DEUXIEME MOYEN : I.A LECTURE SPIRITUELLE
En même temps que nous nous adonnons à l'étude, nous nous appliquons à la Lecture spirituelle. L'étude, avons-nous dit, fait le théologien ; la lecture fait ou commence à faire en nous l'homme spirituel. L'étude, que de saintes dispositions accompagnent, est une source de jouissances intellectuelles, élève, agrandit et ennoblit notre âme; mais, parce qu'elle est principalement une occupation de l'esprit, plutôt que du cœur, elle ne peut être qu'un moyen insuffisant, pour nous conduire à l'union avec Dieu. C'est lalecture spirituelle qui fait faire à notre âme ce progrès, que l'oraison portera plus avant, et qui se consommera dans la vie d'union.
Un auteur ascétique du xiie siècle, que l'on a pris souvent pour saint Bernard, à cause de la conformité du style et des pensées, Guillaume, abbé de l'ordre de Cîteaux, a fait cette remarque : « Il y a entre l'étude et la lecture spirituelle, la différence qui existe entre la simple hospitalité et l'amitié, entre un salut donné en passant et Tafifection de personnes vivant ensemble i. » C'est
' Tantum distat studium à lectione, quantum amicitia ab hospitio, socia-
peut-être trop peu dire de l'étude, telle que nous l'avons décrite précédemment; mais c'est bien indiquer cette sorte d'initiation à l'union avec Dieit, qu'opère la lecture bien faite. Origène, dans son commentaire sur la Genèse, parle, d'une manière fort intéressante, de ce saint résultat de la lecture spirituelle. Il se demande pourquoi nous voyons' si souvent, dans le récit biblique, les Patriarches auprès des puits, et pourquoi c'est là, et non ailleurs, qu'ils aimaient à célébrer leurs mariages. La question paraît surprenante. Or, voici la réponse qu'il donne : Ego, Pmiliim Apostolum sequens, dico liœc esse allegoria, et sanctorum nuptias conjunctionem dico esse anlmœ cum Verbo Dei. Hanc autem conjunctionevn anlmœ cum Verho, certum est non aliter fier i jjosse, nisiper instructionem divinoriim librortim, qui figuraliter putei appeJlantur. Ad quossi quis veniat, et hauriat ex his aquas,id est, meditando in his sensum, intellectum percipiat altiorem, inveniet nuptias Deo dignas; conjungetur enim anima ejus cum Deo i. C'est dans l'espoir d'un si grand bien, que les Saints ont attaché la plus grande importance à la lecture spirituelle. Userait trop long et fatigant d'apporter leurs témoignages. Mais, qu'on se souvienne de ce qu'on a lu de ces grands Contemplatifs des déserts de Scété et de Nitrie. Quelle place extraordinaire ces hommes admirables donnaient à cet exercice! Ils n'étaient pas tenus à une sainteté plus grande que celle qui convient à notre vocation. Nous devons être au-dessus d'eux (puisqu'ils étaient laïques presque tous), par la connaissance et l'amour des vérités éternelles; nous devons avoir, d'une
lis îirtectio à fortuitâ salntatione. — Guillelin., abb. S. Theodorici, Episf. sev liber ad Frafres MoiUis-Dei, cap. x, n. 31. — Inter opp. S. Beniardi. — Patr. lat., t. CLXXXIV, col. 327.
lin Gniesim, YiomW. X,n. 5. — Patr. graec, t. XII, col. 220.
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manière plus lumineuse, « cette haute intelligence du Verbe de Dieu » dont vient de parler Origène. Mais, ils avaient à cœur d'atteindre à l'union avec ce Verbe, « qui s'est fait chair, dit saint Augustin, uniquement pour contracter des alliances i. » Or, afin d'obtenir cette insigne faveur, ils prenaient ce moyen efficace, l'application de l'esprit et du cœur à toute parole de Dieu, par de saintes lectures. Nous ne sommes pas séparés du siècle, comme ils l'étaient ; nous sommes nécessaù'ement moins recueillis qu'ils ne l'étaient-, le monde a une sorte d'inévitable influence sur nous, et ils ne connaissaient même pas le monde ; et, pourtant, ils étaient attentifs à fortifier leur âme contre tout ce qui est de l'esprit du monde et à posséder tout ce qui est de l'esprit de Dieu; et nous aurions moins de vigilance, moins de zèle, moins de sollicitude pour atteindre cette fin ! La lecture spirituelle est tout à fait nécessaire au Prêtre; nous venons de voir que l'étude ne peut la remplacer; et l'oraison, quoique supérieure en excellence à la lecture, n'aurait pas, sans la lecture, ce qui la soutient. C'est la remarque que fait le pape saint Damase, dans une lettre à saint Jérôme -.
Il nous faut donc examiner, maintenant, quelles sont les conditions d'une lecture spirituelle bien faite.
Nous venons de citer un auteur du xiie siècle, contemporain de saint Bernard, et dont les œuvres se trouvent parmi celles du saint Docteur. Il a traité le sujet qui
1 Quid minim si in illam domura (in quâ nuptife factîB sunt in civitate Cana) Dominus aduiiptias venerit, qui in hune luunduni ad nuptias venit... lUarum nuptiaruni sponsus persouam Domini figurabat. — In Evangel. Joann. Tract. VIII, n. 4; et Tract. IX, n. 2. — Patr. lat., t. XXXV, col. 1452,1459.
- Hâc enim (id e.st lectione) veluti quotidiano cibo alitur et pingue.scit oratio. — Inter opp. S. Hieronyrai, Epist. X.X'X F (alias 124) Darnasi Fapœ ad Hieronym., n. 1. — Patr. lat., t. XXII, col. 451.
nous occupe. Or, il nous semble qu'il a paifaitement décrit ce que doit être la lecture spirituelle, pour qu'elle porte des fruits de sanctification. Citons ses paroles, nous les commenterons ensuite. Il dit :
« Il faut vaquer à la lecture, à certaines heures marquées. Car une lecture faite d'une façon irrégulière, sans suite, et selon que le livre nous tombe sous la main, ne fait aucun bien sérieux, ne laisse dans l'esprit rien de ferme et de solide; et ce qu'on a lu de la sorte, s'efface bientôt de la mémoire i. En même temps, il faut avoir soin de s'attacher à l'esprit même de l'auteur et y accommoder le sien propre. C'est ainsi que les saintes Écritures doivent être lues dans l'Esprit qui les a dictées. Ce n'est pas autrement que l'on parvient à les comprendre. Jamais vous n'entrerez dans l'intelligence des Épîtres de saint Paul, si, par la bonne intention avec laquelle vous lisez, et l'application d'une réflexion assidue, vous ne vous pénétrez pas de son esprit. Pareillement, vous n'arriverez pas à comprendre David, si vous ne vous exercez pas vous-même à ressentir les saintes affections répandues dans les Psaumes. Il faut en dire autant des autres Livres sacrés... De plus, il faut avoir soin de confier à la mémoire quelque chose de ce qu'on a lu, afin d'en faire ensuite un aliment spirituel, que l'on rumine, pour ainsi dire, fréquemment, pour qu'il soit le soutien de notre bon propos, qu'il nourrisse en nous la pureté de vues, et qu'il maintienne notre esprit en de
' Saint Ambroisenous donne une idée du car.actère sérieux de la lecture spirituelle, quand il dit, qu'elle doit être pour nos âmes, dans les luttes de la vie, ce qu'est, dans les combats publics, l'huile pour les bras du lutteur : Athleta, nisi exercitio palœstra' prius fuerit assuefactns, non audet subire certamen. Ungamus igitur oleo hctionis nostrse mentis lacertos. — In l'salm. cxviii Eorponitio, iierm. XII, n. 28. — Patr. lat., t. XV, col.
bonnes pensées. Dans le cours même de la lecture, il est importciîit de produire les affections pieuses qui naissent du sujet qu on lit, et d'élever, avec ces affections, son cœur à In piiére. Cette prière n'est pas, à vrai dire, une intei-ruption de la lecture, et ne doit pas en empêcher la suite : elle rend l'esprit plus pur et plus apte à comprendre ce qu'on a sous les yeux. Si vraiment, dans cet exercice, ci'iui <iiii le fait, clurclie Dieu, tout ce qu'il lit, lui devient [profitable ; il en est comme tout pénétré; et, sous l'empire de cette grâce, il est réellement réduit en servitude, s^lon l'expression de l'Apôtre i, pour être tout entier soumis à Jésus-Christ 2. »
Ainsi parle le vénérable Abbé. Appliquons-nous son enseignement; et voyons ce que doit être notre lecture spirituelle.
1. Il faut que nous ayons, pour la faire, une heure déterminée. Le défaut d'ordre, l'indécision, l'arbitraire nous seraient funestes. Craignons les défaillances et les inégalités de notre incoustaucenative.il est vrai que souvent l'heure, que nous aurons choisie, sera envahie par quelque occupation impi'évue et urgente. Il pourra se faire que toute une série de jours se passe, sans que nous puissions être fidèle à notre règlement; mais alors nous renverrons notre exercice à quelque moment libre, un peu plus tard. Nous av JUS besoin de cet aliment, ne nous en privons pas ; et hi, par quelque épreuve ou par suite de quelque tiédeur, nous ne sentions pas ce besoin, il faudrait être d'une volonté plus ferme encore, pour que ce secours ne nous fit pas défaut. Saint Augustin a raconté, dans le
1 II Cor. X, 5.
' Guilic;ii;i; i-bliatit, etc.. ut suprà, p> [447.
45l' la lecture spirituelle
Livre dos Confessions, au milieu de quelles affaires inces- Sciiites, saint Ambroise faisait ses lectures spirituelles. Cet exemple d'un grand Évêque est bon à citer: « Je désirais T entretenir de ce que je voulais, dit l'humble narrateur (qui alors n'était pas encore converti) ; mais c'était impossible : une armée de gens nécessiteux me dérobait cotte audience et cet entretien: il était le serviteur de leurs infirmités. S'ils lui laissaient quelques instants, il réconfortait son corps par les aliments nécessaires, ou son esprit par la lecture. Quand il lisait, ses yeux couraient sur les pages, et son esprit en pénétrait attentivement le sens ; mais sa voix et sa langue se reposaient. Souvent, en franchissant le seuil de sa porte, dont l'accès n'était jamais défendu, et où l'on entrait sans être annoncé, nous le trouvions lisant tout bas et jamais autrement. Nous nous asseyions, et après être demeurés dans un long silence (qm eût osé troubler une attention si profonde?), nous nous retirions, pensant qu'il lui serait importun d'être interrompu dans ces rapides moments qu'il consacrait k soutenir son esprit, fatigué du tumulte de tant d'affaires i. »
Il est bon de fixer aussi la durée de temps que mérite la lecture spirituelle. Elle ne doit pas être trop courte : un quart d'heure par jour serait à peine suffisant. Il faut bien que la doctrine que nous avons sous les yeux, ait, si l'on peut îiinsi dire, le temps de pénétrer dans l'intime de l'âme. Ce n'est pas seulement l'esprit qu'il faut éclairer, c'est le cœur qui doit être touché et porté au bien. Saint Bernard a dit : < Ce n"est pas la science que nous cher-
1 Confession., lib. VI, cap. m, n. 3. — Patr. lat., t. XXXII, col. 720. — Il est à croire que saint Augustin, devenu Évêque, imitait, on ce point, comme en tant d'autres, le saint Évêque de Milan. Voir le t'ait semblable, que raconte M, Poujoulat, Histoire de saint Augustin, cbap. xxxi.
clions dans la lecture, c'est l'onction du Saint-Esprit, c'est le goût de Dieu ^ » ; et saint Augustin : « Il y a un Maître intérieur dont il faut entendre la voix, et sans lequel toute parole qui nous vient du dehors est sans vertu 2. » Or, pour entendre cette voix intérieure, il faut que l'âme ait pu se reposer, se recueillir; et pour qu'elle goûte l'onction divine, il faut qu'elle soit amenée peu à peu à recevoir cette grâce surnaturelle. Ce n'est pas d'une manière subite, et, si l'on peut dire ainsi, improvisée, que Dieu opère ordinairement. Un peu de temps est donc nécessaire, pour que la lecture produise en nous les saints effets qui lui sont propres.
2. Elle doit être faite avec suite, c'est-à-dire que le sujet ne doit pas ordinairement varier. Dès qu'un livre a été choisi, c'est ce livre qu'il faut lire quotidiennement, jusqu'à ce qu'il soit terminé. Une lecture faite d'une façon irrégulière, fortuite, et selon que le livre tombe sous la main, fortiiita et varia lectio, et quasi casu reperta, comme dit le moine de Cîteaux, peut être sans doute une bonne lecture : c'est un discours ou même un article, que l'on
1 Si ad legendum accédai (monachus), non tJim scientiani qurerat, quàm saporera. — S. Bernard., vel veriùs Arnulfus, Monachus de Boeriis, Ordin. Cisterc, S. Doctor. contemporan. — Specuhim monachorum. — Inter opp. S. Bernardi. - Patr. lat., l. CLXXXIV, col. 1175.
* Le saint Docteur parle ici de la prédication; nous avons crn pouvoir appliquer ce tfixte à la lecture spirituelle, qui est aussi la parole de Diku. - Saint Augustin explique ce passage de la première Epître de saint Jean : Et non necesse habetis ut aliquis doceat vos, sed sicut unctio ejus docet vos de omnibus (I .loann. ii, 27). — Il dit : Jam hic videte magnum sacramentum, fratres. Sonus verbornrn noslrornni anres percutit, Magister intùs est. Nolite putare quemquain aliquid discere ab homine. Admonere possumus per strepitum vocis noslra^ : si non est intùs qui doceat, iuanis fit strepitus noster. — 7/1 Epist. Joann. ad .^ar^Aos, Tractât. III, n. 13.— Patr. lat., t. XXXV, col. 2004.
trouve dans un journal, ou"un récit pieux dans une Revue rolig-icuse. Toute bonne lecture fait du bien. Mais, si ce procédé était fréquent, il ne faudrait pas comptei* faire sa lecture spirituelle. Cet exercice est sérieux et tend à une fin qu'il n'est pas indifférent d'obtenir ou de néglig-er. Quand saint Paul disait à son disciple Timothée : Attende lectioni^, il demandait de lui une application qui ne fût pas seulement actuelle, au moment où la lecture se faisait, mais liabituelle et constante à cause du but h atteindre, lequel but paraît être indiqué par les deux versets, qui suivent cette pressante recommandation : N'oit negliyere gratiam, quœ 171 te est, quœ data est tïbiper prophetiam, cum impositione 7na,nuum preshyterii. Hœc médit ar e ; m hls esto^.
3. Il est recommandé de produire, durant le cours de la lecture, de saintes affections, de pieuses oraisons jaculatoires; non de manière à interrompre notablement cet exercice, mais pour que l'esprit, par cette élévation à Dieu, devienne plus apte à mieux comprendre ce qu'il lit. Cette recommandation est d'une grande importance. « Il n'y a qu'un seul Maître, dit saint Augustin, citant la parole de Notre-Seigneur 3; et ce Maître a sa chaire, la chaire du haut de laquelle il enseigne, dans le Ciel. Que le cœur ne soit point solitaire : le Christ enseigne, son inspiration enseigne. Allons au Christ, écoutons le Christ *. »
• l Tim. IV, i;>. — Saint Anibroise expliquant ce texte dit : Tjectio enim frequens, nec intermissione aliquâ destituta, doctrinpe mimiis opeiatur. — ïn Psalm. cxvnr, Serm. X, n. 39. — Patr. lat., t. XV, col. 1345.
« ITini. IV, 14 et 15.
* Man^ister vester unus est Christus. — Matth. xxrii, 10.
' Cathodram in cœlo habet qui corda docet... Ne sit in solitudine cor sitjons, et non habens fontes quibus irrigetur. Interior erg-o Magister est qui
LA LECTURE SPIRITUiîLLE 455
D'autre part, la lecture spirituelle est faite exclusivement pour nous. C'est une des différences qu'elle présente avec l'étude. L'étude, qui nous est si nécessaire et si profitable, nourrit notre âme; mais elle vise aussi le bien de l'Église et de nos frères. Il n'en est pas ainsi de la lecture, qui tend uniquement à notre sanctification. Cette œuvre de sanctification sera manifestement utile aux âmes. Saint Augustin (que nous ne nous lassons pas de citer) a dit cette belle parole : Inde jpasco, undè pascor ; indè vohis appono, undè et ego vivo'^. Ainsi l'âme sacerdotale se nourrit, se remplit spirituellement d'abord, et ne donne ensuite que de sa plénitude. Or, cette plénitude est le fruit de la lecture que la prière accompagne.
Mais, s'il est vrai que ce soit nous, d'abord et exclusivement, que nous devons servir et nourrir, en faisant notre lecture quotidienne, évitons la tentation à laquelle plusieurs succombent, qui est d'utiliser cet exercice pour la préparation des instructions qu'ils ont à faire. C'est une véritable erreur. Si notre lecture a pour but le prône, le sermon, l'allocution, que l'on attend de nous prochainement, cette lecture est une préparation qui peut être excellente; mais elle ne peut être la lecture spirituelle. Nous devons dire, au chapitre suivant, que l'oraison est essentiellement personnelle, comme un aliment que l'on prend et que l'on s'assimile ; il en est ainsi, proportion gardée, de la lecture. « Nous y écoutons le Christ, dit saint Ambroise écrivant pour les Prêtres 2. Dans l'oraison
docet t Christns docet, inspiratio ipsius docet. — Ubi suprà, In Joanii. Epiai, ad Partho».
^ Serm. ÇCCXXXIX (aliàs è 50 homil. 25), cap. iir. — Patr. lat., t. XXXIX, col. 1481.
"^ Cur non illa tempora, quibus ab Ecclesiâ vacas, lectioni impendasPCur non Christum revisas, Christum alloquaris, Christam audias? Illum alloquimur, cum oramus; illum audimus, cum divina legimus oracula. — De of~
nous lui parlons, ici c'est lui qui parle. Il nous a parlé à l'Église, par l'enseignement de la parole sainte; il parle de nouveau parla lecture des divins oracles.» Si le Christ nous parle, soyons attentifs, et prenons pour nous, et non pour autrui, la parole qu'il nous adresse.
4. Mais, nous voyons ici le genre de lecture qui nous est spécialement recommandé. Le saint Évêque de Milan fait allusion aux Livres saints. Pareillement, le vénérable Abbé de Clteaux nous a parlé de l'Ecriture, et a signalé surtout les Psaumes de David et les Epîtres de saint Paul. Saint Augustin dit aussi : « Lisez les Écritures, en vous souvenant que ce sont les paroles de Dieu et qu'il attend de vous, non seulement que vous connaissiez ce qu'il commande, mais encore que vous l'observiez ^ » Même recommandation de saint Jérôme à la Vierge Eustocliium2. Du reste, il est inutile d'insister à donner les témoignages des Pères, C'est presque toujours l'Écriture, qu'ils désignent comme livre de lecture ; et l'on s'explique facilement leur préférence : là est la vérité, là est l'onction du Saint-Esprit, là est l'abondance de la vie, là est la grâce qui élève et qui sanctifie. « La lecture des Livres saints, dit saint Jean Chrysostôme, nous ramène
ficiis ministror. lib. T, cap. xx. — Patr. lat., t. XVI, col. 50. — Cfr. ejusd. S. Doctor. In Evangel. secund. Liicam, lib. IV, n. 20. — Patr. lat., t. XV, col. 1618.
1 Ita Scripturas sanc.tas lege, ut semper memineris Dei illa Verba e.s.se, qui legem suam non solùm sciri, sed etiam impleri jubet. — Append. Epist. XVII, Pelag. ad Demetriad., cap. xxiir. — Pair, lat., t. XXXV, col. 1115. — Saint Ambroiso dit jiareillement : Sit ergo nobis quotidiana lectio pro exercitio. Ut quîe legimus, meditemur imitari. — In Psalm. cxviii, Serm. XII, n. 33. - Patr. lat., t. XV, col. 1372.
2 Tenenti codicem somnus obrepat, et cadentem facieni pagina sancta Suscipiat. — Ejpist. XXII, n. 17. - Patr. lat., t. XXII, col. 404.
aux délices du Paradis-, c'est mieux encore; ils sont comme un Paradis que Dieu crée dans notre propre cœui'i. » « Vraiment, les saintes Lettres sont ajuste titre appelées saintes ; elles nous font saints nous-mêmes, disait Clément d'Alexandrie, elles opèrent même comme une sorte de déification 2. » Quoi de plus décisif?
Notre premier choix est donc fait. Le livre préféré, pour la lecture spirituelle, c'est le livre par excellence, la sainte Bible. Mais à ce sujet, nous avons à faire quelques remarques qui viennent, du reste, spontanément à l'esprit du lecteur. Plusieurs passages des Livres saints, et même de longs passages, sont, suivant l'expression de saint Pierre, « difficiles à comprendre -"î ». Par conséquent, le meilleur n'est point de lire le texte même de la sainte Ecriture. Nous le faisons chaque jour, en lisant un chapitre ou deux, dans un sentiment de religion et à genoux. Tout Prêtre se donne cette consolation ; mais il n'entend pas faire alors sa lecture spirituelle. Il reçoit de cet exercice la lumière que le Saint-Esprit daigne lui donner, et, si le texte est trop obscur, il se contente d'adorer le mystère sous lequel est enveloppée la Parole sainte ; et la pieuse pratique, que sa religion lui inspire, est accomplie. La lecture spirituelle doit être faite avec l'intelligence de ce qui est lu. C'est pourquoi, si nous lisions les Livres saints, sans le secours des commentaires, et que nous voulussions en pénétrer le sens, il y aurait effort de l'esprit, et l'étude prendrait la place de la lecture; ou bien,
' Est enini spiritale potum ac deliciarum paradi.sus, sacrarnni Ipctio Scripturarum, et paradisus deliciarum niulto illo melior paradiso Huni' paradisum non in terra, sed in fidelium animabus, plantavit Deus, etc.— De utilifate lecilonls Scripturarurn, n. 1. — Patr. grsec, t. LI, col. 87.
^ Sunt enim verè sacraî Litterag, quse sacres faciunt et deiliiaiit.— Cohorlalio ad gentes, cap. ix. — Patr. grsec, t. VIII, col. 198.
3 II Petr. m, 16.
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l'effort rendrait impossible cette onction inti'M'ieure dont pai-lent les Saints et qui doit être le truie iiniucdiat de ce saint exercice i.
Nous liions donc l'Écriture, mais dans les admirables connnentaiies des Pères. Ces comment lires que nous aurons d'abord étudiés ou dont nous aurons piis connaissance, avec l'application intellectuelle qui est propre à l'étude, nous les prendrons ensuite pour saj< t de notre lecture spirituelle. Rien de meilleur et de j)lu8 utile que ce procédé. C'est ainsi que nous lirons (mais le malheur est qu'il est difficile de nous procurer ces eheisd'œuvre,) saint Denys, Origène, saint Cyrille d'Alexandrie, saint Jean Chrysostôme, saint Jérôme, saint Ambroise, saint Augustin, surtout saint Augustin, saint. B^'i-nard, et tant d'autres admirables auteurs, suivant noire goût et notre attrait particulier'^.
Et toujours (n'oublions pas cette recommandation du pieux moine du xiiesiècle,)nous lirons ces ouviages selon l'esprit qui les a fait écrire. Or, cet esprit, c'est l'intime et pressant besoin d'une plus parfaite conn ussance de Jésus-Christ, Dieu et Homme, Prêtre et Hostie, pour notre amour; c'est aussi l'ardent désir d'un plus grand amour de cet unique objet de tout amour; et c'est encore le zèle de sa gloire et de son règne et de son triomphe, dans les âmes et dans tout l'univers. Telle est la grâce
' Hugues do Saint-Victor raconte qu'un serviteur de Driai connue, par révélation, qu'il faut que le sujet de la lecture spirituelle soit tVicile à comprendre. — Eruditionis didascalicœ, lib. V, cap. vu — l'atr. lat., t. CLXXVI, col. 795.
2 Ce qui serait fort désirable, c'est que qnelque.s uns di-s ouvrages des Pères fiissont traduits en français. Nous possédons di'jà, en notre langue, saint Denys, saint Jérôme, saint Augustin, saint .Jean Clirysostôme, saint lîernard; mais combien de trésors nous sont inconnus, ]i;iico que le secours de la traduction nous manque I
qui découle des saintes Ecritures et de la Tradition. Les saints Pères avaient fait tous, de leur cœur, « cette bibliothèque mystique » dont parlent Origène et saint Jérôme. Nous pénétrons en cette bibliothèque si riche et si belle, en lisant leurs saints écrits; et, par eux, la science de Jésus-Christ devient aussi notre trésor.
Après l'Ecriture, lue dans les ouvrages des Pères, après les ouvrages des Pères eux-mêmes, quantité de livres excellents sont offerts à notre piété. Mais, pour le but qui nous occupe, il faut absolument que Notre-Seigneur en soit, ou directement ou indirectement, le sujet. Si nous ne devions pas y puiser quelques lumières nouvelles sur cette unique Vie de notre intelligence, c'est à d'autres que ces livres s'adresseraient et non au Prêtre ; c'est à un autre moment qu'il faudrait en prendre connaissance, non durant le temps consacré à la lecture spirituelle. Nous éprouvons tous ce que saint Augustin a dit d'un certain ouvrage, qu'il trouvait du reste fort bon: «. Je débordais d'enthousiasme en le lisant (c'était V Hortensius de Cicéron). Une seule chose ralentissait mes transports : le nom du Christ n'y était pas. Ce nom, suivant le dessein de votre miséricorde. Seigneur, avait été amoureusement bu par mon tendre cœur, avec le lait de ma mère ; et il était demeuré au fond. Et, sans ce nom, nul livre, si rempli qu'il fût de doctrine, d'éloquence et de vérité, ne pouvait me ravir tout entier i. » Nous lisons aussi, chaque année, dans notre Bréviaire, ces touchantes paroles de saint Bernard : Si scrihas, non sapit mihi, nisi legero ibi Jesum ;
1 Hoc solum me in tantâ âagrantiâ refrangebat, quod nomen Christi non erat ibi... et quidquid sine hoc nomine fuisset, quamvis litteratum et expolitnm et veridicum, non me totum rapiebat. — Confession, lib. III, cap. iv, n. 8. - Patr. lat., t. XXXU, coL 686.
si disputes mit conféras, non sapit mihi, nisi sonuerit ihi Jesîis 1 ,
C'est aussi la loi de notre cœur; nos lectures de prédilection sont celles où Notre-Seigneur apparaît dans ses grandeurs ou ses abaissements, dans ses gloires divines ou ses humiliations humaines, dans sa vie anéantie en Marie, ou cachée, ou publique, ou souffrante, dans le triomphe de sa Résurrection, de son Ascension et de sa vie au Ciel, ou dans les insondables anéantissements de sa vie d'Hostie, au saint Tabernacle.
Nous ne pensons pas qu'il soit nécessaire de désigner ici quelques ouvrages particuliers, parmi ceux que nous devons au zèle et à la ferveur des Saints et des hommes de Dieu 2. Mais il faut que le Prêtre, s'il veut se nourrir de l'aliment surnaturel qui lui convient, ait toujours pour livres de lecture ceux qu'il sait être les meilleurs, sur les mystères de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Même sur ces grands sujets, les livres ordinaires et vraiment bons ne sont pas rares ; ils abondent même ; mais ce sont les meilleurs et les excellents qu'il doit lire. Certains livres
1 In Cant.ica, Serm. XV, n. 6.- Patr. lat., t. CLXXXIII, col. 846.- In feslo 8S. nominis Jesu, vilect. ad matutin.
2 Nous avouons que nous éprouvons une admiration particulière pour les œuvres du Cardinal de Bérulle, du P. de Condren, et de M. Olier. On a pu s'en apercevoir. Nous laissons à de plus éclairés que nous, le soin de juger s'il a été écrit sur Notre-Seigneur, depuis les Pères, de plus belles pages que celles que nous lisons dans ces vénérables auteurs. Mais nous voulons aussi nommer notre grand Bossuet. Tout ce qu'il écrit des Mystères de Jésus-Christ (Sermons, Lettres, Elévations, Médif.at.ions,Opuscul^s de piélé), est d'une grande beauté. De notre temps, le P. Faber a pareillement donné à l'Eglise de remarquables oiivrages (Bethléem, Le Pied de la Croix, Le Précieux Sang, Le Saint-Sacrement). Un autre auteur, dont tout le monde a admiré la science et la piété, le vénérable Mgr Gay, trouve naturellement sa place ici. Ses traités sur La vie et les vertus chrétiennes dans l'étal religieux, et les Elévations sur la vie et la doctrine de Notre- Seigneur Jésus-Christ, sont des livres, impérissables.
de piété sont le lait des enfants ; il faut les conseiller aux fidèles en général. Ce qui convient au Prêtre ^ c'est tout ce qui donne cette grande, élevée et lumineuse connaissance des choses divines, cette sorte de compréhension et de goût de Jésus-Christ, que, dans un langage hardi, Clément d'Alexandrie appelle une sorte de manducation de la chair et du sang du Verbe i.
Si nous aimons la vie des Saints, des saints Prêtres en particulier, nous pourrons en retirer un grand profit, mais à condition que nous nous appliquerons à cette lecture, avec le même esprit que nous portons dans celle de l'Écriture sainte ; c'est-à-dire que, de même que nous ne voyons, dans les Livres saints, que Jésus-Christ soutenant tout, donnant à toute chose, à tout événement, à tout enseignement, son véritable caractère et sa véritable valeur, parce que seul il en est le principe et la fin ; de même nous ne considérerons, dans les Saints et dans leurs œuvres et leurs vertus, que Jésus-Christ vivant et opérant en eux : car il est le Saint et la Sainteté même, qui communique de lui-même en sanctifiant les âmes, et qui, suivant la belle doctrine d'Origène déjà cité, « est la substance môme de la Sainteté, dont les justes sont comme les admirables accidents -. »
1 Lac quidem intelligitiir catechesi.s, velut priuniin iiutriniciituni auiinœ; cibus autem, suspiciens contemplatio quse sunt ipsse carnes et sanguis Verbi, hoc est comprehensio divin?e potentise et essentise. Gustate et videte, inquit Psalmus (xxxiii, 9), quod Cliristus est Dominus. — Stromat. v, 10.— Patr. grœc, t. IX, col. 99.
2 Ciim Christus sit universa sapientia, et quilibet sapiens, quatenùs sapienliam capit, Christi est. Quod idem de sanctificatione et redeniptione sentiendum. Ipsa enim sanctiticatio, undè sancti sumunt sanctificationem, et redemptio, Christus nol)is factus est. — Comment, in Joann., 1. 1, n. 39. — Patr. g:raec., t. XIV, col. 90. — Cfr. Cardinal de BéruUe, Discours de l'état et des grandeurs de Jésus, II<= Discours.
C'est ainsi que la lecture spirituelle saintement faite, s'unissant à l'étude, nous fait avancer dans la connaissance et l'amour de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais, nous ne sommes encore que sur la voie. Il nous faut aller plus avant; et voici l'oraison qui nous vient en aide.