contrition, d'humbles supplications pour la rémission des péchés, de protestation d'indignité, en présence des grands Mystères qui s'accomplissent sur l'autel. Cette disposition d'humilité, de pénitence, de repentir, est manifestement ce qui domine dans tout le cours du saint Sa-

' M. l'abbé Meynard, Vertus et. Doctrine spirituelle de aa.int Vincent de Pavl, cliap. VII.

* Cinn ad horam offcrpnfli Sacrific-ii venisset, relut totiis in lacrynii.s dofluoiis, seiiietipstini, c-um nlag-n.â cordis contritiojie, iiiactabat. — In Evaiifjeliit, Jlomil. XXXVII, n. 9. (loquGiis de S. Cassio, Narniensi Episcopo) - l'atr. lat., t. LXXVI, col. 1271».

crifice, depuis les premières paroles que le Prêtre dit au pied de l'autel, jusqu'à la Communion. Que faut-il en conclure? Il y a, dans ce caractère de la sainte Liturpe, une grande leçon dont il nous faut profiter. Le Sacrifice de Notre-Seigneur a diverses fins; jnaisil en est une qui semble plus sensible et plus évidente, c'est l'expiation, la réparation, la satisfaction. Les autres sont également sublimes et nécessaires, qui ne le sait ? mais celle-ci se montre avec des caractères plus apparents, afin que nous en comprenions mieux la nécessité, pour coopérera l'œuvre de notre Rédemption. Aussi, tous les sacrements que nous recevons, pour faire cette œuvre, parlent de pénitence et de mort. Lé Baptême, selon saint Paul, « nous a fait participants de la Mort de Notre-Seig^leur et de sa Sépulture 1. » i< La Confirmation imprime sur nos fronts la Croix du Sauveur, pour nous marquer, dit Bossuet,d'un caractère éternel,quinous doit rendre semblablesà JÉ.SUS- Christ crucifié. Pour lui être semblables daiiy le sacrement de la Pénitence, il faut, cijoute le grand Evêque, (pie nous nous rendions des Victimes mortifiées par les peines salutaires qu'elle nous impose. Dans le Sacrement de la sainte Table, ^< nous annonçons la mort du Sauveur 2 »^ comme dit le divin Apôtre 3. » C'est potirquoi, le fond de la vie chrétienne, et, si l'on peut dire ainsi, sa substance, c'est la contrition, la haine du péché, le désir ardent d'en être délivré, la volonté généreuse d'en détruire en nous les moindres traces et les moindres raci-

1 An ignorati.s, quia quicumque baptizati simius in Chiisto Je.su, in morte ipsius baptizati suiiius? Consepulti enim sumus cuni illo per baptisinuni in mortem. — Rom. vi, 'à, 4.

'-' I Cor, XI, 2G.

■' Sermon pour le mardi de la semaine de la l'assion, sur la Satisfaction, 11' point.

nés, et une disposition permranente, dont toute la force est dans l'amour, de satisfaire à Dieu pour nos péchés passés et ceux de chaque jour, et pour les péchés de nos frères.

Qui n'a pas compris cette doctrine, qui n'en connaît pas la nécessité, qui ne se met pas à l'œuvre, donnant à sa vie un caractère, une direction, différents de ceux que cette doctrine nous révèle, passe son temps dans toute sorte d'illusions, bâtit sur le sable, et, pour rappeler l'image dont s'est servi saint Pierre, « n'est qu'un aveugle, marche à l'aventure, oubliant ce qu'il y a de plus nécessaire, l'expiation de ses anciens péchés : Cui non prœstô sunt hœc, cœcus est, et manu tentans, oblivionem accipiens jnirgationis veteriim suorum delictorum l. »

Or, ce qui est une erreur toujours fâcheuse dans un fidèle, serait un malheur pour un Prêtre. Sans l'esprit de JÉSUS, Victime pénitente et expiatrice, tout le dessein que la di vineBonté a conçu pour sa sanctification, en l'appelant au Sacerdoce, deviendrait inutile. Nous avons dit souvent que le Prêtre ne trouve le complément et la perfection de son Sacerdoce que dans l'état d'Hostie. Or, JÉSUS est principalement une Hostie pénitente, humiliée sous le poids des péchés des hommes, tout occupée de satisfiiire à Dieu son Père, pour tant d'offenses et d'ingratitudes. C'est donc là le caractère que le Prêtre doit porter partout et toujours, mais surtout lorsque renouvelant le Sacrifice de la Croix, il offre à l'autel la Victime de la Croix.

Eh bien ! il nous paraît évident que c'est afin qu'il se pénètre de cet esprit, que l'Eglise lui fait dire, durant tout le cours de la Messe, tant de prières, où il semble

1 II Petr- I, !).

'être question que de notre condition de pécheurs, où nous devons faire l'aveu multiplié de « nos innombrables péchés, ofifenses et négligences i », et du besoin pressant « d'un pardon dont nous ne sommes pas dignes 2. » Le Prêtre, ainsi oppressé, pour ainsi dire, par le sentiment de tant de fautes dont il est couvert, comprend mieux la nécessité d'expier pour les âmes qui lui sont confiées; et ce qui est son occupation dominante, durant le saint Sacrifice, devient le caractère principal de sa vie sacerdotale : l'expiation.

Il est d'ailleurs une considération qui le détermine, d'une manière décisive, à donner à toute sa vie ce grave caractère.

Comme JÉSUS se donne aux Ames, lui aussi se doit aux âmes. Ce qui apparaît admirablement dans le Sacrifice, c'est le don de notre Victime à ces âmes qu'il a rachetées; <î'est aussi le don de soi-même qui est, pour le Prêtre, le plus beau fruit de sa participation au Sacrifice. Or, en quel état Notre-Seigneur se donne-t-il? C'est en son état de Victime pénitente et expiatrice. C'est en cette qualité qu'il a tout livré pour les âmes : son honneur, sa réputation, sa liberté, sa vie. Les humiliations lui ont été une gloire, les souffrances une volupté, selon le mot de Tertullien ^, la Croix et la mort sur la Croix, un grand sujet de joie, dit saint Paul 4. Les autres fins de son Sacrifice ont été atteintes : il a adoré, il a rendu grâces, il a prié

* Suscipe, Sancte Pater. .., haiic immaculatam hostiain...pro innnmerabilibiis peceatis et offensionibus et negligentiis meis. — Jji oblat. jya^tis.

* Nobis quoqne pecuatoribus famnlis tuis, de multiturline iiiiserationiim tuarum speraiitibiis... non sestiniator meriti, sed venise, qnîesunius, largitor admitte. — Cav. Miasœ.

* vSaginari voluptate patientise discessurus volebat. — De Palientiâ, cap. m. — Pair. Int., t. I, col. 1252.

* Proposito sibi gaudio, sustinuit Cruceni. — Hebr. xir, 2.

tlt'> LA CÉLÉBRATION LiE LA «AINTE MESSE

\)ouv i;(nis les hommes; mais il a plus manifestement et plus sensiblement expié pour eux, par sa Passion et par sa inort.

C'est pourquoi le Prêtre, qui se doit aux âmes si absoluniout, puise dans son union avecJÉsils Victime pénitente au sàiVit Autel, cet esprit d'expiation et de satisfaction, et il le porte partout. Qu'il sache qu'il n'y a rien de puissant, comme cet esprit, pour attirer la bénédiction de Dieu sur les œuvres do zèle. Tous les hommes apostoliques ont été des Victimes expiatrices.

Ainsi le Prêtre, livré, abandonné avec amour, tandis ([u'il offre le 'saint Sacrifice, à la grâce de Jésus-Christ, Sacrificateur et Hostie, tendant â l'unité de ses dispositions d'Plostiô, comme en effet il est dans l'unité de son divin Sacerdoce, se fixe de plus en plus dans cet état, que JÉSUS a demandé principalement pour ses Prêtres, au Cénacle, avant d'aller à son Sacrifice : Ut shit unum, sit'ut et iiQ^s.., Ut slrit consuDimati in nniim^.

III. Après la sainte MesBe, 1" Action de grâces. — On ^peut dire que l'Action de grâces commence immédiatement après la communion du Corps de Jésus-Christ. Le Prêtre prend la sainte Hostie, adore en silence, et dit: Qii'iJ reti'/buain Domino pro omnibus quœ retrihuit mihi'? Caliceni salutaris acclpiam. Ce Calice qu'il va prendre est donc l'expression de son action de grâces. II y a là un sublime mystère. Il vient de prendre le Corps de Jésus, il faut un acte de reconnaissance après un don si grand ; il prend le précieux Sang de Jésus, comme pour signifier que JÉSUS seul est sa propre louange et son action de

^ Joann. xvii, 22, 23.

grâces. * En recevant Jésus-Christ, dit le P. de Condren, le Prêtre a tout reçu; car, suivant la parole de l'Apôtre, en nous donnant son Fils, qu'est-ce que Dieu ne nous a pas donné i ? Par conséquent, n'ayant rien que nous n'ayons reçu, notre louange et notre action de grâces ne peuvent être qu'un don de Dieu. Or, c'est Jésl'S-Christ, le Calice dit salut, qui est ce don de Dieu; car, il est le trésor des pauvres, et quand ils l'ont reçu, ils peuvent dire, pour le remercier : In me mnf, Deus, vota tua, quœ reddam, laudationes tihi 2. J'ai en moi tout ce qui peut vous être offert, pour la louange et l'action de grâces qui vous sont dues •^. »

Après que le Prêtre a pris le précieux Sang, l'action de grâces se continue. Elle est exprimée par ces paroles : « Quod ore sumjjsimtis, Domine... Faites, Seigneur, que ce que nous venons de recevoir dans notre bouche, nous le recevions dans un cœur pur, et que le don qui nous est fait dans le temps nous soit un remède éternel. » C'est l'action de grâces sous la forme de la prière. Il est indubitable .que nous ne pouvons remercier Dieu, qu'en faisant honneur, par une vie sainte, aux grâces qu'il v^t bien nous faire. Si le don céleste, reçu dans notre bouche, demeure dans notre cœur et notre esprit purifiés, et si, conservé en nous par une fidélité parfaite, il devient pour toujours un remède contre tout mal, une perpétuelle préservation de toute offense de Dieu, voilà l'action de grâces la plus précieuse. Car, cette permanence du remède divin en nous, c'est bien la vie de notre Dieu en nous, et une vie qui opère les actes qui lui sont propres, une vie qui nous

« Uoin. VIII,- 32.

* Psalm. Lv, 12.

, ' Idée du Sacerdoce et dti Sacrifice de Jésu^-ChrUt, !¥*= partie, sur ce» paroles : Quid relribriam.

fait produire, au-dedans de jious-mêmes et, au dehors, dans la conduite avec les h< mmes, une ressemblîince parfaite avec JÉRUS. Or, c'est li évidemment la preuve la meilleure que la communion a porté son fruit le plus beau. « Celui qui porte 1rs traits du Ciikjst, dit saint Augustin, est vraiment rr.ssasié : lUe .saiuraiur, gui rniifaiur K »

La suite de la sainte Liturgie ei;t tcute pénétrée de ce même sentiment d'action de grâces. « Cela doit être, dit Benoît XIV ; «iprès la réception d'un tel Sacrement, il ne reste de place qu'à la reconnaissance''^. » La Postcommunion, sous forme de prière, exprime ordinairement le même hommage de gratitude. Dans l'une d'elles, nous demandons de passer notre vie dans une perpétuelle action de grâces : Bepleti, Domine, muner'ihus sacris : da, quœsunws; nt in paiicriim Sinqcr aciione maneamus^. Le Pi être, avant de bénir le peuple, annonce que tout le Sacrifice est accompli; le peuple réprnd par une parole de reconnaissance : Deo gratias. Quelquefois le Prêtre lui-même invite à rendre grâces : Benedicamus Domino. Enfin ce même Deo gratias reparaît à la fin du dernier Evangile, et conclut toute la Liturgie publique.

Alors le peuple se retire; il n'y a plus lien à exiger de lui. Mais, pour le Prê;;re, c'est comme un nouveau mystère d'amour qui commence; la sublime disposition dans laquelle il vient d'entrer, possède, envahit et absorbe toujours davantage tout son être. 11 dit ce beau cantique:

' In opcre inscrip to : Idée (Jv Sacerdoce, etc., loco citato. — Cfr. Enarrat.in J iolm.— In rsîilni. XXI, I,n. -27.- Tatr. lat., t. XXXVI, col. 170.

— Et : ÇiKniodo (|aiip(its) satura l)i;ntni? Iniilando passioneui Douiini...

— Jn Ti^ulm. XLYllI, J, n. H. - Ejn.sd. t. col. 545.

- Paiiicij ato tanto Sacianiputo, giatiaiuni actio cuncta conclùdit. — De Sacrificio AJinscf, cap. xxiv, n. 2.

3 JJoviînic. ivfrà octal'. A seins.— Item, iv fesio S. Aloysi. Gonzag. xxi Janii; SS.lelicis et Adaucti,xxx. Âugu&ti; etc.

Benedtcite, omnia opéra Domini, Z>o/wï?«o..., invitant, excitanttoutes les créatures à bénir, h louer Celui qu'il porte dans son cœur, les appelant autour de ce Roi, si grand et si humble, si glorieux et si anéan i, autour de ce Prêtre universel, qui est le centre de la Religion de toute créature, autour de cette Hostie, en laquelle Cu avec laquelle toute créature doit s'offrir et s'immoler à Dieu. L'appel que le Prêtre fait à tout ce qui peuple le ciel, les airs, la terre, soutient sa piété et supplée peut-être à ce qu'il voudrait éprouver et qu'il ne sent que faiblement. C'est pourquoi, il appelle, il convoque tous les anges, tous les serviteurs de Dieu, toutes les âmes justes, tous les humbles de cœur, et spécialement tous les Pontifes et tous les Frètrcs... Beu('dlclte,Sace7'doteî Domini, Domino. Cela lui est singulièrement bon. Oh ! en ce moment, cette union avec le Souverain Pontife, tous les Évêques, tous les saints Prêtres des paroisses et des maisons religieuses, tous les Séminaristes, tous les Clercs, cette union de cœur, de louange, de gratitude, témoignage commun d'amour envers Celui qui les a tous honoi es si amoureusement... quelle consolation, intime, profonde, pleine de joie pour le Prêtre qui revient de l'autel, et qui va peut-être trouver, à la sacristie, surtout certains jours, l'agitation, le bruit et plusieurs sujets de distractions très fatigantes.

C'est qu'en effet la tentation attend le Prêti-e, surtout le Prêtre de paroisse, à la sacristie.il y en a de toute sorte. Nous n'avons pas à les décrire ici. Heureux le Curé, le Vicaire, qui a eu le bonheur de faire comprendre aux enfants de chœur, aux officiers de l'Église et aux paroissiens, que le quart d'heure qui suit l'arrivée du Prêtre à la sacristie, est sacré! oui, bienheureux! leur bonheur est réel ; mais que de circonstances, indépendantes

de leur volonté, qui renxlent ce bonheur trop rare M Nous devons quitter les vêtements sacrés, avec recueillement et modestie, continuant de réciter les prières indiquées par les rubriques du Missel. S'il était nécessaire de mettre de l'ordre sur la crédence, si le soin de renferiner les ornements, le calice, nous incombait, il serait préférable de renvoyer ces petites occupations après •l'action de grâces. Le plus pressé, pour un cœur de Prêtre, c'est l'isolement, sur un prie-DiEU, dans le plus grand silence. Nous avons entendu dire du vénérable Mgr Arbaud, Évêque de Gap, qui a laissé dans son diocèse une si ■sainte mémoire-, qu'il quittait les vêtements sacrés avec • une sorte de hcâte, pressé qu'il était de se retirer dans le profond recueillement de son action de grâces. Quels précieux moments que ceux qui vont suivre! Oh! qu'il est grandement désirable que rien ne trouble la paix divine de ce temps, qui est du ciel et non de la terre^!

Premièrement. — Que le Prêtre se retire à l'écart, soit à l'Église, soit dans la sacristie ; mais que rien, aucun •bruit de paroles, aucun mouvement fatigant ne puisse le troubler.

' La charité, la politesse luème, si l'on vent, ont leur droit. Cédons à la charité, cédons aux convenances, quand il le faut. Tout le monde connaît le trait de .saint François de Sales se rendant gracieusement, après une très courte action de grâces, auprès de personnes qui l'attendaient pour le repas du matin (Esprit de saint François de Sales, !■''' partie, sect. XX). C'est le devoir ; mais c'est l'exception. Si ce fait se renouvelait souvent, que deviendrait notre pauvre vie intérieure ? Nous croyons que le doux et condescendant saint François de Sales eut un sensible sacrifice à faire, pour s'arracher h l'accomplissement nn peu prolongé d'une obligation sainte. Sachons accepter quelquefois un sacrifice semblable, comme l'ainialjle saint ; mais il est bon, très bon, que ce sacritice nous coûte à faire.

' Mort à Gap, le 27 mars 188G.

' Cfr. S. Dionys. De lllerarrhlû eccleslasticâ, cap. m, in fine. — Pair, grsec, t. III, col. 44(>.

Secondement. — Tl doit être si pénétré du Mystère qui vient de s'accomplir en lui, qu'il puisse se passer de prières vocales, et même d'une méthode, livrant son âme à l'impression de la grâce qui agit si puissamment, à cette heure. Que sa parole soit courte; qu'il ne craigne pas de répéter les mêmes actes; qu'il se taise, s'il est porté au silence intérieur; qu'il adhère simplement à ce que le Tout-Puissant, qui est l'Amour même, veut faire en lui; qu'il veuille recevoir tout ce que son Dieu, son Hostie, veut lui donner et qu'il se donne et s'abandonne luimême, pour subir tous les effets, tous les changements, toutes les transformations qui plaisent à cet Amour toutpuissant.

Cet état, ce silence, cette adhésion, cet abandon, peut durer quelque temps, même tout le temps consacré à l'action de grâces ; et, bien qu'il ne soit pas incompatible avec quelques distractions de l'esprit, il est saint et sanctifiant, et il ne convient pas défaire effort pour le changer.

Troisièmement. — Mais, parce qu'il n'est pas en notre pouvoir de nous assurer cette paix profonde et cette sorte de grâce sensible, et que trop souvent nous avons besoin d'être soutenus par la prière vocale, par la lecture des sentiments des Saints, que nous tâchons de nous approprier, et qu'il nous faut une suite d'actes prévus, une méthode, ayons à notre disposition cet arrangement de prières, d'actes, afin de ne pas demeurer inactifs, distraits, languissants, dans une action si sainte i.

1 Quand, dans ce moment si précieux, l'esprit, le cœur sont fatigués, distraits, impuissants, rappelons-nous cette touchante vérité de foi : Jésus «■sttout; il est toute la Religion qui est due à son Père et à Lui-même. et il est, dans l'accomplissement de tout devoir religieux, notre Supplément. Donc, en toute vérité, il fait notre action de grâces, au dedans de nous-méme, et pour nous-méme. Oh! que cela est doux à penser! Adhérons humblement à cette Keligion amoureuse de notre Dieu.

Le Cardinal Boiia recDmmande quatre actes principaux : Le premier, l'action de grâces pi'oprcment dite; le second, l'oblation. Il s'exprime ainsi sur ce second acte: Sequ'dar ohlatlo, quâ par pari Deo reddere Sacerdos potest, Fdlum ejus unlgenitum et com^uh.stanflaleni ei offerendo. S'Àpt^um quoque offerat Patri etChristo liolocaustum acceptab'de in odorem suavitatis. Le troisième acte, c'est la demande : le moment ne peut être mieux choisi; le quatrième, c'est la volonté ferme d'avancer de vertus en vertus en présence de Dieu '.

N'oublions pas, dans notre action de grâces, Marie.

Elle eht la Mère et pareillement THstie de Celui qui est

dans notre cœur, notre Hostie. Il ne serait pas impossible

que, par quelque attrait particulier, ]\1arie nous occupât

ont le temps de notre action de grâces. -- La pensée,

que nous exprimons, trouvera son explication dans ce

que nous avons à dire, à la fin de cet ouvrage, en traitant

de l'union du Prêtre â Marie.

N'oublions pas non plus les saintes Ames du Purgatoire. C'est notre devoir de leur venir sans cesse en aide. Le moment présent est des plus favorables. Gagnons pour

• De relehratinne Misnœ, cap. vu. — Les dernières paroles du pieux Cardinal nous font pensera ce que dit saint Bernard de la louange et do la reconnaissance que nous devons à DiKf, pour les biens qu'il nous fait: Referalur ad ipsum laiis, laudabiliuni siquideni univer.sornm auctorem, et largitoreni. .. Immolantes itaque hnstiam laud:s ot reildentes vota nostra do die in diem, curtmus omni vig-ilantiâ jungere sensum nsui, affectum sensui, exultationem affectai, gravitatoni exnltationi, linniilitatem gravitati, libortatem humilitati ; quo interdnm liberis pnrgatse montis passibus procedamus, et excedamus per innsitatas quasdam affectiones s|)iritiiales, Isetilias in jiibiiads amœnitaiibns, in lumiiie Di^i, in sna\ itate, in Spiritu Saiicto ; probantes nos comjjrcliensos in liis,qnos l'roplieta intiicbatnr, cum diceret: Domino, in lumine vultûs tui anibnlabnnt, et in uoniine tuo exultabunt lotâ die, et in justitiâ tuâ oxaltabnntnr (Ps. i.xxxviii, 10, 17). — In Canlica, Serni. XIII, n. 7. - Patr. lat., t. CLXXXIII, col. 838.

«lies l'indulgence plônière attachée à la récitation de la prière : En ejo, o bons Jesu!

Faisons toujo irs saintemint notre action de grâces. Notre vie de Prêtre doit être une perpétuelle Oblation et un incessant Sacrifice de nous-môme. Or, saint Ambroise nous apprend que le premier caractèi'e de TOblation parfaite, c'est l'action de grâces i. C'est aussi la pensée de son admirable disciple, saint Augustin 2.

Quand un Prêtre se lève, après ce saint exei'cice, complément qu'on peut appeler nécessaire de la grande x\ction qui a précédé, il porte en lui une sanctification nouvelle, qui fait la joie des Anges et qui est, poui- l'Église, une source admirable et féconde de toute sorte de bénédictions. Il possède comme une plénitude qui va déborder sur les âmes et les rendre participantes, suivant leurs propres dispositions, du don divin qu'il a reçu. Nous nous souvenons d'avoir lu, à ce sujet, un trait des plus touchants dans la vie de ce grand mystique du xiie siècle, qui s'appela Hugues de saint Victor. Son contemporain et son disciple, Osbert, chanoine régulier de la même abbaye de saint Victor, le raconte ainsi : « La veille de sa mort, je vins le voir dès le matin, et je lui demandai comment il se trouvait. Il me dit : « Fort bien, pour le corps et pour l'âme. » Puis, s'étant assuré que nous étions sans témoin, il reprit : « Avez-vous dit la Messe aujourd'hui? » Je répondis que oui. Alors il me dit: «Approchez

' Primitise animnp primatus snnt bonarum (Vi.sciplinarnm... Qnarum primitiva est puro corde et siinpliei seriiione ohlata Deo gratiaium actio. — De Gain et Ab l, lib. I, n. 41. - Patr. lat.. t. XIV, col. 3 !7.

* Quid est auteiii saciatius laiulis sa^rilicium, qu'un in gratiarnin aetione ?

- Le saint Docteur ajoure : Et undè majores agenilae suiit Deo gratiœ,

qnàin pro ipsiiis gratiâ per .Jesum Cliristun» Doininiim nostriiin ? Qiiod

totuin tide.les in Ecclesia; sacrificio sciunt. — Con'ra advernarium LegU et

Prophelarum, lib. I, cap. xviii,ii. 37. — Patr. lat, t.XLII, col. 62i.

et soufflez sur mon visage en forme de croix, pour me communiquer le Saint-Esprit. » Je le fis, et il proféra aussitôt ces paroles : « Os meum aperui, et attraxi spiritum : j'ai ouvert ma bouche, et j'ai attiré en moi l'Esprit ^» Ainsi, se souvenant que les Apôtres avaient reçu le Saint-Esprit par le souffle de Notre-Seigneur, ce pieux mourant ouvrait la bouche pour le recevoir par le souffle d'un homme aussi indigne que moi, à cause de la Communion que j'avais eu le bonheur de faire 2.»

Scène touchante ! Elle nous initie au merveilleux mystère de l'influence qu'exerce l'âme sacerdotale, qui porte en elle, par la vertu du divin Sacrifice et de l'adorable Sacrement, l'esprit et la vie de Jésus-Christ.

• Psalm. cxviii, 131.

» Patr. lat., t. CLXXV^ col. cxxr.

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