CHAPITRE V
Nous ne voulons pas traiter de la direction en général. Ce travail a été fait, et par des auteurs de j;rand mérite. Il s'agit ici de la direction d'un jeune homme qui est plein d'un excellent esprit, mais qui a besoin de tout apprendre ou de beaucoup apprendre, et qui se trouve dans la position la plus grave, vis-à-vis de l'avenir. Il vient du petit Séminaire ou de l'école cléricale. Les soins ne lui ont pas manqué. Et cependant, que sait-il de la science de la vie chrétienne? et qu'a-t-il acquis, en fait d'habitudes surnaturelles? Tout est jeune, en lui, tout est k son début; rien n'est stable et solide. Il a peu souffert; il a été tenté probablement, mais la tentation n'exigeait pas une forte lutte; et peut-être, au lieu de résister virilement, il a succombé plus d'une fois. Mais le voilà disposé à toute sorte de bonnes impressions ; il ne sait pas au juste ce que c'est qu'être dirigé; mais il consent à l'être; il le désire même, et bientôt il goûtera ce qu'elle est, cette grâce si précieuse, source de tant de lumière, de force, de vraie consolation et de vie.
Nous supposons donc qu'il vient au Séminaire, avec la disposition de mettre si bien la main à l'œuvre de sa sanc-
tification, que, la grâce divine étaiit tout à l'aise avec cette nature si droite, il ne manquera pas de parvenir à la parfaite connaissance de sa vocation. Mais s'il en était autrement? Si le Séminariste qui arrive, n'avait qu'une idée vague du sérieux de la vie du Séminaire; s'il entrait dans cette maison sainte, simplement pour y pour suivre une carrière commencée; et, sans mauvais vouloir assurément, s'il se figurait qu'il suffit de suivre régulièrement les exercices, de bien apprendre les leçons de philosophie et de théologie, qui sont nécessaires à l'état qu'il a embrassé; si même, sous l'empire de certaines paroles qu'il a entendues dire sur quelque prétendue exagération de doctrine spirituelle et de conduite de la part des Directeurs, il allait jusqu'à se résoudre à s'observer, à limiter l'action qu'on pourrait essayer de se donner sur lui, à s'en tenir à ce qui constitue une vie irréprochable, non par négligence volontaire de la grâce, mais parce qu'il croirait que la grâce d'un bon Séminariste n'est pas exigeante au point qu'on prétend? En un mot, si nous avions à faire simplement à un bon jeune homme, aucunement mauvais, mais aux vues communes, à demi-humaines, mêlées de quelques bonnes intentions et aussi de pensées de l'ordre purement naturel, que faudrait-il conclure? Qu'il n'est pas appelé ? non! mais qu'il a plus que tout autre besoin de la grâce méconnue de la direction. Sans cette grâce, il ira devant lui comme un aveugle. S'il n'est pas appelé, comment le saura-t-il? Et s'il n'est pas appelé et qu'il s'avance vers le redoutable sanctuaire, quel épouvantable malheur lui est préparé ! Et s'il est appelé réellement, comment se préparera-t-il à recevoir, avec le Sacrement, l'éminente grâce du Sacrement? Et si la préparation n'est pas digne de la grande action qui doit être accomplie, est-ce que la charge qu'il portera.
« charge redoutable aux épaules mêmes des anges, » ne sera pas un fardeau qui l'entraînera et le précipitera à sa perte?
Quelle est donc, pour tous, la conduite à tenir, la seule vraie, la seule sage, celle qui est selon Dieu, qui infailliblement nous fait trouver sa lumière et la grâce de suivre cette lumière, et qui nous établit dans une voie de paix, de sécurité, de salut? La voici.
Le jeune Séminariste arrive dans la Maison de Dieu, et dit au moins implicitement avec l'adorable Victime : « Voilà que je viens, ô Dieu, pour faire votre volonté ! » Les exercices de la Retraite ne tardent pas d'avoir lieu; il s'affectionne à ces jours de renouvellement, d'encouragement, d'initiation déjà intime à la vie de prière, de recueillement et de ferveur du Séminaire. Mais il sait qu'il a un choix à faire. Dès le début, il a remarqué la bonté, la gravité, la simplicité, la piété des hommes de Dieu qui assistent ou président aux exercices. Il prie les Cœurs de JÉ8US, de Marie, de saint Joseph, pour qu'il ait le bonheur de connaître à qui, parmi eux, il ouvrira sa conscience. Un certain attrait, doux, simple, accompagné de confiance, suit de près sa prière; il s'est déterminé; son choix est fait.
De bonne heure, dans le cours de la Retraite, il va se présenter à ce Père spirituel; et il demande la grâce de faire une confession générale. 11 est probable que cette grâce lui est accordée ; et il dit, avec humilité et simplicité, sa vie tout entière à l'homme de Dieu. Rien n'est négligé. Tout ce qui a pu offenser Dieu, est accusé avec une grande ouverture. Le bon Séminariste sent, comme instinctivement, la nécessité de cette universelle et complète communication. Aussi, soit dans sa confession même, soit à part, dans un humble et filial tête-à-tête, il ne se
contente pas de parler de ses péchés, il est bien aise de dire aussi quelles ont été les diverses phases de sa vie, son éducation première, le milieu dans lequel il a grandi, les occasions heureuses ou malheureuses qu'il a rencontrées, ses habitudes, ses goûts, comment il a été amené à faire ses études ecclésiastiques, de quelle manière et dans quelles dispositions s'est passé le temps de ces études, et enfin comment il a le bonheur d'être au grand Séminaire.
Evidemmment, laDirection est commencée. Dès ce jour, le nouveau Séminariste est enfant : enfant selon l'esprit de l'Evangile, simple, droit, ouvert, docile, prêt à faire connaître ses plus intimes secrets, à avouer ses torts, ses ignorances, tous ses défauts, mais aussi à dire ses efforts, ses succès apparents ou réels-, prêt du reste à répondre à toutes les questions, à essayer résolument de faire tout ce qui lui est prescrit, à accepter, sans jamais raisonner, toute sorte de décisions.
Ce n'est pas tout d'un coup, ce n'est que lentement que la sublime grâce de l'esprit si pur de la sainte Enfance, lui est faite. Mais infailliblement il arrive à la posséder. Voici d'ailleurs comment il s'exerce à pratiquer ce qu'elle inspire.
La Direction spirituelle a pour objet les points suivants 1 : 1" Toutes les peines de conscience : fautes, tentations, scrupules ; — 2o Tout ce qui regarde la piété, la religion : prières vocales, mentales, sacrements (confessions et communions), dévotions particulières, attraits surnaturels d'union à Dieu, à Notre-Seigneur, à la Sainte Vierge, ou absence de ces attraits ; — 3» Tout ce
1 Nous parlons de la direction qui se fait au Séminaire, et non de la direction en général. S'il s'agissait de celle-ci, nous aurions quelques réserves à faire.
qui se rapporte à l'esprit de régularité : ponctualité, exactitude, distribution du temps libre dans la cellule, application à l'étude; — 4" La pratique des vertus: humilité, charité, abnégation, mortification intérieure et extérieure, respect de l'autorité, obéissance ; — 5» Les dispositions du cœur : inclinations, amitiés, préférences ou répugnances, aversions, soit pour les personnes, soit pour les choses, études, occupations ; — 6o Tout ce qui se rapporte au caractère : traits de dignité, d'élévation, de respect de soi-même, ou de légèreté, de grossièreté, de bassesse même : vanité, fierté, susceptibilité, égoïsme, sensualité, indolence, paresse; — 7» Enfin, toutce qui se rapporte au saint état ecclésiastique : estime de cette divine vocation, pureté d'intention, humble et entière soumission à la décision qui lui sera donnée ; dispositions intérieures relativement à tout ce qui est de cette vocation, devoirs, fonctions, œuvres, science, sainteté propre; constance ou variation de ces mêmes dispositions. La Direction a pour but la sanctification de la personne dirigée. Mais ce dernier point: ce qui regarde la vocation à l'état ecclésiastique, a une importance tout extraordinaire, parce qu'il est question, non seulement des intérêts spirituels d'une âme, mais de la grande cause de la gloire de Dieu et de l'honneur de l'Eglise.
Voilà donc le vaste champ de la Direction spirituelle. Eh bien! le jeune Séminariste, soutenu par la foi, encouragé par l'espérance du grand bien qui résultera de cette sainte pratique, pressé d'ailleurs par le sentiment du caractère si grave de sa position devant Dieu et devant l'Église, parcourt ce champ, si étendu qu'il paraisse, un jour ou l'autre, toujours prêt à ce que la grâce sollicite de sa bonne volonté.
Premièrement. — Nous avons dit, eu premier lieu, qu'il s'agit de rendre compte de toutes les peines de conscience: fautes, tentations, scruj)ules. Les fautes sont réservées au confessional; le reste peut se dire dans un entretien particulier; mais tout est mis à nu. L'âme devient un livre ouvert: le Directeur y lit tout à l'aise, comme il lit dans son Bréviaire. Chose singulière ! il est des tentations qui nous humilient plus que des fautes; il est des scrupules absurdes qui peuvent nous faire passer pour un petit esprit. La question n'est pas là. Le Directeur est bonnement et simplement mis au courant de tout. Mais aussi, quand il s'est prononcé sur un point, et qu'il déclare qu'il ne faudra plus en parler, l'enfant docile ensevelit de son mieux tout cela dans l'oubli.
Deuxièmement. — Il rend compte fidèlement de tout ce qui regarde la religion, la piété : prières, dévotions, sacrements, attraits d'union à Dieu. Ce qu'il y a de particulièrement important dans ce deuxième point (où tout mérite examen et contrôle), c'est ce qui se rapporte à l'oraison mentale. Quelle science que celle-là ! Que d'efforts! que de bonne volonté! que de patience! et, dans ces essais, et l'exercice de cette bonne volonté, de cette patience, quelle simplicité ! quelle humble liberté d'esprit! quelle filiale adoration de la conduite de Dieu, dans celui qui commence à faire oraison! Et quelle prudence, quelle lenteur dans l'appréciation ! quelle modération dans les conseils du Dù-ecteur qui plonge ainsi dans ce sanctuaire où l'âme fait surtout sa demeure i ! Celleci doit tout dire : estime de l'oraison, attrait ou répugnance, préparation, genre de sujet préféré, méthode
1 « Buffon a dit : « Le style, c'est l'homme. » L'oraison, c'est l'homme aussi, l'homme intérieur. » — M™'= Swetchine, Pennées, t. II, p. 79 (14<= édit.).
simplifiée ou plus complète, exercice des facultés de l'âme durant l'oraison ; si l'esprit est tendu ou reposé, si le cœur est touché ou distrait; si dans le cours de la journée, le souvenir de l'oraison reparaît sous la forme de la résolution prise ou du bouquet spirituel que l'on a composé.
Mêmes observations, proportion gardée, pour l'action de grâces après la Sainte Communion, et la visite au Très-Saint-Sacrement.
Troisièmeinent. — Il faut entretenir le Directeur de tout ce qui regarde la régularité, depuis le lever du matin jusqu'au coucher : ponctualité jusqu'à une sorte d'exagération et d'excès. L'exagération et l'excès ne sont jamais à propos. On comprend notre pensée. Le premier coup (non pas le second, le premier) doit être décisif. On rapporte dans tous les Séminaires des traits remarquables de ponctualité. — Un Séminariste fervent n'attend même pas le coup de cloche; il prévoit le moment du départ de la cellule, afin que rien ne mette obstacle a la plus régulière exactitude. Tout cela et quantité de détails, impossibles à signaler ici, sont matière de la Direction. Mais l'esprit d'ordre se rapporte à ce point : l'ordre dans la distribution du temps, quand on est en cellule ; l'ordre dans la suite des lectures, des pratiques de piété, ou d'études particulières autorisées -, ajoutons : l'ordre dans l'arrangement de la cellule; propreté partout : petit mobilier, vêtements, linge. L'esprit d'ordre, — nous ne disons pas l'affectation de l'ordre, qui a quelque chose des habitudes d'une femme, — mais le véritable esprit d'ordre, celui que saint Paul a recommandé aux Corinthiens i, et dont il félicitait les Colossiens -, est
' Omnia autem honestè, et secundum ortlinem fiant. — I Cor. xiv, 40. . * Gaudens et videus ordinera vestrum. — Coloss. ii, 5.
une vertu morale d'un grand prix. L'honneur du culte divin et l'édification des âmes en dépendent peut-être. Que tout ce qui, dans la conduite du jeune élève du sanctuaire, s'y rapporte, soit soumis à son Directeur.
Quatrièmement. — La pratique des vertus. Voilà toute la vie chrétienne. D'abord l'humilité: comment on la comprend; comment on en fortifie, dans son esprit, dans son cœur, la connaissance, l'estime et l'amour; comment enfin on s'exerce à la pratiquer. — La foi et l'esprit de foi : quel vaste monde! Mais c'est le monde où doit vivre , se mouvoir et agir l'âme ecclésiastique. — La charité : il s'agit en particulier de celle qui a le prochain pour objet. Est-elle humble? cordiale? désintéressée? toujours surnaturelle ? fraternellement dévouée ? Sans viser à édifier, il faut toujours édifier, toujours, toujours ! Mal édifier une âme sacerdotale, même en matière légère, devrait toujours exciter un grand remords. — L'abnégation, qui s'appelle aussi esprit de sacrifice : c'est la grande'loi, d'abord, de la réforme de l'homme intérieur et, ensuite, de sa formation selon les traits de Jésus- Christ. Quiconque ne se soumet pas à cette loi est toujours infirme, prêt aux plus graves chûtes, et ne donne aucune gloire à Dieu. Abnégation des pensées, des vues, des jugements, des goûts, des attraits ; sacrifice de ce que nous aimons le plus, dès que la volonté de Dieu se déclare de quelque manière. — Ainsi des autres vertus : mortification, -respect des supérieurs, obéissance, etc. Les Examens de M. Tronson fournissent des détails très précieux pour un rendement de compte sincère et complet.
Cinquièmement. — Les dispositions du cœur. L'influence du cœur occupe une place beaucoup plus considérable qu'on ne pense, dans la conduite de tous les hommes.
Nous disons à dessein : de tous les hommes, même, par conséquent, de ceux qui affectent le plus de dire, qu'ils ne se conduisent que par les lumières de la raison. La vérité est que c'est le cœur qui commence presque toujours. « Les grandes pensées viennent du cœur i » ; les basses, les dangereuses, les mauvaises aussi. C'est le Maître luimôme qui nous l'a révélé "-. Surveiller le cœur, observer ses émotions et ses mouvements, ce qui fait sa joie ou sa tristesse, ce qui l'occupe dans les souvenirs du monde, ce qui lui plaît dans les imaginations de l'esprit, ou ce qui le captive dans les relations de société , est, en grande partie, l'accomplissement de la grave recommandation que saint Paul faisait à Timothée, « adolescent aussi ^ »j mais déjà promu au Sacerdoce : Attende t'ibi *. Le cœur est en nous la plus grande puissance et la plus grande faiblesse. Il faut que le cœur du Prêtre soit non seulement bon et excellent, mais saint; et il faut (qu'on nous pardonne ce rapprochement de termes, qui rappelle le plus doux de tous les Mystères), il faut que son cœur soit sacré.
C'est dire la place que l'examen de ce cœur, de ce cœur dans une poitrine de jeune homme, occupe dans la direction spirituelle. Du reste, il est à remarquer que faire sa directioîi est synonyme de ouvrir son cœur. Que le pieux Séminariste l'ouvre entièrement, jusqu'au fond, jusqu'à l'intime de l'intime; et qu'il en soit ainsi, jusqu'à la fin de sa vie, arrivât-il à être couvert de toutes les glaces de la plus extrême vieillesse.
Sixièmement. — Le caractère. C'est ce qui met en relief
* Vaiivenargues. — Pensées, cxxvii. '
2 De corde exeiint cogitationes malîB. — Matth. xv, 19. ■' Nemo adolescentiam tuam contemnat. — I Tim. iv, 12. ^ Ibid. 10.
notre individualité; il se compose d'un ensemble d'éléments extrêmement mêlés et variés : ce qui permet rarement de dire aujuste quel est le caractère d'une personne. On dit cependant d'une manière g-énérale : son caractère est bon; ou bien, il est défectueux; ou bien encore, il est mauvais. Tout ce qui indique de la déloyauté, de l'insubordination, de la rancune, de la haine, ou une certaine bassesse d'âme, fait dire d'une personne qu'elle a le caractère mauvais ; la grossièreté, la légèreté, l'inconstance, l'égoïsme qui va jusqu'à l'oubli des convenances, la susceptibilité, l'irascibilité, la suffisance, et d'autres dispositions semblables, dénotent un caractère défectueux. Celui qui est bon, est modeste, doux, indulgent, franc, généreux, dévoué. Nous avons entendu La Bruyère nous dire : « Avec de la vertu, de la capacité, une bonne conduite, on j^eut être insupportable. » C'est le caractère défectueux qui n'a pas été réformé, qui rend insupportable.
Il faut reconnaître en principe que, sous le rapport du caractère, tout homme a besoin d'être réformé, mais principalement tout jeune homme. Un auteur que l'on cite souvent pour la finesse de son esprit d'observation, Joubert, a dit : « Un homme qui ne montre aucun défaut, est un sot ou un hypocrite dont il faut se défier i. » La sen tence est dure. Concluons que nous avons besoin de correction. Mais quels sont les défauts de caractère du jeune Séminariste ? Est-ce une certaine bonne estime de lui-même, qui le porte k parler de lui avec trop de facilité, ou à soutenir ses opinions avec vivacité, ou à se rendre lentement aux monitions qui lui sont faites? Se laisse-t-il aller à une certaine négligence dans son langage, dans ses manières, dans ce qui est dû de préve-
* Pensées. — Titre V, xliii.
nance, d'égards à ses maîtres ; dans ce que l'amitié, la politesse réclament d'attention, de cordialité à l'égard de ses condisciples? Ou bien serait-il maniéré, affecté, singulier? S'il est d'une nature molle et ennemie de la contrainte, il doit perdre beaucoup de temps et sans doute beaucoup de grâces, de moyens de sanctification et de salut : ce qui est la pire des paresses. Qu'il a besoin de prier beaucoup et de faire avec un grand soin ses examens particuliers, et ensuite de porter à son Directeur le résultat de ses recherches ! Mais nous nous connaissons toujours si mal ! Finalement, c'est l'homme de Dieu qui nous éclairera, et la meilleure preuve de vocation sera, peut-être, l'humble docilité avec laquelle, adhérant à toutes ses observations, recommandations ou même réprimandes, nous nous appliquerons à réformer, même dans nos manières, même dans notre extérieur qui est souvent trop négligé, tout ce qui a besoin de réforme. Certains défauts de caractère nuisent étrangement à notre ministère ; d'autres sont manifestement incompatibles avec la dignité et la sainteté qui lui est propre. Mais, bon courage! dirait saint Augustin dans son langage intraduisible, vous réussirez, soyez attentifs, puisque c'est maintenant le temps favorable. Fratres , ergo, dilectissimi ! Viscera Ecclesiœ ! Pignora Ecclesiœ ! Filii Matris Cœlestis! audite, cum tempus est i. C'est tout le temps du Séminaire-, c'est surtout le temps, d'un prix incomparable, qu'un saint Directeur consacre à la direction d'un docile Séminariste.
Septièmement. — Mais voici tout spécialement le sujet du rendement de compte qu'il doit faire -. Tout ce qui regarde le saint état ecclésiastique. Qu'il ne craigne pas!
1 Enarrat. in Psalni. — In r.saliii. cm. Enarrat. I, n. 11. — Patr. lat., t. XXXVII, col. 134G.
qu'il ne se trouble pas ! Il n'est point impossible qu'il éprouve des hésitations, des répugnancesmême, et, plus encore, de fatigantes tentations. Rien de tout cela ne prouve qu'il ne soit pas appelé. Probablement la parole du Saint- Esprit se vérifie en lui : Accedens ad servifufem De/,... prœpara animam fuani ad fenfationem i. Mais il est écrit, au même Livre de l'Ecclésiastique d'où ce texte est tiré, que « la Sagesse marche avec celui qui s'est confié à elle. Elle le fait entrer dans la tentation et elle le choisit entre les premiers pour l'éprouver. Elle veut ainsi sonder ses pensées et s'assurer du fond de son âme. Et, si elle le trouve fidèle, elle l'affermit dans le bien, elle lui rend sa voie plus facile et elle le remplit de joie -. » Que l'enfant de Dieu, que la Sagesse éprouve de la sorte, laisse bien « sonder ses pensées! » Qu'est-ce à dire? qu'il révèle tout, qu'il dise tout ! Mais, s'il fait connaître candidement l'épreuve et l'amertume de l'épreuve, qu'il ne manque pas de dire le simple et paisible abandon dans lequel il se tient, le pur désir qu'il nourrit de connaître et de faire le bon plaisir de Dieu. L'Esprit-Saint dit que ce désir est un des fruits de la crainte filiale 3. Qu'il soit plus que jamais sous la main si sûre de l'obéissance. Il est du reste bien meilleur que la lumière de Dieu lui soit donnée par le Directeur de son âme, que par toute autre voie. Mais il est immanquable qu'avant l'appel qui sera fait à la Tonsure et plus tard aux Saints Ordres par les supérieurs, il n'éprouve, avec une profonde estime pour la grâce du Sacerdoce, un attrait intime et rempli de consolation. Mais finalement, tout est dans ce mot : Qu'il dise tout ! Qu'il soit enfant ! Et, parce que sans doute le guide de
' Eccli. II, 1.
2 Eccli. IV, 18-20.
•'' Qui timent Doniinum, inquirent qnve beneplacita suut ei. — Eccli. ii, 19.
son âme, qui veille, qui prie, qui pèse toute chose, peut avoir à demander tel détail, tel autre, que cet enfant inexpérimenté ne song'e pas à dire, qu'il découvre son âme toujours plus tilialemont, qu'il n'ait de joie qu'à être le livre tout ouvert où pas une syllabe ne fait défaut, et qu'il attende la réponse de Dieu, dans la simplicité de sa confiance, et dans l'inaltérable pureté de ses désirs i. Telle est la Direction, la plus grande de toutes les grâces du Séminaire. (Il est bien évident, que nous ne parlons pas de la grâce des sacrements.) La Direction, c'est la manifestation la plus touchante de la bonté de Dieu, p^irce que, avec elle, nous sommes assurés d'être dans sa vérité et sa lumière, d'accomplir très exactement son bon plaisir, de répondre pratiquement à tous ses desseins sur notre âme et sur notre vie, de ne jamais nous écarter de l'ordre de sa Providence et d'y persévérer toujours. Quoi de plus ? La sainte Direction met sur l'âme humble et docile le sceau ineffaçable des Prédestinés. Nous résumons ainsi des centaines de textes des auteurs les plus respectables 2. Et disant tout cela, nous le disons pour tous -, nous le disons, avec émotion, pour vous surtout, Enfant si privilégié de Dieu, qui commencez ces belles et incomparables années du Séminaire, où vous allez traiter d'intérêts si graves, où tous les pas que vous ferez auront une importance éternelle, où il faut que vous deveniez saint, d'où il faut que vous sortiez, non plus vousmême, mais un autre Jésus-Christ. A vous, si grand et
1 « Mais si le Directeur, n'osant pas prononcer, disait à l'aspirant, qu'il abandonne l'affaire à sa conscience, le Directeur aurait tort; il ne se conduirait pas selon les règles de la sagesse.» — M. Vernet, sup. du grand séminaire de Viviers. Népotien ou l'élève du Sanctuaire, chap. viii, art. 4.
* Gfr. eximium opus : Forma Cleri, part. IV, cap. m : Directore ojj'us esse, et un in omnibus ohediendam.
qui vous ignorez vous même ; à vous, qui devez porter tant d'honneur, tant de grâces et tant de devoirs ; à vous, nous disons avec saint Paul : « Ne soyez pas imprudent i», mais fixez-vous dans une voie toute de lumière et de salut; et, pour vous maintenir dans cette grâce sans prix, soyez, demeurez toujours un enfant confiant et docile, sous la garde et la direction de l'Ange de Dieu qui vous guide; et n'ayez, dans le cœur, d'autre désir et d'autre application que de faire ce qu'il prescrit.
Sans doute, en parlant de la sorte, nous ne prétendons pas que les hommes de Dieu, qui daignent se charger de la direction de ces jeunes âmes sacerdotales, soient tous favorisés de lumières extraordinaires. Non ! mais, en vérité, des dons semblables ne sont pas nécessaires pour le succès de l'œuvre qui leur est confiée. Ils ont, par vocation et par état, la grâce de la direction. Cette grâce s'accroît en eux (qui en doute ?) de tant de prières, de tant d'actes d'abnégation, de tant de sacrifices offerts à Dieu pour les âmes que la Providence leur envoie. Cette grâce s'accroît même du mérite de l'humilité, de la simplicité, de l'obéissance de ces âmes de bonne volonté. Nous voulons dire que leurs dispositions obtiennent indubitablement, pour leurs directeurs, des grâces particulières d'intelligence et de discernement. C'est l'ordre établi de Dieu, que nous puissions agir ainsi sur ceux qui nous gouvernent, afin qu'ils le fassent avec plus de fruit pour nos âmes 2, C'est pourquoi, nous disons qu'il n'y a que sécurité pour le Séminariste confiant, qui attend la lumière de l'homme de Dieu à qui il a remis son âme. Uni à la
1 Nolitetieri imprudentes, sed intelligentes quje sit voluntas Dei. — Ephes. V, 17.
2 S. Pierre Chrysologue a dit : « Hoc accipit Doctor, quod nieretur auditor. » - Serm. LXXXVI. - Patr. lat., t. LU, col. 44-2.
douce Victime, qui est anéantie au sein de sa Mère ; s'offrant comme Elle au souverain Domaine de Dieu ; se livrant comme Elle à toutes ses conduites et à toutes ses voies ; adorant, aimant, bénissant toutes ses volontés connues et inconnues ; disant avec tant de simplicité et de foi : « Il est écrit en tête de votre Livre, que je dois faire votre volonté ; voilà que je viens ! » comment cette âme, écoutant ensuite la seule voix de Dieu qu'elle puisse entendre, serait-elle induite en erreur ? Comment sa voie ne serait elle pas toute de vérité i ? Comment, s'appliquant à connaître la vérité, et, une fois connue, s' appliquant « à la faire 2 »^ ne serait-elle pas « délivrée » de tout mal « par la vérité s »j et, par suite, vraiment « sanctifiée dans la vérité ^ » ?
Oui, il en est ainsi ; et c'est dans cette conviction bienfaisante et intime, que nous disons : La grande grâce du Séminaire, c'est la Direction spirituelle.
1 Inveni de filiis tuis ambulantes in veritate. — IIJoann.4. — IlIJoann. 4. - Joann. m, 21. — Ephes. iv, 15.
3 Joann. vin, 32.
* Joann. xvii, 17.