LUI
Aix, 12 février 1856.
Mon cher Octave,
On t'a amplifié mon succès ici, mais on a aussi exagéré ce que tu appelles ma correspondance parisienne. Sauf Geruzez, avec qui affaires et amitié se confondent pour activer les lettres, je n'écris guère et pour d'excellentes raisons : la première, toute confidentielle, est que j'ai passé dans la composition précipitée de Vauvenargues tout le temps que me laissait mon cours; la seconde, c'est que j'ai été, pendant plus de huit jours, accablé et hébété d'un rhume de cerveau ; la troisième — hélas! perpétuelle celle-là — est que, dans ce pays-ci, la vie se consume en froides visites à essuyer et à infliger à son tour avec rigueur, les habitants de cette province n'ayant d'autre divertissement que de s'attifer solennellement pour pénétrer les uns chez les autres.
D'ailleurs d'excellentes gens, conune je te le disais dans ma première lettre. C'est mon Doyen, qui a écrit ce que cite Geruzez. Quant à mon Recteur, il est le plus paternel, le plus ennuyé des hommes et le plus heureux de causer un peu de Paris, qu'il n'espère plus revoir après dix-sept ans de députation ou de conseil d'État. Le seul de tout ce monde qui ait une valeur réelle est Tancien procureur général, ardent et intelligent homme de bien, avec qui mes atomes crochus se sont vivement engagés, mais qui est si sourd, si sourd, qu'on souffre en lui parlant. Et pourtant à qui parler, sinon à lui? Tu vois que j'ai des raisons d'envier Versailles. Sauf le temps admirable, mon jardin et une certaine tranquillité d'esprit, j'ai tout perdu en quittant Paris. Mais pardieu! j'y reviendrai»
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Tu me parles de mes appointements, cher Octave. Amère ironie. Ils ne couraient qu*à partir du 12 décembre, et, à raison de la suppression du premier mois, du 12 janvier. J'ai donc touché cent cinquante francs ce mois-ci, pour tout potage. Or, cher Octave, parti do Paris avec quatorze cents francs, j'ai été obligé d'en faire venir quatre cents autres pour attendre ces bienheureux cent cinquante, et je ne suis pas sûr d'attraper mars sans encombre. Mes trois mille francs de fixe avec la retenue me mettent à deux cent trente-sept par mois, dans un pays où la vie est aussi chère qu'à Paris et les moyens indirects d'augmenter le revenu nuls. Voilà pour toi seul ma petite cuisine ; elle n'est pas toute rose.
Si tu entends, cher Octave, parler de mon petit speech, sois persuadé que mes leçons valent mieux; mais l'usage veut qu'on imprime cela; envoie-moi ce qu'on dit. Mon Vauvenargues part aujourd'hui incognito pour Paris; suis-le et souhaite-lui bonne chance. Sans livres, sans loisirs, en trois semaines, c'est un tour de force! Hélas! cela n'en vaut pas mieux.
De tous les noms d'hommes-thèses que tu me cites, Saint-Évremond, que j'ai failli faire, me tente le plus avec Rollin. Bon terrain celui-là pour parler de l'éducation, comme tu t'y entends; songe à cela et choisis vite.
Si tu n'étais pas marié, je te dirais ce que j'écris à Edouard : rentre à l'École : c'est le bon chemin, on le fera de fleurs pour t'avoir. Jlais mieux vaut encore être le mari de Mme Gréard, à qui nous présentons nos plus vives amitiés, et le père d'une belle petite fille à qui ta filleule fait ses compHments.
Anatole.
Si tu vois Ghéruel, ne m'oublie pas auprès de lui.
Aix, 24 février 1856.
Mon cher ami,
Je suis incapable de suivre votre bon conseil et de combler cette lacune, très réelle, de mon Vauvenargues. Voici l'affaire. 11 y a, près d'ici, un charmant village qui s'appelle Tolonet, célèbre par son vin blanc cuit, dont je connais à présent tous les mérites. J'y suis allé hier avec mon collègue Zeller. Arrivés à Tolonet, après une longue course au soleil, j'ai demandé ce fameux vin cuit. Zeller, qui a l'estomac malade, m'a laissé boire seul une bouteille entière. J'ai pu me contenir un peu jusqu'au retour; mais, à peine l'avais-je quitté, que j'ai été pris d'un fou rire, que j'ai dit et fait mille sottises et. que j'ai montré la plus déplorable gaieté. Ce matin, je suis réellement malade et à peine en état de vous avouer la cause ridicule de la migraine qui me torture. Je me souviendrai longtemps du vin de Tolonet, qui va peut-être me coûter deux mille francs la bouteille. Mais toucher à mon travail dans le sot état où je suis, me ferait certainement tout perdre.
Je serais, d'ailleurs, embarrassé pour le faire, même en bonne santé, faute d'une copie de mon travail. Vous savez que je ne fais pas de brouillon. Cette fois surtout, me sentant en retard, j'avais soigné mon manuscrit, afin de l'envoyer le plus tôt possible. Au moment où il allait partir, m'est arrivé l'article de Genizez. Je ne savais comment le remercier et voilà ce que j'ai imaginé. J'ai fait la copie que vous avez entre les mains et je lui ai fait cadeau du manuscrit primitif qui était d*abord destiné à l'Académie. Je n'ai donc ici pas une ligne de
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mon Vauvenargues, et je ne saurais à quoi rattacher le petit morceau dont vous m'envoyez un plan qui me donne bien des regrets. Je crois pourtant me souvenir d*une longue phrase, où j'ai fait entrer les noms des devanciers de Vauvenargues. C'est vers la fin, qui ressemble un peu, je crois, à une oraison funèbre,- mais dont je ne suis pas mécontent. La lacune que vous me signalez n'en reste pas moins sensible et, si j'ai le prix, j'essaierai de la combler. Merci encore une fois, mon cher ami, de vos bons conseils ; si j'étais à Paris, j'aurais bientôt fait de les suivre. Vous souvenez-vous de l'excellente page que vous m'avez fait ajouter à Bernardin de Saint-Pierre sur la Chaumière indienne, que j'avais complètement oubliée? C'est un service semblable que vous vouliez me rendre et que je suis forcé de perdre.
Envoyez-moi donc le numéro sous lequel Pingard aura enterré mon manuscrit, et croyez-moi toujours votre bien dévoué et très reconnaissant.
Âix, 2 mars 1856.
Mon cher ;Ludovic, il y a huit jours, les X***, avec qui nous sommes liés, gens fort aimables et spirituels, nous disent qu'une femme assez âgée, qu'ils ont beaucoup connue autrefois et qui a eu des malheurs conjugaux et autres, va débuter au théâtre d'Aix dans... la Juive.
Tu sais peut-être que je n'ai jamais vu la Juive, Ces trois nouveautés : le théâtre d'Aix, la Juive, la vieille débutante, me décident, et, pour deux francs cinquante centimes, je prends une des premières places. Ces pre-
250 PREVOST-PAUADOL.
mières places sont telles qu'on n'ose s'asseoir. Gelliorribic petit théâtre d'un blanc sale ressemble à une cour d'assises.
On commence. De l'orchestre je n'ai rien à dire; les vingt ou trente malheureux qui écorchaient la partition, tournaient souvent plusieurs pages à la fois pour aller plus vite et n'en allaient pas mieux. Mais le chant, mais les acteurs, mais les costumes! Jamais Guignol ne fut à cette hauteur.
Rachel avait, à première vue, soixante-cinq à soixantesept ans, ridée, cassée, essayant de chanter d'une voix tremblante : El cependant il va venir! et laissant, faute de dents, échapper les sons à moitié commencés. Les autres personnages à l'avenant, les gardes avec des fusils de munition à capsule et des pantalons de toile bleue rentrés dans les bottes I Je devinais cependant les beaux endroits du chant, parce que, quand il s'élève, les acteurs ne chantent plus et laissent aller l'orchestre en renmant les lèvres et en ouvrant de grandes bouches, ce qui indique que là on doit crier. Un public d'étudiants est disposé à la raillerie. Aussi, quand Éléazar, pleurant sa fille, s'est écrié : Mourir si jeune, tu peux t'imaginer quelle tempête cette contre-vérité a soulevée dans la salle. Moi, j'étais fort attendri et plein de pitié pour cette pauvre vieille femme. Mais quand j'ai su, le lendemain, qu'on lui faisait seize cents francs de rente et que c'était par amour de l'art et pour gagner quatre-vingts francs qu'elle avait joué Rachel, j'ai regretté de n'avoir pas ri comme mes étudiants.
Le meilleur de tout cela, c'est que ton oncle a gagné à cette soirée. Cette affreuse salle était comble; et puisque après tout c'est la Juive qui y a été condamnée et exécutée, il touchera, hongre, mal gré, ses droits d'auteur. Les officiers qui m'entouraient et qui fredonnaient toiite la Juive, devançant les malheureux chanteurs» disaient que la troupe d'Avignon était au-dessus de celle d'Aix.
Je le crois sans peine. Heureux Lud. qui peut entendre de vraie musique et voir de vrais acteurs !
Aix, 10 avril 1830.
Mon cher Octave,
Mon départ a été plus précipité que je n'aurais voulu ; mais il n'a rien de mystérieux. Je ne suis arrivé à Aix que dimanche soir; et n'ayant pas de prolongation de congé, j'avais à la fois une leçon à faire pour jeudi et un programme à rédiger pour mon cours de l'année prochaine. Ma leçon devait être sur La Rochefoucauld que je ne connaissais plus depuis dix ans et qu'il fallait au moins relire. Quant au programme, j'ai voulu avoir le temps de le produire. Avec tout mon zèle, je n'ai pu en faire qu'un de deux à trois pages sur Y Histoire de la poésie française au xvii® siècle. Mes collègues ont écrit presque des brochures et je crois cela plus agréable au laminoir des inspecteurs généraux de l'enseignement supérieur qui vont juger tout ce fatras. Mais qu'y faire?
Le silence vaut de l'or dans ce temps-ci, et je suis d'une joie folle d'avoir acquis le droit d'être absent et de me taire. J'en ai envers Fortoul une vraie gratitude ; luimôme m'a dit à Pâques : a Eh bien, je vous ai donné le calme et la liberté de travailler à votre aise ! » Pourquoi faut-il, cher Octave, que je doive au libraire cette Elisabeth et sa cour qui me dérobe mon loisir? T'ai-je dit le marché qui m'est proposé? On me rembourse mes quinze cents francs d'Henri IV k Lahure, mais on ne prend Elisabeth et sa cour en toute propriété que pour huit cents francs. J'ai commencé par maudire l'offre, mais aujourd'hui je trouve le marché bon; en effet, il ne
s'agit que de U'ois cents pages, format et caractères de leur Saint-Simon, Si bien qu'ayant Askin à traduire et à réduire, je fais largement dix pages par jour sans me gêner, si bien que je gagne mes vingt-cinq francs par jour, et même davantage, comme feu les représentants du peuple. Gain négatif que celui-là, cher Octave, puisque je ne fais que payer ainsi ma dette ! Mais quoi ? S'il avait fallu rembourser en argent, au lieu de payer en nature? Je trouve donc philosophiquement cette affaire la meilleure des affaires, faites avec le meilleur des libraires !
Tu vois que je prends le bon côté de chaque chose. Le paisible cours de ma vie d'Aix me ravit au point que je me consolerais aisément d'échouer dans mes projets ambitieux sur la Sorbonne. Ma petite fille, monsieur le Soleil, mon jardin que je vais orner de poules, mon cabinet de lecture et mes journaux, mon cours même qui me réveille une fois par semaine et me chatouille, mon cher Borely enfin avec qui je crie un peu tous les jours, tout cela me roule si doucement à travers la vie qu'elle me semble un chemin de mousse qui peut me conduire au néant, sans que j'y songe. A peine si la demi-certitude où je suis de la chute de Vauvenargues, et si l'inquiétude que doit me causer pour mon mémoire sur V Éducation l'instinctive antipathie du rapporteur ont le pouvoir de me troubler*. Il me faut un effort pour m'afDiger de ces échecs lointains, qui perdent ici de leur réalité. Et je suis sûr de regretter Aix au moins pendant dix bonnes minutes, si j'étais appelé à la Sorbonne et rejeté dans le tourbillon ; mais, ces dix minutes passées, je crois que je serais tout entier au plaisir de me retrouver chez moi avec mes amis et de macadamiser avec Octave.
i. L'Académie des sciences morales avait ouvert un eoncours sur la question de l'action de la famille dans l'éducation. Prevost-Paradol avait traité le sujet et remis son mémoire avant de partir pour Aix.
En attendant, à toi de cœur et nos amitiés à ta jeune famille. sapiens homo, quando familia illa crescet in numerum? ie vais faire des bacheliers lundi prochain; je neltoie donc mon latin.
Tout à toi, Anatole.
Âix, 15 avril 1856, 8 heures et demie du matin. .
Cher Ludovic,
Je veux l'écrire une lettre mémorable. Sache donc que je l'éci is sur une estrade majestueuse, du haut de laquelle je surveille, pour la première fois de ma vie, vingt et un malheureux aspirants-bacheliers, qui développent ce vers de l'abbé Bernis :
Dieu s'annonce à nos cœurs par la voix des remords.
Un des candidats vient de me demander si c'était voie ou voixj ce qui suppose une jolie force en versification française.
Tout en t'écrivant, je surveille ces infortunés, afin d'empêcher les communications, et le souvenir personnel d'avoir fait cinq versions avant la mienne, à la Sorbonne, ne m'empêche pas d'être attentif et sévère.
Ici rien de nouveau, mon cher Lud. Nos lettres sur le Figaro se sont croisées. Je n'ai aucune nouvelle de Vauvenargues.
N'as-tu pas parmi mes livres un exemplaire de la
séance de l'Académie française de 1852, comprenant le
rapport de Villemain, mon Bernardin de Saint-Pierre et
les vers de madame Collet? Si tu trouves cela et que la
poste accepte ce grand format, veuille me l'envoyer pour
mon ami Borély, qui y tient.
Anatole.
Aix, 5 mai 1856.
Mon cher Octave, comme j'ai envie de te gronder! 11 y a je ne sais combien de temps que je t'ai écrit une grande lettre, et tu ne m'en dis rien. Depuis ce temps-là, j'ai été un peu malade, après les examens de baccalauréat. Je suis remis, mais occupé de bien des chDses et surtout de suivre à Paris les affaires si compromises de Vauvenargues, Tu sais la situation de Pâques, mais la nouvelle, non. La voici.
Mardi dernier, il y a huit jours, j'ai été réservé pour le prix par 9 voix contre 8 qui me donnaient Taccessit. Tu sais que l'accessit est entre le prix et la mention. C'est un grand pas, puisque cette seconde lecture pouvait me mettre hors de combat, ce qui semblait probable à la première. Mais le numéro 9 a été, avant moi et avec bien plus d'approbation que moi, réservé pour le prix. En supposant donc que la seconde lecture n'élève aucun des autres qui survivent, Edmond Blanc, Gilbert, Cerfbeer, etc., la lutte serait entre moi et Poitou. Ce serait déjà une victoire inespérée pour moi que d'obtenir le partage du prix. Cousin est dévoué à Poitou. Son discours est étendu, plus travaillé que le mien. Enfin, Tannée dernière, on lui a infligé un partage et l'on ne veut pas recommencer. Voilà où j'en suis. Peut-être, quand tu liras cela, tout sera-t-il décidé, et tu le sauras.
Que deviens-tu donc? Et tes thèses, mon cher Octave? Et celles de Rigaull? As-tu quelque bruit de Sorbonne? Et tes enfants présents et futurs? Ici, l'extrême grossesse de ma femme fait tout languir ; mais Lucy va admirablement bien et jouit de quatre poules : elle passe sa vie
au soleil dans le jardin, 'et moi presque autant. Nos amis Borély sont notre occupation et notre distraction de chaque jour. Le temps passe assez vite, et si j'avais un peu plus de tes lettres et quelque espoir de revoir Paris au mois d*août, je ne me plaindrais de rien.
Tout à toi, Anatole P.
As-tu lu Tite-Livel De bien belles pages. Je crois la méthode étroite et exclusive. D'ailleurs Taine va bon train. Mille amitiés à Ghéruel, et dis-lui mes affaires. De morne pour Levasseur. J'ai reçu de lui un article Sur la manière de connaître la valeur de Vargent. On dirait, à l'entendre, que c'est bien difficile. Qu'il se marie, qu'il ait des enfants, qu'il vienne s'élablir à Aix, et il connaîtra tout d'abord la valeur de l'argent, surtout s'il a la démangeaison des voyages et le goût d'aller à Paris.
Aix, 25 mai 1856.
Mon cher ami,
Mille remerciements pour la bonne nouvelle de l'augmentation de traitement et pour votre empressement à me l'annoncer. Je suis étonné et charmé de la promptitude de la résolution. Le ministre a dû se décider le jour même où ma demande est parvenue à Paris, car elle n'est partie d'Aix qu'au commencement de cette semaine. Le vrai est qu'il me comble de bons procédés et que je suis fâché de ne pouvoir les lui rendre qu'à demi.
Je viens, par exemple, d'écarter poliment, mais fermement, une proposition de la Revue contemporaine qui
commençait amsi : « Monsieur le Ministre de l'instruction publique, qui veut. bien s'intéresser tout particulièrement à la Revue contemporaine ^ m'a autorisé à vous demander votre concours pour cette revue, etc.... » Cela ressemblait fort à une sommation; mais je n'y puis rien. Autant je suis résolu à ne donner aucun sujet de plainte, et à faire sagement mon devoir, autant je suis décidé à tout jeter là, plutôt que de m'enrôler dans cette armée qui cherche des renforts. D'ailleurs le peu d'articles que je pouvais faire est dû à Hachette, et je ne puis prendre aucun autre engagement.
Mon cours ne va pas mal, et le Recteur, M. Mottet, — qui est ici le meilleur juge — a dit à M. Hignet, en toute sincérité, que tout ce qu'il écrivait au Ministre sur moi, il le pensait. 11 pressera de vive voix M. Fortoul de me rappeler à Paris; il ne peut pas convenablement l'écrire , devant officiellement paraître jaloux de me garder. Mais il faut que les vacances se produisent à la Sorbonne.
Vous ai-je écrit que nous avons eu M. Mignet, pendant quatre jours, tout entier, à M. Borély et à moi, après sa mère dont la fin prochaine l'appelait à Aix? Je ne sais s'il reverra vivante, au mois d'août, cette mère de quatre-vingtquatre ans qu'il aime tendrement et qu'il a pu s'habituer à croire immortelle. Nous avons, comme vous pensez bien, épuisé mes affaires académiques.
L'affaire de V Éducation est commencée. Mon numéro 16 est jugé favorablement par quelques-uns des commissaires; mais il y en a un ou supérieur ou égal. Tout cela est encore vague. M. Louis Reybaud, qui en est, peut en savoir davantage.
Nos amitiés à tout le monde. J'espère que vous jouissez enfin du beau temps à la campagne. Je répondrai bientôt à Ludovic et à Yalentine. En attendant, mille amitiés.
PIŒVOST-PARADOL A LUDOVIC IIALÉVY
Ail, 30 juin 1856.
Mon cher Ludovic,
Je te renvoie trois Figaro. N'aie aucune inquiétude sur les autres. M. Borély qu'intéressait la guerre contre Lamartine les a entre les mains et j'attends son retour de la campagne pour te les renvoyer.
Nous avons eu ici pendant quelques jours, mon ami et vainqueur Gilbert, bon et aimable garçon, quoiqu'il m'ait battu sur Vauvenargucs, 11 m'a confirmé ce que M. Mignet m'avait déjà écrit : que mes partisans, d'ailleurs peu nombreux à l'Académie, avaient préféré ne pas me voir classer au-dessous du prix et qu'on avait confié à M. Villemain le soin de parler en termes honorables du numéro 16.
L'imperfection de mon travail n'est pas la seule cause de mon échec; j'ai manqué aux convenances académiques en laissant comprendre que Vauvenargues niait le libre arbitre et avait rencontré sur beaucoup de points les opinions de Spinoza. Il faut des vérités à l'Académie; mais pas trop n'en faut. Ton père a dû recevoir en même temps que toi ma dernière lettre. Prie-le de m'écrire et en même temps de remercier M. Pongerville qui, grâce à lui d'ailleurs, s'est montré très favorable à ma cause perdue.
Ici rien de nouveau; la chaleur devient accablante et je t'écris en costume de bain, ce qui ne veut pas dire que nous ayons ici la mer ou une rivière quelconque; mais je passe une partie de la journée dans une baignoire.
Anatole.
Aix, lundi 28 juiUet 1856.
Cher Octave,
Une troisième petite fille m'est tombée du ciel, mardi dernier, à trois heures. Elle tette très bien à une lieue d'ici, à Gardanne. La mère est aussi bien que possible.
Jeudi matin, je pars pour la Corse, et, le 6 ou le 7 août, je serai de retour ici jusqu'au 19, date d'un nouveau départ pour Alger. Ne pourrons-nous nous voir pendant les vacances? Arrange quelque chose. Que sais-je? Iras-tu en Portugal pour tes nouveaux malheurs, et Mme Gréard a-t-elle quelque projet?
Quel successeur aura M. Fortoul? Quelle mort!
Viens, et en attendant, écris-moi.
A toi de cœur.
An. P.-P.
P.-S. — Si tu es à Paris, le 16 aoûf, je voudrais que lu allasses à la séance de l'Académie française pour entendre ce que M. Villemain dira du numéro 16 et me donner quelque idée de la séance.
Aix, 13 août 18£>6.
Cher Octave, j'ai trouvé ta lettre en revenant d'Âjaocio, et je te réponds avant de partir pour Alger. D'ici au
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19, jour de mon départ, j'espère voir Edouard, qui m'a offert de passer par Aix et que j'attends le 15 ou le 16. Que n'es-tu de la partie? Nous pourrions passer au moins ces trois jours ensemble. Mais je suis forcé de le laisser aller seul en Italie. Quant à Paris, j'irai peut-être, malgré moi, en septembre, et je ne sais trop comment je me tirerai de ces frais de voyage. Les avances qu'il nous faut faire pour nos tournées de Corse et d'Algérie nous laissent peu de moyens de tenter d'autres voyages. Mais il faut que ma femme aille chercher sa petite fille à Paris, puisque Mme de Saint-Pierre n'a pu l'apporter ici. Et comme ma femme n'entend pas partir sans Lucy, elle doit être accompagnée au retour; revenir seule, avec deux enfants de cet âge, est impossible. Il est donc probable que je te verrai en septembre, à ton retour du Rhin. Que n'ai-je été nommé à Strasbourg ! J'aurais fait cette belle excursion avec toi, et en outre j'échapperais à l'écœurante chaleur que nous avons ici.
Tu me demandes, cher Octave, si je travaille. A la fin de l'été, je dirai comme Siéyès, après la fin de la Terreur : J'ai vécu. Avec la mer, ce pays serait un paradis pour un lézard, comme moi : te souviens-tu de nos perchoirs dans la cour de l'École normale? Mais être à six lieues de la mer, — cent lieues de diligence, — n'avoir pour école de natation qu'un torrent à moitié desséché, qui coûte deux heures de marche au soleil, c'est assez pour lasser du beau temps et prendre le soleil en dégoût. Marseille est une ville admirable ; il y a un certain Prado avec la Méditerranée au bout, où j'habiterais aussi volontiers qu'aux Champs-Elysées; mais Aix, Aix! J'aime Ajaccio, quoique l'hydre de Lerne en soit sortie. La mer est d'un bleu admirable, même quand le ciel est gris. Beaucoup de jolies femmes, l'air un peu dur, mais quels profils et quels yeux ! Comme je me porte mieux sur mer que sur terre, et d'autant mieux qu'elle est plus agitée, si je reste ici quelques années, je connaîtrai mieux la
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Méditerranée que la rue du Cherche-Midi ; car je veux la parcourir deux mois par an. Pourtant les boulevards, avec toi surtout, sont encore plus beaux.
A toi de cœur, P.-P.
Aix, 22 octobre 1850.
Mon cher Ludovic,
Merci du Figaro ; merci surtout de ta lettre. La première Lettre de Valentin de Quévilly est un chef-d'œuvre. Fais-en compliment à About, si tu le rencontres.
Que me parles-tu, cher Ludovic, de cataplasmes et de purgations? Cela est trop tristement laconique. Comment, pourquoi es-tu malade? Et est-ce fini? Ma femme est arrivée ici très souffrante et enfiévrée ; mais notre admirable climat a tout guéri. L'automne vaut mieux ici que l'été et le printemps ; c'est la température et Tatmosphère des Champs Élysées de Fënelon. Ma nouvelle petite fille mange toujours avec excès et m'inquiète pour l'avenir : comment conduire dans le monde une jeune personne aussi affamée, qui mange des deux mains et toujours?
Nous sommes revenus avant-hier seulement de la campagne de nos amis Borély, où nous avons passé quatre jours. M. Borély a importé ici une belle race de cochons anglais. Il y a fondé une sorle de haras à cochons. On se dispute les petits; tout autre y ferait sa fortune; jusqu'à présent, il n'y a rien gagné. L'établissement est très beau et l)ien situé au milieu d'un bois de pins, seule et triste verdure du pays. J'ai chassé, j'ai tué des grives et ce qu'on appelle des palombes. J'ai même tué» à deux
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pas du pigeonnier, un malheureux pigeon que j'ai eu la naïveté de prendre pour une palombe, a Sacredienne! » criait M. Borély, en me voyant ajuster au vol ce pauvre pigeon 1 Et moi qui interprétais l'exclamation par : a N'allez pas le manquer », je lui ai coupé la tête comme M. de Framboisy à sa femme. On m'a tout pardonné.
Mille amitiés à tout le monde, et n'oublie pas ton ami
dévoué
Anatole.
PREVOST-PxVRADOL A LUDOVIC HALÉVY
Aix, 21 novembre 1856.
Mon cher Ludovic,
Je ne t'ai pas encore écrit, occupé comme je l'étais de la réouverture de mon cours. Aujourd'hui, c'est une affaire faite et heureusement faite. J'avais hier, à cinq heures, cent soixante-dix-huit Aixois, dont vingt -trois Aixoises, réunis pour ma première leçon, et j'ai été accueilli avec une parfaite bienveillance. J'aime fort mon cours et mon auditoire, et croirais-tu que je commençais à trouver les vacances un peu longues : tant j'ai déjà pris goût à l'enseignement public ! Me voici rentré dans mes leçons sans cesser d'être enfoncé dans mes livres, et Tannée va sans doute s'écouler rapidement et paisiblement, en attendant des jours meilleurs. Les journaux anglais disent toutes sortes de choses dont je ne sais que croire, et je ne te demande pas de les confirmer ou de les démentir. Pour moi, je suis ici le plus patient des hommes, parce qu'en réahté rien ne me manque, sauf mes amis de Paris, et que celte vie, doucement occupée, est tout à fait de mon goût.
J'ai été désolé du caprice qui te privait de ta course en Italie. Mais nous y gagnerons de la faire un jour ensemble et par un chemin plus agréable que celui qui effrayait ta tante. Il faut tout simplement venir à Marseille s'embarquer pour Gênes. C'est la voie la plus courte, la moins coûteuse et, à mon gré, la plus charmante. De Gênes on va partout en chemin de fer, sauf dans les États sauvages du vicaire de J.-C. A Tété prochain cette partie, surtout si le concours de l'Académie des sciences morales réussit.
Tu as dû lire, dans ma dernière lettre à ton père, l'état de la question. Depuis, point de nouvelles, mais une furieuse idée d'en avoir, bonnes ou mauvaises. Tu connais, je crois, mon Mémoire, et je suis sûr que tu me donnerais le prix sans ajournement, ne fût-ce que pour me voir arriver, au jour de l'an, déjeuner à l'Institut et souhaiter une bonne année à Valentine.
Embrasse bien tout le monde pour moi ; donne les meilleures nouvelles de toute ma maison qui va à merveille, et crois-moi toujours ton bien dévoué
Anatole.
Aix, 3 décembre 1856.
Cher Octave,
Je regarde, tout en t'écrivant, quatorze aspirants bacheliers qui se creusent la tête pour développer un vers de Boileau.
J'ai reçu hier et ce matin ton fin compte rendu du doctorat de Rigault ; je le mets à côté de ceux de Geruzez et d'Edouard. Je suis sincèrement heureux du grand succès de Rigault qui n*est nullement un obstacle à mon
avenir et qui fait d'ailleurs profession d'amitié pour moi. Geruzez m'écrit qu'il a glissé dans sa thèse un mot fort aimable sur mon compte; quel mot? j'attends le volume, pour le savoir. Le voilà au Collège de France, ce qui ne doit pas l'empêcher d'aspirer à la Sorbonne, qui ne bougera guère jusqu'à l'année prochaine.
Pour moi, mon cher Octave, je plante mes choux avec plus de résignation que jamais. J'attends avec impatience la décision de l'Académie sur V Éducation ; je sais seulement que M. Guizot m'est favorable, mais que je suis menacé d'un ajournements Je pousse mon Elisabeth vers sa fin. Si j'avais un prix, je voudrais pouvoir remettre mon manuscrit (ïElisabeth à Hachette, en allant à Paris, et me livrer tout entier à mes Moralistes, dès le mois de janvier.
Je mène, en attendant, une vie calme, mais assez triste, ayant pour toute distraction la lecture des journaux ; ce n'est pas beaucoup dire. L'hiver avait été jusqu'ici admirable, mais le mistral est arrivé ces jours-ci et avec 1 degré au-dessous de zéro; on a plus froid qu'en Sibérie, à cause de la force de ce vent qui pénètre partout. Le soleil pourtant fait bravement son métier et réchauffe tout ce qu'il touche; mais le jardin est interdit aux enfants, et tout le monde se sent un peu en prison. Comment vis-tu à Versailles? Tes thèses avancent sans doute; mais que feras-tu du doctorat? Tu ne songes guère aux Facultés de province. Je n'y aurais jamais pensé, si, comme Rigault, j'avais eu un pied aux Débats. Hélas î il a fallu prendre un détour dont je crains de ne pas voir la fin.
J'ai repris mon cours avec grand tapage, cent soixantedix-huit auditeurs la première fois et cent soixante-seize
1. Le prix, qui était de cinq mille francs, fut partagé. Prevost- Paradol obtint le second avec deux mille francs ; le premier fut décerné à M. Barrault.
la seconde, dont vingt à vingt-cinq femmes. Mais ces succès à huis clos me donnent sur les nerfs. Leur parfaite ' inutilité m'irrite; ils ne me servent qu'à n'être pas ridicule.
Edouard n'a pas eu de peine à se réacclimater à l'École. Il m'écrit des lettres ravies et ravissantes. Il n'est pas difficile; il me semble que j'y rentrerais volontiers. J'aime toutes les pierres de cette école, où je travaillais si librement, où nous déjeunions si gaiement sur nos bancs de pierre. Je voudrais être vieux et avoir des titres pour prendre la succession de Michelle. Je te ferais tout de suite nommer à côté de moi, et nous recommencerions à vivre de la même vie ; car il ferait beau voir qu'on interdise aux directeurs d'aller, à sept heures et demie, déjeuner dans la cour, puis voir la gymnastique et le mastodonte !
On ne recommence pas sa vie, mon cher Octave; il faut marcher, marcher toujours sans grand plaisir et jusqu'à la mort. C'est déjà un grand bonheur que de ne point faire seul ce vilain voyage, et que de pouvoir se tendre la main d'Aix à Paris, pour traverser les brouillards et les fondrières.
A toi de cœur, écris-moi.
Âix, 15 mars 1857.
Je ne veux pourtant pas, mon cher Prévost, m'exposer à reparaître devant toi à Pâques, sans t'avoir remercié de tout ce que tu avais fait ici, avant ton départ, pour me préparer ua bon accueil auprès de tes collègues, de
tes amis et de ton public*. On m'a reçu partout à bras ouverts et tu en es un peu la cause. Je voudrais de grand cœur reconnaître tes prévenances, en te disant qu'elles ont eu pour résultat de me rendre Aix agréable. J'ai vu bien des villes, je n'en ai vu aucune à laquelle il soit aussi impossible de se faire qu'à celle-ci. Dans ta maison de campagne, sur le poirier où l'on m'a dit que tu aimais à percher, tu n'étais, pour ainsi dire, pas à Aix. Rue Villeverte, n° 20, voilà la véritable Aix, et il n'y a que Mazas où l'on puisse être plus tristement! Je me résigne, parce que j'ai une paresse naturelle d'esprit qui fait que je n'aime pas trop à prendre la peine de me révolter contre la situation où il plaît au vent de me jeter. Mais il faut une fière résignation ou une fière paresse. Le voisinage de Marseille n'est guère une consolation. 11 ravive chaque semaine mes douleurs. Quand je reviens le lundi matin des allées de Meilhan, Aix me fait le môme effet que Titus à Bérénice.
Je crois toujours la voir pour la première fois.
Mais ce n'est pas pour la même cause. Les Marseillais, pour me rendre courage, m'assurent qu'ils auront la Faculté d'ici à dix ans. D'ici dix ans, j'espère être ailleurs. Je te remercie de ta bonne lettre ; c'est un rayon de Paris que j'aimerais à voir quelquefois se renouveler. Tout ce qu'il y a de beau ici, c'est le plus magnifique soleil du monde, mais il n'est si beau soleil que les brouillards de la Seine.
Ton tout dévoué, J. J. Weiss.
26r> PREVOST-PARA DO L.
13 mai 1857.
Mon cher Prevost-Paradol,
Vous devinez bien, j'en suis sûr, à quel point j'ai goûté votre mémoire sur VÉducation. Ce n'est pas moi qui me plaindrai que vous soyez trop Universitaire. Les sages semblent vous le reprocher, et c'est apparemment pour cela que vous n'avez qu'un second prix. Les sages sont si sages qu'ils dorment à moitié et ont peur qu'on ne les éveille, en faisant entrer le grand jour chez eux; ils aiment mieux les rideaux fermés de la vie de famille. Il est vrai que le calme et la sérénité manquent parfois dans vos éloquentes pages, et cela étonne d'abord dans un livre sur les enfants ; mais ces enfants, que seront-ils et quel avenir leur prépare notre présent? Il n'est guère possible d'y penser sans inquiétude et sans amertume. Pour votre style, il s'empare pleinement de moi, aussi bien ici que dans votre belle polémique des Débats,
Puisque je parle du journal, je demande encore que vous vous méfiiez un peu, je ne dis pas de votre passion pour l'Angleterre, — quand on a une passion, on ne s'en méfie jamais, — mais de l'expression trop vive de vos sentiments. Vous êtes fait pour gouverner les esprits, et vous les gouvernez déjà ; mais prenez garde de les effaroucher, en leur parlant trop anglais.
A vous de tout mon cœur.
Ernest Havet.
LETTRES. 2tt7
PREVOST-PAJ^ADOL A GRÉARD
11 mars 1858.
Mon cher Octave,
Merci. De mes deux chères malades, ma femme me reste seule aujourd'hui et j'ai perdu la plus jeune de mes petites filles. Cette charmante enfant avait échappé par miracle à la mort, il y a six mois, et depuis ce temps, elle était devenue une petite merveille de grâce et d'affection pour nous. Sa mort si prompte nous a déchirés, et tu connais assez tous les genres de douleur pour te figurer la nôtre, surtout celle de ma pauvre femme, malade elle-même depuis si longtemps.
Je t'embrasse de cœur, mon cher Octave.
Anatole.
Âix, samedi 29 janvier 1859.
Je suis arrivé cette nuit de Cannes. Je repars ce soir pour Toulouse et je me crois sur le point de découvrir le mouvement perpétuel. Mon voyage de Cannes est un petit abrégé de la vie : triste et gai tout ensemble. Je suis allé à Cannes par mer; à peine débarqué, j'ai couru chez mes amis les Garnier. Rien de pareil à ce qu'ils souffrent. Figure-toi un père et une mère de cinquante ans, debout nuit et jour, pâles, désespérés et cachant leur désespoir, à côté du lit d'un charmant et excellent garçon de vingt-deux ans, leur seul enfant, qui crache le sang à flots, qui se meurt et qui veut paraître l'ignorer, de peur d'attrister ses parents.
De là, je suis allé chez lord Brougham, qui me cherchait, dit-il, depuis longtemps, qui me prend en belle amitié, me défend de remonter sur mon bateau et me ramène en poste à Aix. Il a soixante-douze ans et est infiniment plus jeune que moi. Nous avons donc roulé toute la journée d'hier entre Cannes et Aix, dans un pays admirable, sous un soleil ardent, causant dans les deux langues.
J'arrive enfin ici et je retombe dans d'autres chagrins. Ma pauvre femme souffre horriblement. Elle est vieillie non pas de dix ans, mais de cent ans. Cette maladie cruelle, que rien n'arrête, me fait trembler. Pauvre chère femme ! C'est le compagnon courageux de mes plus mauvais jours, et, si je réussis, elle s*en trouvera récompensée. Elle m'a toujours soutenu, encouragé, avec une foi dans l'avenir, naïve et admirable. Ses atroces souffrances sont injustes. Voilà le côté triste de mon retour. En revanche, une petite voix émue, sortant d'un petit lit, a crié : Qui est là? Et aussitôt mon petit ange de Lucy était dans mes bras. C'est le plus grand bonheur qu'on peut sentir en ce monde, et sans lequel la vie n'a point
de sens ni de prix.
Tout à toi,
Anatole.
30 mai 1860.
Cher défenseur.
Je vous ai lu avec bonheur et admiration, comme toujours, et, peut-être, plus que jamais, car je ne trouve pas môme une ombre de réserve à faire*.
1. L'écrit auquel Montalembert fait allusion est la brochure sur les Anciens Partis.
LEHRES. 269
Vous me disiez, un jour, que vous écriviez pour cinq cents personnes, et vous aviez tort. Dieu vous a donné une plume, et, ce qui vaut bien mieux encore, un cœur dont vous devez rendre compte à votre temps. Vous êtes, à la fois, l'espoir et Tornement de ce parti libéral dont vous avez raison de réhabiliter le nom, mais dont il faut confesser les fautes, pour sauver l'avenir.
Quant à moi, qui n'écris pas même pour les cinq cents âmes sympathiques dont vous parliez, je n'écris plus jamais quoi que ce soit sans penser à vous, et j'espère que, dans les dernières pages de l'article que je vous envoie sur le Vrai et le Faux Moyen Age, vous trouverez, à propos de la mission de l'historien dans le monde moderne, quelques accents qui vous iront.
Tout à vous, avec mille sincères amitiés,
Ch. de Momtalembert.
23 juin 1860.
Vous connaissez déjà sans doute, mon cher ami, le jugement rendu contre ma brochure. Je n'ai point l'intention d'en appeler. Ce n'est pas que je reconnaisse le moins du monde l'exactitude des considérants qui le précèdent; je trouve qu'ils vont bien au delà non seulement des termes — cela va sans dire — mais même de la pensée de ma brochure. Je n'ai point demandé le moins du monde dans ce travail que les anciens partis se réunissent pour détruire l'empire ; je les ai engagés à réclamer en commun et à poursuivre d'un même effort l'application de certains principes libéraux, dont j'ai donné le programme; je n'ai dit rien de moins, ni rien de plus.
270 PREYOST-PARADOL.
Le jugement m*en fait dire bien davantage et constitue à lui seul une nouvelle brochure, bien autrement factieuse que la mienne. Cependant je n'en appellerai pas, d'abord parce qu'on m'a appliqué le minimum de la peine, ce qui est une sorte de succès*, si l'on songe à l'acharnement et à la puissance de mes adversaires; ensuite, parce que les magistrats sont enclins, en ces matières, à se donner raison les uns aux autres et que j'aime mieux me débarrasser de ma prison, pour aller vous embrasser au mois de septembre.
A vous de cœur,
21 juillet 1860.
Mon cher ami.
J'ai eu tant à faire ces jours derniers que je n*ai pu loger dans le temps qui me restait une seconde visite à Passy'. N'y voyez ni tiédeur, ni oubli, mais impossibilité. Vous savez combien je vous aime et m'intéresse à ce qui vous touche. Je pars pour Anzin, et si, à votre retour, vous êtes encore avec les fous, quoique fort sage, j'irai vous serrer la main bien affectueusement.
Tout à vous,
A. Thiers.