L'éloge de Bernardin de Saint-Pierre
conterai à notre prochaine entrevue les difficultés misérables que je trouve sur mon chemin et qui iraient jusqu'à me décourager, si ma parole et mon amour-propre n'étaient engagés. En attendant, je puis dire de mon travail ce que mon pitoyable héros disait d'un de ses ouvrages : (( Je n'ai jamais rien fait dont je sois moins content, ni qui m'ait plus coûté ». J'irai jusqu'au bout, ne fût-ce que pour voir, et puis je ne veux pas que ma peine et mon temps soient perdus. Tu verras cela fini à ton retour. Et toi, que deviens-tu? Ta dernière lettre était triste malgré la gaieté du ton ; la mienne te fera peut-être rire, malgré le tragique de la forme. A notre âge, on n'est pas huit jours de suite de la même humeur et on va toujours aux extrêmes. Tout est noir ou tout est rose. Pauvres créatures que nous sommes, comme un coup de vent nous change ! Qu'avons-nous donc de stable en nous et à quoi nous attacher? Mais pour être philosophe, il faut adorer nos variations mêmes, qui sont dans Tordre de la nature comme les mouvements de la mer et comme les changements du temps. Qu'il est bon d'avoir conscience de soi et de contempler avec clarté du haut de la raison notre déraison elle-même et l'inconstance aveugle de nos sentiments ! Figure-toi la Terre ayant conscience des saisons et se résignant à l'hiver, comme Gérés à l'absence de Proserpine. Pluie, beau temps, amour, joie, mauvaise humeur, gaieté du Champagne, ivresse du travail et de l'inspiration, accablement de l'esprit, tout cela est le déroulement de la nature ; c'est son changement à vue, son opéra, son interminable pièce qui n'a ni premier, ni dernier acte, et dont une seconde fait notre vie.
Donne-moi de tes nouvelles, et imite mon bavardage; tu vois qu'il court de tous les côtés sans prendre soin d'aller droit. Radote un peu à mon exemple et parle-moi de toi avec autant d'égoïsme et d'intempérance que j'en mets à te parler de ton ami.
Anat. Prévost.
P.'S, — La noie sur Taine a paru, et le Siècle Ta reproduite. About et d'autres m'ont reconnu; je n'ai fait nulle façon d'avouer. J'ai vu Taine, qui l'a bien prise. Quant à Edouard, il l'avait approuvée manuscrite *.
Vendredi soir, 7 novembre 1851.
Il y a plus de huit jours, cher ami, que je rêve au
1. Voici le texte de cette note. Nous l'extrayons de la Liberté de penser, tome VIII, p. 600. « Nous professons pour le caractère de M. Portalis la plus sincère estime ; aussi sommes-nous aitligés que son début dans la présidence du bureau d'agrégation pour les classes de philosophie soit signalé par le plus grand malheur qui puisse arriver à des juges consciencieux : celui de commettre une évidente injustice. Un candidat s'était fait remarquer entre tous par l'étendue de son savoir, par la force, l'élégance et la clarté de sa parole, par la maturité inattendue de son talent. Il avait joint, dans l'argumentation, à une rare habileté un sang-froid, une justesse et une modération plus rares encore. Il avait fait la leçon la mieux liée, la plus claire et la plus philosophique qui se soit depuis longtemps entendue à la Sorbonne. Amis et concurrents jugèrent le candidat hors ligne et le crurent reçu le premier. Et M. Taine est tout simplement refusé ! Il est refusé, parce qu'il a fait preuve de sincérité et de bon goût. Il est refusé, parce qu'il a dédaigné les faciles déclamations sur la Providence, sur la morale religieuse et sur la nécessité d'un culte : lieux communs que la distinction de son esprit aurait sufQ pour lui interdire. Il est enfin refusé parce qu'il a donné des démonstrations nouvelles de vieilles vérités; parce qu'il n'a pas purement récité les livres élémentaires de l'intolérante école, parce qu'il a joint rindépendance au savoir. En vérité, n'est-ce pas là un échec honorable? Mais si le candidat n'y perd rien, l'Université y perd beaucoup. De telles leçons sont décourageantes pour la jeunesse étudiante. Elles ont déjà écarté de l'enseignement philosophique plus d'un esprit qui pouvait s'y rendre utile et qui n'a pu se résigner à tenter une épreuve où l'intelligence n'est pas libre, où tout effort personnel est un danger, et où la médiocrité soumise a presque toujours raison de la science et du talent. »
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plaisir de t' écrire*. Mais j'attendais naïvement, selon tes ordres, le programme de l'agrégation de philosophie, pour te l'envoyer. Je commence à m'apercevoir qu'il me faudrait attendre jusqu'à la fin du monde, et je t'écris. Et d'abord expédions les nouvelles, afin de pouvoir causer à notre aise.
Apprends donc que je suis ton successeur direct. M. Michelle* m'a annoncé mon avènement au caciquat*, avec force compliments; et il a ajouté presque comme une menace, mais une menace souriante : nos rapports seront fréquents.
Aboul est venu ici un instant ces jours derniers. Pourquoi n'ai-je pas eu la tentation de faire un pas pour le voir? Je l'ignore, mais rien ne m'a attiré vers lui, et pourtant je ne sais rien qui m'en éloigne. C'est un fait de psychologie que je te livre sans commentaires.
Edouard m'a écrit, il y a déjà longtemps; j'ai répondu tout de suite et j'attends une lettre de lui. La lettre d'Ed. était rassurante ; il a des voisins aimables et faciles, des environs viables et agréables, des buts d'excursion : que lui faut-il de plus h ce cher enfant*? Je crains seulement qu'il ne s'endorme. Il est d'une nature qui ne peut être bercée longtemps sans danger. Il cède au premier chant de la nourrice, et Dieu sait quand il se réveillerait! Je compte sur tes lettres et sur les miennes pour le maintenir dans le rang et à son poste. cher ami, ne laissons pas se dissoudre notre petite armée. Encore qu'elle ne soit pas grand'chose, ne laissons déserter personne. Que nos lettres soient des appels, sinon des harangues,
i. Taine, après son échec à l'agrégation, avait été envoyé â*abord à Toulon, puis à Nevers, en philosophie.