CHAPITRE XXIX
Quand on pense à la sublimité du pouvoir d'Ordre, on est porté à s'étonner de la place, plus sublime encore^ qu'occupe, dans le plan divin, le pouvoir de Juridiction. Et voici la cause de cette sorte d'étonnement. Notre-Seigneur Jésus-Christ, en communiquant son Sacerdoce à son Église, lui a donné deux pouvoirs : l'un, le pouvoir d'Ordre, qui a principalement et directement pour objet le Corps et le Sang de ce divin Sauveur, sa Présence réelle, sa divine Personne, sous les apparences du pain et du vin, dans le Sacrement de l'Euchai istie. Le Prêtre a ce pouvoir, l'Évêque et le Pape l'ont aussi. L'autre, celui de Juridiction, a pour objet immédiat et même unique le Corps mystique de Jésus-Christ, son Épouse. l'Eglise. Ce qui fait la dignité et l'excellence d'un pouvoir, c'est bien, semble-t-il, l'ol^jet de ce pouvoir. Évidemment, l'Eglise est moins sainte, moins noble, moins parfaite que Jésus-Christ; comment donc s'expliquer que le pouvoir qui a pour objet Jésus-Christ, soit moins honoré que celui qui a pour objet l'Église? Car, à vrai dire, si l'Évêque est plus honoré que le Prêtre, ce n'est pas parce que
l'Évêque est consécrateur et sacrificateur du Corps et du Sang de Jésus-Christ; c'est parce qu'il est Chef, Père et Époux de l'Eglise; et si le Pape est plus honoré que l'Évêque, s'il possède toute la plénitude d'honneur, la primauté excellente et parfaite en toute chose; s'il mérite même, en un sens incontestable, une sorte de culte de la part des fidèles, ce n'est pas parce qu'il est Prêtre et Evêque, mais parce qu'il est, d'une manière éminente, sans pareille. Chef, Père, Époux de l'Église, son soutien sa défense, le principe de sa stabilité, le centre de son unité, et « la colonne de la vérité i » que l'Église possède indéfectiblement.
Quel est ce Mystère? Nous l'avons entrevu déjà; c'est le moment de nous y arrêter avec une plus grande attention.
L'Église, dans le plan de Dieu, est la grande gloire de l'Incarnation, parce qu'elle en est le complément. Sans elle, toujours suivant ce même plan, Jésus-Christ n'est pas tout ce qu'il peut être. Il est bien vrai que, dès le commencement, dès le premier instant de l'Incarnation, JÉSUS- Christ ne fut pas sans l'Église. Jésus-Christ porta l'Église en lui. Seulement, pour qu'il la possédât comme un bien propre, ou, pour mieux dire, comme un époux possède son épouse, c'est en cette qualité d'Époux qu'il devait l'acquérir; et il était nécessaire qu'il en fît l'acquisition, en donnant son propre Sang.
Ainsi, Jésus-Christ n'est pas (on se souvient que nous l'avons rappelé plusieurs fois), Jésus-Christ n'est pas une individualité isolée, bien que nécessairement glorieuse, infiniment sainte et même toute divine; mais, si ce mot convient, Jésus-Christ est un adorable composé.
» ITim. lu, 15.
Il est, à la fois et en même temps, le Christ et l'Ég-llse, parce qu'il est Chef, non pas seul, mais Chef avec des membres. Le Chef et les Membres, l'Epoux et l'Épouse, JÉSUS et l'Église, voilà le Christ complet; car il est écrit que « le Dieu de Notre-Seigneur Jésus-Christ, Père de la gloire, a mis toute chose sous les pieds du Christ, et il l'a donné pour Chef à toute l'Église qui est son Corps, et sa plénitude, la plénitude de Celui qui est achevé et complété pleinement en ses membres i. »
Nous venons de dire que, conformément au plan et à la volonté du Père, le Fils de Dieu fit acquisition de l'Église et en devint l'Époux, par l'effusion de son Sang. Voilà le plus magnifique et le plus touchant aspect du Mystère. « Jésus aima l'Église et il se livra pour elle 2. » Parce que l'Église était le complément et la plénitude de son Incarnation, il eut en vue sans cesse cette Épouse bien-aimée. Dès le commencement du monde, il la désigna, suivant la pensée d'Origène, dans la compagne qui fut donnée au premier Adam 3. Plus tard, il en occupa les saints Prophètes ; il la fit annoncer par eux, comme il se faisait annoncer lui-même, et, dit saint Augustin, « plus clairement encore que lui-même ^ ». Enfin, apparaissant
1 Deus, Domini nostri Jesii Cliristi Pater gloriie.. . omnia subjecit sub pedibus ejus; et ipsum dédit caput suprà oinnem Ecclesiam, quse est corpus ipsius, et pleuitiido ejus, qui oinnia iu omnibus adimpletur. — Ephes. i, 22, 23. — Cfr. Corn. àLapid. in illud.
2 Ephes. V, -25.
3 Cfr. Origen. In Çanfica cantic. comment., lib. II.— Patr. grsec, t. XIII, col. 134.
* Cette expression est, de prime abord, bien surprenante. Voici les paroles du saint Docteur : Obscurins Prophetœ dixerunt de Christo, quàm de Ecclesiâ. .. Penè ubique Cliristus aliquo involucro sacramenti pritdicatus est à Proplietis, Ecclesiâ apertè. — Et voici la raison qu'il eu donne • Puto proptereà quia videbant in Spiritu, contra Ecclesiam homines facturos esse particulas, et de Christo non tantam litem habituros, de Ecclesiâ
parmi nous, il sembla ne plus voir que rÉg-lise; il pria, il ti-availla, il souffrit, il mourut pour elle, et, dans sa mort même, il l'épousa. C'était la preuve infiniment touchante d'un immense amour. Cet amour apparut toujours plus fort, toujours plus ardent, au cœur de l'Epoux. Il avait contracté avec l'Eglise son alliance sur la Croix ; il voulut solennellement lui donner sa dot : il le fit, le grand jour de la Pentecôte. Le prix de l'alliance avait été son Sang; la dot fut son Esprit-Saint. Il lui envoya son Esprit; et son propre Esprit fut l'Esprit de l'Église. Et, en lui donnant cette dot d'une infinie valeur, il lui atout donné. Cet Esprit est vie, puissance et immortalité ; c'est pourquoi l'Eglise est toujours vivante, puissante et immortelle. Cet Esprit est aussi unité, sainteté, universalité; et c'est pourquoi elle est une, sainte, catholique. Et encore, cet Esprit est libre, d'une liberté qui est essentiellement souveraine 1; et c'est pourquoi l'Eglise est, de plein droit, absolument et souverainement libre.
Tous les caractères, toutes les notes, toutes les prérogatives de l'Eglise, lui viennent de ce qu'elle a, avec le Sang de l'Époux, l'Esprit de l'Époux 2.
Or, quand Jésus s'est répandu ainsi dans l'Église, avec sa vie, sa sainteté, sa grâce immortelle, quand il s'est dilaté en elle, il s'est achevé, il s'est complété : Plenifudo ejus. Et il est satisfait, et il prend en cette œuvre ses complaisances; car cette œuvre, c'est sa gloire, son
magnas contentiones excitaturos. Idco illuil, undô majores lites futurse erant, planius prsedictum et apertius prophetatum est. —Enarrat. in Psalm. — Psalm. XXX, III Enarrat. n. 8 et 9. — Patr. lat., t. XXXVI, col; 244, 245.
* Spii'itus ubi vult spirat. — Joann. m, 8. — Ubi autem Spiritus Domini, ibi libertas. — II Cor. m, 17.
2 Magnifique thèse que nous espérons pouvoir développer dans notre ouvrage: Le Prêtre dans ses rapports avec l'Eglise, etc.
triomphe, et la gloire et le triomphe de son Pèrei. Elle est tout ce qu'il a voulu faire et accomplir, ici-bas et au Ciel, pour ce Père bien- aimé et pour les âmes: Qiii omnia in omnibus adimpletur.
C'est pourquoi, dire l'amour de Jésus pour l'Eglise est chose impossible : amour ardent, oublieux de soi-même, puissant, toujours agissant et jaloux. Ah! jaloux! Malheur à qui touche à l'Eglise, à son honneur, à sa liberté, à la sainteté de sa doctrine et de ses sacrements, à la mission de son Sacerdoce! Malheur à qui l'offense et la blesse ! Malheur à qui pèche contre elle ! C'est peut-être parce que l'Esprit-Saint est son âme et sa vie, que Jésus-Christ a dit cette grave et terrible parole : « Si quelqu'un pèche contre le Fils de l'homme, son péché lui sera pardonné ; mais s'il pèche contre le Saint-Esprit, il ne lui sera pardonné, ni dans ce siècle, ni dans l'autre 2. » Le péché contre le Saint-Esprit, c'est le péché contre l'Eglise, unique Épouse du Christ.
0 Dieu! que ce Mystère de Jésus aimant l'Eglise, se donnant à elle et pour elle, ne trouvant qu'eu elle son contentement, sa gloire et sa joie, est grand, élevé, profond, étendu, immense!
Eh bien! à cette Église, son Épouse glorieuse, immaculée, digne de lui, Jésus-Christ a donné des Prêtres, des Évêques et le Pape : des Prêtres, pour que toujours le prix de l'alliance, son Corps, son Sang, son Sacrifice vivant, aussi véritable que sur la Croix, lui soit conservé ;
* Ipsi (Deo) g-loria in Eccle^ià, et in Christo Jesu, in omnes generationes saeculi saeculorum. Amen. — Eplies. m, 21.
* Matth. XII, 32. — Voir dans ropuscule du P. Faber : De la dévotion à l'Église, comment l'illu.stre Oratorien expose cette interprétation des paroles de Notre-Seignenr. Son commentaire est peut-être nouveau ; mais il est digne de considération.
des Évêques, pour qu'ils l'assistent, la protègent, la défendent, la gouvernent, unis à Elle par le lien d'amour d'une alliance indissoluble et lui donnant l'Esprit-Saint, mais appliqués seulement à une portion d'elle-même ; et le Pape Chef, et Père unique des Évêques et des Prêtres et de tous ceux qui sont l'Eglise; le Pape qui est visiblement pour l'honneur, la liberté, la sainteté, la prospérité, le triomphe de l'Église, tout ce que Jésus-Christ est in visiblement ; le Pape, qui la porte, comme un fondement porte un édifice ; le Pape, qui la nourrit et la protège, comme tout homme, dit saint Paul, nourrit et protège sa chair ^ : le Pape, Vie de l'Église, parce qu'il lui donne infailliblement ce qui est sa vie, la foi 2 ; le Pape qui, suivant la belle parole que saint Ambroise a dite de saint Pierre, « a été fait, par Jésus-Christ, le Vicaire de son amour pour son Église •* » ; le Pape qui fait, dans son gouvernement, ce que ferait Jésus-Christ lui-même (c'est pourquoi l'Époux invisible agrée et s'approprie ce que fait pour l'Église l'Époux visible) ; le Pape, en qui l'Église voit toujours Jésus-Christ, et en qui Jésus- Christ voit toujours son Église; car « le Pape et l'Église, c'est tout un *. »
Qu'il est donc grand et saint et vénérable et digne de tout amour, le Pape, en qui Jésus-Christ voit son Église, et en qui l'Église voit Jésus-Christ !
On se rend compte maintenant pourquoi, l'Église étant tout pour Jésus-Christ, et pourquoi, le Pape étant tout
1 Nutritetfovet cam (carnem), sicutet ChristusEcclesiam. — Ephes. v, 29.
2 Justus autem ex fide vivit. — Habac. ii, 4. — Rom. i, 17, etc.
2 Quem (Petrum) amoris sui nobis Vicarium relinquebat. — In Luc. lib. X, cap. XXIV, n. 175. — Patr. lat., t. XV, col. 1848.
* S. François de Sales. Lettre dclxxxv (al. 813 ou 849). — S. Ambroise a dit aussi : Ubi Petrus, ibi Ecclesia. — In Psalm. xl, n. 30. — Patr. lat., t. XIV, col. 1082.
pour l'Église et pour Jésus-Christ, le Pape est le premier, et son pouvoir de Juridiction le plus grand, le plus sublime, le plus complet, et aussi le plus honoré, le plus glorifié de touslespouvoirs, qu'il s'appelle Gouvernement spirituel ou Magistère doctrinal i. Tu es Pet rus, et super hanc Petram œdificaho Ecclesiam meam... 2 Simon, Simon, ecce satanas expeticit vos, ut crïbraret sicut triticum, ego autem rogavi pro te... ^^ Diligis me plus his? Pasce agnos meos... Pasce oves meas ...^ Grandes et tout à fait incomparables paroles, qui ont été dites à un seul, non à une des puissances angéliques, non à Michel, mais à un homme infirme et faible, et qu'on peut briser, comme on brise les apparences du pain, qui sont sur l'autel. Mais, sous les apparences, il y a le Fils de Dieu; sous le Pape, il y a Jésus-Christ, Jésus-Christ vivant, tout-puissant, glorieux, sans rival ; il y a Jésus-Christ, avec toute son autorité, Jésus-Christ au-dessus de tous, que personne ne peut assujettir, qui donne la lumière, la force et la vie ; mais il y a aussi Jésus-Christ toujours sur l'autel du Sacrifice, toujours immolé.
C'est ce qu'il nous faut voir principalement, pour continuer l'étude que nous faisons, dès le commencement de cet ouvrage. Qui dit Prêtre dit Hostie. Le Pape est néces-
1 Nous venons d'entendre saint Aug-ustin nous dire, que les Propliètes de l'ancien Testament avaient parlé de l'Eglise « plus ouvertement » que de Notre-Seigneur lui-même. Or, il y a, semble-t-il, dans la Liturg'ie, une révélation semblable de l'amour de prédilection que Jéscs-Christ a pour l'Église, amour qui le porte à glorifier cette Épouse immortelle plus que lui-même. Après la fête de Pâques, qui est « la solennité des solennités », les deux autres fêtes les plus célébrées sont: l'Epiphanie et la Pentecôte, l'Epiphanie qui est le Mystère de la Vocation de l'Église, et la Pentecôte qui est celui de sa divine Mission dans le monde.
« Matth. XVI, 18.
» Luc. XXII, 31-.32.
* Joann. xxi, 15-17.
sairement rHostie, de toute manière parfaite, puisqu'il est le Pontife supérieur à tous.
Considérons donc, premièrement, la très particulière union de Notre Saint-Père le Pape k Notre-Seigneur JÉsus- Chrlst, Hostie au Saint Sacrement; et, deuxièmement, comment le Vicaire de Jé«l\s-Cheist est, d'une manière qui ne convient qu'à lui, l'aide, le minisire, le supplément de JÉSUS-Hostie, dans l'Eglise.
I. La très particulière union de Notre Saint-Père le Pape à Notre-Seigneur Jésus-Christ, Hostie au Saint Sacrement.
Il y a l'union à JÉsus-Hostie qui est propre au fidèle, en vertu de son Baptême; il y a celle du Prêtre, plus sainte encore, en vertu de son Ordination et de sa grâce de Sacrificateur; il y a celle de l'Evêque, qui est parfaite, parce qu'il est Époux de l'Eglise, Nous avons parlé de l'union du Prêtre et de l'union de l'Evêque. Le Pape possède tous ces degrés d'union et, sans doute, d'une manière éminente. Si le chrétien est Hostie véritable; si le Prêtre e.-it Hostie plus consommée, et si l'Evêque est l'Hostie parfaite de Jésus-Christ, que dire de la vérité, de la consommation et de l'admirable perfection des dispositions d'Hostie de Celui qui est Jésus-Christ, visiblement présent dans son Eglise? Mais, ce n'est point sur ce sujet que nous voulons appliquer notre esprit et notre cœur. Au point de vue de l'union que la grâce opère, il nous est facile de concevoir et de conclure ce qu'il en est du Pape, après ce qui a été dit, dans ce volume, du Prêtre et, dernièrement, d'une manière sommaire, de l'Evêque.
Ici, nous avons l'intention de remarquer spécialement
l'union d'états et de conditions du Saint Pontife avec JÉSUS, Hostie au Saint Sacrement.
Quels sont les divers états de Jésus, dans l'adorable Eucharistie '? Nous y admirons, premièrement, un état de gloire et en même temps d'abaissement; secondement, un état de puissance et en même temps de servitude; troisièmement, un état de béatitude et en même temps de souffrance et de mort. Est-il nécessaire de développer ces trois points? Ils sont trop évidents. Est-ce que toute la gloire du Ciel et tous les abaissements des Mystères de l'Incarnation et de la Rédemption ne sont pas réunis au Saint Sacrement '? Est-ce que Jésus-Cheist n'y est pas avec toute sa puissance et son autorité? n'y est-il pas Juge des vivants et des morts? ^< Prince des rois de la terre, seul puissant, Seigneur des Seigneurs, et Dominateur des Dominateurs i », et en même temps à la disposition de tous, des petits, des pauvres, des plus disgraciés, des i^lus rebutés, des plus indignes même? Enfin Lui, qui est essentiellement la Béatitude et principe de toute la béatitude de sa sainte Mère, de ses Anges et de ses Saints, n'est-il pas, au Tabernacle, comme dans un état de mortelle tristesse, à cause de l'indifférence des uns, de l'impiété des autres, des blasphèmes et des sacrilèges abominables de plusieurs ? N'est-il pas toujours, très véritablement, le Dieu couronné d'épines, bafoué, honni, et condamné à la plus ignominieuse mort 2 ? Son état même, cette inaction, ce silence, cette apparence de
* Princeps reg-um terrse. — Apoc. i, 5. — Solus poteiis, rex regiini, et Dominus Dominantium. — l Tira, vi, 15. — Cfr. Apoc. xix, 16.
* Rursum crucitigentes sibimetipsis Filium Dei, et ostentui habentes. — — Hebr. vi, 6. — Quanto magis putatis détériora mereri supplicia, qui Filium Dei conculcaverit, et sanguinem testamenti pollutum duxerit.— Hebr. I, 29.
mort, ce Sang d'une part, ce Corps inanimé de l'autre : est-ce que tout cela ne parle pas de Calvaire, de supplice et d'universelle immolation? Gloire et obscurité; puissance et servitude; béatitude et affliction : voilà Jésus au Saint Sacrement; et voilà son Vicaire i.
lo Gloire et obscurité. — Qui possède ici-bas une gloire semblable à celle du Pontife Romain? Qui est comme lui couronné d'honneur sur la terre? Que de privilèges que les Anges, même les plus sublimes, n'ont pas ! Et cette juridiction universelle sur toute âme baptisée : Evêques, Prêtres, Rois, Princes, puissants, quels qu'ils soient!... Il n'est et ne peut être le sujet de personne; et tous sont ses sujets. Quand il parle, tous sont tenus de l'écouter, de croire et d'obéir; car sa parole, c'est l'infaillible vérité, dans l'ordre de la foi et des mœurs. Rien de ce qu'on peut faire pour lui rendre hommage, ne s'élève à la hauteur de sa dignité. On jetterait de nouveau au creuset toutes les couronnes des potentats, tous les diadèmes des reines, on mêlerait à tant d'or et d'argent toutes les pierreries de l'univers, que l'on ne ferait pas un escabeau digne des pieds du Pape... Le Pape, c'est comme l'exposition solennelle et visible de JÉsus- Hostie. Il faut dire, sans crainte d'erreur: « Faites tout ce que vous pourrez ; il est plus grand que tout éloge 2. » Oui, cela peut se dire, en un sens très vrai, après que le Fils de Dieu lui-même a pu s'écrier, devant cet humble pêcheur, son premier Pape : Beatus es, Simon Bar Joua '^!...
' Le P. Faber a dit : « Le Mystère de son \'icariat (du Souverain Pontife) ressemble au Mystère du Saint-Sacreinent : les deux Mystères s'entrelacent, pour ainsi dire, l'un dans l'autre. » — De la dévotion au Pape, p. 17, (O'-edit.).
* Quantum potes, tautum aude, quia major omni lande.
3 Matlii. .\vi, 17.
Eh bien! qui voit ce Mystère si grand et si beau? Qui pénètre au delà du voile de l'homme, de l'âge, des conditions terrestres du Pape, ces apparences si infirmes, si faibles souvent, pour contempler tant de gloire et de magnificence? C'est le petit nombre qui a cette douce et ra^^ssante vision. En réalité, le Vicaire de Jésus-Christ n'est pas connu. C'est insouciance, c'est inconsidération, c'est habitude de n'apprécier toute chose qu'avec les lumières delà raison naturelle; ou bien, c'est le malheur d'une éducation incomplète, mauvaise peut-être: ou bien encore, c'est le fait de préjugés invétérés dans un peuple, dans une classe de personnes ; et le Pape est comme l'Hostie; il obtient un respect vague, mais peu d'admiration et peu d'amour; et il est vrai de dire qu'il est, au milieu d'une incomparable gloire, dans une sorte d'obscurité.
2o Puissance et servitude . — Il lui a été dit : « Tout ce que vous lierez sur la terre, sera lié dans le Ciel ; et tout ce que vous délierez sur la terre, sera délié dans le Ciel 1. » Et encore, en la personne du Prophète: « J'ai mis mes paroles dans votre bouche; et voilà que je vous ai établi sur les nations et sur les royaumes, pour arracher et détruire, perdre et dissiper, et pour édifier et planter 2. » C'est l'autorité sur tout ce qui est mal pour le ruiner, et, sur ces ruines, édifier et planter tout ce qui est selon l'ordre, la vérité et la justice. Saint Bernard définissait magnifiquement la grande jDuissance des Sou-
' Quodcumque lig-averis, etc. — Matth. xvi, 19.
* Ecce dedi verba iiiea iaore tuo; ecce constitni te hodie super gentes, et super régna, ut evellas, et destruas, et disperdas, et dissipes, et œdifices, et plantes. — Jerem. i, 9, 10.
verains Pontifes, quand il disait à Eugène III: « Voyons maintenant de plus près qui vous êtes, c'est-à-dire, quel est, pour un temps (le temps de la vie présente), votre rôle, dans l'Eglise de Dieu. Qui êtes-vous donc? Le Grand Prêtre, le Pontife Souverain. Vous êtes le Prince des Evêques; vous êtes l'héritier des Apôtres; vous êtes. Abel par la primauté, Noé par le gouvernement, Abraham par le patriarchat, Melchisédech par l'ordre, Aaron par la dignité, Moïse par l'autorité, Samuel par la judicature, Pierre par la puissance, et le Christ par l'onction... Les Evêques ont une part de la sollicitude ; vous,, vous avez été appelé cala plénitude de la puissance i.» Toute la tradition parle comme saint Bernard-. Dans le Vicaire de Jésus-Cheist est toute l'autorité que Jésus- Christ a donnée à l'Église, ou plutôt Jésus-Christ n'a donné à l'Eglise que ce qu'il adonné d'abord à son Vicaire, qui est le princii^e et la source de toute autorité-^. Il est législateur; il est juge de toutes les controverses; il prononce sans appel ; il envoie les Evêques pour le gouvernement des Eglises particulières; il crée de nouvelles Eglises ; il frappe les rebelles de peines effrayantes. Qui est fort comme le Pape ? Qui a la puissance comme le Pape ?
' Age, iiidagemus adhuc diligentius qui sis, qiiam géras videlicet pro tempère personam in Ecclesiâ Dei. Quis es ? Sacerdos magnus, summus Pontifex. Tu princeps Episcoporum, tu hseres Apostolorum, ta primatu Abel, gubernatu Xoe, patriarchatu Abraham, ordine Melchisédech, dignitate Aaron, auctoritate Morses, judicatu Samuel, potestate Petrus, unctione Christus... Alii in parteni soUicitudinis, tu in plenitudinem potestatis vocatus es, etc. — De Considérât ione, lib. II, cap. viii, n. 15, 16. — Patr. lat., t. CLXXXII, col. 751.
2 On sait avec quel soin pieux saint François de Sales a réuni, dans son discours XXXIX de controverse avec les protestants, « les éloges, titres, et prérogatives que les anciens Pères et les Conciles ont attribués aux Papes de Rome. »
' Cfr. Concil. Vatic. De Ecclesiâ Christi, cap. i, ii, m.
Et, pourtant, qui est serviteur comme le Pape ? JÉSUS dit au Cénacle (et maintenant même, à cause de ses dispositions au Sacrement, il dit toujours) : « Je suis au milieu de vous comme celui qui serti. » n avait dit auparavant : « Que celui qui est le plus grand parmi vous, se fasse comme le plus petit ; et que celui qui commande, devienne comme celui qui sert-. » C'est la régie donnée au Vicaire de Jésus-Christ, et c'est réellement le grand caractère de sa vie. Il s'appelle « le serviteur des serviteurs de Dieu » ; il l'est toujours. Les Evêques, les Églises, les Prêtres, les peuples, les particuliers se tournent vers lui, et lui imposent leurs peines, leurs tribulations, leurs anxiétés, leurs doutes; il accepte ce grand labeur, comme un serviteur qui se doit à son maître ; et il donne tout : temps, liberté, force, santé, vie. « Quand vous serez vieux, disait le divin Maître k son premier Pape, un autre vous ceindra et vous mènera où vous ne voudriez pas aller ^.» C'est l'esprit de servitude, dans la plus haute dignité et la plus absolue puissance. C'est l'Hostie, dont il semble que chacun ait le droit de disposer à son gré. Les annales de la Papauté sont la perpétuelle justification de ces paroles.
30 Béatitude et affliction. — Béatitude! C'est le nom que l'on donne habituellement au Saint-Père: Beatltudo vestra...Beatissime Pater. Pourquoi ces expressions? sontelles une allusion à la parole de Notre-Seigneur: « Tu es bienheureux, Simon, fils de Jean, de ce que la chair et le
• Luc. XXII, 27.
^ Ibid. 26. — Cfr. S. Bernard. Dp, Consideratione, lib. II, cap. vi, n. 10, 11, 12. — Patr. lat., t. CLXXXII, col. 747-749.
' Cum autem senueris.., alius te cinget, et ducet quo tu non vis. — Joann. zxi, 18.
sang ne t'ont pas révélé ce que tu viens de confesser^ mais mon Père qui est aux Cieux? » Ou bien, ce titre de Béatitude, donné au Pape par l'Eglise, est-il le témoignage de l'admiration qu'inspire à l'Église, au milieu de perpétuelles luttes, de persécutions incessantes, la sublime sérénité du Pontife Romain? Ce nom de Sérénité,. attribué au Souverain Pontife, se trouve dans une lettre des Evêques de France à Innocent IIi. Ou bien, cette expression de respect et de félicitation se rapporterait-elle à ce qui est dit au Psaume XLIVe : « Vous avez aimé la justice, et vous avez haï l'iniquité; c'est pourquoi Dieu, votre Dieu, vous a oint d'une huile de joie, de préférence à tous les autres de votre tribu-? » Saint Paul nous apprend que c'est Dieu le Père qui dit ces paroles à son Fils, le Verbe incarné 3. Il s'agit ici, selon saint Augustin, du Sacerdoce de Jésus-Christ^. Son Vicaire a toute la plénitude de ce Sacerdoce, et quant à l'Ordre et quant à la Juridiction ; et c'est pourquoi, « de préférence à tous les autres de sa tribu », il a été oint d'une huile de joie. Qu'y a-t-il, sur la terre et au Ciel, de plus capable d'inspirer la joie qu'une telle union avec le Fils, de Dieu? Mais la souffrance n'est pas incompatible avec une semblable joie. Celui qui a fondé en saint Pierre et
1 Ad vestram Apostolicam Sedem, Beatissime Pater, ret'erre digmun ceusuimus qusedam, quae niiper in nostrâ contigit tractari prsesentiâ {certaines difficultés relatives aux erreurs (TAhélard); qupe.. . Vestrœ Serenitatis expectant comprobari judicio, simiil et auctoritate perpétue roborari.— Inter Epistol. S. Bernardi, CCCXXXVII, Ad Innocentium Pontificem inpersonâ Franciœ Ej>iscoporum, n. 1. — Patr. lat., t. CLXXXII, col. 540.
2 Psalm. xLiv, 8.
3 Ad Filmm autem : Thronus tiius Deus... Dilexisti jn.stitiani, et odisti iniquitatem ; propterea unxit te Deus, Deus tuus, oleo exultationis prse participibus tuis. — Hebr. i, 8, 9.
«Cfr. Enarrat. in Psalm. — In Psalm. xliv, n. 19. — Patr. lat., t. XXXVI,. col. 505.
en ses Apôtres, la Papauté et l'Épiscopat, a annoncé à son premier Pontife et à ses premiers Évèques l'union mystérieuse de la joie et de la souffrance: « Vous serez bienheureux, lorsque les hommes vous chargeront d'injui-es, vous persécuteront, et qu'à cause de moi ils diront faussement toute sorte de mal contre vous. Réjouissez-vous, tressaillez de joie, parce que votre récompense sera abondante dans le Cieli. »
Voilà l'histoire de tous les Papes, exilés, captifs, dépouillés des biens temporels de l'Église, abandonnés des puissances de la terre, livrés à toutes les insolences des impies-. Et le Vicaire de Dieu demeure, par la vertu de r Esprit-Saint qui est en lui, dans la paix, la sérénité et la joie: on continue de l'appeler «Bienheureux Père», parce qu'il ne cesse de l'être en effet. Mais comme son adorable Maître qui, au Saint Sacrement, jouissant de la Vision béatifique, objet lui-même de cette Vision et lumière du Ciel, est encore rassasié d'opprobres, parce qu'il est Hostie; son Vicaire, qui a part à sa béatitude, « plus que tout autre de sa tribu >>, plus qu'aucun de ses frères, les Évêques de Jésus-Christ, participe aussi, d'une manière plus profonde, plus universelle, plus sensible même aux yeux de l'univers, à l'état de Victime immolée de « Celui qui l'a oint d'une huile de joie ». Le Père Faber a écrit cette éloquente page :
« Sa Puissance est dans la patience, sa Majesté dans la longanimité. Il est la Victime de toutes les insolences, de
' Beati estis, cum maledixerint vobis, et persecuti vos fuerint, et dixerint omne malum adversùm vos mentientes, propter me. Gaudete, et exiiltate, quoniam meices vestra copiosa est in cœlis. — Matth. v, 11, 1"2.
* Qui ne s'est rappelé, quand nous avons cité les paroles du Psaume xLiv : DiJexisti justitiam et odisti iniquitatevi, comment l'admirable saint Grégoire VII se les est appliquées: D'dexi justitiam, et odivi iniquitatem, proptereà morior in exilio.— In festo S. Gregor., XXV maii, lect. vi.
toutes les perversités qui viennent de liaut. Il est, en toute réalité, le serviteur des serviteurs de Dieu. Les hommes peuvent le charger d'injures, de même qu'ils ont craché au visage de son Maître ; ils peuvent l'humilier et l'outrager avec leurs soldats, comme Hérode le fit à l'égard du Sauveur; ils peuvent sacrifier ses droits aux exigences momentanées de leur propre lâcheté, de même que Pilate sacrifia autrefois Notre-Seigneur. Il peut y avoir, dans les gouvernements, des lâchetés, dont aucune autre lâcheté humaine ne saurait atteindre la profondeur, et c'est spécialement à souffrir de ces bassesses qu'est destiné le Vicaire de Jésus-Christ. Des hommes, qui ont sur la tête des couronnes d'or, portent envie à cette tête couronnée d'épines; ils murmurent contre cette douloureuse, souveraineté, pour laquelle il est prêt à donner sa vie, parce qu'elle lui a été confiée par son Maître, et qu'elle n'est pas sa propriété. A chaque génération qui se succède, Jésus, dans la personne de son Vicaire, se retrouve devant de nouveaux Pilâtes et de nouveaux Hérodes. Le Vatican est moins un palais qu'un Calvaire. Qui pourrait considérer cette touchante grandeur de la faiblesse et la comprendre en chrétien, sans être ému jusqu'aux larmes 1? »
II. Victime avec Jésus au Très Saint Sacrement, portant des caractères semblables à ceux de ce doux Maître voilé sous les espèces sacramentelles, le Souverain Pontife est encore, d'une manière spéciale qui n'appartient qu'à lui, l'aide, le ministre, et le supplément de JÉsus- Hostie.
Que veulent dire ces paroles? Est-ce que tout Prêtre
' De la dévotion an PajJe, p. 20, 21.
n'est pas aide, ministre et supplément de Jésus, au Saint Sacrement; puisque ce miséricordieux Rédempteur ne peut devenir Hostie que par la volonté du Prêtre, et demeure Hostie, au gré de cette même volonté? C'est vrai, et le Pape a aussi ce pouvoir. Mais, c'est d'une autre relation qu'il s'agit ici.
Le grand bien de l'Eglise, c'est la sainte et adorable Eucharistie, parce que Jésus y est présent, « véritablement, réellement, substantiellement! », Jésus, avec son Corps et son^Sang vivants, avec son âme et sa divinité, avec toute sa gloire, toute sa puissance, tous ses droits, l'esprit de tous ses Mystères, le mémorial de toutes ses œuvres, l'ensemble de toutes ses grâces, tous ses mérites, toutes ses perfections, et tous ses attraits. Que manquet-il donc ? n semble que rien ne fait défaut ! Or, en réalité (il l'a voulu ainsi), quelque chose fait défaut. Lui, qui est la Vérité et la Parole du Père, n'enseigne plus ; Lni, « à qui tout pouvoir a été donné 2 » , ne gouverne plus; Lui, qui a dit : « Voilà que je suis avec vous, jusqu'à la consommation des siècles 3 y^ ne se montre plus, pour être l'exemple et la règle de notre vie.
Or, c'est en cela que le Vicaire de Jésus-Christ est, d'une manière qui ne convient qu'à lui, le supplément de Jésus-Christ Hostie. Mais, il est facile de voir le développement que l'on peut donner à cette pensée i.
lo JÉSUS ne parle pas; mais le Pape parle à sa place
1 Concil. Trident. Sess. XIII, can. r.
2 Matth. xxviii, 18.
3 Matth. XXVIII, 20.
* M. l'abbé Bougaud, —depuis, Évêque de Laval,— dans le IV"^ volume de son bel ouvrage : Le Christianisme el les tenijjs jyrésents, intitulé : V Eglise, a écrit sur ce sujet quelques pages dictées par un grand talent et une grande piété. (Epilogue: De la piété envers le Pape, I''<= partie.)
et comme Lui; il enseigne comme il enseignait; il le supplée, par conséquent.
2o JÉsus-Hostie ne gouverne plus l'Eglise; mais le Pape la gouverne à sa place et comme Lui. — Il la gouverne divinement; il la conduit sûrement, dans la voie de la justice et de la sainteté. Il supplée donc JÉsus- Hostie, dans le gouvernement de l'Eglise.
30 JÉsus-Hostie ne se montre plus à nous, pour être la règle de notre vie ; mais le Pape nous révèle quelle est la vraie règle de vie ; et L'union au Pape est p^*atiquement le signe le plus sûr de notre union à JÉsus-Hostie.
Cette proposition est moins claire que les deux précédentes. Il nous faut l'expliquer. Voici en quel sens nous l'entendons.
La vie chrétienne, c'est la vie d'union avec Jésus- Christ. Nous sommes faits participants de cette vie d'union, par le Baptême. Elle n'est autre, au fond, que l'état de grâce. Cette vie d'union, cet état de grâce a son aliment. Notre-Seigneur l'a désigné lui-même, quand il a dit : « Si vous ne mangez pas ma chair, si vous ne buvez pas mon sang, vous n'aurez point la vie en vous 1. » Participer au Sacrement, c'est donc avoir et maintenir la vie surnaturelle en nous ; et la dévotion au Saint Sacrement qui consiste, dans son ensemble, à adorer, à communier, à avoir l'esprit et le cœur habituellement tournés vers ce Mystère d'amour, est donc un signe manifeste d'union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ. Comment cette application toute pleine de respect, de désir, d'intime besoin de rendre nos hommages à l'Hôte divin de nos Tabernacles, et de l'attirer en nous, pour qu'il vive et règne en nous, ne serait-elle point la preuve que réellement il vit et règne en nous ?
1 Joaiin. VI, 54.
Eh bien! nous ne craignons pas de l'assurer, il y a un signe plus authentique encore de la grâce de Jésus- Christ en nous, de sa vie, de son règne dans nos âmes; c'est l'union à Notre Saint-Père le Pape, l'union à ses vues, à ses peines, à ses joies, à ses désirs, à ses volontés, à ses décisions; c'est l'amour profond, vraiment filial, dévoué, reconnaissant, obéissant, aveuglément soumis et adhérant à tout ce qu'il aime, à tout ce qu'il veut, à tout ce qu'il témoigne d'intention ou de volonté. Nous disons que ce signe est plus authentique, parce qu'il est à l'abri de toute erreur et de toute illusion.
Malheureusement, il est possible qu'une âme, avec une piété tendre, affectueuse, abondante en actes et en pratiques, se laisse aller à une dévotion mal réglée, s'adonne à un ascétisme excessif, et se complaise dans un mysticisme dangereux. Il serait peut-être facile de trouver, dans l'histoire de l'Église, le fait d'âmes en apparence ferventes et pourtant illusionnées à ce point. Or, l'arôme qui conserve infailliblement toute piété, toute dévotion, toute grâce surnaturelle, c'est l'union au Saint- Siège et à Notre Saint-Père le Pape. Dans cette union, tout est lumineux, tout est simple, tout est sûr. La foi pure éclaire, pénètre et soutient tout. On n'est pas seul, on s'appuie sur le fondement solide de la grâce même du Vicaire de Jésus-Christ, et, comme Jésus- Christ n'est pas moins présent dans le Pape que dans le Saint Sacrement (quoique d'une manière différente), l'union au Pape est réellement le complément de l'union â JÉsus-Hostie, et un complément qui donne à celle-ci plus de simplicité, plus d'humilité, plus de vérité. L'union avec Notre-Seigneur Jésus-Christ, au Saint Sacrement, ne peut être vraie, sans doute, qu'à la condition d'être simple et humble; mais une âme illusionnée pourrait s'imaginer la
posséder et ne l'avoir pas, si elle se laissait tromper par certaines impressions et par certains états, fruits de son esprit ou œuvre du démon.
Mais qu'elle aime sincèrement le Pape, qu'elle se soumette d'intention et de volonté à son esprit, qu'elle aspire à ne recevoir que ce que son ministère donne ou que sa souveraine autorité bénit et sanctionne ; qu'elle ait à cœur d'être avant tout Romaine en toute chose, dans sa piété, dans sa vie de grâce, et dans son union avec Notre-Seigneur ; et la voilà dans la voie, la vérité, et la vie. Car, maintenant, pour nous, pratiquement, le Pape est tout cela : voie, vérité et vie.
C'est ainsi que le Vicaire de Jésus-Christ, que ce Dieu tout-puissant a fait si grand dans son Eglise, nous apparaît, d'une manière spéciale, Hostie comme Jésus au Très Saint Sacrement, et supplément de l'Hostie ellemême 1; gloire magnifique et grâce sans pareille qu'il ne faut chercher dans aucun des Anges, même de ceux « qui sont toujours debout devant le trône de Dieu -. »
Plaise à la Bonté divine que ce que nous n'avons fait qu'entrevoir de la beauté incomparable du Souverain Pontificat, nous le voyions toujours mieux, dans cet exil d'obscurité et d'ombres, pour que toujours davantage notre cœur se donne au Vicaire de Jésus, et que notre vie se passe, avec un amour toujours croissant, à ses pieds bénis! Et que ceux qui ne l'ont jamais vue, cette beauté divine, cette Majesté, cette Paternité, aient le
1 Joseph fie Maistre a dit cette remarquable parole, qui révèle un autre aspect, admirable aussi, des relations de N. S.-P. le Pape et de N.-S. au Saint Sacrement : « On sent, dans toute l'iiistoire ecclésiastique, je ne sais quelle Présence réelle du Souverain Pontife, sur tous les points du monde chrétien. Il est partout, il se mêle de tout, il regarde tout, comme de tout côté on le regarde. » — Du Pape, Lib. I. Chap. viii.
^ Ego enim sum Raphaël Angélus, unus ex septem, qui astamus ant© Domiuum. — Tobiae xii, 15.
bonheur de voir tant de douceur, d'humilité et de gloire, et se réjouissent, et soient sauvés !...
Le Souverain Pontificat est cette hauteur très sublime, où Jésus-Christ se transfigure toujours dans sonYicaire; c'est le Thabor de l'Ordre ecclésiastique.
Parti des plus bas degrés de la sainte Hiérarchie, nous nous sommes élevé lentement, avec humilité et avec amour, jusqu'à ce sommet qui dépasse toute élévation humaine et angélique ; et Jésus et le Pape, dans l'unité de leur gloire, se sont montrés à nous. Et il nous a semblé entendre la voix du Père, disant à la fois de Jésus-Christ et du Vicaire de Jésus-Christ : « C'est ici mon Fils bienaimé, en qui j'ai mis mes complaisances. » Et avec Pierre, nous avons dit, et nous ne cesserons jamais de dire, « qu'il n'y a de bonheur qu'en leur société et leur union.» Mais, au milieu de cette gloire, dans l'éclat même de cette Transfiguration, qui révèle un état tout céleste, JÉSUS et son Vicaire parlaient ensemble, et que disaientils? « L'excès » de souffrance, et l'immolation douloureuse qu'il est nécessaire d'accomplir, non plus « à Jérusalem », mais à Rome jusqu'à la fin des siècles i.
1 Visi in majestate ; et dicebant excessum ejus, qiiem completiirus erat in Jérusalem. — Luc. ix, .31. — N'y a-t-il pas une prophétie du g'rand caractère de Victime toujours immolée que doit porter, jusqu'à la fin des siècles, le Vicaire de Jésus-Christ, dans le fait si connu de la rencontre de Notre-Seigneur et de saint Pierre, à une des portes de Rome ? Voici le récit de saint Ambroise, et les réflexions dont il l'accompagne : Quamvis esset cupidus passionis (Petrus), tamen contemplatione populi precantis inflexus est : rogabatur enim, ut ad instituendum et contirmandum populura se reservaret. Quid multa ? Nocte muros egredi cœpit, et videns sibi in porta Christum occurrere, urbemque ingredi, ait : « Domine, quo vadis ? » Respondit Christus : « Venio iterum crucifigi. » Intellexit Petrus ad suam crucem divinum pertinere responsum. Christus enim non poterat iterum crucifigi... Intellexit ergo Petrus, quod iterum Christus crucitigendus esset in servulo... Videtis igitur, quod in servulis suis pati velit Christus... Xam cibusillius est, ut nostris passionibus epuletur. — Sermo contra Aiixentium. (post Epistol. XXI), n. 13, 14. - Patr. lat., t. XVI, col. 1010-1011,