ERNEST HAVET A PREYOST-PARADOL
13 mai 1857.
Mon cher Prevost-Paradol,
Vous devinez bien, j'en suie sûr, à quel point j'ai goûté votre mémoire sur F Éducation. Ce n'est pas moi qui me plaindrai que vous soyez trop Universitaire. Les sages semblent vous le reprocher, et c'est apparemment pour cela que vous n'avez qu'un second prix. Les sages sont si sages qu'ils dorment à moitié et ont peur qu'on ne les éveille, en faisant entrer le grand jour chez eux; ils aiment mieux les rideaux fermés de la vie de famille. Il est vrai que le calme et la sérénité manquent parfois dans vos éloquentes pages, et cela étonne d'abord dans un livre sur les enfants ; mais ces enfants, que seront-ils et quel avenir leur prépare notre présent? Il n'est guère possible d'y penser sans inquiétude et sans amertume. Pour votre style, il s'empare pleinement de moi, aussi bien ici que dans votre belle polémique des Débats.
Puisque je parle du journal, je demande encore que vous vous méfiiez un peu, je ne dis pas de votre passion pour l'Angleterre, — quand on a une passion, on ne s'en méfie jamais, — mais de l'expression trop vive de vos sentiments. Vous êtes fait pour gouverner les esprits, et vous les gouvernez déjà; mais prenez garde de les effaroucher, en leur parlant trop anglais.
A vous de tout mon cœur.
EuiNEST Havet.
PRKVOST-PAHADOL A GRÉAP.D
11 mars 1858.
Mon cher Octave,
Merci. De mes deux chères malades, ma femme me reste seule aujourd'hui et j'ai perdu la plus jeune de mes petites fdles. Cette charmante enfant avait échappé par miracle à la mort, il y a six mois, et depuis ce temps, elle était devenue une petite merveille de grâce et d'affection pour nous. Sa mort si prompte nous a déchirés, et tu connais assez tous les genres de douleur pour te figurer la nôtre, surtout celle de ma pauvre femme, malade elle-même depuis si longtemps.
Je t'embrasse de cœur, mon cher Octave.
Anatole.
PPiEVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY
Aix, samedi 29 janvier 1859.
Je suis arrivé cette nuit de Cannes. Je repars ce soir pour Toulouse et je me crois sur le point de découvrir le mouvement perpétuel. Mon voyage de Cannes est un petit abrégé de la vie : triste et gai tout ensemble. Je suis allé à Cannes par mer; à peine débarqué, j'ai couru chez mes amis les Garnier. Rien de pareil à ce qu'ils souffrent. Figure-toi un père et une mère de cinquante ans, debout nuit et jour, pâles, désespérés et cachant leur désespoir, à côté du lit d'un charmant et excellent garçon de vi.ngt-deux ans, leur seul enfant, qui crache le sang à flots, qui se meurt et qui veut paraître l'ignorer, de peur d'attrister ses parents.
De là, je suis allé chez lord Brougliam, qui me cherchait, dil-il, depuis longtemps, qui me prend en belle amitié, me défend de remonter sur mon bateau et me ramène en poste à Aix. Il a soixante-douze ans et est infiniment plus jeune que moi. Nous avons donc roulé toute la journée d'hier entre Cannes et Aix, dans un pays admirable, sous un soleil ardent, causant dans les deux langues.
J'arrive enfin ici et je retombe dans d'autres chagrins. Ma pauvre femme souffre horriblement. Elle est vieillie non pas de dix ans, mais de cent ans. Cette maladie cruelle, que rien n'arrête, me fait trembler. Pauvre chère femme! C'est le compagnon courageux de mes plus mauvais jours, et, si je réussis, elle s'en trouvera récompensée. Elle m'a toujours soutenu, encouragé, avec une foi dans l'avenir, naïve et admirable. Ses atroces souffrances sont injustes. Voilà le côté triste de mon retour. En revanche, une petite voix émue, sortant d'un petit lit, a crié : Qui est là? Et aussitôt mon petit ange de Lucy était dans mes bras. C'est le plus grand bonheur qu'on peut sentir en ce monde, et sans lequel la vie n'a point de sens ni de prix.
Tout à toi, Anatole.