CHAPITRE XXIII
COMMENT LE PRETRE NE CESSE PLUS DE TENDRE A L U- NION PARFAITE AVEC NOTRE-SEIGNEUR JÉSUS-CHRIST — DIVERS MOYENS — PREMIER MOYEN : L'ÉTUDE DE NOTRE-SEIGNEUR
Le Prêtre, qui a l'ineffable bonheur de dire la sainte Messe tous les jours, peut-il avoir, sur les lèvres, dans le cœur, une autre parole qui exprime mieux ce qu'il devient, ce qu'il est, ce qu'il fait, que ce cri d'amour du grand Apôtre : « Pour moi, vivre, c'est Jésus-Christ i. » « Je vis; ce n'est plus moi qui vis, c'est JéSUS-Christ qui vit en moi 2. » Sublime mystère, dont aucune langue ici-bas ne peut dire la merveilleuse beauté ! La vie de Jésus- Christ est dans son Prêtre. Mais la vie est, de sa nature, envahissante. Quelle est donc la perfection de cette vie divine, envahissant toujours plus l'humble Prêtre, à mesure que les Messes se succèdent, à mesure que la Chair vivante et le Sang vivant du Fils de Dieu se répandent, avec plus, de puissance amoureuse et d'amour puissant, dans cette âme si prodigieusement privilégiée !...
' Philipp. I, 21.
« Galat. II, 5iO.
Or, cette vie d'amour, le Prêtre veut la confirmer et la dilater toujours davantage en lui, par le concours d'une volonté fidèle et généreuse. A cette fin, il a l'ambition d'arriver à une connaissance toujours plus parfaite de son Bien-Aimé, et, par suite, à une contemplation toujours plus affective de ses mystères, de ses perfections, de ses amabilités, et, enfin, à une imitation toujours plus vraie et plus réelle de ses états, de ses dispositions et de sa vie.
Cette connaissance plus parfaite, cette contemplation plus affective, cette imitation plus amoureuse sont, en effet, les moyens voulus de Dieu, pour arriver à l'union parfaite avec notre adorable Hostie ^
Or, la connaissance de Notre-Seigneur s'acquiert par deux exercices principaux, qui sont l'Étude et la Lecture spirituelle. Quant à la contemplation de Notre-Seigneur, nous en faisons les actes dans l'oraison mentale; et enfin, l'exercice d'imitation est l'application de l'àme tout entière et; tellement habituelle, qu'elle n'est vraiment autre chose, cette humble et affectueuse application, que la vie d'union avec Jésus-Christ.
Ces quatre exercices ou moyens d'arriver à l'union parfaite avec Notre-Seigneur : étude, lecture, oraison et exeicice d'imitation, n'ont pas, sans doute, tous la même importance. Chacun d'eux, cependant, mérite une grande
I Qnanfl nous parlons de moyens voulus de Diku, nous n'entendons pa« dire que iV^tiiiii Mite g:iâce de l'amour parfait et do l'union avec Notre- Seigfneur soit .soumise à de certaines règ-les, dont l'observai ion antàn& comme naturellement r.àme qui les suit, à la posséder. Notre pensée est simplement que, suivant les lois communes de la divine Providence, on n'arrive à jiarticiper aux dons de sa grâco que par une srrionse préparation et une fid«de coopération, que Diku agrri e toujours, et qui sont d'ordinaire itrécisément la condition qu'il a posée lui-même, secrètement, pour nous communiquer ces dons surnaturels, bion que toujours gratuits do leur nature.
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attention. L'étude prépare les voies; elle est principalement un travail de l'intelligence. La lecture spiiituelle, dans laquelle l'esprit et le cœur ont une pai t presque égale, est comme un commencement d'union avec Celui, dont l'étude nous a révélé la beauté. L'oraison confirme ce que la lecture a commencé de faire. Elle est l'ceuvre bien plus du cœur que de l'esprit, et le cœur, altiié et comme ravi par la beauté de Celui qu'il aime, aspire avec force vers l'union avec ce Bien-aimé. L'exercice d'imitation ou vie d'union, c'est comme une soite de consommation de l'union avec Notre-Seigneur, autant que l'union peut être consommée ici-bas.
L'étude fait le tliéologien; la lecture spirituelle et l'oraison, riiomme intérieur; l'exercice d'imitation ou vie d'union, l'homme parfait, le saint, le Prêtre, qui vit véritablement selon l'éminente grâce de sa vocation.
Donnons maintenant une idée exacte de chacun de ces quatre moyens; et consacrons ce chapitre à l'étude de Notre-Seigneur Jésus-Cheist.
Que cette étude soit nécessaire au Prêtre, évidemment nous n'avons pas à le prouver. Pour une multitude de raisons, le Prêtre doit beaucoup aimer Notre-Seigneur. Or, « on n'aime pas ce qu'on ignore 1 »,dit saint Augustin. Tout ce qu'il est possible d'acquérir de la science des Mystères de Jéscs-Chkist, convient au Prêtre, est le bien du Prêti'e, son vrai ti'ésor intellectuel et spiiituel, sa vraie vie. Ecoutons saint Paul : Existimo omnia defrimentum esse, propter eminetitem scientiam Jesu Christi
' Non pri'm (lilig:itnr qnod penitùs ignoratur. — In Joann. Evangel- Tract. XCVI, u. 4. - Patr. lat, t. XXXV, col. 1876.
Domini mei : propfer quem omnia detrimentum feci, et arbitror ut stercora, ut Christum lucrifaciam... ad cognoscendum illum... si quo modo comprehendam in quo et comprehensus sum à Christo Jesu^. Non enim judicavi me scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hune cruci/ixum^. Hnjus rei gratta, Jlecto genua mea ad Patrem Domini Nostri Jesu Christi...ut possitis comprehendere cuin omnibus s anctis, quœ sit latitudo, et longitudo, et sublimitas, et profundum, scire etiam super eminentemscientiœ charitatem Christi, ut impleamini in om,nem plenitudinem Dei'^. La science de Jésus-Christ !... N'est-ce pas d'elle que le prophète Jérémie a dit « qu'elle est toute notre gloire 4? » Et le Sage : « qu'elle est la justice consommée»? » Et Notre-Seigneur lui-même : dès ce monde, déjà « la vie éternelle ? » Hœc est vita œterna, ut cognoscant te solum Deum, verum et qtiem misisti Jesum Christum^.
La science de Jésus-Christ ! Quel immense, sublime, glorieux, attrayant et ravissant sujet d'étude! Qu'est-ce que le Fils de Dieu, Verbe incarné? Sa nature divine, quelle est-elle ? Sa nature humaine, quelle est-elle? Quel est ce Mystère « caché dans les desseins de Dieu, depuis les siècles éternels ^ », et exécuté, « et manifesté dans le temps^ », qui s'appelle l'union hypostatique de la nature divine et de la nature humaine, en Jésus-Christ V Quelle est sa science, sa sainteté, sa liberté? Qu'est-il
' Philipp. m, 8-12.
» I Cor. n, 2.
« Ephes. III, 14-19.
* Haic dicit Dominus : Non glorietiir sapiens in sapientiâ suâ, et non glorietur fortis in fortitudine suâ, et non gloiietur dives in divitiis suis; «c'd in hoc glorietur qui gloriatur, scire et nosse me. — Jerem.ii, 23, 24.
* No.sse enim te, consummata justitia est. — Sfip. xv, 3.
* Joann. xvii, 3.
* Ephes. HT, 9.
« Coloss. I, 26.
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pour son Père? Qu'est-il pour les âmes? Quelle est la place qu'il occupe dans l'univers, dans l'histoire, dans la vie des peuples, et de chaque homme? Qu'est-ce que son Sacerdoce, si grand, si étendu, si puissant? Et qu'estce que son Sacrifice, si universel, si parfait, si efficace? Et sa Royauté, quelle est-elle? Et ses droits de Dominateur et de Seigneur, quels sont-ils? Avant de venir, comment a-t-il été annoncé? Quand il est venu, comment a-t-il tout réalisé et tout consommé? Quelle fut sa vie, sa vie historique, et cette autre vie intérieure, destinée à être communiquée aux âmes rachetées? Qu'estce que sa divine Grâce ? Quel est le sens secret de ses Mystères? Quel en est l'enseignement, la portée, et l'achèvement en chacun de nous? Comment Jésus-Christ est-il, suivant l'expression d'Origène, « la substance de la sainteté et des vertus »? Comment vit-il au Ciel, — et au Sacrement, — et dans l'Eglise? Que fait-il par lui même et que fait-il par son Eglise? Comment, à la fin de chaque existence humaine et, un jour, à la fin du monde, exercera-t-il son droit de Judicature sur les vivants et sur les morts? Et, pour tout dire, comment est-il, dans toute l'œuvre de Dieu. « l'alpha et l'oméga, le premier et le dernier, le principe et la fin i », « Celui en qui et par qui toutes choses sont- » et qui est « toute chose en tout3?... »
0 immense, ô glorieuse étude de l'Incarnation ! Comme on comprend la parole de Tertullien : « A^Ms curiositate opiis non est, posf Jesiiin Clwistum^l » et ce que dit un autre ancien Père, Origène : « Le cœur de tout chrétiei.
' Apoc. I, 8. — XXI, G. — XXII, L3.
* Coloss. I, 17.
* Coloss. m, IL
* De Frœscriptione.— Patr. lat., t. Il, col. 20-21.
devrait être une arche sainte et une bibliothèque mystique, toute pleine de la science du Verbe de Dieu i ! »
Ces paroles conviennent à tous les fidèles; mais comme elles disent éloquemment ce que doit être le cœur des Prêtres ! Oh ! assurément, si les devoirs de la charité, ou les bienséances sociales, ou les nécessités de la vie ne nous imposaient point l'obligation de nous livrer A diverses affaires, ne faudrait-il pas que notre espi'it et notre cœur fussent sans cesse occupés à l'étude de cette admirable science qui, suivant une pensée de saint Jérôme, commence ici-bas et persévère jusque dans l'Éternité 2, toujours plus avides de découvrir quelque secret nouveau de l'incomparable Théologie de l'Incarnation? Y aurait-il un jour de notre vie, y aurait-il un seul instant de notre existence, qui ne fut absorbé par cette impérieuse passion : acquérir quelque connaissance, quelque lumière nouvelle sur la Beauté et la Bonté et la souveraine Excellence de Celui « en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science de DiRU =^ », et < dans h>qu3l il a plu à Dieu de faire habiter toute plénitude 4 v... »
Hélas ! nous venons de parler de devoirs, de nécessités, de bieiuéiinces. Ces devoirs sont sacrés, ces nécessités sont impérieuses, ces bienséances respeCuables. N'exagérons rien, et tenons compte de la condition inévitable qui
' Ut possi' q'iisqne intra seipsum arcam divinain construere et bibliothecain divini Ve/bi ronsecrare, ex propheticis et apostolicis voliiininibus eompaetniu. — lu Genssim, Hoinil. II, n. G. — Patr. granc, t. XII, col. 173. — Noms avons «K'^jà vu saint .Jérôme se servir de la même expression. Nou.s de\ o.i.s prochainement la rappeler de nouveau.
' DisoamuH in terris, dit le saint Docteur, quoruuï nobis scientia perse- Tsret in caili.s — EpistoL LUI (alias 10 î), ad Paulinum, de studio Hcripturarum, n. 9. - Patr. lat., t. XXII, col. 549.
• Colo.«8. II, 3.
* ColOBS. 1, 19.