A L.'UNION PARFAITE — L'ÉTUDE DE N.-S. JÉSUS-CHRIST
nous est f^iite à tous, par les saintes et inviolables lois de la charité, d'une part, et, de l'autre, par le milieu social auquel nous sommes mêlés i. Mais que de temps passé dans l'oisivaté ! que de distractions vaines ! que de conversations inatiles! que de lectures où la curiosité a la plus grande part! que d'études même, bonnes et utiles sans doute, mais qu'il sei"ait plus juste de considérer plutôt comme un délassement de l'esprit ou une diversion aux graves occupations de notre vocation, que comme une occupation de notre saint état! Un Prêtre devrait « croître » toujours davantage, selon la recommandation de saint lierre, « dans la connaissance en même temps que clans la grâce de Notre-Seigneur Jésus- Christ 2 » ; de sorte que, si, par devoir, il est obligé d'occuper son esprit à des études profanes ou à des affaires tempoi-elles, il le fasse sans doute avec un grand soin, comme l'exige le devoir, mais avec une sorte d'af-
> Saint Amhroise répond à robjftction de cpux qni prétondent, opposer à l'étude la nécessité de se Vouer aux œuvres de cliarité : Non otio^os nos putauius, si t.'intun;niodo verbo studere videannir; nec pluris sestiiuamus eos qui operantnr, (piàin eos qui studium cognosceudîu veritatis exercent. Dicunt eniin pleriquo : « Ecc« hoiuo et opéra ejiis.s, Qnasi vero qui verbo «tudeal, non operetiir ; cùm majus opus istud quàin caetera sit... ^'erbum cogfnoscerc majus opus est qnàm iirnistrare. — In jisalm. cxvmj, Exposi- <to, Serni XI, n. 11. — Patr. lat., t. XV, col 1852.— Ce qu'il faut entendre avec l'esprit de discernement du Maître : Hœc oportuit facere, et illa non omi.ttere (Mattb. xxiii, '2:>).
* Crpseite iu fj-ratiâ, et in cop-nitione Domini Xostri et Salvatoris Jesu Christi. — II Pi-tr. m, LS. — Sa nt Grégoire de Nazianze décrit ainsi la vie du Théologien': Clausis compressisque sensibus, atque extra carnem mundumque positus, nihilque reruui humauanim, nisi summà necessitate impellcnte, contingcns, secuuique ipse et cum Deo commercium haliens, sublimiorem in rébus qu«j asjiectu seutiuntur vitam traducit... Atque ità se comparât nt, per lumen, lumen insuper assumât, per obscurius nimirùm clarius et iilustrius : quou.sqne ail radiorum futurae vitse fontem tandem pervenent, .ic, sohitis per veritatem speculis, beati finis couipos extiterit. — Orat. XX (aliàs 29) De dofjmale et constilutione Epincoporum, n. 1. — Patr. grœc, t. XXXV, col. 1066.
lliction d'esprit, considérant que l'aliment de son Intel ligence, c'est le Verbe de Dieu, que nous attirons eu nous par de saintes études.
C'était la pensée de cet admirable P. de Condren, dont nous avons dit, après sainte Jeanne de Chantai, « qu'il semblait avoir regu de Diku assez de lumières pour éclairer même les anges. » Qu'on nous permette de citer une page, qu'il a écrite sur le sujet qui nous occupe.
« En l'étude du christianisme, dit-il, la principale science doit être Jésus-Christ. Je voudrais que nous fussions tous assez saints, pour ne pas désirer d'autre science que Lui ; et l'Apôtre sainf Paul, qui dit : Nonjadicavi Die scire aliquid inter vos, nisi Jesum Christum, et hune crucifixum, savait que les connaissances de ce monde ne subsistaient pas devant le jugement de Dieu, et qu'il n'y a l'ien de solide que Jésus-Christ, et ce qui est émané de Lui. Les hommes ont mis au jour diverses sciences, qu'ils enseignent communément; mais elles périront avec les hommes. Le grec et le latin sont langues nées de la confusion de Babel, aussi bien que les autres. Le péché les a fait naître et Dieu les abolira a^ec le péché. La contemplation même des œuvres de Dieu a été reconnue pour vanité, travail et affliction d'esprit, par le Sage, quand il a plu à Dieu de l'éclairer i. Si nous étions dans ce mêhie esprit de sagesse divine, nous jugerions de même avec lui, et nous ne nous appliquerions jamais à autre chose qu'à Jésus-Christ, si ce n'est avec travail et affliction d'esprit... Nous vivons maintenant à l'école de Dieu, et nous y recevons Jésus-Christ, qui est la véritable sagesse et toute l'occupation de l'Esprit de Dieu ot toute sa complaisance. C'est pourquoi , il faut que
» Eccli. I, 5-14.
A l'union parp'aite — l'étude de n.-s. jésûs-christ 433
toute autre connaissance que Lui nous soit trav^ail et affliction d'esprit i. »
Cet enseignement est saint. Appliquons-nous donc et exerçons-nous, selon l'esprit qui nous y est recommandé, à l'étude principale de notre vocation. •
Étudiant Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est l'humilité même, il est nécessaire que nous nous livrions a cette sainte occupation avec humilité. Visant, par cette connaissance plus profonde de ses perfections et de ses amabilités, à l'amour parfait et à l'union avec « ce Dieu de notre cœur 2 »^ il est également nécessaire que notre étude se fasse avec amour. Humilité et amour, ce sont les deux qualités de notre étude. Arrêtons-nous un instant à les considérer.
Nous devons faire notre étude, d'abord avec humilité, non pour notre propre gloire, ni pour nous pr^v.tioir de la science acquise, mais pour le seul honneur de Dieu et de Jésus-Christ.
Cette importante recommandation peut cependant paraître singulière. Comment l'orgueil, la vnnité sontils possibles dans un théologien qui étudie Notre-Soigneur et ses Mystères? Se peut-il qu'on connaisse la vie de cet adorable modèle, « qui s'est fait homme pour s'anéantir^ », et qu'on y prenne une occasion d'araour-propre et de suffisance? Malheureusement/ il peut en être ainsi. «La science enfle » , dit saint Paul 4.
Il y a une proposition assez étrange de Jenu Gerson, le célèbre chancelier. Il dit : Stat simplices idiota.s, per
• Recueil de vies de quelques Prêtres de l'Oratoire, par le P. Cloyseault. - Le P. Charles de Condren, liv. VII% § 1er. - Psalni. Lxxii, 26.
3 Philipp. II, 6-8.
*■ I Cor. vni, 1. '■■■■■
fdem, spem et charitatem, citius et sublimius peroenire ad Theologiam mysticam, quàm eruditos in Theologiâ scolanticâ et discurslvâ. Il énumère plusieurs raisons de ce fait, et finit par ces mots : iSunt insuper humiliores {idiotœ), quitus gratiam dat Deus, qui cum simpUcihus graditur, omnium vero superborum et sublimium colla propriâ virtute calcavit^.
C'est une bonne leçon à retenir. Sans doute, la science théologique ne porte pas, naturellement et comme d'ellemême, à l'orgueil et ne constitue pas une sorte d'obstacle, en celui qui la possède, vis-à-vis des dons surnaturels de Dieu. L'affirmer absolument serait tomber sous la condamnation même de l'Eglise 2. Mais, il nous faut conclure que l'étude, qui a pour but même la connaissance de Notre-Seigneur Jésus-Christ, doit être faite avec humilité. Saint Thomas, qui précise toute chose avec tant de clarté et de sagesse, dit expressément : « La science et tout ce qui a un caractère de grandeur est une occasion pour l'homme de se confier en lui-même et, par suite, de ne pas se livrer totalement à Dieu. D'où il advient quelquefois que la science est occasionnellement un obstacle à la dévotion ; tandis que celle-ci abonde chez les simples et les femmes, en comprimant en ces personnes !e vice de l'orgueil. Si cependant celui qui s'adonne à la science, a soin de la soumettre parfaitement à Dieu, la dévotion en est par là même augmentée ^. »
* De mysticâ theologiâ et ejus elucid. Consid. IX. — Gerson. oper., Pari- *iis, IGOO.
* Theologus minorem dispositionein liabet quàm homo rudis ad statum contemplativi. Primo, quia non habet fidem adeo puram ; secundo, qnia non est adeo humilis ; etc. — Proi^osit. damnât, ab InnoK. XI. — Propos. LXIV. — Cette proposition est de Molinos.
•■' II, II, q. Lxxxii, a. 3. ad 3. — Saint Augustin a dit : Scriptum est : Scientia inflat. Jam ergo debemus odisse scientiam ? absit. Et quid est :
A l'union parfaite — l'étude de n.-s. Jésus-christ 435
Une autre disposition nécessaire, c'est l'amour. Nous voulons connaître Notre-Seigneur pour l'aimer; nous voulons le connaître parfaitement pour l'aimer parfaitement. Il arrive alors ceci : Nous commençons par connaître et nous commençons à aimer l'objet de notre connaissance \ or, cet amour accroît en nous le désir d'une plus grande connaissance ; et non seulement il accroît ce désir, mais il possède lui-même une grande puissance d'intuition. Car, suivant la parole d'un mystique du moyen-âge, « aimer c'est voir, et le cœur a des yeux pour voiri. » L'amour augmente donc la connaissance ; une nouvelle connaissance produit un plus grand amour-, et c'est une admirable merveille que cet accroissement indéfini. Saint Paul en a parlé, quand il a dit: « Nous tous qui contemplons la gloire du Seigneur, exempts du voile qui est sur le cœur des Juifs, nous sommes transformés en la même image (qui est celle de Jésus-Christ), et nous avançons de clarté en clarté, comme sous l'action de l'Esprit de Dieu'-^ s; et pareillement, saint Augustin en ces termes : « On n'aime point ce qu'on ignore. Mais, quand on a commencé à le connaître un peu, l'amour fait qu'on le connaît plus parfaitement et ensuite qu'on l'aime davantage 3. 2> L'é-
Scientia inflat f Sola, sine charitate. Ideo adjunxit : Charitas vero œdificat. Adde ergo scientias charitateiHj, et utilis erit scientia, non per se, sed per charitatem. — In Joann. Evangelinm. Tract. XX VII, n. 5. — Patr. lat., t. XXXV, col. 1617.
* Amor oculus est, et amare videre est. — Richard, à S. Victore, De gradihus charitatis, cap. m. — Patr. lat., t. CXCVI, col. 1203. — Saint Grégoire, pape, a dit aussi : Amor ipse notitia est. — In Evangel. Homil. XXVII. n. 4. - Patr. lat., t. LXXVI, col. 1207.
* Nos vero omnes, revelatâ facie gloriam Domini spéculantes, in oamdem imaginem transformamur à claritate in claritatem, tanquàm .à Domini Spirilu. — II Cor. m, 18.
3 Non enim diligitur quod penitùs ignoratur. Sed cùm diligitur quod ex quantulâcumque parte cognoscitur, ipsâ efticitur dilectione ut meliùs et pleniùs cognoscatur. — In Evangel. Joann., Tract. XCVI, n. 4. — Patn
436 COMMENT LE PRÊTRE -NE CESSE l'LUS DE TENDRE
tu.de sans l'amour nous donnerait cette sorte de science que les démons eux-mêmes possèdent ; ils ont même une connaissance de la Théologie en général, et en particulier de celle de l'Incarnation, que nous ne pourrons jamais avoir, sous le rapport de la claire vue de la vérité. Mais « leur connaissance fait leur damnation, » dit.Bossuet^ ; parce qu'ils connaissent sans amour. « Au contraire, dit encore notre admirable saint Augustin, que ce soit l'amour qui cherche la vérité; et il y aura profit pour celui qui cherche ; et cherchant il trouvera, et une fois qu'il aura trouvé, il cherchera encore; et ne cessant jamais de chercher et de trouver un bien si grand, le cherchant pour le trouver toujours plus doux, et le trouvant pour le chercher avec une avidité toujours nouvelle, il deviendra lui-même bon et excellent de plus on plus -. »
Ce sont d'encourageantes paroles. Etudions donc Notre- Seigneur Jésus-Christ, avec humilité et amour. Voici maintenant les sources où nous devons puiser, en faisant notre étude.
Il y en a trois principales : L'Écriture sainte, — les Pères, — et les Théologiens.
D'abord, l'Écriture sainte. Comment ne serait-elle pas
l;i,t., t. XXXV, col. 1876. — Cité et traduit par lîo.ssuet, Médll.sur l'iJvavgi.ie, ha, Gène, II" partie, XXXVII« jour.
' Ubi suprà, Méditations, etc.
- Profifit quterens, si pietas quserat. — Sermo CCLXI (aliàs, de diver- .v/.y 12), cap. Il, ji. 2. — Patr. lat., t. XXXVIII, col. 1201^. — Sic érgo quBoraluus tanquàm inventuri ; et .sic invenianius tauquàni quœsituri. — De Trinitaf.e, lib. IX, cap. i, ii. 1. — t. Xlill, col. 1)61. — Cur ergo .sic quaerit..., iiisi quia cessanduiu non est...; et melior nieliorque fit, quaerens tàm niagiiuni bonum...; nkm et quœritur ut inveniatur dulcius, et invenitur ut qiiaeratur avidius — De Trinit., lib. XV, cap. rr, n. 2. — t. XLII, col. 1057.
A l'union parfaite — L'ëTUDE de N.-S. JESUS-CHRIST 437
une source de la sainte étude que nous voulons faire de Jésus-Chkist, puisque Jésus-Christ la remplit tout entière? Ce n'est pas assez dire, Jésus-Christ y est vivant. Origène voulait qu'on accordât à la Parole de Dieu le même respect que l'on a pour le Corps et le Sang de Jésus-Christ, au Très-Saint Sacrementi. L'Évangile qui raconte les diverses actions du Sauveur, qui cite ses paroles, qui nous fait connaître ses pensées, ses sentiments, les affections de son Cœur, qui nous révèle sa gloire, ses grandeurs, en même temps que ses humiliations et ses souffrances, n'est pas simplement un livre historique. Tout y est « esprit et vie - ». Il en est ainsi des Épîtres et de tout le Nouveau Testament, et non seulement du Nouveau qui nous parle manifestement, sans allégorie, ni figure, de la personne de Notre-Seignei^r Jésus-Christ, mais de tout l'Ancien. Là, aussi, à chaque page, et dans chaque parole, si l'on peut dire ainsi, Jésus-Christ est présent et vivant. C'est le point de vue habituel des Pères, c'est leur doctrine favorite. « Il y a, disent-ils, une manifestation du Verbe dans la chair, et il y a une incarnation de ce même Verbe dans l'Écriture ; il y a une Mère du Christ qui est Marie, et il y a une autre mère qui l'a engendré, c'est l'Écriture. Comme-, dans le Sacrenjent, nous mangeons sa chair et nous bivvons son sang ; l'Écriture, dont nous faisons notre aliment, est aussi une manducation de lui-même 3, » Nous
' Nostis, qni divinis mysteriis intéresse consnevistis, qtiomodo, cnm suhcipitis Corpus Domini, cnm omni cautelâ et veneratione servatis, ne ex eo pariim quid décidât... Quod sic circà Corpus ejns conservandum tantâ ntemini cautelâ, et mérite iitemini ; quomodo putatis minoris esse piaculi Verbum Dei neglexisse, qnàni Corpns ejus? — lu Exodvrn, Homil. XIII, n. .S. — Patr. graec, t. XII. col. ^91.
* Verba, quoè ego locntus suni vobis, spiritiis et vita sunt.— .Joann. vi, 64.
* Propter ortum Filii, Maria est puerpera. Taies sunt nobis Scriptursé, veritatem parientes et manentes virgines, cum occultatione mysterionim
pourrions multiplier les témoignages des Pères. C'est dans cet esprit qu'il faut chercher Notre-Seigneur dans les Evangélistes, dans -saint Paul, et dans tous les livres du premier Testament. Notre-Seigneur n'a-t-il pas dit luimême : « C'est de moi que Moïse a écrit ^ ? » « C'est vrai de Moïse, remarque saint Augustin, c'est vrai aussi de tous les autres auteurs inspirés -, toute l'Ecriture se rapporte à Jésus-Christ 2. »
Cette lumière, ce sentiment sur les saints Livres est une grâce qu'il faut demander à Dieu. Le saint Evêque d'Hippone la possédait d'une manière admirable : témoin son beau commentaire sur les Psaumes 3. Origène prétend que pour obtenir cette grâce précieuse, il faudrait être un autre Jean l'Evangéliste, c'est-à-dire « av^oir reposé sur la poitrine de Jésus et avoir d'une manière spéciale Marie pour mère^.» Touchantes paroles qui doivent exciter en nous, de vifs désirs !
veritatis. — Cleinens Alex., StromaA. vu, 16. — Patr. grasc, t. IX, col. 530^ — Quotiès ad aliquem piophetanun sive patriarcliarum Verbuni Dei factuiu est,' totiès Sion peperit Verbum Domini, non aliml quàm quod B. Virgo concepit, et carnem factum peperit... Ig-itur, falsum est antè Mariam non extitisse Christum ; iiani antequàm carnem ejus parturiret, peperit, ore prophetarum, beata Sion unum eixmdenique Christum, etc. — Rupert. //( £saiam,\yh. II, cap. xxxi. — Patr. lat., t. CLXVII, col. 1362.— Cette doctrine est familière à Rupert. — Cfr. De Trinit., lib. VIII, cap. xx. — De Sjjiritv Saiicto, lib. I, cap. vir. — 7«. Jocmn. Comment, lib. I, etc. — Cûm legimus Scriptnram, carnem Christi manducamus et sanguinem ejus bibimus ; etc., etc. — Heterius et Beatus, j4c? FAipandum Epistola, lib. I, n. 47. - Patr. lat., t. XCVI, col. 954.
1 Si crederetis Moysi, crederetis forsitau et milù; de me enini ille scripsit — Joann. v, 46.
* Contra FanstuviMcm ir./i.œuju, Vih. XVI, cap. xxvi. — Patr. lat., t. XLII, col. 334.
3 Enarrationes in Fsalm. - Patr. lat.. t. XXXN'I et XXXMI. - H y
fait quelque part ce vœu, qu'il nou.s faut faire aus.si : Intelligant membra
Cliristi, et iu membris suis intcliigat Christus, et membra Christi intelligaut
in Christo : quia caput et membra unus Cliristus. — In Psalm. liv, n. 3.
, *.Cuj.u.s sensum (id est, Evangelii .loannis) percipere nemo potest, uisi
A l'union parfaite — l'étude de N.-8. JÉSUS-CHRIST 439
Nous n'insistons pas sur ce sujet. Ce n'est pas ici le lieu de traiter longuement de la dignité de l'Écriture. Mais n'oublions pas qu'elle est, selon l'expression de saint Denys l'Aréopagite, Suhstantia Hierarchiœ nostrœ i, le bien fonds, la fortune, ou encore l'aliment de notre vie sacerdotale, parce que l'Écriture, c'est Jésus-Christ, qui y a dit de lui-même, vivant en chacune des divines pages : « Venite, comedite panem meiim, et bibife vinum quod Tniscui vobis 2.» Que vraiment est heureux le Prêtre qui l'entend ainsi !
Ou bien nous sommes, d'une manière regrettable, trop absorbés par les œuvres extérieures et sans loisir pour une telle occupation, ou, si nous avons quelque temps libre, et que nous n'appliquions pas notre esprit et notre cœur à chercher et à trouver Jésus-Christ dans les saints Livres, nous ne connaissons pas le trésor de vie surnaturelle que nous avons entre les mains. Mais, sachons bien que si nous négligeons ce trésor divin, ce n'est pas seulement une grande consolation que nous ne goûtons pas, c'est vraiment la grâce intime de notre Sacerdoce que nous appauvrissons et que nous nous exposons peut-être à perdre. Saint Augustin, qui a appelé quelque part l'Écriture « le Cœur même de Jésus-Christ 3 », l'entendait autrement. Quand il eut reçu le Sacerdoce, comme par
qui suprà pectus Je.su recubuerit, vel acceperit à Jesu Mariam, qiise etiam ipsius mater fiât. — Covimenlar. in Joann., t. I,Prœfaiio, n G. — Patr. grsec, t. XIV,col.31.
» De Ecclesiasticâ Hierarchiû, cap. i, n. 4.— Patr. gisec, t. III. col. 375.
2 Proverb. ix, 5.— Cum audis « In finem », in Christum intende ; ne ia via renianendo non pervenias ad Finem. Quidquid enim e.st, ubi infra steteris, antequam ad Christum pervenias, nihil tibi aliud divinus sermo dicit, nisi, Accède, nondum est locus ubi securitas sit. — S. Atig-ust. Enarrat. in Psalm. — In Psalm. lv, n. 1. — Patr. lat., t. XXXVI, col. 646.
3 Cor ipsius, Scriptura ipsius. — Enarrat. in Psalm. — In Psalm. xxi. Enarrat. ii, n. 15. - Patr. lat., t. XXXVI, col. 175.
force, au milieu de beaucoup de larmes, il demanda avec de grandes instances à son Évêque, Valère, une faveur qui lui paraissait absolument nécessaire : c'était, dit-il, de se retirer pendant quelque temps dans la solitude, pour vaquer à l'étude de l'Ecriture Saintei.
Cette sainte étude réclame le secours des commentaires. Plusieurs écrits des Pères de l'Eglise sont des traités d'exégèse. Nous avons eu l'occasion, dans le cours de cet ouvrage, d'en citer plusieurs. Le commentateur classique de l'Ecriture semble être Corneille Lapierre. Donnons, surtout, le temps dont nous pouvons disposer à la parfaite intelligence desi quatre Evangiles et des Épîtres de saint Paul. Que ce travail est doux à l'esprit et au cœur ! Il devrait être de tous les jours de notre vie 2.
Une autre source d'étude, pour arriver à la connaissance de Notre-Seigneur, c'est la Tradition des Pères. On pourrait dire en vérité que cette source ne diffère pas de la première, tant l'Écriture occupe une grande place dans les écrits de ces hommes admirables s ! Ils ont
1 Epist. XXI (aliàs 148) ad Valerium, Episc. Hippon. — Patr. lat., t. XXXIII, col. 88. — Pour justifier sa pressante prière, le nouveau Prêtre
, disait: Ante omnia peto, ut cogitet religiosa prudentia tua.... nihil esse in hâc vitâ, et maxime hoctempore, difiicilius, laboriosius et periculosius Episcopi, aut Presbyteri, aut Diaconi officie. — Et maxime hoc temi)ore ! — Est- '■e moins vrai aujourd'hui qu'aux dernières années du iv« siècle?
•Itaque avidissimè, dit saint Augustin, arripui venerabilem stylum Spirittls tui, et prae caeteris Apostolum Paulum... Hœc mihi inviscerabantur
, miris modis, cùm « minimum Apostolorum tuorum » legerem, et consideraveram opéra toa et expaveram. — Confess. lib. VII, cap. xxi. — Patr- lat, t. XXXII, col. 747.
3 Rien n'est plus édifiant que la sainte préoccupation avec laquelle les Pères cherchent toujours Notre-Seigneur et ses Mystères, dans l'Ecriture,
, et non seulem«înt dans les livres des Prophètes, mais dans les événements
. les plus ordinaires et quelquefois les plus étranges de l'Histoire du Peuple de DiKU. Pour saint Augustin, le crime de Judas et de Thamar est une figure prophétique de la mystérieuse fécondité de l'Eglise qui, avant sa vocation à la grâce, était comme une femme sans honneur {Contra Faustum
A l'union parfaite — l'étdde de n.-s. Jésus-christ 441
tous dit, avec saint Aug'ustin, cette belle prière, qui est dans le Livre des Coiifessions du saint Docteur : « 0 Seigneur! que vos Écritures soient toujours mes chastes délices ! que je ne me trompe pas, que je ne trompe personne en les expliquant! Vous, Seigneur, à qui appartiennent le jour et la nuit, faites-moi trouver, dans les temps qui coulent par votre ordre, un espace pour méditer les secrets de votre loi. Ce n'est pas en vain que vous cachez tant d'admirables secrets, dans ces pages sacrées. Seigneur, découvrez-les-moi... Donnez-moi ce que j'aime, car j'aime votre Écriture, et vous-même vous m'avez donné cet amour; ne laissez pas vos dons imparfaits; ne .méprisez pas cette herbe naissante qui a soif de votre Tosée : que je boive de vos eaux salutaires, depuis le > commencement de votre Écriture où l'on voit la création du ciel et delà terre, jusqu'à la fin où Ton voit la consommation du règne perpétuel de votre Cité sainte... Je vous le demande par Jésus-Christ, je vous le demande au nom du Saint des Saints i. »
Les saints Pères ont bu de ces eaux salutaires, et, suivant une autre expression du grand Évêque d'Hippone, « ils ont donné de la plénitude de ce qu'ils avaient bu2. >
Lisons donc ces saints auteurs. « Quiconque veut deve-
Manichœvm, lib. XXII, cap. lxxxiii, lxxxiv. — Patr. lat., t. XLTI, col. 454 et seqq.); — et saint Ambroise voit le Mystère de la g;énération miraculeuse (lu Christ dans la naissance de Jesraël, fils du prophète Osée: Uominus jubet cuni eâ quœ fornicata fnerit, esse conjuglum ; cujus conjugùi partus est Christus. Namqne filio qui ex fornicatione est natus, à Domino nomen impositum est Jezrahel, quod est : divina generatio. — Apolo(/la David altéra, cap. X, n. 50. — Patr. lat-, t. XIV, col. 908.
> Confess., lib. XI, cap. ii. n. 3. - Patr. lat., t. XXXII, col. 810. - Traduction de Bossuet, Défense de la Tradition et des SS. Pères, liv. IV, ch. xv.
2 Hoc ructabat (.loannes) quod biberat... Deillo pectore (Jesu) in secreto bibebat ; sed quod in secreto bibit, in manifesto eruclavit. — In Evangel. Joann., Tract. XXXVI, n. I. - Patr. lat., t. XXXV, col. 16(>3. - Brev. Rom. in octavâ S. Joann. Evatig., lect. v.
442 COMMENT LE PRÊTRE NE CESSE l'LU.S DE TENDRE
nir un habile théologien et un solide interprète, qu'il lise et relise les Pères, dit Bossuet ; s'il trouve, dans les modernes, quelquefois plus de minuties, il trouvera très souvent, dans un seul livre des Pères, plus de principes, plus de cette première sève du Christianisme, que dans beaucoup de volumes des interprètes nouveaux; et la substance, qu'il y sucera des anciennes traditions, le récompensera très abondamment de tout le temps qu'il aura donné à cette lecture... Souvent, ce qui leur échappe et qui sort naturellement de leur plénitude, est plus nourrissant que ce qui a été médité depuis i. » Peut-être, le temps nous manque, et les livres peut-être plus que le temps. Appliquons-nous à étudier Jésus-Christ dans les Pères, et c'est à leur école que nous parviendrons à faire de notre cœur, comme le veut Origène, « une bibliothèque toute pleine du Verbe de Dieu ». Saint Jérôme nous apprend, dans une de ses lettres, que le jeune Prêtre Népotien avait réussi à composer en lui-même cette bibliothèque mystique. Ce passage du saint Docteur est fort remarquable et trouve naturellement sa place ici. Que les jeunes Prêtres surtout lui accordent leur attention. 11 renferme plus d'un enseignement utile pour leur âge.
• Défense, etc., ubi suprà, cliap. xviii^, h la fin. — Un trait, emprunté à l'Histoire ecclésiastique, qui peut convenir à la vie, non d'un seul Père, mais de plusieurs : « Un jour, dit saint Eplirem, une voix céleste me parla ainsi : « Lève-toi, et va manger des pensées. — Où en trouverai-je, Seigneur? — Dans le Vase royal que je me suis préparé moi-même. » — A ces mots^ je compris qu'il s'agissait de Basile. Je me rendis à Césarée. » — En entrant dans rÉglise, Ephrem aperçut sur les marches de l'autel le saint Évêque, en habits pontificaux, adressant au peuple une de ces éloquentes homélie.s qui lui étaient familières. Le solitaire s'arrêta pour considérer l'orateur. Il vit alors un spectacle qui échappait à tous, les autres regards et qui le frappa d'admiration. Une colombe blanche comme la neige se tenait sur l'épaule droite de Basile, et lui dictait à l'oreille chacune des paroles que .sa bouche répétait. — « Je contemplai quelque temps en silence cette vision merveilleuse, reprend Ephrem, etc..» — Histoire (générale de l'Eglise^ par l'abbé Darras, t. X, p. 403-404.
A l'union parfaite — l'étude de N.-8. JÉSUS-CHRIST 443
Sermo ejus, per omne convivium, de Scripturis aliquid proponerCf lïbenter audire, respondere vei'ecundè, recta suscipere, prava non acrifer confutare, disputantem contra se magis docere quàm tincere; et ingenuo pudore, qui ornahat cetatem, quid ctiju.s esset simpliciter confiteri. Atque, in hune modum, eruditionis gloriam declinando, eruditissimus habebatur. «. Illudy aiebat, Tertulliani, istud Cyprianiy hoc Lactantii, illud Hilarii est. Sic Minutius Félix, ità Victorinus, in hune modum est locutus Arnobius. » Me quoque, quia pro sodalitate Avunculi diligebat, interdumproferebat in médium. Lectioneque assiduâ, et meditatione diuturnâ, PECTUS SUUM BIBLIOTHECâM FECERAT CHRISTIK
Enfin, une troisième source, très abondante, qui reçoit
' Epist. LX (alias 3) ad Heliodorum. — Epilaphium Nepotiani, n. 10. — Patr. lat., t. XXII, col. 595. — Après le texte de saint Jérôme, l'Auteur se proposait de donner, dans une nouvelle édition, la nomenclature des ouvrages des Pères plus spécialement relatifs à Notre-Seigneur. Cette étude intéressante est restée inachevée.... En voici les fragments : — « Nous indiquons quelques-uns des ouvrages des Pères, dont l'étude peut nous être particulièrement profitable pour parvenir à la science de Jésus-Christ.
Dans la Patrologie latine, les Commentaires de saint Ambroise (sur les Psaumes et sur l'Evangile), son livre sur Isaac, sur Jacob.
Les discours de saint Augustin sur les Psaumes, ses traités sur l'Evangile selon saint Jean, ses Discours sur les paroles de Noire-Seigneur.
Les Sermons de saint Bernard sur le Cantique des Cantiques, divers traités du même saint Docteur.
Plusieuis traités d'Hugues de Saint- Victor et de son disciple, Richard de Saint-Victor.
Dans la Patrologie grecque, le Commentaire sur V Evangile selon saint Jean, d'Origène et celui SMYVEjntre aux Romains.
Le Discours sur V Incarnation du Verbe et les divers Commentaires sur le nouveau Testament, de saint Athanase.
Les Commentaires de saint Jean Chrysostôme, et, d'une manière spéciale, le Commentaire sur l'Evangile de saint Jean.
Le Dialogue sur l'Incarnation, et les Cinq livres de contradictions contre les Blasphèmes de Nestorius, de saint Cyrille d'Alexandrie.
Le Commentaire sur V Epître aux Romains, de Théodoret. » — Manuscrit de l'Auteur.
largement des deux premières, rÉcriture et la Tradition ; qui s'alimente des décisions de l'Église et de tout ce que la raison éclairée par la foi peut fournir de lumières; c'est la Théologie dogmatique : magnifique ensemble de tout ce que des saints, des hommes de grande valeur intellectuelle et de grande vertu, ont écrit sur la personne ïidorable de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il n'est pas possible d'exagérer tout ce qu'il y a de trésors de doctrine, dans leurs travaux. Ce sont des richesses incalculables, avec lesquelles tout s'élève, s'ennoblit et se sanctifie dans une âme sacerdotale, qui ne se contente pas d'admirer, de goûter, mais qui s'approprie et s'assimile tant de vérités. Il est vraiment digne d'envie et tout à fait dans son élément, le Prêtre qui, sans rien négliger de c*t qu'exige la charité pour les pécheurs, les affligés, les enfants et les pauvres, et tout ce que demande de dévouement, d'abnégation et de sollicitude, le saint Ministère (et certes! ce n'est pas peu dire), peut passer de longues heures à se rendre familière la doctrine de ces livres fameux qui s'appellent la Somme Théologique de saint Thomas (Ille partie), les Traités de V Incarnation de Suarez, de Petau, de Thomassin! On a dit, maintes fois, que ce qui fciit défaut à la piété de notre temps, c'est la doctrine. Beaucoup de pratiques extérieures, avec un certain sentimentalisme; mais peu de fonds. Qui sait si nous n'avons pas, nous Prêtres, à nous le reprocher? Nos instructions sont bonnes, pratiques, pieuses; et cela est un bien. Mais que de vérités doctrinales, que de vues élevées, que de connaissances vraiment fortes, lumineuses, profondes, dont les fidèles sont privés, au sérieux préjudice de leur vie surnaturelle, parce que notre enseignement est trop peu dogmatique. Considérons saint Paul. Quelle manière d'annoncer la parole de Dieu ! Comme la
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théologie de riiicaniatioUj et de la grâce, et de la vie de Jésus-Christ en nous, y est exposée avec élévation et en même temps avec insistance! Pourquoi ne le prendrionsnous pas pour modèle ? pourquoi cette manière de parler de la vie chrétienne passerait-elle pour un mysticisme singulier? Est-ce que les fidèles de notre siècle sont moins capables de comprendre et de goûter la vraie doctrine, sur nos rapports avec Notre-Seigneur, que les chrétiens de Philippes ou d'Ephèse?Nous croyons qu'il y a quelque erreur dans l'esprit de plusieurs d'entre nous. Nous sommes convaincu qu'il faut plus que jamais vulgariser la connaissance des grandeurs, des perfections, des droits, de la grâce, de la vie de Notre-Seigneur Jésus-Christ. — Mais, pour cela, il faut évidemment que nous possédions nous-mêmes, les premiers, le plus parfaitement qu'il est possible cette incomparable et toute céleste science. Et, chose admirable ! si nous en croyons les saints Pères, il y aura une bénédiction spéciale sur notre zèle à faire connaître Jésus-Christ, et cette bénédiction sainte sera une connaissance nouvelle, plus pure, plus lumineuse, que nous acquerrons de notre Dieu et Sauveur bienaimé ^.
Si nous ne pouvons pas nous procurer les grands auteurs qui viennent d'être nommés, revenons souvent sur l'étude des traités relatifs à Notre-Seignenr que nous avons dans nos manuels de Théologie. Plusieurs de ces manuels sont faits avec un grand talent. Apprenons mieux
1 Docens aliqiiis plus d'scit, et dicens ssepè unà audit cum iis qui ipsum audiunt. Unus est enim Magister et ejus qui discit et ejus qui audit, qui et luentem irrigat et sermoneuî. — Clemeas Alexandr. Stromat.i, L, — Patr. grsec, t. VIII, col. 702.
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et très bien ce que nous avons su, d'une manière nécessairement superficielle, au Séminaire. Efforçons-nous d'acquérir « l'intelligence spirituelle » dont parle saint Pauli, et d'amasser ainsi dans nos âmes, suivant l'expression d'Isaïe, « des richesses de salut : Dwitiœ salutis sapientia et scientia 2. »
« Coloss. I, 9.
■ IsaisB xxxjti, 6.