‹ Prévost-ParadolChapitre 2 sur 27 · VI AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

VI AVERTISSEMENT

Suivant la méthode que la critique anglaise a mise en faveur, nous aurions pu rattacher toutes les Lettres à YÈtude^ et les y fondre par extraits, pour ainsi dire. Après avoir lu, dans sa suite intégrale, le choix que nous donnons, on nous saura gré, je l'espère, d'avoir laissé Prevost-Paradol s'y peindre lui -môme : l'homme, dans la droiture et la fougue charmante de sa nature passionnée, l'écrivain, dans la spirituelle et merveilleuse souplesse de son talent.

Remercierons -nous M. Ludovic Halévy du concours qu'il nous a prêté pour rassembler cette correspondance? Nous ne saurions le faire plus selon notre cœur qu'en disant — et les Lettres le

diront mieux encore — que c'est une publication commune sur un ami commun.

C'est à rÉcole normale que j'ai connu Prevost- Paradol. Je le vois encore, le jour de notre entrée commune (3 novembre 1849), avec sa taille élancée, son port de tête élégant et fier, ses yeux pleins de feu, sa physionomie où se peignaient avec une mobilité expressive tous les contrastes, je ne sais quel mélange de hauteur et d'abandon, de vigueur contenue et de pétillante jeunesse, de gravité précoce et de grâce caressante, qui, dès ce moment, donnait à sa personne une sorte d'autorité et tant de charme. A ceux à qui il n'était pas encore arrivé de le rencontrer dans les concours, il apparut comme la vivante image de la distinction; il avait « ce certain air », dont parle La Rochefoucauld, « qui manifestement destine aux grandes choses ». En môme temps, des bruits couraient sur son examen,

qui ne contribuaient pas médiocrement à exciter Tattente.

On se racontait que, dans les épreuves d'admissibilité, classé le premier hors ligne en français, il occupait, en grec et en latin, l'extrémité contraire, et qu'il n'avait dû son admission définitive qu'aux instances du professeur de philosophie, M. J. Simon, énergiquement appuyé par le directeur des études, M. Vacherot. On n'ignorait point qu'au collège Bourbon, jusqu'à plus de seize ans, il n'avait marqué que par son indifférence obstinée. Un maître, un seul, le professeur d'anglais, s'était emparé à fond de son esprit; sous la direction aussi éclairée qu'affectueuse de M. Flemming, il avait lu non seulement les chefs-d'œuvre de la langue anglaise, mais les maîtres de la littérature française, Pascal, Bossuet, qui lui fit comprendre et aimer la Bible, surtout J.-J. Rousseau, qui donna à son talent le premier éveil. De bonne heure il avait su écrire. Un jour, en seconde, le sujet de la composition d'histoire était Frédéric Barberoicsse. Les meilleurs élèves s'étaient trouvés déroutés, et de là, dans le classement, un bouleversement complet. Lorsque le professeur, Camille Roussel, nomma Prevost-Paradol le dixième, ce fut dans tous les bancs une explosion de surprise. Sur Frédéric Barberousse, Prevost-Paradol n'en savait guère plus que les autres, plutôt moins. Mais, en quatre pages, il avait tracé de l'état général de l'Allemagne, au moyen âge, un tableau intelligent et ferme. A la lecture de ce morceau, un silence se fit dans toute la classe , silence d'étonnement encore , mais d'un étonnement qui n'avait plus rien d'ironique.

Arrivé en rhétorique, où le français proprement dit avait droit de cité, l'instrument ne lui faisant plus défaut, rintelligence de Prevost-Paradol, très active sous les dehors de la nonchalance, se révéla avec éclat. Il avait pris conscience de lui-môme, a Je travaille, écrivait-il à un compagnon d'études (15 novembre 1846), et je réussis. Si Dieu me prête vie, tu me verras dans deux ans avec les palmes bleues de TEcole normale. J'ai su m'affranchir des lieux communs, et Jean-Jacques, lu et relu, m'a donné une phrase plus concise. J'ai du courage, je ne désespère plus de rien. » Il n'était plus rien non plus que ses maîtres ne se crussent autorisés à espérer. Tout le monde, professeurs et condisciples, aurait été aussi surpris de ne le point voir remporter, au concours général, le prix de discours français, doublé en philosophie du prix de dissertation française ou prix d'honneur, qu'on avait pu l'être, trois ans auparavant, de le voir sortir des rangs les plus humbles.

A vrai dire, Prevost-Paradol conserva toi jours contre le vers latin et le thème grec un certain ressentiment, et, môme lorsqu'ils lui furent devenus moins pénibles, ses efforts trahissaient Timpatiencc. Les synonymies, les périphrases de la versification latine, l'irritaient; il la définissait : l'art puéril de chercher dans un dictionnaire les diverses manières de ne pas appeler les choses par leur nom. 11 comprenait l'utilité du thème grec pour l'intelligence de l'idiome; mais la simplicité de la grammaire anglaise l'avait gâté : se pouvait-il qu'un peuple si spirituel se fût à plaisir créé tant de pièges? Telle était cependant la souplesse de son esprit — M. Yacherot déclarait n'en avoir pas connu de

plus perfectible — qu'à la licence, après deux épreuves malheureuses, il obtenait le second rang. Au bout de dix -huit mois, notre promotion s'honorait de Tavoir à sa tête : il en était le chef incontesté.

Déjà se dessinaient nettement les traits essentiels de son caractère et de son talent.

La vie s'était ouverte pour lui sous d'assez sombres auspices. Il entrait à peine dans sa neuvième année, quand sa mère, mortellement atteinte, avait été contrainte de renoncer au théâtre. A l'occasion de la représentation à bénéfice qui devait clore sa carrière à la Comédie-Française, elle lui écrivait :

« Je ne veux pas, mon chéri, que tu ailles à cette soirée, comme à une partie de plaisir. Cette représentation, qui paraîtra si gaie pour tout le monde, doit être triste pour toi, si tu y réfléchis bien, car elle témoigne de l'état de misère dans lequel nous sommes. Si je n'étais pas si malade, si même mes camarades ne voyaient pas que je suis une femme perdue, ils auraient eu moins d'empressement à m'offrir une aide nécessaire.... Il faut donc, mon ami, que tu te pénètres bien de cette idée et te dire : cette représentation est pour secourir ma mère qui souffre. Voilà le côté triste de cette soirée. Maintenant, cher enfant, voici le côté consolant. Tu peux te dire aussi, en levant la tête avec un petit peu de fierté : voilà les amis de ma mère, voilà ses camarades, voilà toute la Comédie-Française, le premier théâtre de l'Europe, qui vient dire au public : nous donnons une preuve de notre affection à notre

camarade Paradol ; elle a été vingt ans avec nous,, . et nous n'avons pas eu à lui reprocher la moindre faute envers un de nous. Elle est malade, elle a besoin de nous, et nous mettons nos beaux habits pour obtenir de vous, public, de Targent et lui montrer que nous avons conservé d'elle le souvenir dû à son amitié pour nous et à sa bonne conduite. Tu vois, cher ami, qu'il y a encore un peu de joie pour toi dans cette fête. Adieu, mon cher enfant, sois sage ; ton père te donne la gloire des champs de bataille, — M. Prévost était un ancien commandant du génie maritime — moi, celle de l'artiste et l'amitié de tous mes camarades. »

Cependant, en lui apportant quelque soulagement matériel, la représentation avait failli épuiser ses forces. « Mon bien cher ami, écrivait-elle à Fromental Halévy, un de ses plus fidèles protecteurs, je suis certaine que, malgré mon long silence, vous ne m'accusez pas d'ingratitude : vous êtes trop sûr de mon affection et de ma reconnaissance pour douter un seul instant de mon cœur; niais cette représentation m'a rendue tellement malade que je n'ai encore pu écrire à personne. Vous êtes le premier, mon ami, à qui je trouve les forces nécessaires pour dire merci. Que vous avez été bon pour moi, et que je suis fière de votre amitié ! Je ne suis donc pas tout à fait malheureuse, puisqu'un homme comme vous m'a conservé un si tendre intérêt. J'ignore ce que Dieu décidera de moi, et j'attends avec confiance et résignation sa volonté; mais, si je dois succomber dans cette affreuse maladie, je vous supplie de reporter sur mon fils, mon cher Anatole, l'affection que vous avez pour sa mère. Voilà, mon ami, où j'en étais de ma lettre, lorsque votre dômes-

tique est venu de votre part demander de mes nouvelles. Cette circonstance m'a fait souvenir de cette jolie fable de La Fontaine intitulée : les Deux Amis. Il y a vraiment une amitié bien sincère entre nous, et il est bien rare que vous pensiez à moi, sans que je pense à vous. Maintenant, mon cher Fromenlal, après avoir bien tourmenté mes amis, après m'ôtre tourmentée moi-même au point de faire avancer ma maladie de trois mois, voici le résultat exact de cette représentation : quatre mille quatre cents francs de recette; les frais payés, il m'est resté deux mille cent francs. C'est très peu pour tant de peine et d'inquiétudes, mais c'est beaucoup dans ma position, car j'étais poursuivie pour des dettes que j'étais hors d'état de payer. Cette maladie me tue et me ruine. » — Puis elle ajoutait avec une sorte d'enjouement grave : « Me voilà l'objet de la convoitise du clergé de Paris. Un célèbre prédicateur, M. de Ravignan, serait, dit-on, très heureux de faire ma conversion. Mais voyez, bon frère, comme j'ai le cœur endurci ! Je ne puis me repentir de ce que j'ai fait, et j'aime tant Dieu, rien que Dieu, que je ne veux pas entendre parler de toute la compagnie qu'on lui donne.... Il m'a fait vivre ; il me tendra la main pour sortir de ce monde. »

Enfin, cinq ans après, la veille de sa mort, dans une dernière lettre, non moins touchante, elle léguait son fils à la Comédie : « Quand vous recevrez ces lignes, mes chers et bons camarades, disait-elle, je ne serai plus. Écoutez donc avec indulgence la suprême prière que je vous adresse : elle est en faveur de mes pauvres enfants. Songez, mes chers camarades, que c'est une mère qui vous implore

pour ce qu'elle a de plus cher*. Vous le savez, je n'ai jamais gagné d'argent à la Comédie, et les efforts que j'ai faits pour y rester d'une manière convenable ont absorbé le peu que je possédais.... Je connais votre cœur à tous. Une bonne action de votre part est chose ordinaire. Si, dans les derniers mois de mon existence, j'ai éprouvé quelque bien-être, c'est à votre générosité que j'en suis redevable. Mettez le comble à vos bienfaits, en venant en aide à de malheureux enfants, qui, sans vous, ne pourraient avoir une éducation et un avenir honorables. Je suis calme, je ne pleure qu'en songeant au sort qui les attend. Adieu, mes chers et bons camarades, je vous souhaite à tous le bonheur que je n'ai pas eu. J'ai rempli mes devoirs religieux — elle avait accepté la direction du P. de Ravignan, — mais je n'ai pas renoncé à mon état, je n'ai pas renié mes camarades. Je meurs en les aimant et en les bénissant. Adieu, je vous embrasse tous. Pensez un peu à moi en voyant mes enfants. Adieu encore une fois, j'ai bien de la peine à vous quitter. »

Prévost -Paradol avait conservé ces trois lettres, comme une sorte de testament, avec un soin pieux. Ce serait presque manquer à sa mémoire que de ne la point tout d'abord placer sous leur patronage. II. n'en parlait pas sans qu'un voile de mélancolie douce s'étendît sur son visage. Le légitime orgueil qu'il tirait du nom de sa mère ^- c'est lui qui le fit ajouter à celui de son père — ne le rendait que plus sensible au souvenir des souffrances sous

1. La sœur de Pravost-Paradol, plus jeune que lui, est aujourd'hui religieuse de la congrégation de Notre-Dame de Sion, à Jérusalem.

lesquelles plus d'une fois il avait vu fléchir cette âme si vaillante et si tendre*.

Dans Tinstitution où des amis dévoués avaient assuré son éducation, sa première jeunesse s'était écoulée solitaire, languissante, presque douloureuse. A quinze ans de distance, il en retraçait luimême le tableau en termes saisissants' :

« Écarté du travail régulier des classes par l'aridité des matières et par de mauvaises méthodes, j'étais en même temps éloigné du commerce et des jeux de mes camarades par une misanthropie naissante. Une idée exagérée de la liberté et du droit, que mon isolement même m'avait inspirée, me faisait considérer comme un crime l'empire de quelques écoliers sur les autres.... Aidé d'un ami qu'une situation semblable rapprochait de moi, je m'entourai d'une sorte de rempart.... Un livre où nos maîtres ne nous faisaient lire que des mots, m'enflamma par ses idées.... J'ai souvent relu, depuis ce jour, l'inoffensif recueil appelé Selectœ è profanis scriptoribus Idstorise^ sans pouvoir comprendre qu'il ait eu sur mon esprit une action dont je ne puis oublier ni la durée ni la force. Ces exemples héroïques de la résistance à l'oppression, de mépris pour l'injustice, d'une fière indépendance de l'àme au milieu des misères du corps, me parurent proposés

4. C'est sans doute en pensant à son père qu'il écrivait plus tard dans un arlicle sur V Armée française (4803) : a Nos vieux soldats ne sont endurcis qu'en apparence ; rien de plus facile à mouiller d'une larme que ce lier regard, rien de plus irrésolu, rien de plus enfantin au fond que ce caractère rompu par la discipline et habitué à l'obéissance. Les enfants ne s'y trompent guère et font d'eux tout ce qu'ils veulent. J'en appelle à tous ceux qui ont été élevés sur leurs genoux. » [Essais de politique et de littérature, 3* série, IX.)

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