‹ Prévost-ParadolChapitre 12 sur 27 · s'agit toujours de Bernardin de Saint-Pierreo · texte numérisé non relu

s'agit toujours de Bernardin de Saint-Pierreo

180 PREYOST-PARADOL.

Mercredi matin, 10 décembre 1851.

Cher ami, je t'écris un peu pour Tacquit de ma conscience, car les lettres les plus innocentes doivent être interceptées. On dit ici que votre département est en feu. Ce n'est pas le Gouvernement qui le dit, ce qui fait qu'on le croit ; car jamais mensonges plus nombreux n'ont été semés, ni mystification plus immense organisée par un gouvernement quelconque. Les hommes honorables que ce personnage a inscrits, à leur insu, sur la liste de sa fantastique commission consultative, en sont réduits à faire copier par leurs femmes et circuler dans Paris des exemplaires manuscrits de leur lettre de refus. Il n'y a de presse que pour deux ou trois misérables qui mentent à l'envi, et jamais pareil silence n'a étouffé plus d'indignation et de dégoût. Mais qu'importe tout ce passé, cher ami? Pensons à l'avenir, et laissons la justice au pas lent faire le reste.

La colère ne m'aveugle plus comme au premier jour, et je vois clair dans le grand mouvement qui nous emporte. Donner aux masses le suffrage universel, c'était d'avance courber la tête sous cet homme prédestiné que l'antiquité a bien connu et que tout peuple a tour à tour adoré sous le nom de bon tyran. Ici ce n'est point ses canons et ses cent cinquante mille brutes qui ont vaincu l'indignation publique, c'est l'inaction du vrai peuple, c'est l'indiflérence presque symphatique des ouvriers, c'est la bruit lointain que nous entendions par avance des acclamations de la campagne. La partie éclairée de la nation a fatigué les masses de discussions et d'agitations incomprises, et les masses la font brutalement taii^» en

LEHRES. 181

prêtant pour cela une irrésistible forcé à un viveur et à deux ou trois banqueroutiers. Pas de regrets inutiles. Nous sommes vaincus : ce qui ne sait pas lire a écrasé ce qui sait lire ; ce qui n'a besoin que des biens du corps a sevré de leur liberté ceux qui ont besoin des mouvements de l'esprit. Ils se vengent de notre mobilité, en nous imposant un repos stupide. Les Ilotes ont pris Lacédémone. Mais cet instrument du peuple sera brisé. 11 comprend son rôle, il en est mystiquement épris : cela ne suffit pas pour le remplir. On a beau savoir qu'on ne sera qu'un socialiste conservateur appuyé sur le sabre; on a beau se croire envoyé tout droit pour cette besogne du ciel en terre,- par la Providence, comme disent ses proclamations : tout cela ne fera jamais que ce piètre illuminé ait résolu par inspiration subite le grand problème qui a usé toutes les lumières et tout le bon vouloir de la partie éclairée de la nation. Il ne conciliera pas miraculeusement le travail et le capital; il ne déchargera pas miraculeusement l'agriculture sans écraser le commerce, les pauvres en exaspérant les riches; il ne sera pas à la fois M. Thiers et M. Proudhon. 11 faudra bien choisir; et le jour où il aura choisi, il est perdu : il s'écroulera au milieu du ridicule et de la haine. Ceux qui lui pardonnent ou qui le louent aujourd'hui exagéreront alors ses crimes, et justice sera faite de la plus grande infatuation des temps modernes. Écris-moi tout de suite. J'attends.

17 décembre 1851.

Mon très grave ami, ce n'est ni un reproche ni une excitation à l'héroïsme, c'est tout simplement une circu-

182 PREYOST-PARADOL.

laire que tu reçois en commun avec cent cinquante à deux cents personnes; c'est l'exécution religieuse d'une volonté de M. Thomas, qui, en quittant la France avec tout le dégoût que mérite ce grand peuple, comme on l'appelle, m'a prié de répandre sa lettre, se doutant bien que le Recteur ne l'enverrait pas au Ministre et voulant cependant qu'elle produise son effet*. Voilà, cher ami, toute l'histoire, et ta sérieuse lettre m'eût fait sourire, si les malheurs publics n'occupaient avant tout ma pensée. Mais puisque tu as soulevé quelques questions scabreuses, je les résoudrai avec franchise. Je ne te conseille pas de donner ta démission et je ne la donnerai pas non plus ; mais il ne faut pas pour cela faire de sophismes, il faut s'avouer tout simplement qu'on n'est pas un héros, ce qui n'a rien de blâmable. Mais justifier cela par de douteuses raisons, dire que nous n'enseignons pas au nom du Gouvernement, mais au nom de l'État, et faire ainsi de l'État une pure abstraction, faire paraître cet enseignement insignifiant et s'en dérober à soi-même le côté moral pour se donner le droit de le traiter légèrement, tout cela n'est pas sérieux et doit être laissé à d'autres que toi et moi. Il est parfaitement vrai que nous enseignons au nom de l'Etat, et il est indubitable que l'Etat repose aujourd'hui sur la violence et le mensonge. Il est aussi indubitable que, si nous vivions en un pays digne de la liberté, nul fonctionnaire, ni toi, ni moi, ni d'autres, ne consentiraient à servir un seul instant une bande de traîtres, ou, comme l'on disait dans cette noble Angleterre, au temps de Charles P% de délinquants. Mais je te le répète et le confesse à la honte de notre pauvre pays, nous ne sommes pas tenus de donner un inutile exemple, nous que l'État tient à la chaîne d'indispensables appointe-

1. M. Thomas, professeur d'histoire à Versailles, rédacteur au Journal des Débats et à la Revue des Deux Mondeê, avait envoyé & l'École normale une lettre annonçant sa démission et son exil volontaire, pour qu'elle fût copiée et répandue dans TUniversiké.

inents. Nous pouvons dans notre obscurité courber la tête, avec d'honnêtes gens, sous cette surprise de pirates; ce n'est que pour un temps. Laissons aux forts ou aux habiles l'initiative des actions honnêtement bruyantes ; mais, pour Dieu, n'allons pas sophistiquer et disons tout bonnement que ce n'est pas là notre rôle.

Rassure-toi d'ailleurs, et ne va pas te croire surpassé par un Régulus, comme tu dis. M. Thomas n'est ni un héros ni un intrigant. Les apparences de l'acte sont héroïques, — car rien n'était moins probable qu'une destitution, — et quitter ainsi une position magnifique et pleine d'avenir — je parle des Débats et de la Revue, — des amis puissants, etc., quitter son pays et ses espérances pour aller courir l'Allemagne et l'Angleterre, ce n'est pas là un parti facile à prendre, et plus d'une âme forte en serait eflarouchée. Mais M. Thomas est et veut être un homme politique. Rester dans son coin, quand M. Thiers est jeté à la frontière, quand la partie éclairée de la nation est traquée et insultée dans la personne de ses chefs, c'était abdiquer, c'était se faire uniquement professeur et renoncer à l'avenir. M. Thomas prend date, voilà tout; seulement il le fait à ses risques et périls. 11 attache son avenir à celui de la France; il se relovera, si sa patrie se relève; il hypothèque sur une ruine et à longue échéance; et voilà pourquoi je l'aime, je l'admire et je lui souhaite bonne fortune. C'est de l'audace et de la meilleure, c'est de la confiance et une noble confiance dans l'esprit national et dans l'avenir de notre pauvre pays, et je l'en remercie, et je voudrais avoir, moi chétif, un avenir à jouer d'un aussi grand cœur, quelque chose à confier à la fortune pour qu'elle me le prenne sans retour ou me le rende au centuple. Mais encore une fois ce n'est pas là notre rôle, et le prendre serait ridicule.

Maintenant, cher ami, un mot de reproche. Il ne t'est pas permis à toi, entends-tu, et je ne le l'accorderai jamais, d'écrire une phrase comme celle-ci • « Ce pouvoir, illégitime

aujourd'hui, deviendra légitime dans huit jours, confirmé par six millions de suffrages. » Jamais, Monsieur, un personnage qui a trahi son serment et surpris un peuple par ruse ne sera légitimé. Jamais, entendez-vous, quand il arracherait à un nombre infîni de lâches ou d'idiots la plus éclatante et au fond la plus puérile adhésion. Quelle est cette tourbe imbécile à qui tu accordes le droit de réformer le jugement évident de ta conscience et le pouvoir d effacer une indélébile souillure? L'illégitime devenant légitime, quelle cacophonie esl-ce, et que veut dire cette monstrueuse alliance?

Que tes bandes de la Nièvre te dégoûtent, je le comprends ; mais qu'elles fassent tourner ta langue et hésiter ta raison, je ne le veux pas. Si tu étais ici, mon pauvre ami, tu verrais avec plus d'horreur encore la force au service de la fraude et des mensonges les plus impudents qu'ait endurés l'humanité ; une mince, très mince poignée de condottières et de banqueroutiers, maîtres des destinées d'un grand peuple, et la France, décapitée de ses grands hommes et destituée de ses honnêtes gens, livrée sans ressource à l'idiotisme des basses classes et à la fourberie de quelques intrigants. Au nom du vrai Dieu, faisons de la science et ne touchons plus à ces ordures.

Tout à toi, A. P.

24 décembre 1851.

Cher ami, hier, à midi et demi, M. Michelle m'a lu une lettre de M. Fortoul ainsi conçue : « Monsieur, le personnel actuel suffisant aux besoins de l'enseignement, j'ai décidé qu'il n'y aurait pas cette année d'agrégation pour les classes

de philosophie. Veuillez dire aux élèves de TÉcole, qui se destinaient à cet enseignement, que je les autorise à se préparer aux agrégalions des lettres ou de grammaire. »

Tu vois qu'il te faut devenir mon concurrent à l'agrégation des lettres. La pensée m'en fait trembler, mais je t*y engage de tout mon cœur. C'est pour loi une misère que cette agrégation, et elle ne te détournera guère de tes études philosophiques. Travaille donc et passe-nous sur le corps.

Tu connais sans doute la suspension de M. J. Simon à la Sorbonne et à l'École pour une bien belle leçon, où je lui ai vu plus de talent encore que je n'en soupçonnais en lui. Cet homme est né orateur. H n'a manqué l'éloquence politique que pour s'être trop rapproché de celle de la chaire. C'est plutôt un prédicateur qu'autre chose. Mais quel feu, quelle voix, quel geste, quel naturel entraînant! 11 fut magnifique ce jour-là.

J'espère que lu as reçu ma réponse à ta complainte commençant par : Est-ce un reproche? etc.... Je t'ai dit que c'était tout simplement une circulaire, que les devoirs de ce vaillant homme et les nôtres étaient difTérenls, puisqu'il était quelque chose et que nous n'étions rien, etc. Enfin, je crois t'avoir calmé et convaincu. Réponds aux deux lettres à la fois, à moins que — et alors la surprise serait charmante — tu ne viennes passer huit jours à Paris. Si, par bonheur, il en est ainsi, je te dispense de toute réponse et je t'attends les bras ouverts.

Tout à toi, Anatole.

14 janvier 1852.

Cher ami, je mutile le grand papier de l'École qui te ferait payer ma prose au double de sa valeur et j'entre en

matière. Sache qu'en trouvant à la rentrée ta lettre à l'École, j'ai vivement regretté celle que j'ai laissée à Edouard. Sache encore que ce voyageur m'avait promis de la porter lui-même, et qu'il aurait adouci de ma part ce qu'elle pouvait avoir d'amer. El sache enfin que je lai écrite, assez fâché de l'obstination de ton silence. Voilà pour la forme.

Quant au fond, qu'y pourrais-je changer? Tu définis le philosophe un homme que les circonstances n'ébranlent pas ; soit, mais elles doivent l'instruire. Tu me dis que le droit au suffrage universel est indépendant de l'intelligence populaire. Je me souviens d'avoir soutenu celte thèse au collège et d'avoir élé réfuté par toi. J'ai encore dans quelque coin une note écrite de ta main en rhétorique, où tu me rappelles au bon sens; où tu me dis avec grande raison que la France de Louis XIV devait obéir à Louis XIV et celle de 89 à la bourgeoisie, où tu t'appuies enfin sur ce principe, le seul vrai peut-être, que les droits ont pour source et pour mesure la nature cl l'étendue des besoins. Qui l'a dit d'ailleurs, si ce n'est Spinosa, notre maître? Et l'expérience lui donne raison. Demander, comme lu le fais, le suffrage universel pour les Russes, pour les Lapons, pour les Nègres ou pour les singes, c'est tout un, et c'est une folie qui n'a pas même l'honneur d'être logique. Car tu n'es pas de ces sages qui font de l'être un homme à part, et toujours et partout intelligent. Tu admets, comme moi, que de Lord Byron ou de M. Thiers à l'amant de la Reine Pomaré, il y a une lente et continuelle dégradation de l'espèce et que le dernier est plus près de la brute que de l'idéal humain; cl tu veux que cette masse d'êtres inférieurs me fasse la loi, que ne pouvant s'élever, elle m'abaisse, que n*ayanl pas mes besoins, elle me prive de mes jouissances, que n'ayant pas mes facultés, elle m'en interdise l'exercice ; et tu couvres du mot de propriété cette domination contre nature qui nous altire en bas et fait du progrès à

rebours! Donne une voix aux polypes, et ils voleront qu'on ne doit pas marcher, et je jure de ne pas me soumettre à leur loi. Quoi ! voici dans ce malheureux pays une immense foule de laboureurs, d'artisans, de ce qui faisait le personnel de l'esclavage antique, qui, parce qu'elle ne sait ni lire ni parler, trouve superflues la presse et la tribune; qui, n'ayant pas le sentiment moral qui nous rend la liberté chère et indispensable, donne à un homme la toute-puissance, et je laisserais se faire patiemment cette mutilation de ma nature par ces Procustes hébétés! Non, pas plus que je ne laisserais ronger mes livres par les rats, qui, innocemment aussi, ne les trouvent bons qii'à être rongés, pas plus que je ne laisserais casser mes lunettes par un aveugle, mon peigne par notre camarade X*** qui s'en passe, ou mon pot à eau par X**% qui n'en a pas besoin. Est-ce violer le droit de la foule que d'agir ainsi? Nullement; elle a autant de droils que de besoins, le droit de vivre, de boire, de pratiquer la jouissance du code civil, don paternel de la classe éclairée fait à des mineurs de la nation. Mais ouvrir le monde politique à des gens qui ne savent pas lire, à qui la moindre notion de droit individuel est étrangère et qui vont droit au despotisme comme un âne au moulin, c'est, comme le dit le grand Balzac, lâcher un taureau dans la boutique d'un faïencier. Le droit ne l'exige pas et le bon sens s'y refuse. L'éducalion du peuple est le vrai remède, dis-tu, et tu as raison. Mais en attendant, serai-je esclave, moi dont l'éducation est faite, et feras-tu attendre pendant des siècles par la classe éclairée ces traînards du genre humain? Et puisj est-ce une école que la servitude? Leur maître n'aura garde de les instruire. Qui peut d'ailleurs les apprivoiser à l'idée de la liberté, si ce n'est le spectacle de la liberté s'exerçant au-dessus d'eux, répandant sur eux ses bienfaits et leur donnant une place parmi les hommes libres du jour où ils en sont devenus dignes, et où Ton peut espérer d'eux qu'ils ne briseront pas tout

i88 PREVOST-PARADOL.

et ne jetteront pas la liberté par la fenêtre? Voilà ce que nous donnait le gouvernement constitutionnel, et j'y retourne et je m'y tiens, et je crois bien que, d'ici à ma mort, fussé-je bien vieux, il sera encore temps, de par le bon sens, de m'y tenir.

J'ai vu About chez Edouard; il parlait d'aller en Grèce le i5 janvier, comme élève de l'école d'Athènes. Depuis, plus de nouvelles.

Il n'y a qu'un grammairien du xviii® siècle, c'est Le Batteux. M. Havet et les autres n'en voient pas après celui-là.

Voilà ton renseignement, que j'allais oublier. Nous travaillons médiocrement, nous attendant à être licenciés soit par un décret, soit par la loi organique de l'enseignement, qui va bientôt paraître.

A toi de cœur.

\« février 1852.

Cher ami, ma lenteur a dû exercer ta patience. Tu as dû deviner qu'elle est parfaitement involontaire et que des tracas de toute sorte en sont la seule cause. Ce n'est pas non plus, ô raisonneur, l'embarras de vous réfuter; dès le premier jour j'y avais renoncé, effrayé un peu de l'appareil menaçant de tes démonstrations et persuadé surtout de l'entière inutilité d'un tel débat. L'état moral d'un peuple en enfance, l'évidence de la nécessité, le cri du bon sens me semblent des choses trop sérieuses et, pour ainsi dire, trop implacables, pour souffrir ce jeu délicat de l'argumentation métaphysique. Sache cependant, en passant, que les quelques droits que tu réserves entre

parenthèse et que tu soustrais à la grande bête suffisent, si tu les reconnais, pour qu'on en déduise logiquement les libertés qu'on nous a ravies. Ni la liberté individuelle, ni la liberté de conscience ne peuvent exister sans les garanties que les peuples les plus sots savent prendre contre le pouvoir absolu et que ce peuple a jetées dans la rivière. C'est par le manque de ces choses nécessaires à la vie la plus étroite que ce peuple rudement corrigé reviendra au boa sens et au respect du droit individuel. Le vague de nos théories l'a perdu ; on lui a trop parlé de liberté et pas assez de ses libertés, de droit en général et pas assez de ses droits. Il apprendra par expérience ce qu'il ignore à nos dépens, et comprendra que c'est payer bien cher le plaisir d'être niveleur un seul jour que de se faire esclave pour la vie.

Les bruits les plus contradictoires courent ici sur l'École et sur l'Université. Tantôt cet homme doit décentraliser complètement l'enseignement et laisser aux départements la tutelle et la charge de leurs collèges; tantôt il doit faire une Université plus forte et plus impériale que jamais et faire de nous des fonctionnaires à peu près aussi libres que des sous -lieutenants, tantôt enfin tout abandonner au clergé. Quel que soit le plan qui prévale et décide de nous, il est certain que notre triste métier va s'enlaidir encore et demander de nous un dévouement de plus en plus surhumain. J'ai eu comme une vision de cet avenir; je me suis vu en province, pauvre, opprimé, et j'ai juré qu'on ne m'y prendrait pas. Dans Tespoir, où nous avons vécu plus de quinze jours, que le licenciement de l'École allait nous rendre notre liberté, je me suis mis en campagne, cherchant quoi? Une place modeste qui me donnât, avec fort peu d'argent, le temps de faire tout doucement mes thèses pour le jour lointain où l'Université redeviendrait habitable. Ai-je trouvé? Pas encore. Trouverai-je? Je l'espère, et si je trouve, je pars. Cependant les personnes qui m'aident

dans mes recherches voudraient que, dans le cas où l'École resterait debout jusqu'au mois d'août, j'attendisse ce terme pour partir plus naturellement, que, dans le cas où l'agrégation subsisterait encore, je tâchasse d'être reçu pour partir muni d'un titre. Tout cela est sage; mais si je suis refusé, comme tout me l'annonce, mon départ aura l'air d'un dépit ou d'un mouvement de tête

— Mais, Anatole, vous serez reçu, en travaillant beaucoup, et, pour six mois d'attente, c'est une belle compensation.

— Mais, Monsieur... — Mais... — Voilà huit jours que cela dure ! Bref, je travaille d'une main en cherchant de l'autre, comme les juifs qui bâtissaient Samarie, et je ne désespère pas du tout de te dater, avant un mois, mes lettres d'ailleurs que de l'École normale.

Tout à toi, A. P.

21 février 1852.

Mon cher ami, pardonne-moi d'avoir tant tardée t'écrira : je suis fort tourmenté et si malheureux que j'ai à peine le courage d'en parler à mes amis. Mon père va mal et me donne de vives inquiétudes; j'ai des ennuis du dehors par-dessus l'enilui général de l'École qui me pèse plus que jamais. Je n'ai pu m'en dépêtrer encore. La loi qu*on nous prépare et qui ne peut manquer de ressembler à la loi sur la presse, va me venir en aide pour persuader mes amis de la nécessité absolue de me tirer de là. En attendant, je végète. Le travail languit, et d*ailleurs je n'en ai jamais connu de plus rebutant que celui de cette année. Les explications et argumentations me donnent beaucoup plus sur les nerfs que n'avaient jamais fait

thèmes grecs et vers latins. Il y a de quoi rendre fous ceux que ce régime n'abrutit pas. J'y vois prospérer certains esprits dont la vigoureuse sanlé dans une telle aUnosplière est pour moi un signe certain que ce milieu me sera mortel. Je voudrais bien sauver à la hâte, par des éludes plus libérales, ce qui me reste d'intelligence, le peu de force et d'élévation d'esprit qui a jusqu'à présent échappé.

En attendant je suis mécontent de moi et de l'univers. J'ai ici un trésor dont j'abuse. C'est Gréard, mon refuge; je suis toujours pendu à son bras. Je l'étourdis de mes lamentations et de mes châteaux en Espagne, et je ne parviens pas encore à lasser sa patience et son amitié. Nous passons en proverbe à cause de notre sauvagerie croissante et de notre inaltérable intimité. Hors lui et par intervalle Levasseur, je ne vois ici personne; mais je n'ai pas avec Levasseur ce lien de l'aflligé au consolateur, qui fait d'Octave et de moi une seule âme.

Le numéro du 12 février i852 de la Revue de Vlnstruction publique contient un article sur la réception de M. de Monlalembert à l'Académie française. L'auteur t'est très connu. Il en fera d'autres.

Tout à toi, A. P.

Vendredi, 20 mars 18.52.

Tu as dû, cher ami, recevoir le numéro de V Instruction publique que je t'ai envoyé. Tu y as trouvé, outre mon article, une bibliographie du programme qui a dû t'êlre utile. Elle répond complètement à la question de ta dernière lettre. Seulement, je te dis en confidence que

le plan d*éludes proposé par le Ministre au Conseil de l'Université et que l'on peut considérer comme définitif a mis à vingt-cinq ans l'agrégation qui, sous le nom d'agrégation des lettres, comprend l'histoire, la rhétorique et la grammaire, les trois agrégations n'en faisant plus qu'une. Si cela passe, et cela passera, l'enseignement en souffrira; mais non pas toi qui es spécial en tous les genres et qui écraseras tous ces candidats dépaysés.

Maintenant parlons de moi. Je t'écris de chez mon père, bien que ce soit un vendredi. Et pourquoi? — C'est que j'ai un congé. — Et pourquoi? — Parce que j'ai des migraines et des attaques de nerfs. (Il te semble qu'il n'y a plus de questions à faire, mais poursuis, je t'en prie : les réponses t'amuseront.) Et pourquoi, Anatole, avez-vous des migraines et des attaques de nerfs? — Parce que j'ai besoin d'un congé pour régler mes affaires. — El quelles affaires d'homme occupé? — C'est que je veux quitter la caserne et le vilain champ de bataille où elle conduit. — Ah! grand Dieu, âme universelle, vous désertez? — Oh que non, je vais me promener, prendre l'air, pendant que la peste dépeuplera l'Université et donnera la courante à mes collègues. — Vous ne donnez donc pas votre démission? — « Il ne faut jamais donner sa démission » : belle maxime qu'on m'a apprise, il y a huit jours, et que je retiens. — Comment donc, ô Anatole, vous tirez-vous de la galère? — Un congé, cher philosophe, un congé. — Et après? — Une mise en disponibilité jusqu'à nouvel ordre pour maladie grave et durable. — Soit, mais pendant que vous serez à la diète, comment manger assez pour bien vivre, comme vous en avez besoin? — Un traité, mon ami, un trailé. — Quel traité? Résolvez vos charades. — « Entre les soussignés Louis- Christophe Hachette, etc., et Prévost Lucien-Anatole, élève de l'École normale, rue du Cherche, etc., a été convenu ce qui suit. Le pauvre jeune homme fera un gros volume

LEHRES. 193

intitulé : Revue de l'histoire universelle^ avec quelques faits et force considérations générales. Il a, pour pondre cet œuf, treize mois ou moins, s'il le peut, et le premier de chaque mois, il touchera deux cent cinquante francs, jusqu'à ce qu'il en ait touché (et dépensé hélas!) trois mille. Après quoi, sa prose appartiendra au sieur Hachette qui, si Anatole reste un pauvre diable, n'y perdra rien — • ce livre faisant partie d'une collection et se vendant de force — , et qui, si Anatole devient un personnage, y gagnera énormément, ce livre devenant quelque chose et restant toujours sa chose. Il est sous-entendu, mais très entendu, que lesdits Hachette et Prévost exerceront toutes les influences dont ils peuvent abuser pour faire couronner ce livre à venir par l'Institut, comme utile aux mœurs. » Que les mœurs me seraient utiles, si j'étais proclamé utile aux mœurs! En attendant, priez pour moi, cher sage, que cette année de sérieux travail se passe bien, qu'elle soit fructueuse et honorable, et que ton pauvre ami se trouve bien de sa résolution décisive ! Il te serre la main et attend de toi des encouragements et des conseils, ô historien !

PHEVOST-PARADOL A LUDOVIC HALÉVY

5 mai 1852.

IMon cher Lud,

J'ai reçu de toi une bien charmante lettre. Tout l'esprit que tu y as dépensé te devrait être payé au poids de l'or. Cela viendra, je l'espère bien. En attendant, je ne puis que te remercier de penser à moi, quand tu t'ennuies. Cet ennui-là est bien fécond en choses spirituelles et m'a valu un bien délicieux moment.

En récompense, je t'annonce une bonne nouvelle. J'ai vu ce matin M. Flourens, et je ne m'en repens pas, 11 n'y a que trois réservés sur vingt-cinq*. M. Flourens lient à honneur d'avoir voté ma réservation — pardon du mot — , et, avec force compliments, il m'a donné bon espoir. Mon imagination est montée de suite à cheval, et, si je n'ai pas le prix, c'est l'histoire du pot au lait-

Priez pour moi et aimez-moi toujours.

Anatole P.

Mardi, 25 mai 1852, 5 hernies 1/2.

Mon cher ami, que le gros Levasseur se réjouisse, et toi aussi! Porte-lui ce bout de papier. La bataille est gagnée. J'arrive de l'Institut : j'ai le prix tout seul, tu entends bien, tout seul. Je t'embrasse de tout mon cœur. Donne à Gaucher* la nouvelle, avec mes amitiés. Le voilà enfin instruit, le curieux compère ! Il l'a bien gagné. Je t'embrasse.

Je vais jeudi à la réception de M. A. de Musset. Si tu es en état de me faire dîner au Palais-Royal, écris-moi et donne un rendez-vous : j'ai douze sous à moi.

Page 1