‹ Prévost-ParadolChapitre 14 sur 27 · Professeur de philosophie à la Faculté · texte numérisé non relu

Professeur de philosophie à la Faculté

Quoi de neuf de ton côté? Les retenues maintiennentelles tes petits drôles? L'ordre règne-t-il à Poitiers? Mon cher ami, je tourne de jour en jour à Tindifférence. La vie est un néant ; nos plaisirs et nos douleurs, d'imperceptibles mouvements dans une goutte d'eau, et le tout ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe, même pour faire des thèses. Au reste, la conviction de ce néant de nos individualités, la pensée de l'infini auquel nous aspirons tous et qui nous avalera tout à l'heure, c'est le Suave mari magno ; c'est, pour le philosophe, la confession et la confirmation réunies.

A toi de cœur, A. P.

30 juillet 1852.

Mon cher ami, je t'écris, un peu triste, mais nullement découragé de ce qui nous arrive. J'ai là la thèse sur mon bureau, je viens de la lire, et je te dis avec toute l'admiration et toute la bonne foi imaginables : il fallait s'y attendre. Ni le moi étendu, ni le moi nerveux, ni le moi cérébral, ni rien, en un mot, de ce qui fait la science véritable ne peut avoir droit de cité à la Faculté, surtout avec un passeport aussi sincère, aussi clair, aussi énergiquement adéquat au porteur que ton style.

J'ai retrouvé mon Taine de l'École, celui que je né peux lire sans reconnaître une partie de moi-même, tu es mon sens philosophique ; tu as digéré le Spinosa que j'ai lu, et tu me le rends par tous les pores.

Mais encore une fois, cher philosophe, comment as-tu pu croire un instant faire supporter cela à nos maîtres? Comment as-tu pensé que tes analyses exactes, claires et concluantes, que ce que tu appelles avec raison tes expë-

riences, feraient adopter de force la cynique vérité de tes résumés et de tes conclusions*?

Le mal que signale ton Introduction est vivace ; la psychologie doit confirmer leur métaphysique, ou ils la nient. Et est-il possible qu'il en soit autrement? « Messieurs, dit Galilée, je ne fais pas de religion, je fais de la science, j'observe et je vous déclare que la terre tourne.... » Si la terre tourne, malheureux, la Bible a menti; va en prison.

C'est ton histoire, cher ami, et elle est aussi vieille que le monde. Invoquer le fait contre un système régnant, c'est être coupable deux fois : si vous n'opposez qu'un syslème, vous êtes réfutable; si vous opposez un fait, vous exaspérez. Tu n'auras pas même eu cet honneur, mon cher maître, car ils ne t'ont pas compris. Ce n'est pas à cinquante ans que Ton change de point de vue, même pour un instant, et de leur place notre harmonie n'est qu'un chaos. Qu'importe, après tout ? Il te reste un livre, de la jeunesse, l'habitude du travail et, si j'en crois mes espérances, quelque chose de plus que du talent.

Nous les vaincrons, je te le jure. Mais, pour Dieu, du courage et du sang-froid. Après avoir eu trop d'audace, n'aie pas trop de découragement. Il faut patienter et s'exercer, voleter en attendant que l'espace s'ouvre aux larges ailes, manger ton cœur quelques années. Je te supplie de deux choses : l'une, c'est de préparer une thèse littéraire plus qu'inofFensive et de paraître avoir renoncé à la philosophie; l'autre, c'est de faire de la philosophie plus que jamais et de te préparer à la liberté. Je te parle ainsi dans l'hypothèse que tu as absolument besoin de l'État pour vivre. Si, par bonheur, tu peux t'affranchir, viens t'enfermer ici à Babylone et sape dès demain leur Jérusalem. Mais, de toute façon, point d'imprudence.

Je ne te parlerais pas tant de toi-même, si je n'avais eu vaguement de mauvaises nouvelles sur l'état de ton

Page 1