Voir plus bas, lettre XIII, p
M. Jules Simon, qui a un bien joli appartement et une causerie charmante; puis nous sommes allés prendre des glaces; puis j'ai emmené Edouard à la maison et nous avons passé le reste de la nuit à causer dans ma chambre ; ce sont nos adieux.
i" octobre 1851.
Cher Octave, je t'écris par un triste temps, assez triste moi-môme, et ma lettre s'en ressentira. Mais qu'importe? Il faut prendre le temps comme il vient et les amis comme ils sont. Pardonne donc à ma lettre, si elle ressemble un peu à une complainte.
Avant-hier M.... a donné un grand dîner de garçon en l'honneur de son lieureuse aventure à l'agrégation des lettres. Il m'écrivit une petite invitation charmante qui me décida à y aller, bien que je n'y connusse personne,
excepté M.... et d'A Je fus d'ailleurs bien reçu par de
gais convives qui burent assez pour que deux d'entre eux aient eu lieu de s'en repentir.... Bref le dîner fut gai, et quoique j'eusse seul le malheur ou l'avantage de n'être point sorti de Stanislas, je n'avais pas trop l'air d'un diable dans un bénitier; les jeunes gens sont partout les mêmes, et... pour être Stanislas, on n'en est pas moins homme. Cependant, cher ami, d'excellents vins joints à ma bonne volonté ne purent me griser, tant il est nécessaire d'être au milieu des siens et tout à fait à son aise pour perdre gaiement le bon sens! Puis il m'est venu à la fm du dîner — il était, ma foi, bien temps! — l'idée que j'aurais dû refuser, que, si pressante que fût l'invitation, elle avait pour but un refus, et que j'avais abusé d'une politesse mal comprise pour gêner de braves
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garçons. Je partis donc, par un vrai prodige, plein de vin de Champagne et vide de gaieté. Quand donc, cher ami, dînerons-nous au Palais-Royal ensemble, dans le petit coin d'une grande salle, disant de douces folies et riant à l'ombre de nos demi -bouteilles, pour courir gaiement nous coucher à l'École, comme deux collégiens en débauche?
Depuis ma dernière lettre, cher ami, je n'ai fait que vivre avec Edouard. J'allais chez lui, il venait chez moi, nous ne nous quittions pas un instant, et je ne sais quel jour il vint à dix heures du soir m'arracher à la maison, où j'ai un bon lit, pour aller avec lui place Saint-Michel improviser des lits de camp et perdre joyeusement la nuit en causeries. Nous avons passé le lendemain une incroyable journée, où tout ce que nous voulions faire manquait ou allait mal; tellement qu'au lieu de pester contre la mauvaise fortune, nous avons fini par rire comme des fous de la multiplicité de nos mésaventures. Mais voilà trois jours que je ne l'ai vu et je ne puis te dire à quel point il me manque; l'habitude me l'a rendu nécessaire, et, pour trois jours d'absence, me voilà démoralisé. En outre j'ai su aujourd'hui qu'il était venu ces jours-ci à Paris : pourquoi ne l'ai-je point vu? Le chemin de fer le met à ma porte; l'ai-je blessé? Que sais-Je? Je sais par expérience que cela se peut sans que je m'en doute. Enfin j'ai l'esprit mal à l'aise et j'irai le réclamer à Meudon, s'il ne vient pas demain matin. Il paraît qu'on ne donnera pas Alger. Il demande Brest, et on lui parle de Tours; mais il n'en sait pas plus que les autres sur ces infernales nominations qui n'arrivent qu'au dernier moment.
Je suis allé aujourd'hui à l'Ecole. J'ai vu About, Quinot, quelques autres encore, hélas! tout un monde qui ne me plaît qu'à demi. Puis nous rencontrons (About, Quinot et moi) un laid et plat animal, qui fait à Lille quelque classe de grammaire, et en qui la cuistrerie béte» mal-
propre et désagréable in'apparut jpersonnifiée. Il avait une cravate blanche salé. Je la regardai avec horreur et presque les larmes aux yeux, me disant : Voilà notre drapeau, notre emblèine, guèuserie pédantesque, sale uniforme couvrant une âme lâche et hébétée par une hypocrisie perpétuelle. Une cravate blanche sale! Mieux vaut mille fois la blouse.
Je ne sais trop en quel monde me réfugier. Chez mon ex-tuteur, je me suis retrouvé dernièrement en face de cette jeunesse dorée qui est la lie de la jeunesse, des fils d'agents de change, de banquiers, la race anoblie des Mercadet n'ayant plus à la seconde génération Tactif savoir-faire du père, se faisant gentilshommes et mangeant fastueusement de l'argent mal acquis, blasphémant politique bêtement et cruellement, sans plus de cœur que d'esprit, doués d'une prodigieuse insolence : vrais fils d'affranchis qui oublient le coUier de leurs pères et qui mériteraient de le porter; et c'est cette plèbe qui a les bons chevaux et les belles femmes, et qui se fait défendre par la troupe de ligne, qu'elle nourrit de pain noir. Ah! cher ami, il faut que j'évite ce monde-là pour ne pas devenir injuste à force de colère et de mépris. Quand donc serons-nous assis au coin du feu avec Levasseur, comme Berger, Chéruel et Vacherot, parlant des belles et bonnes choses et échangeant d'honnêtes pensées, rêvant tout haut philosophie ou nous regardant sans rien dire, tout aises d'être ensemble et en paix?
En attendant ce beau temps, encore si loin de nous, j'avance avec peine mon ingrate besogne ^ J'ai vingt-six pages de faites et j'en ferai soixante à soixante-dix; tu vois que je ne suis pas en retard. J'ai trouvé dans M. Baudrillart — demi-maître, demi -ami — un très encourageant appui. Il m'a conseillé pour le matériel du métier et reverra le manuscrit. Quelle corvée ! Je tè