Le sujet de la thèse était la Sensation
198 PREYOST-PARADOL.
esprit. Cet esprit-là est à nous tous, et il faut le garder, brillant et tranchant comme notre meilleure épée.
Le mien, cher ami, s'épuise et s'amoindrit, moins encore par l'effet d'un fastidieux travail que par les frottements douloureux et continus de la vie. Nous sommes tous, cher ami, comme ces délicats instruments des cabinets de physique qu'on emploierait tout à coup à raboter des planches ou à tailler des pierres. L'École nous a gâtés. Tenons ferme pourtant ; persévérons dans l'être, et agrandissons-nous.
A toi de cœur, A. P.
XXYI PREYOST-PARADOL A LEVASSEUR
Mardi, 10 octobre 1852.
Mon cher ami, ta lettre m'a d'abord bien attristé. Je t'ai vu seul et malade dans un hôtel de province, et j'ai pensé que Gréard et moi nous étions très semblables aux Juifs dispersés après la destruction du temple*. La fin de ta lettre m'a un peu consolé et je crois que tu es maintenant raffermi sur ta base et aussi solide que jamais de corps et d'esprit. C'est à mon tour d'être en ruine, et tu rirais, selon ton impitoyable habitude, si tu me voyais depuis hier emmailloté et ne montrant à un grand feu que le bout de mon nez, le tout sous prétexte d'un rhume de cerveau, mon supplice de tous les automnes. Je n*ai dans mon infirmité aucune de tes consolations, ni une classe à faire, ni de petits drôles à moraliser, ni un avancement rapide à espérer tous les huit jours.
Et à ce propos, je vais te donner le secret de ton avan-
1. Au sortir de l'École normale, Levasseur avait été envoyé h Âlençon, Gréard à Metz.
cernent. Vous avez été tous mal placés faute de chaires convenables, mais placés selon votre rang de sortie, et on a l'intention de vous élever par degrés, quand des vides le permettront. Gréard est sorti le premier de rÉcole, tu es le second, et ainsi de suite; Belot est, je crois, le dernier des littérateurs, et de là, son exil à Blois; Gaucher a la place de Taine qui prend un congé. Ordinaire, Duvaux, Lalande ne sont pas encore casés, et voilà Tétat des choses. Bénis donc notre heureuse étoile et l'impartialité bienveillante de l'administration envers les deux survivants de notre triumvirat. On attend ici des révolutions dans le personnel de l'École. Les professeurs de grec, de français, vont être réduits ; on ne sait qui partira.
Après les affaires universitaires, viennent les miennes, moins brillantes encore. Je suis dévoré par une sorte d'oisiveté occupée qui chasse le travail. Lettres à écrire, visites à faire, caprices à satisfaire, devoirs de toutes les couleurs à remplir; en un mot, tout le menu tracas de la vie m'agite de la façon la plus stérile. Je passe des empêchements de la maladie aux distractions de la santé. Où sont nos bonnes longues études de l'École, ce laborieux loisir que tu vas retrouver en province et que je poursuis? Mets à profit ton temps d'exil, mon cher historien, et enferme-toi, envers et contre tous, dans ta petite chambre qui donne sur la place d'armes.
J*ai assisté, sur les estrades du Gouvernement, à la fête du i6 octobre. Il n'est rien de tel que le défilé de la cavalerie par un beau temps.
25 octobre 1852.
Monsieur,
Votre lettre si bienveillante m*a fait un plaisir d'autant plus vif que je partage entièrement votre avis sur la philosophie de Rernardin de Saint-Pierre. Croyez qu'il fallait la contrainte absolue du genre pour m'imposer Tindulgence envers un tel système. Aussi me suis-je attaché surtout à ce que je pouvais louer sans malaise intérieur, au naturalisme de Bernardin, à son humanité, à son amour de la paix, à tout ce qui est de notre temps et de l'avenir. Mais, dans une étude libre sur fiernardin, j'aurais été heureux de montrer comment l'application du système chrétien à l'étude de la nature conduit fatalement à la négation de la science, à des explications puériles, à une sorte de résignation béate. J'ai dû glisser sur les questions sérieuses et me jouer longuement sur les banalités, pour plaire à l'Académie. Que la philosophie me le pardonne; j'espère lui donner un jour sa revanche.
Je suis vivement touché. Monsieur, de l'intérêt que vous prenez à mes travaux à venir. Ce que vous me conseillez, je l'ai depuis longtemps résolu, et je n'attends qu'une certaine réunion de circonstances favorables pour entreprendre quelque sérieux travail, plus éloigné de la rhétorique et plus voisin de la science. Mais je dois avant tout achever un gros volume que vous me pardonnerez d'avoir commencé, lorsque vous saurez que la nécessité me l'a imposé au sortir de l'École. C'est une sorte de discours sur l'histoire universelle au point de vue moderne, une vue générale de tout ce qui s'est passé dans le monde jusqu'en 89. Encore ne suis-je pas entièrement
libre, M. Hachette destinant ce travail à former le dernier volume d'un cours d'éducation supérieur pour les filles ; ce volume pourra cependant s'en détacher, à l'usage de tout le monde. Bien que je m'appuie sur des faits, je sens encore que je fais œuvre de rhéteur, et j'ai hâte d'en finir. Être délivré de ce long travail, m'en tirer sans trop de honte, me faire recevoir docteur et, une fois établi, grâce à ce titre, dans quelque position supportable où le travail soit possible, entreprendre un ouvrage sérieux, honorable pour moi et utile pour les autres, voilà. Monsieur, toute mon ambition, voilà ce qu'il faut me souhaiter, lorsqu'on me porte, comme vous, un intérêt sincère et vraiment digne de ma reconnaissance.
Veuillez agréer, Monsieur et cher maître, avec mes bien vifs remerciements, l'assurance de mon respect.
A. Prevost-Paradol.
28 octobre 1852.
Je vis, cher ami, depuis ton départ, au miheu d'un incendie et je ressemble à un chercheur de pierre philosophale. Je saurai, le 15 novembre, si je l'ai trouvée. Ouvre ici de grandes oreilles et tâche de comprendre l'énigme : M. Geruzez ne succède pas à M. Villemain, par conséquent je n'ai plus l'espoir de succéder à M. Geruzez. Nous causions de ce changement dans notre avenir, quand il m'annonça que M. Rosseeuw Saint-Hilaire, à la fois professeur à la Sorbonne et professeur de littérature française à l'École polytechnique, abandonnait cette dernière chaire ; que M. de Loménie, son répétiteur, lui succéderait sans doute, et que la place vacante de M. de
Loraénie me conviendrait à merveille. Bref, il m'enflamme, et depuis cinq ou six jours, me voilà candidat avoué et actif pour la place de répétiteur au cours de littérature française à TÉcole polytechnique. Si j'y arrive, je pourrai dire que l'enfer est le chemin du paradis, car ces cinq jours sont les plus agités de ma vie.
Figure-loi ton pauvre ami courant, de six heures du matin à minuit, à pied, en voiture, à cheval, d'un bout de Paris à l'autre, du jardin des Plantes à Passy, de la rue de l'Est à la rue Montaigne, etc., voyant dix personnes par jour, posant, parlant, souriant, faisant l'homme mûr, venant dîner ici, en toute hâte, repartant jusqu'à extinction de vie, mêlant le monde, les affaires, l'amour et l'amitié, à demi mort et accusé d'une voix unanime de négliger l'amitié, l'amour, les affaires et le monde. Voilà le brasier dans lequel ce bon M. Geruzez m'a jeté tout vif, et avec toutes ces allées et ces venues, avec tous ces saluts, avec des protections innombrables, j'ai grande chance d'être poliment écarté comme trop jeune ou comme ami du gouvernement parlementaire. C'est un nouveau tour de roue de ma destinée que cette place, si elle m'arrive. On la dit de trois mille francs. Attendons la fm, et du courage! C'est en finissant mes lettres, cher ami, que tu apprendras à fredonner le Suave mari magno. La tempête a aussi ses charmes et ses beaux moments ; je te les conterai, quelque jour, au coin d'un bon feu. Le vrai tort de l'orage, c'est de laisser à peine le temps de faire signe de loin à son ami qu'on vit encore et qu'on l'aime plus que jamais.
Anatole.
24 novembre 1852.
Cher petit Octave, rien n'est décidé, mais je suis f...., ou à peu près. Je te demande pardon de mon style militaire, je me suis cru un instant à l'École polytechnique. Figure-toi que cette infernale affaire, qui m'a mis sur les dents, ne sera guère vidée avant quinze jours et probablement contre moi. Je nie repens, soit dit entre nous, d'avoir compromis en une si forte mêlée mon pavillon jusqu'ici san€ blessure. MM. Caboche, Maurice Meyer, de la Faculté de Poitiers, peut-être Franck lui-même, Ducellier de Versailles, Demogeot de Saint-Louis, font concurrence à M. de Loménie, qui resterait répétiteur, si on lui barrait la chaire. MM. Ducellier, déjà nommé, Renoult, notre petit bouquiniste de l'École normale, Etienne, de Versailles, me font concurrence, si M. de Loménie est nommé. De là une grande incertitude.
J'ai vu en revanche la plus curieuse galerie en faisant mes visites officielles. Au conseil de perfectionnement, j'étais en général bien reçu et pris très au sérieux, ce qui m'étonne toujours, moi qui ne peux me regarder sans rire. J'ai donc soutenu mon personnage et considéré respectueusement cette série de puissances, que je le dépeindrai à notre prochaine rencontre. Quoi qu'il arrive, j'aurai tiré de cette chasse fatigante une preuve de plus de la bienveillance générale qui accueille, à Paris, la jeunesse, accompagnée des dehors du mérite. Ceux qui maudissent la société ressemblent à ceux qui maudissent la tribune ; c'est qu'ils ne savent pas y monter et s'y tenir. Moi qui connais ma paresse, mon peu de valeur, je vis sur mon succès d'Académie. Il n'est porte qui ne
s'ouvre, figure qui ne se fasse aimable, bienveillance qui ne se montre, lorsque j'arrive. Si, au lieu d'être dévoré par la vie, je faisais activement un gros livre, tout me serait ouvert avant deux ans. Fais donc une bonne thèse, mon cher Octave, et viens te battre avec nous dans ce pays des bonnes occasions et des heureuses aventures. Mais travaille avant de venir; car, à moins de vivre, comme mon héroïque Taine, enfermé dans un triste hôtel garni, il est impossible de n'y pas être consumé comme dans un feu de paille.
T'ai-je dit l'étonnante bonne volonté de M. Michelle pour mon succès? 11 m'a bien plus étonné hier. Nous parlions des prétentions fort peu raisonnables du petit Renoult, et je disais que si, par impossible, il m'enlevait la répétilion de l'École polytechnique, j'hériterais volontiers de la bibliothèque de l'Ecole. M. Michelle me répondit qu'en cela il ne pourrait me seconder, parce qu'il avait déjà pensé à cette place pour un homme qu'il serait heureux d'attacher de plus en plus à l'École et qui gagnait trop peu de chose pour ses charges et pour son mérite, en un mot, pour M. Chéruel. Et moi de m'extasier, de le remercier avec une effusion bien sincère et d'ajouter, ce qui est vrai, que je me désisterais pour Chéruel de toute espèce de candidature à toute espèce de place ! Mais que dis-tu de H. Michelle? Ne l'avons-nous pas un peu mal jugé?
J'ai dîné vendredi, chez M. Garnier, avec une société fort de mon goût ; mais la vraie bonne fortune, c'est le grand Renan, avec qui un quart d'heure de causerie m'a lié pour longtemps, je l'espère. J'irai le voir à sa bibliothèque. J'ai dîné dimanche chez Guiffrey et j'ai retrouvé M. Galuski, catholique et savant consciencieux, fin jeune homme, qui me dit en parlant de Renan, a ennemi personnel du Christianisme, que le respect chez lui tempérait la colère ». En somme, une attrayante connaissance que je cultiverai, s'il plaît A Dieu. Nous causerons de tout cela plus tard.
Hier j'ai passé ma soirée, de sept à dix, dans un tête-àtêle intéressant avec M. Cousin. La séduisante créature ! Comme il accouche les esprits, comme il peint ce qu'il sait ! Il m'a raconté sa Longueville, ses découvertes, son Condé ; il m'a joué le xvn« siècle, les Carmélites. Je l'ai suivi, excité, et nous avons visité ensemble le ciel et la terre. A quoi n'a-t-il point touché et que ne sait-il embellir? Par bonheur il me goûte fort et me presse toujours de revenir. Je n'y manquerai pas; je lui veux arracher ma théorie du roman, à l'usage d'un article dont le plan a été accepté à la Hevue des Deux Mondes. Mais quand le ferai- je? je l'ignore; Voilà des siècles que je n'ai écrit.
A toi de cœur j A. P.
P.-iS. — J'ai assisté au pansement, à l'hôpital Necker. Le cœur m'a manqué, comme à l'École, te rappelles-tu? Mais je m'y ferai. J'ai vu et je te dirai des choses horribles, mais simples et nécessaires.
11 n'y a rien à lire à Paris, sauf les Débats et la Revue des Deux Mondes. La Cabane de VOncle Tom, qui fait tant de bruit, est à parcourir : livre utile sur l'esclavage, mais puritain et monotone. Guette le Journal des savants : il va y paraître un Charles-Quint de M. Mignet, un chefd'œuvre, dit M. Cousin.
22 décembre 1852.
Il faut que tu trouves moyen, cher ami, de nous voir longuement au jour de l'an, moi, Levasseur et ce bon Chéruel qui tous les jours me parle de toi; II faut au
besoin prendre huit jours de congé et te retremper ici contre le retour.
Ce n'est pas qu'ici, cher Octave, la vie soit de rose, ni que j'y sente moins vivement que toi le vide de notre séparation. J'y ai, de plus que l'exilé de Metz, de constantes inquiétudes sur mon avenir, des alarmes perpétuelles sur mon père qui n'a jamais été si malade et l'accablement d'un travail forcé qui me fait paraître aux yeux du monde négligent de mes devoirs, lorsque je ne les ai jamais remplis avec plus d'acharnement. Écrire l'histoire du matin au soir, courir chez Chéruel chercher des conseils, des renseignements surtout et des plans, enfîn des secours sans lesquels je ne ferais que des choses pitoyables ; me sentir, malgré ces efforts désespérés, débordé par le temps et menacé par la pauvreté au moment même où je vais peut-être prendre la place et le fardeau de mon père, tout cela, sans me faire perdre la tête, me la remplit de noires images et me rend la vie insupportable. J'y perds la douceur ordinaire de mon caractère ; je suis injuste, je m'aigris, et l'effet inévitable de cette abominable vie se fait sentir à ceux que j'aime.
J'en suis à la Querelle des investitures; mais j'ai beau tout dire, ces feuilles, à trente-deux grandes pages chacune, dévorent le monde, et j'aurai fini avant d'avoir barbouillé les deux tiers du nombre convenu. Je prévois de grands ennuis de ce côté. J'ai planté là la Revue de VInstruclion publique faute de temps, et j'ai remis à l'été prochain mon entrée à la Revue des Deux Mondes. Voilà ma vie, si cela s'appelle une vie. Ce ne sont pas des distractions nouvelles que le monde m'offre, mais des obligations rigoureuses. C'en est une nouvelle que les vendredis de Mme Geruzez. J'ai manqué le dernier et je ne puis recommencer. J'espère bien voir là M*** et ce qui s'ensuit, et parler un peu de mon Octave, qui me manque terriblement, quand je me sens si malheureux!
M. de Loménie échoue. M. Havet va être décidément
nommé. Ainsi plus de vacances à remplir, à moins que M. de Loménie ne se pique jusqu'à une démission, et alors j'ai des chances. Mais je n'ai pas même le temps d'y penser. Je t'attends ici, travaillant et gémissant. Si lu es capable de pitié, tu viendras ici avant le 2, et tu ne t'en iras plus jamais.
A toi de cœur, P. P.
Jeudi matin; 10 mars 1855.
Mon cher Octave, tu te souviens sans doute que, le. 1^*^ mars, je devais toucher mes derniers deux cent cinquante francs d*Histoire universelle. Je pensais donc tristement à entamer le prix de l'Académie, quand M. Rodrigues perd sa fille. — Eh bien après? Quel rapport entre ce deuil et ton budget? — Lorsque j'avais quitté l'École, M. Rodrigues m'avait prié de me charger de ses deux fils (seize et dix-sept ans). Je lui avais conseillé de les laisser chez M. Bellaguet. Cette fois cet excellent homme, qui ne vit que pour ses enfants, refuse absolument de les quitter et me fait prier par son beau-frère de leur donner une leçon par jour, me laissant maître absolu el unique de toute cette affaire.
Mon acceptation immédiate fut considérée comme un service d'ami ; et, depuis le 20 février, j'y vais tous les jours, de trois heures et demie à cinq heures et demie, ayant à me débattre pour ne pas dîner chaque fois, écouté en oracle, aimé de tout le monde el prenant un plaisir véritable à meubler de bonnes idées ces jeunes têtes. Je crois que je le ferais pour rien maintenant, mais chacune de mes causeries me vaut dix francs, ce qui remplace
avantageusement le payement mensuel de mon Histoire, Mes deux camarades — car nous avons continué à vivre en camarades — ont Tun une intelligence ordinaire et un peu lente à mon gré, Tautre un esprit vraiment vif, curieux et distingué, tous deux un excellent cœur et une vive affection pour moi. Je les ai jetés dans l'antiquité par les grands livres, nous lisons de Y Hérodote ^ du Tite-Live, etc., et, chemin faisant, ils apprennent bien des choses avec un plaisir et des étonncments qui m'amusent. Je ne comprends p^s qu'on nous ennuie si stérilement au collège, quand il est si aisé de nous plaire en développant notre esprit et en excitant notre appétit pour les bonnes choses; on peut devenir instruit, comme on devient gourmet, mondain, sensuel. Le bien tente aussi vivement l'homme que l'inutile et le dangereux. Je suis bien sot de prêcher là-dessus maître Octave, qui sent tout cela mieux que moi et qui sait ce que vaut notre chère, vigoureuse et souple nature humaine, instrument magnifique pour qui peut en jouer.
Et ton livre, malheureux? N'est-ce pas que tu y penses, en me voyant épris d'autre chose? I)e ce côté aussi, il y a du nouveau. M. Hachette a désiré en lire quelques passages. Je lui ai donné deux feuilles, sans lui cacher que je ne m'occupais plus du nombre de feuilles, depuis que j'avais reconnu que les proportions ne s'en accommodaient pas. Il lut cela, et le mercredi suivant, me prit à part chez M. Garnier, me fit des compliments, m'exprima aussi la crainte que cela ne fût au-dessus du public virginal, mais en ajoutant — ce qui m'entr'ouvrit le ciel — : que cela ne nous embarrasse pas, je vais lire le reste, et si le tout est tel, nous publierons cela autrement et à part. J'eus peut-être tort de lui montrer ma joie, mais le remerciement débordait. Je Tài vu depuis ; il n'avait pas encore lu. Il disait : Cependant je voudrais bien compléter cette diable de collection. J'attends avec un singulier mélange d'inquiétude et c^tte indifférence
de fond qui est chez moi incurable. Et pourtant de quelle importance cela est pour mon avenir! Être enterré dans une collection puérile, ou débuter par un essai viril sur l'histoire universelle, avec l'intérêt de M. Hachette pour auxiliaire, quelle différence ! Attendons.
Guiffrey * est nommé par le Ministre rédacteur en chef du Journal de rinstruction publique. Te dire les embarras de ce brave garçon, ses tracas et ses épreuves, gardons cela pour Pâques. Sache seulement qu'il a recouru à mes travaux d'école pour remplir ses premiers numéros, que j'ai corrigé l'épreuve de mon Economique de Xénophon, que la chose n'a pas encore paru, que M. Fortoul s'en est mêlé, que sais-je encore? D'ailleurs, j'ai prévenu Guiffrey que mon prochain début dans la Revue des Deux Mondes rendait impossible ma collaboration à un journal officiel.
Parlons-en donc de cet article, que tu as la bonté d'attendre comme le Messie. Je l'ai rendu hier pour la troisième fois à la Revue, J'ai mes poches pleines de lettres de M. de Mars, uniformes comme des circulaires : « M. Prévost est prié de passer à la Revue, pour causer encore de l'article du roman ». Une seule de ces lettres, venue après une discussion assez vive entre M. Buloz et moi, ajoutait à la formule sacramentelle : « Nous tiendrions bien à former des relations durables avec vous ». Enfin, il y a quatre jours, M. de Mars est venu ici en personne voir où j'en étais de mes raccommodages. — Mais alors, diras-tu, pourquoi tant de retards? La cause est double : remaniements et augmentations. Il a fallu mettre la charrue avant les bœufs, sous prétexte que j'avais fait le contraire. Peu m'importe. Mais ils veulent que je fasse d'immenses lectures pour un immense article. Je le trouve déjà assez long et presque monotone par
' 1. Un condisciple d'Ecole normale, mort sénateur des Basses- Alpes, en 1889.
runiformité de ses critiques. Enfin j'ignore Tari de dire dix fois la même chose, et en cela je ne me sens pas de force pour la Uevtie. Bref, je l'ai rapporté hier, et, dans ma pensée, c'est un ultimatum. M. de Mars parle de m'y offrir d'autres sujets, si je me déclare rebuté par celui-là. Mais quoi ? Si c'est le même rocher de Sisyphe à rouler, j'y renonce. Je ne désespère pas cependant. Là encore j'attends; la vie se passe à cela, cher ami, et, après tout, cela fait vivre.
Sais-tu ce que je regretterais le plus, si l'article était mort-né? Ce ne serait pas le principal, l'attaque aux romanciers, je n'y tiens guère ; et, bien qu'elle soit juste, je trouve ingrat de châtier des gens qui m'ont amusé; mais je pleurerais l'accessoire, mes coups de griffe au Gouvernement. Là encore, pourtant c'est de l'ingratitude; car, s'il laissait la presse libre, on n'aurait nul plaisir à crier avec tout le monde. Mais quelle volupté de compter et de peser ses mots, d'enfoncer délicatement l'aiguille, d'ajuster ces brigands à coup posé! Vive l'oppression pour donner toutes ses ressources et tout son prix à la pensée, pour nous instruire à la force contenue, aux nuances savantes, au style laconique et acéré! Que ce silence général est favorable! Les braillards se taisent ; il faut une voix métallique, dure, vibrante, pleine d'intonations fines et mordantes : plus de chanteurs de rues, place aux artistes ! Que je voudrais en être, pour mon plaisir plus encore que pour l'honneur ! La main me démange et l'épée danse au fourreau.
A*** m'a écrit : il ouvre une grande fabrique de bacheliers et voulait m'enrôler dans ses lieutenants. Tu ne demandes pas si j'ai énergiquement refusé. Il va se marier, prendre des pensionnaires chez lui ; il a un vaste appartement, des bustes grecs de sages en plâtre bronzé» etc...- Faut-il rire? faut-il pleurer? Lui qui est seul au monde, ne pas s'engager plutôt que d'en venir là I Chacun son goût.
LEHRES. 211
Lis un livre admirable et curieux : Un missionnaire républicain en Russie. C'est un anonyme et j'en suis désolé : je voudrais bien le connaître.
A toi, Anatole.
31 mai 1853.
Cher Lud., voici bien longtemps que je me promettais de t'écrire, sans pouvoir trouver un moment au milieu des tempêtes. Heureusement que tes lettres à ta mère me font assister à ton voyage S et que de loin je vis avec toi. Je ne sais comment te dire, sans te complimenter, que lu écris d'une façon charmante. Tu es né pour conter agréablement, et j'ai bien des raisons de t'en féliciter. La meilleure de toutes, c'est que tes lettres, vives et légères, récréent le cœur malade de ta chère mère et sont depuis ton départ sa seule consolation. Continue donc, et si tu as parfois le temps d'être triste, ne le montre pas; envoienous toujours ton meilleur esprit et ta plus vive gaieté.
11 paraît d'ailleurs que les préfectures ne sont pas aussi pauvres en aimables personnes qu'on le suppose, et qu'il est à Guère t des salons capables de faire une dangereuse concurrence à l'Opéra-Comique et même à la Camaraderie, J'ai voulu, cher Lud., faire au Théâtre-Français quelques pèlerinages en ta mémoire, et j'avais repris mes habitudes d'autrefois. Mais je me suis blasé bien vite et leÈ Souvenirs de voyage, implacablement joués tous les soirs, me font fuir à toutes jambes, comme le Sage et le Fou. En revanche, j'ai revu mes pilules du Diable avec