‹ Prévost-Paradol; étude suivie d'un choix de lettresChapitre 21 sur 42 · PREVOST-PARADOL A ERNEST HAVET · texte numérisé non relu

PREVOST-PARADOL A ERNEST HAVET

26 septembre 1855.

Mon cher Maître,

Vous n'imaginez qu'imparfaitement le prix que j'attache à vos éloges, et avec quelle impatience j'attends vos jugements sur les écrits que je prends la liberté de vous envoyer. Je vous remercie donc avec un vif plaisir de votre appréciation sur Elisabeth et Henri IV. Elle est pour moi très encourageante, car ce livre est mon véritable début dans l'histoire, comme je l'entends et comme j'essaierai de l'écrire. J'ai en mains un autre sujet, restreint aussi, mais dont l'unité est plus apparente et dont l'intérêt est plus vif, une histoire de la Conversion de Henri IV. Je ne l'ai pas encore abordé et je ne fais que l'entrevoir; mais je vais m'y livrer tout entier, si je suis encore à Paris au mois de novembre. Car vous savez sans doute que je demande une suppléance de Faculté en province, et que je crains de l'obtenir. Mais, en vérité, mon devoir est de la demander et de m'assurer quelques années de sécurité relative et de repos. S'il est difficile de faire quoi que ce soit en province, il est impossible d'y faire de l'histoire. D'un autre côté, j'essaierai mes forces dans un cours de Faculté, et cette épreuve, qui peut échouer, veut être tentée loin de Paris, dans une obscurité protectrice.

Pour en revenir à mon travail et à cette page 61 que vous y avez remarquée, j'ai à peine le courage de prétendre que vous avez trop bonne opinion de la nature humaine et en particulier de la nature française; mais là, je crois, est le fond de la question.

Vous croyez cette nation capable de république, comme

LETTIŒS. 239

VOUS la croyez capable de philosophie. Il ne faut cependant, pour être digne d'un gouvernement constitutionnel et pour le supporter, qu'une moitié des viriles qualités et des beaux défauts nécessaires à la vie durable d'une république, et le gouvernement constitutionnel n'a trouvé dans ce pays, ni des hommes d'État capables de la conduire, ni des partis capables de l'améliorer. Je veux bien convenir que nous sommes à la fois meilleurs et pires que l'Angleterre et ne pas me plaindre de notre lot, mais je ne conclus pas de notre incapacité pour un gouvernement déjà très élevé à une aptitude particulière pour un gouvernement supérieur et qui exige davantage de la nature humaine. Ce n'est qu'avec embarras et défiance de moi-même que je porte de tels jugements; mais ils me semblent sortir plutôt de l'histoire contemporaine que de ma propre pensée.

Veuillez agréer, cher Maître, mes remerciements et l'assurance de mon respect.

Mercredi, novembre 1855.

Cher Octave, si je ne t'ai pas donné signe de vie depuis la bonne soirée que j'ai passée chez toi, c'est qu'attendant du nouveau de jour en jour, je ne voulais t'écrire que pour t'envoyer une bonne nouvelle. J'appelle bonne nouvelle une nomination quelconque, tant je suis las de cette incertitude ! Mais la meilleure de toutes serait ce Strasbourg, qui pourrait bien, ou ne pas devenir vacant, ou m'échapper. M. Vidal, professeur à Aix, est venu ici me vanter sa chaire d'Aix et me prier de la demander, afin de favoriser ses desseins sur Strasbourg. J'ai refusé

240 l'REVOST-PARADOL.

l'échange, mais il peut bien faire l'échange sans mon aveu. Sauf M. Guignault, très zélé pour mon affaire, et M. Lesieur, s'il faut l'en croire, je n'ai personne auprès du Ministre, et, à vrai dire, je ne cherche à y avoir l'appui de personne. Voilà, cher Octave, l'état incertain de mes affaires; je ne voulais pas t'en fatiguer au point où elles sont.

J'ai achevé samedi dernier ma lecture à l'Académie des sciences morales : l'effet en est bon ; mais une fois parti, tout cela ne peut plus me servir à grand'chose. J'ai eu mes deux filles malades chacune à son tour, et la seconde est encore en coqueluche. Tout cela nous entraîne, outre la mauvaise santé de la mère et le froid. Que ne demeures-tu cependant à Paris! Viens le plus tôt possible. J'ai besoin de toi.

PUEVOST-PARADOL A GRÉÂRD

Dimanche, l*'' décembre 1855.

Mon cher Ottavio,

Je verrai le champ de bataille des Cimbres et Pourrières,... mais je ne verrai plus de longtemps mon cher Octave; car je vais à Aix, chargé du cours de littérature française, la chaire de M. Fortoul.

Cher Octave, il serait horrible de partir sans t'embrasser. Que faire? Écris-moi vite ce qui te convient le mieux, et aime-moi toujours bien.

A. Prévost.

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC IIALÉVY

Aix, 24 décembre 1855.

Mon cher Ludovic,

Aussitôt que tu auras reçu cette lettre avec le mandat qu'elle contient, tu m'achèteras le volume des Causeries de Sainte-Beuve, où est Vauvenargues; tu le mettras affranchi à la poste, — tu sais que c'est un sou par feuille, vingt-cinq ou trente sous, — à mon adresse provisoire, qui est la poste restante, en attendant que j'aie fait mettre un numéro à la petite maison de campagne que j'ai louée.

Je t'écris, les fenêtres ouvertes, avec un soleil d'été, à peine supportable dehors; à côté de vos onze degrés de Paris, cela paraît bon, et pourtant quand le soleil se cache comme hier, nous avons plus froid que vous, avec trois ou quatre misérables degrés contre lesquels on est sans défense. Je commencerai mon cours le dix janvier, sur les Principaux Moralistes français depuis le xvi'' siècle. Je lirai la première leçon et j'attends l'inspiration pour les autres.

De la solitude et de la tristesse d'Aix, tu ne t'en feras jamais une idée, à moins de venir dans mon château et dans mon parc plein d'oHviers, de mûriers, de figuiers, de cyprès. Ce qui ressemble pour nous à une serre-cimetière. Au fond, tout cela est admirable, et je crois avoir mis la main sur le Paradis.

Embrasse tout le monde pour nous et prie ton père de m'écrire, car je suis bien seul.

Tout à toi, P. P.

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY

Aix, 26 janvier 1856.

Mon cher Ludovic, merci de Ba-to-c/a/2, merci de Figaro qui te reviendra régulièrement le lundi, merci enfin de tes lettres qui auront bientôt des réponses plus régulières.

Mon cours, cher Ludovic, m'occupe beaucoup moins que Vauvenargues. Voilà mon vrai souci. Si peu de temps pour un tel travail, et qui pis est, si peu de renseignements sur sa vie ! J'en ai pris mon parti et je ne dirai de lui que ce que m'apprend Suard. Mais j'aurai ma revanche avec les œuvres et j'ai en tète et en note quelques bonnes pages. Pour l'envoyer, je compte faire comme pour ma thèse, quand je l'ai envoyée à Orléans; le chemin de fer accepte tout ce qui dépasse un kilogramme. Je mettrai l'éloge dans une petite caisse avec quelques livres et je l'enverrai à ton père. Je lâcherai d'avoir le temps de le recopier, afin d'avoir ici un texte à envoyer, coûte que coûte, par la poste, si l'autre tardait en route ou s'égarait. Je te parle longuement de tout cela, parce que c'est ma porte de derrière pour m'échapper et marcher sur Paris. Non que je sois mal à Aix : au contraire; partout ailleurs en province, climat, habitants, fonctions, tout serait pire. Mais j 'étouffe, cher Ludovic, l'air me manque.

Je suis de mieux en mieux avec mon vieux Recteur, qui vient et revient à mon cours, et qui a déjà écrit beaucoup de bien de moi à Paris. Mes collègues sont excellents et mon cours va bien; dès ma seconde leçon, j'ai parlé à mon aise sans autre préparation que trois ou quatre lignes de plan écrites la veille et regardées le

matin. J'improvise tout, mon Ludovic, et je réussis. J'ai du monde, des dames, enfin un petit succès de province.

Cependant tout le monde est ici si aimable en paroles qu'il est impossible, faute d'un ami, de savoir au vrai l'effet produit. Aussi figure-toi mon plaisir, jeudi dernier, quand, après mon petit sermon, descendant la rue au milieu des étudiants qui ne me reconnaissaient pas — il fait nuit à six heures et je relève mon paletot, — j'entendis ce dialogue : a Eh bien, qu'en penses-tu? — Moi, j'ai dormi tout le temps. — Comment as-tu pu dormir? Il vous a une parole, celui-là...! » Comme je suis sûr de ne pas crier, cela veut dire, à coup sûr, qu'ils me trouvent intéressant, et voilà le premier compliment qui m'ait rassuré, depuis que je suis à Aix. D'ailleurs, cher Ludovic, quel doux métier depuis que je me suis découvert la bosse du professorat ! Deux jours occupés par semaine et le reste pour le travail libre ou pour la paresse, selon les goûts. J'ai déjà bien des projets pour remplir mes journées après Vauvenargues.

J'étais déjà en demi-relation avec M. B***, très aimable homme, et, pour cette ville, très distingué; mais il lui manque quelque chose que je ne sais dire. 11 parle trop sérieusement, ou, ce qui est pire, il plaisante sérieusement. Je n'ai pu encore rencontrer M. Borely chez lui, mais je donnerais beaucoup pour être bien avec celui-là. C'est parce que tu ne le connais pas encore, vas-tu dire. D'abord peut-être; et puis, parce qu'il a végété dix-sept ans à Aix, comme procureur général de M. Thiers et de la Révolution, et qu'il s'est fait volontairement destituer pour un discours d'opposition en décembre 1847. Depuis, il vit retiré, en grand seigneur, monte beaucoup à cheval et doit ronger son frein. Mais, cher Ludovic, la fatalité s'en mêle et j'ai appris que le seul homme d'Aix avec lequel je pouvais espérer de causer était sourd à ne plus rien entendre. Ai-je assez de motifs, mon cher Lu-

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dovic, pour désirer revoir la coupole de l'Institut et me rassasier du ramage de Valentine? Mes amitiés à tout le monde. Je t'embrasse.

LU PREVOST-PARADOL A M«^« LÉON HALÉVY

Aix, 10 février 1856.

Chère Madame,

Je serais bien désolé que vous fussiez incompétente pour ma leçon d'ouverture et pour mon cours. Ce serait un bien mauvais signe, et je craindrais de devenir inintelligible pour toutes les personnes de goût. Ici on n'a pas peur de paraître bas-bleu en venant à la Faculté, et un auditoire de dames, comme on dit, est la meilleure garantie de succès.

Mais je laisse la Faculté pour passer à la cuisine, où vous voulez bien jeter les yeux. Elle est bonne. Nous n'avons perdu ni le lait, ni le beurre, et nous y avons gagné, avec les olives, de beau raisin conservé, qui vaut cinq francs à Paris et ici cinq sous, parce que l'année a été mauvaise; autrement, c'est deux ou trois sous. Mais que cela ne vous fasse pas croire à une terre promise! La viande médiocre, le pain excellent, les légumes rares; tout est cher et, au bout du compte, nous dépensons autant qu'à Paris; ce qui est bien injuste, car, en réalité, on vit ici moins qu'à Paris, et il devrait être permis de ne payer que moitié une demi-existence.

Mais le fléau et la curiosité du pays sont les domestiques. Nous en sommes au numéro 3. Le numéro 1 mettait la journée à faire un lit, le lendemain à faire l'autre, le surlendemain au troisième. Il n'y avait donc jamais qu'une personne de bien couchée. Elle est partie, cette

lente personne, et nous la regrettons, et nous allons la reprendre, si nous pouvons.

Voici pourquoi : le numéro 2 laissait coucher ses maîtres dont vous connaissez la confiance, se levait pour aller coucher on ne sait où, laissant les portes du jardin et de la maison ouvertes et emportant même les clefs, en personne prudente qu'elle était, pour assurer le retour. Ma profonde habileté a eu raison de la sienne. A onze heures du soir, j'ai glissé au-dessus du loquet de la porte du jardin un morceau de bois d'olivier — voilà à quoi sert l'olivier en ce pays ! — qui l'a empêchée d'ouvrir ma porte, avec ma clef, pour rentrer dans ma maison. Elle est revenue, le lendemain matin, à neuf heures et avait, sans dire un mot, commencé à faire le salon, avec un sang-froid que vous n'imaginez pas, quand je lui ai conseillé un départ prompt et définitif.

Le numéro 5 entendrait mieux le patois que le français, si elle pouvait entendre quelque chose; mais elle est entièrement sourde et, après de grands cris qui vous épuisent, on lui voit faire le contraire de ce qu'on lui a crié.

Sachez, chère Madame, que ces trois exemples ne sont pas l'exception, mais la règle, et que le numéro 1 est l'idéal du pays. Voilà notre histoire domestique. Vous connaissez notre histoire politique et littéraire; elle va bien, comme chez vous, où Ba-ta-clan brillera longtemps (Micore.

Je vous souhaite une charmante maison de campagne. Quand donc pourrai-je la chercher avec vous?

Votre tout dévoué, Anatole.

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LITI PREVOST-PAUADOL A GRÉARD

Aix, 12 février 1856.

Mon cher Octave,

On t'a amplifié mon succès ici, mais on a aussi exagéré ce que tu appelles ma correspondance parisienne. Sauf Geruzez, avec qui affaires et' amitié se confondent pour activer les lettres, je n'écris guère et pour d'excellentes raisons : la première, toute confidentielle, est que j'ai passé dans la composition précipitée de Vauvenargues tout le temps que me laissait mon cours; la seconde, c'est que j'ai été, pendant plus de huit jours, accablé et hébété d'un rhume de cerveau ; la troisième — hélas! perpétuelle celle-là — est que, dans ce pays-ci» la vie se consume en froides visites à essuyer et à infliger à son tour avec rigueur, les habitants de cette province n'ayant d'autre divertissement que de s'attifer solennellement pour pénétrer les uns chez les autres.

D'ailleurs d'excellentes gens, comme je te le disais dans ma première lettre. C'est mon Doyen, qui a écrit ce que cite Geruzez. Quant à mon Recteur, il est le plus paternel, le plus ennuyé des hommes et le plus heureux de causer un peu de Paris, qu'il n'espère plus revoir après dix-sept ans de députation ou de conseil d'État. Le seul de tout ce monde qui ait une valeur réehe est l'ancien procureur général, ardent et intelligent homme de bien, avec qui mes atomes crochus se sont vivement engagés, mais qui est si sourd, si sourd, qu'on souffre en lui parlant. Et pourtant à qui parler, sinon à lui? Tu vois que j'ai des raisons d'envier Versailles. Sauf le temps admirable, mon jardin et une certaine tranquillité d'esprit, j'ai tout perdu en quittant Paris. Mais pardieu! j'y reviendrai.

Tu me parles de mes appointements, cher Octave. Âmère ironie. Ils ne couraient qu'à partir du 12 décembre, et, à raison de la suppression du premier mois, du 12 janvier. J'ai donc touché cent cinquante francs ce mois-ci, pour tout potage. Or, cher Octave, parti de Paris avec quatorze cents francs, j'ai été obligé d'en faire venir quatre cents autres pour attendre ces bienheureux cent cinquante, et je ne suis pas sûr d'attraper mars sans encombre. Mes trois mille francs de fixe avec la retenue me mettent à deux cent trente-sept })ar mois, dans un pays où la vie est aussi chère qu'à Paris et les moyens indirects d'augmenter le revenu nuls. Voilà pour toi seul ma petite cuisine ; elle n'est pas toute rose.

Si tu entends, cher Octave, parler de mon petit speech, sois persuadé que mes leçons valent mieux; mais l'usage veut qu'on imprime cela; envoie-moi ce qu'on dit. Mon Vauvenargues part aujourd'hui incognito pour Paris; suis-le et souhaite-lui bonne chance. Sans livres, sans loisirs, en trois semaines, c'est un tour de force! Hélas! cela n'en vaut pas mieux.

De tous les noms d'hommes-thèses que tu me cites, Saint-Évremond, que j'ai failli faire, me tente le plus avec Rollin. Bon terrain celui-là pour parler de l'éducation, comme tu t'y entends; songe à cela et choisis vite.

Si tu n'étais pas marié, je te dirais ce que j'écris à Edouard : rentre à l'École : c'est le bon chemin, on le fera de fleurs pour t'avoir. Mais mieux vaut encore être le mari de Mme Gréard, à qui nous présentons nos plus vives amitiés, et le père d'une belle petite fdle à qui ta filleule fait ses compliments.

Anatole.

Si tu vois Chéruel, ne m'oublie pas auprès de lui.

LIY PREVOST-PARADOL A LÉON HALÉVY

Aix, 24 février 1856.

Mon cher ami,

Je suis incapable de suivre votre bon conseil et de combler cette lacune, très réelle, de mon Vauvenargnes. Voici l'affaire. 11 y a, près d'ici, un charmant village qui s'appelle Tolonet, célèbre par son vin blanc cuit, dont je connais à présent tous les mérites. J'y suis allé hier avec mon collègue Zeller. Arrivés à Tolonet, après une longue course au soleil, j'ai demandé ce fameux vin cuit. Zeller, qui a l'estomac malade, m'a laissé boire seul une bouteille entière. J'ai pu me contenir un peu jusqu'au retour; mais, à peine l'avais-je quitté, que j'ai été pris d'un fou rire, que j'ai dit et fait mille sottises et que j'ai montré la plus déplorable gaieté. Ce matin, je suis réellement malade et à peine en état de vous avouer la cause ridicule de la migraine qui me torture. Je me souviendrai longtemps du vin de Tolonet, qui va peut-être me coûter deux mille francs la bouteille. Mais toucher à mon travail dans le sot état où je suis, me ferait certainement tout perdre.

Je serais, d'ailleurs, embarrassé pour le faire, même en bonne santé, faute d'une copie de mon travajL Vous savez que je ne fais pas de brouillon. Cette^Jois surtout, me sentant en retard, j'avais soiguB^^non manuscrit, afin de l'envoyer le plus tôt p^^sÉible. Au moment où il allait partir, m'est arrivé i^ârticle de Geruzez. Je ne savais comment le remercier et voilà ce que j'ai imaginé. J'ai fait la copie que vous avez entre les mains et je lui ai fait cadeau du manuscrit primitif qui était d'abord destiné à l'Académie. Je n'ai donc ici pas une ligne de

mon Vauvenargues, et je ne saurais à quoi rattacher le petit morceau dont vous m'envoyez un plan qui me donne bien des regrets. Je crois pourtant me souvenir d'une longue phrase, où j'ai fait entrer les noms des devanciers de Yauvenargues. C'est vers la fin, qui ressemble un peu, je crois, à une oraison funèbre, mais dont je ne suis pas mécontent. La lacune que vous me signalez n'en reste pas moins sensible et, si j'ai le prix, j'essaierai de la combler. Merci encore une fois, mon cher ami, de vos bons conseils; si j'étais à Paris, j'aurais bientôt fait de les suivre. Vous souvenez-vous de l'excellente page que vous m'avez fait ajouter à Bernardin de Saint-Pierre sur la Chaumière indienne, que j'avais complètement oubliée? C'est un service semblable que vous vouliez me rendre et que je suis forcé de perdre.

Envoyez-moi donc le numéro sous lequel Pingard aura enterré mon manuscrit, et croyez-moi toujours votre bien dévoué et très reconnaissant.

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY

Aix, 2 mars 1856.

Mon cher (Ludovic, il y a huit jours, les X***, avec qui nous sommes liés, gens fort aimables et spirituels, nous disent qu'une femme assez âgée, qu'ils ont beaucoup connue autrefois et qui a eu des malheurs conjugaux et autres, va débuter au théâtre d'Aix dans... la Juive.

Tu sais peut-être que je n'ai jamais vu la Juive. Ces trois nouveautés : le théâtre d'Aix, la Juive, la vieille débutante, me décident, et, pour deux francs cinquante centimes, je prends une des premières places. Ces pre-

250 PREVOST-PAIUDOL.

mières places sont telles qu'on n'ose s'asseoir. Cet liorrible petit théâtre d'un blanc sale ressemble à une cour d'assises.

On commence. De l'orchestre je n'ai rien à dire; les vingt ou trente malheureux qui écorchaient la partition, tournaient souvent plusieurs pages à la fois pour aller plus vite et n'en allaient pas mieux. Mais le chant, mais les acteurs, mais les costumes! Jamais Guignol ne fut à cette hauteur.

Rachel avait, à première vUe, soixante-cinq à soixantesept ans, ridée, cassée, essayant de chanter d'une voix tremblante : Et cependant it va venir! et laissant, faute de dents, échapper les sons à moitié commencés. Les autres personnages à l'avenant, les gardes avec des fusils de munition à capsule et des pantalons de toile bleue rentrés dans les bottes ! Je devinais cependant les beaux endroits du chant, parce que, quand il s'élève, les acteurs ne chantent plus et laissent aller l'orchestre en remuant les lèvres et en ouvrant de grandes bouches, ce qui indique que là on doit crier. Un public d'étudiants est disposé à la raillerie. Aussi, quand Éléazar, pleurant sa fdle, s'est écrié : Mourir si jeune, tu peux t'imaginer quelle tempête cette contre-vérité a soulevée dans la salle. Moi, j'étais fort attendri et plein de pitié pour cette pauvre vieille femme. Mais quand j'ai su, le lendemain, qu'on lui faisait seize cents francs de rente et que c'était par amour de l'art et pour gagner quatre-vingts francs qu'elle avait joué Rachel, j'ai regretté de n'avoir pas ri comme mes étudiants.

Le meilleur de tout cela, c'est que ton oncle a gagné à cette soirée. Cette affreuse salle était comble; et puisque après tout c'est la Juive qui y a été condamnée et exécutée, il touchera, bon gré, mal gré, ses droits d'auteur. Les officiers qui m'entouraient et qui fredonnaient toute la Juive, devançant les malheureux chanteurs, disaient que la troupe d'Avignon était au-dessus de celle d'Aix.

LETTRES. 2.j1

Je le crois sans peine. Heureux Lud. qui peut entendre de vraie musique et voir de vrais acteurs!

LYI PREVOST-PARADOL A GRÉARD

Aix, 10 avril 18oG.

Mon cher Octave,

Mon départ a été plus précipité que je n'aurais voulu; mais il n'a rien de mystérieux. Je ne suis arrivé à Aix que dimanche soir; et n'ayant pas de prolongation de congé, j'avais à la fois une leçon à faire pour jeudi et un programme à rédiger pour mon cours de l'année prochaine. Ma leçon devait être sur La Rochefoucauld que je ne connaissais plus depuis dix ans et qu'il fallait au moins relire. Quant au programme, j'ai voulu avoir le temps de le produire. Avec tout mon zélé, je n'ai pu en faire qu'un de deux à trois pages sur l'Histoire de la poésie française au xvii^ siècle. Mes collègues ont écrit presque des brochures et je crois cela plus agréable au laminoir des inspecteurs généraux de l'enseignement supérieur qui vont juger tout ce fatras. Mais qu'y faire?

Le silence vaut de l'or dans ce temps-ci, et je suis d'une joie folle d'avoir acquis le droit d'être absent et de me taire. J'en ai envers Fortoul une vraie gratitude ; luimême m'a dit à Pâques : « Eh bien, je vous ai donné le calme et la liberté de travailler à votre aise ! » Pourquoi faut-il, cher Octave, que je doive au libraire cette Elisabeth et sa cour qui me dérobe mon loisir? T'ai-je dit le marché qui m'est proposé? On me rembourse mes quinze cents francs d'Henri IV à Lahure, mais on ne prend Elisabeth et sa cour en toute propriété que pour huit cents francs. J'ai commencé par maudire l'offre, mais aujourd'hui je trouve le marché bon; en effet, il ne

s'agit que de trois cents pages, format et caractères de leur Saint-Simon. Si bien qu'ayant Askin à traduire et à réduire, je fais largement dix pages par jour sans me gêner, si bien que je gagne mes vingt-cinq francs par jour, et même davantage, comme feu les représentants du peuple. Gain négatif que celui-là, cher Octave, puisque je ne fais que payer ainsi ma dette! Mais quoi? S'il avait fallu rembourser en argent, au lieu de payer en nature ? Je trouve donc philosophiquement cette affaire la meilleure des affaires, faites avec le meilleur des libraires!

Tu vois que je prends le bon côté de chaque chose. Le paisible cours de ma vie d'Aix me ravit au point que je me consolerais aisément d'échouer dans mes projets ambitieux sur la Sorbonne. Ma petite fille, monsieur le Soleil, mon jardin que je vais orner de poules, mon cabinet de lecture et mes journaux, mon cours même qui me réveille une fois par semaine et me chatouille, mon cher Borely enfin avec qui je crie un peu tous les jours, tout cela me roule si doucement à travers la vie qu'elle me semble un chemin de mousse qui peut me conduire au néant, sans que j'y songe. A peine si la demi-certitude oîi je suis de la chute de Vauvenargues, et si l'inquiétude que doit me causer pour mon mémoire sur V Éducation l'instinctive antipathie du rapporteur ont le pouvoir de me troubler*. Il me faut un effort pour m'affliger de ces échecs lointains, qui perdent ici de leur réalité. Et je suis sûr de regretter Aix au moins pendant dix bonnes minutes, si j'étais appelé à la Sorbonne et rejeté dans le tourbillon; mais, ces dix minutes passées, je crois que je serais tout entier au plaisir de me retrouver chez moi avec mes amis et de macadamiser avec Octave.

1. L'Académie des sciences morales avait ouvert un concours sur la question de l'action de la famille dans l'éducalion. Prevost-Paradol avait traité le sujet et remis son mémoire avant de partir pour Aix.

En attendant, à toi de cœur et nos amitiés à ta jeune famille. 0 sapiem homo, quando familia illa crescet in numerum? ie vais faire des bacheliers lundi prochain; je nettoie donc mon latin.

Tout à toi, Anatole.

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY

Aix, 15 avril 1856, 8 heures et demie du matin.

Cher Ludovic, Je veux t'écrire une lettre mémorable. Sache donc que je t'écris sur une estrade majestueuse, du haut de laquelle je surveille, pour la première fois de ma vie, vingt et un malheureux aspirants-bacheliers, qui développent ce vers de l'abbé Bernis :

Dieu s'annonce à nos cœurs par la voix des remords.

Un des candidats vient de me demander si c'était voie ou voix, ce qui suppose une jolie force en versification française.

Tout en t'écrivant, je surveille ces infortunés, afin d'empêcher les communications, et le souvenir personnel d'avoir fait cinq versions avant la mienne, à la Sorbonne, ne m'empêche pas d'être attentif et sévère.

Ici rien de nouveau, mon cher Lud. Nos lettres sur le Figaro se sont croisées. Je n'ai aucune nouvelle de Vauvenargues.

N'as-tu pas parmi mes livres un exemplaire de la séance de l'Académie française de 1852, comprenant le rapport de Yillemain, mon Bernardin de Saint-Pierre et les vers de madame Collet? Si tu trouves cela et que la poste accepte ce grand format, veuille me l'envoyer pour mon ami Borély, qui y tient.

AiNATOLE.

Aix, 5 mai 1856.

Mon cher Octa\o, comme j'ai envie de te gronder! Il y a je ne sais combien de temps que je l'ai écrit une grande lettre, et tu ne m'en dis rien. Depuis ce temps-là, j'ai été un peu malade, après les examens de baccalauréat. Je suis remis, mais occupé de bien des choses et surtout de suivre à Paris les affaires si compromises de Vauvenargues. Tu sais la situation de Pâques, mais la nouvelle, non. La voici.

Mardi dernier, il y a huit jours, j'ai été réservé pour le prix par 9 voix contre 8 qui me donnaient l'accessit. Tu sais que l'accessit est entre le prix et la mention. C'est un grand pas, puisque cette seconde lecture pouvait me mettre hors de combat, ce qui semblait probable à la première. Mais le numéro 9 a été, avant moi et avec bien plus d'approbation que moi, réservé pour le prix. En supposant donc que la seconde lecture n'élève aucun des autres qui survivent, Edmond Rlanc, Gilbert, Cerfbeer, etc., la lutte serait entre moi et Poitou. Ce serait déjà une victoire inespérée pour moi que d'obtenir le partage du prix. Cousin est dévoué à Poitou. Son discours est étendu, plus travaillé que le mien. Enfin, l'année dernière, on lui a infligé un partage et l'on ne veut pas recommencer. Voilà où j'en suis. Peut-être, quand tu liras cela, tout sera-t-il décidé, et tu le sauras.

Que deviens-tu donc? Et tes thèses, mon cher Octave? Et celles de RigauU? As-tu quelque bruit de Sorbonne? Et tes enfants présents et futurs? Ici, l'extrême grossesse de ma femme fait tout languir; mais Lucy va admirablement bien et jouit de quatre poules : elle passe sa vie

au soleil dans le jar(lin,'et moi presque autant. Nos amis Borély sont notre occupation et notre distraction de chaque jour. Le temps passe assez vite, et si j'avais un peu plus de tes lettres et quelque espoir de revoir Paris au mois d'août, je ne me plaindrais de rien.

Tout à toi, Anatole P.

As-tu lu Tite-Livel De bien belles pages. Je crois la méthode étroite et exclusive. D'ailleurs Taine va bon train. Mille amitiés à Chéruel, et dis-lui mes affaires. De même pour Levasseur. J'ai reçu de lui un article Sur la manière de connaître la valeur de Vargent. On dirait, à l'entendre, que c'est bien difficile. Qu'il se marie, qu'il ait des enfants, qu'il vienne s'élablir à Aix, et il connaîtra tout d'abord la valeur de l'argent, surtout s'il a la démangeaison des voyages et le goût d'aller à Paris.

PUEVOST-PARADOL A LÉON HALÉVY

Aix, 25 mai 1856.

Mon cher ami,

Mille remerciements pour la bonne nouvelle de l'augmentalion de traitement et pour votre empressement à me l'annoncer. Je suis étonné et charmé de la promptitude de la résolution. Le ministre a dû se décider le jour même où ma demande est parvenue à Paris, car elle n'est partie d'Aix qu'au commencement de cette semaine. Le vrai est qu'il me comble de bons procédés et que je suis fâché de ne pouvoir les lui rendre qu'à demi.

Je viens, par exemple, d'écarter poliment, mais fermement, une proposition de la Revue contemporaine qui

commençait amsi : « Monsieur le Ministre de l'instruction publique, qui veut bien s'intéresser tout particulièrement à la Revue contemporaine, m'a autorisé à vous demander votre concours pour cette revue, etc.... » Cela ressemblait fort à une sommation; mais je n'y puis rien. Autant je suis résolu à ne donner aucun sujet de plainte, et à faire sagement mon devoir, autant je suis décidé à tout jeter là, plutôt que de m'enrôler dans cette armée qui cherche des renforts. D'ailleurs le peu d'articles que je pouvais faire est dû à Hachette, et je ne puis prendre aucun autre engagement.

Mon cours ne va pas mal, et le Recteur, M. Mottet, — qui est ici le meilleur juge — a dit à M. Mignet, en toute sincérité, que tout ce qu'il écrivait au Ministre sur moi, il le pensait. Il pressera de vive voix M. Fortoul de me rappeler à Paris; il ne peut pas convenablement l'écrire, devant officiellement paraître jaloux de me garder. Mais il faut que les vacances se produisent à la Sorbonne.

Vous ai-je écrit que nous avons eu M. Mignet, pendant quatre jours, tout entier, à M. Borély et à moi, après sa mère dont la fin prochaine l'appelait à Aix? Je ne sais s'il reverra vivante, au mois d'août, cette mère de quatre-vingtquatre ans qu'il aime tendrement et qu'il a pu s'habituer à croire immortelle. Nous avons, comme vous pensez bien, épuisé mes affaires académiques.

L'affaire de V Éducation est commencée. Mon numéro 16 est jugé favorablement par quelques-uns des commissaires; mais il y en a un ou supérieur ou égal. Tout cela est encore vague. M. Louis Reybaud, qui en est, peut en savoir davantage.

Nos amitiés à tout le monde. J'espère que vous jouissez enfin du beau temps à la campagne. Je répondrai bientôt à Ludovic et à Valentine. En attendant, mille amitiés.

LETTRKS. 257

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC IIALÉVY

Aix, 30 juin 1856.

Mon cher Ludovic,

Je te renvoie trois Figaro. N'aie aucune inquiétude sur les autres. M. Borély qu'intéressait la guerre contre Lamartine les a entre les mains et j'attends son retour de la campagne pour te les renvoyer.

Nous avons eu ici pendant quelques jours, mon ami et vainqueur Gilbert, bon et aimable garçon, quoiqu'il m'ait battu sur Vauvenargues. 11 m'a confirmé ce que M. Mignet m'avait déjà écrit : que mes partisans, d'ailleurs peu nombreux à l'Académie, avaient préféré ne pas me voir classer au-dessous du prix et qu'on avait confié à M. Yillemain le soin de parler en termes honorables du numéro 16.

L'imperfection de mon travail n'est pas la seule cause de mon échec; j'ai manqué aux convenances académiques en laissant comprendre que Vauvenargues niait le libre arbitre et avait rencontré sur beaucoup de points les opinions de Spinoza. Il faut des vérités à l'Académie; mais pas trop n'en faut. Ton père a dû recevoir en même temps que toi ma dernière lettre. Prie-le de m'écrire et en même temps de remercier M. Pongerville qui, grâce à lui d'ailleurs, s'est montré très favorable à ma cause perdue.

Ici rien de nouveau; la chaleur devient accablante et je t'écris en costume de bain, ce qui ne veut pas dire que nous ayons ici la mer ou une rivière quelconque; mais je passe une partie de la journée dans une baignoire.

Anatole.

Aix, lundi 28 juillet 1856.

Cher Octave,

Une troisième petite fille m'est tombée du ciel, mardi dernier, à trois heures. Elte tette très bien à une lieue d'ici, à Gardanne. La mère est aussi bien que possible.

Jeudi matin, je pars pour la Corse, et, le 6 ou le 7 août, je serai de retour ici jusqu'au 19, date d'un nouveau départ pour Alger. INe pourrons-nous nous voir pendant les vacances? Arrange quelque chose. Que sais-je? Iras-tu en Portugal pour tes nouveaux malheurs, et Mme Gréard a-t-elle. quelque projet?

Quel successeur aura M. Fortoul? Quelle mort!

Viens, et en attendant, écris-moi.

A toi de cœur.

An. P.-P.

P.-S. — Si tu es à Paris, le 16 août, je voudrais que lu allasses à la séance de l'Académie française pour entendre ce que M. Villemain dira du numéro 16 et me donner quelque idée de la séance.

PEEVOST-PARADOL A GRÉARD

Aix, i5 août 1856.

Cher Octave, j'ai trouvé ta lettre en revenant d'Ajaccio, et je te réponds avant de partir pour Alger. D'ici au

19, jour de mon départ, j'espère voir Edouard, qui m'a offert de passer par Aix et que j'attends le 15 ou le IG. Que n'es-tu de la partie? Nous pourrions passer au moins ces trois jours ensemble. Mais je suis forcé de le laisser aller seul en Italie. Quant à Paris, j'irai peut-être, malgré moi, en septembre, et je ne sais trop comment je me tirerai de ces frais de voyage. Les avances qu'il nous faut faire pour nos tournées de Corse et d'Algérie nous laissent peu de moyens de tenter d'autres voyages. Mais il faut que ma femme aille chercher sa petite fille à Paris, puisque Mme de Saint-Pierre n'a pu l'apporter ici. Et comme ma femme n'entend pas partir sans Lucy, elle doit être accompagnée au retour; revenir seule, avec deux enfants de cet âge, est impossible. Il est donc probable que je te verrai en septembre, à ton retour du Rhin. Que n'ai-je été nommé à Strasbourg ! J'aurais fait cette belle excursion avec toi, et en outre j'échapperais à l'écœurante chaleur que nous avons ici.

Tu me demandes, cher Octave, si je travaille. A la fin de l'été, je dirai comme Siéyès, après la fin de la Terreur : J'ai vécu. Avec la mer, ce pays serait un paradis pour un lézard, comme moi : te souviens-tu de nos perchoirs dans la cour de l'École normale? Mais être à six lieues de la mer, — cent lieues de diligence, — n'avoir pour école de natation qu'un torrent à moitié desséché, qui coûte deux heures de marche au soleil, c'est assez pour lasser du beau temps et prendre le soleil en dégoût. Marseille est une ville admirable ; il y a un certain Prado avec la Méditerranée au bout, où j'habiterais aussi volontiers qu'aux Champs-Elysées; mais Aix, Aix! J'aime Ajaccio, quoique l'hydre de Lerne en soit sortie. La mer est d'un bleu admirable, même quand le ciel est gris. Beaucoup de jolies femmes, l'air un peu dur, mais quels profils et quels yeux ! Comme je me porte mieux sur mer que sur terre, et d'autant mieux qu'elle est plus agitée, si je reste ici quelques années, je connaîtrai mieux la

Méditerranée que la rue du Cherche-Midi ; car je veux la parcourir deux mois par an. Pourtant les houlevards, avec toi surtout, sont encore plus beaux.

A toi de cœur, P.-P.

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY

Aix, 22 oclobre 185G.

Mon cher Ludovic,

Merci du Figaro; merci surtout de ta lettre. La première Lettre de Valentin de Quévilly est un chef-d'œuvre. Fais-en compliment à About, si tu le rencontres.

Que me parles-tu, cher Ludovic, de cataplasmes et de purgations? Cela est trop tristement laconique. Comment, pourquoi es-tu malade? Et est-ce fini? Ma femme est arrivée ici très souffrante et enfiévrée ; mais notre admirable climat a tout guéri. L'automne vaut mieux ici que l'été et le printemps ; c'est la température et l'atmosphère des Champs Elysées de Fénelon. Ma nouvelle petite fille mange toujours avec excès et m'inquiète pour l'avenir : comment conduire dans le monde une jeune personne aussi affamée, qui mange des deux mains et toujours?

Nous sommes revenus avant-hier seulement de la campagne de nos amis Rorély, où nous avons passé quatre jours. M. Rorély a importé ici une belle race de cochons anglais. Il y a fondé une sorte de haras à cochons. On se dispute les petits; tout autre y ferait sa fortune; jusqu'à présent, il n'y a rien gagné. L'établissement est très beau et bien situé au milieu d'un bois de pins, seule et triste verdure du pays. J'ai chassé, j'ai tué des grives et ce qu'on appelle des palombes. J'ai même tué, à deux

pas du pigeonnier, un malheureux pigeon que j'ai eu la naïveté de prendre pour une palombe. « Sacredienne! » criait M. Borély, en me voyant ajuster au vol ce pauvre pigeon ! Et moi qui interprétais l'exclamation par : « N'allez pas le manquer », je lui ai coupé la tête comme M. de Framboisy à sa femme. On m'a tout pardonné.

Mille amitiés à tout le monde, et n'oublie pas ton ami dévoué

Anatole.

PREVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY

Aix, 21 novembre 1856.

Mon cher Ludovic,

Je ne t'ai pas encore écrit, occupé comme je l'étais de la réouverture de mon cours. Aujourd'hui, c'est une affaire faite et heureusement faite. J'avais hier, à cinq heures, cent soixante-dix-huit Aixois, dont vingt -trois Aixoises, réunis pour ma première leçon, et j'ai été accueilli avec une parfaite bienveillance. J'aime fort mon cours et mon auditoire, et croirais-tu que je commençais à trouver les vacances un peu longues : tant j'ai déjà pris goût à l'enseignement public ! Me voici rentré dans mes leçons sans cesser d'être enfoncé dans mes livres, et l'année va sans doute s'écouler rapidement et paisiblement, en attendant des jours meilleurs. Les journaux anglais disent toutes sortes de choses dont je ne sais que croire, et je ne te demande pas de les confirmer ou de les démentir. Pour moi, je suis ici le plus patient des hommes, parce qu'en réalité rien ne me manque, sauf mes amis de Paris, et que cette vie, doucement occupée, est tout à fait de mon goût.

J'ai été désolé du caprice qui le privait de ta course en Italie. Mais nous y gagnerons de la faire un jour ensemble et par un chemin plus agréable que celui qui effrayait ta tante. Il faut tout simplement venir à Marseille s'embarquer pour Gênes. C'est la voie la plus courte, la moins coûteuse et, à mon gré, la plus charmante. De Gênes on va partout en chemin de fer, sauf dans les États sauvages du vicaire de J.-C. A l'été prochain cette partie, surtout si le concours de l'Académie des sciences morales réussit.

Tu as dû lire, dans ma dernière lettre à ton père, l'état de la question. Depuis, point de nouvelles, mais une furieuse idée d'en avoir, bonnes ou mauvaises. Tu connais, je crois, mon Mémoire, et je suis sûr que tu me donnerais le prix sans ajournement, ne fût-ce que pour me voir arriver, au jour de l'an, déjeuner à l'Institut et souhaiter une bonne année à Valentine.

Embrasse bien tout le monde pour moi ; donne les meilleures nouvelles de toute ma maison qui va à merveille, et crois-moi toujours ton bien dévoué

Anatole.

Aix, 3 décembre 1856.

Cher Octave,

Je regarde, tout en t'écrivant, quatorze aspirants bacheliers qui se creusent la tête pour développer un vers de Doileau.

J'ai reçu hier et ce matin ton fm compte rendu du doctorat de Rigault ; je le mets à côté de ceux de Geruzez et d'Edouard. Je suis sincèrement heureux du grand succès de Rigault qui n'est nullement un obstacle à mon

avenir et qui fait d'ailleurs profession d'amitié pour moi. Geruzez m'écrit qu'il a glissé dans sa thèse un mot fort aimable sur mon compte; quel mot? j'attends le volume, pour le savoir. Le voilà au Collège de France, ce qui ne doit pas l'empêcher d'aspirer à la Sorbonne, qui ne bougera guère jusqu'à l'année prochaine.

Pour moi, mon cher Octave, je plante mes choux avec plus de résignation que jamais. J'attends avec impatience la décision de l'Académie sur l'Éducation ; je sais seulement que M. Guizot m'est favorable, mais que je suis menacé d'un ajournements Je pousse mon Elisabeth vers sa fm. Si j'avais un prix, je voudrais pouvoir remettre mon manuscrit d'Elisabeth à Hachette, en allant à Paris, et me livrer tout entier à mes Moralistes, dès le mois de janvier.

Je mène, en attendant, une vie calme, mais assez triste, ayant pour toute disti'action la lecture des journaux ; ce n'est pas beaucoup dire. L'hiver avait été jusqu'ici admirable, mais le mistral est arrivé ces jours-ci et avec 1 degré au-dessous de zéro; on a plus froid qu'en Sibérie, à cause de la force de ce vent qui pénètre partout. Le soleil pourtant fait bravement son métier et réchauffe tout ce qu'il touche; mais le jardin est interdit aux enfants, et tout le monde se sent un peu en prison. Comment vis-tu à Versailles? Tes thèses avancent sans doute; mais que feras-tu du doctorat? Tu ne songes guère aux Facultés de province. Je n'y aurais jamais pensé, si, comme Rigault, j'avais eu un pied aux Débats. Hélas! il a fallu prendre un détour dont je crains de ne pas voir la fin.

J'ai repris mon cours avec grand tapage, cent soixantedix-huit auditeurs la première fois et cent soixante-seize

1. Le prix, qui était de cinq mille francs, fut partagé. Prevost- Paradol obtint le second avec deux mille francs ; le premier fut. décerné à M. Barrault.

la seconde, dont vingt à vingt-cinq femmes. Mais ces succès à huis clos me donnent sur les nerfs. Leur parfaite inutilité m'irrite; ils ne me servent qu'à n'être pas ridicule.

Edouard n'a pas eu de peine à se réacclimater à l'École. Il m'écrit des lettres ravies et ravissantes. Il n'est pas difficile; il me semble que j'y rentrerais volontiers. J'aime toutes les pierres de cette école, où je travaillais si librement, où nous déjeunions si gaiement sur nos bancs de pierre. Je voudrais être vieux et avoir des titres pour prendre la succession de Michelle. Je te ferais tout de suite nommer à côté de moi, et nous recommencerions à vivre de la même vie ; car il ferait beau voir qu'on interdise aux directeurs d'aller, à sept heures et demie, déjeuner dans la cour, puis voir la gymnastique et le mastodonte !

On ne recommence pas sa vie, mon cher Octave; il faut marcher, marcher toujours sans grand plaisir et jusqu'à la mort. C'est déjà un grand bonheur que de ne point faire seul ce vilain voyage, et que de pouvoir se tendre la main d'Aix à Paris, pour traverser les brouillards et les fondrières.

A toi de cœur, écris-moi.

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