Du rôle de la famille dans l*éducalion, liv. I, chap. m
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à mon imitation et donnèrent à ma conduite un nouveau caractère de persévérance et de raideur.... Les punitions n'étaient, à mes yeux, que les accroissements passagers de ces épreuves, et, dans mes moments de loisir, je faisais quelques pensums d'avance pour les mauvais jours. Mais Tinstruction et les maîtres tenaient peu de place dans ma vie : j'étais tout entier à mes pensées et à mes passions.... La pompe de mon stoïcisme, la disproportion qui existait entre mes invectives et leur objet, ne pouvaient échapper au ridicule qui a conservé au collège cette puissance mortelle qu'il semble avoir perdue dans le monde. J'endurai pourtant ce ridicule, je tirai vanité des surnoms mérités qui me frappèrent, et mon isolement s'en accrut avec mon orgueil. »
L'esprit hospitalier de l'École normale semblait fait pour le détendre. L'École lui avait dès longtemps apparu comme le port de salut. S'il eût échoué, quel pouvait être son avenir? Faire son droit? Et où le droit le mènerait-il? S'engager? C'était un parti extrême. Cependant il s'y fût résolu pour lui-même assez aisément. Mais son père, dont la santé s'affaiblissait, sa sœur, dont il était le soutien, tous ceux qui avaient le droit de compter sur lui, que deviendraient-ils? C'est avec ces angoisses qu'il avait abordé le concours. Son admission le rasséréna, et l'accueil qu'il reçut — je le lui ai souvent entendu dire — en doubla le prix.
On s'empressait autour de son talent. L'usage était de se communiquer d'une promotion à l'autre les devoirs marquants. Prevost-Paradol avait fait sur les Économiques de Xénophon et le De re rustica de Caton une étude comparative, qu'il a plus
tard jugée lui-même digne d'être imprimée dans les appendices de son Histoire imivei^elle. Le premier aux mains de qui elle arriva s'était écrié, dans un de ces élans d'enthousiasme qui ne se piquent pas de mesure : « Messieurs, il nous est né un grand écrivain ». Et le mot avait fait, avec le travail, le tour de l'École. Il n'était personne qui n'admirât la magistrale ordonnance de ses compositions, ses vues larges, l'élévation soutenue et l'ampleur académique de son style. Ce qui nous frappait le plus, nous, ses camarades immédiats, qui le voyions de près, c'est l'aisance supérieure avec laquelle il saisissait et traitait un sujet. J'ai dans le souvenir une pensée de Vauvenargues qui nous avait été donnée comme matière de dissertation littéraire : « La netteté est le vernis des maîtres ». Nous en étions encore à rassembler nos idées que déjà il avait mis sur pied quatre pages exquises : définitions, comparaisons, exemples, tout était trouvé, disposé et exprimé à souhait; l'œil le plus exercé n'aurait pu découvrir une défaillance, une impropriété, une tache, un grain de poussière, suivant le mot qui lui était accoutumé. Ce don de conception si prompte et d'exécution si sûre, il le portait dans les études auxquelles il semblait le moins préparé. N'ayant eu, au cours de ses études, que des relations respectueuses avec l'antiquité, comme il disait spirituellement, il n'est jamais arrivé à écrire le latin avec facilité, mais il le comprenait en maître. Lucrèce, qu'il ne supportait pas de voir comparer à Virgile, le ravissait ; il n'était pas moins transporté par la mâle et tragique beauté de Tacite. Nous nous réunissions quelquefois un certain nombre pour lire ensemble les textes. Chacun avait son tour de parole.
D'autres que moi sans doute se rappellent encore la séance où Prevost-Paradol expliqua tout d'une haleine les onze premiers chapitres du quatorzième livre des Annales : la traduction jaillissait de source; le commentaire suivit, riche et nerveux, avec des bonheurs de tour et d'expression qui faisaient penser à la langue de Saint-Simon.
Cependant la réserve inquiète de son caractère tenait à distance ceux-là mêmes que son talent eût attirés. La promotion qui précédait la nôtre est une des plus brillantes que l'Université ait produites. Elle réunissait Taine, Sarcey, About, Paul Albert, de Suckau, Libert, Merlct et bien d'autres qui se sont fait un nom dans la critique ou dans l'enseignement. Prevost-Paradol appréciait, autant que personne, l'esprit étincelant d'About, l'activité et les ressources de son admirable intelligence; cependant il en était plus émerveillé que touché. Il tenait en grande estime F. Sarcey, la solidité et l'étendue de son savoir, la pénétration et la fermeté de son jugement, la sagacité de son tact littéraire, sa verve. Il aimait la causerie spirituelle et nourrie de Paul Albert, ce lettré philosophe de fine et forte race, fils direct du xviii^ siècle. La nature tendre et déliée d'Edouard de Suckau, avec qui il s'était rencontré chez M. Flemming, l'avait séduit dès l'abord; la sincérité de son esprit, la douceur germanique de son caractère, et de cruelles épreuves, noblement supportées, achevèrent plus tard de l'attacher à lui étroitement. L'affection qu'il portait à Taine était empreinte de déférence. C'est en rhétorique qu'il s'était comme placé sous sa direction, de nouveau à vétéran : il lui enviait sa connaissance profonde de l'antiquité; en philosophie, alors que Taine était
déjà à rÉcole, il avait entretenu avec lui une correspondance suivie. « J'ai lu Spinoza, lui disait-il; toi, tu Tas digéré, et c'est par toi que je Tai compris.... » « Toi qui es spécial en tous les genres... », lui écrivait-il un autre jour. La satisfaction de vivre de son commerce intime sous le même toit fut certainement une des raisons qui le déterminèrent à affronter les difficultés du concours de TÉcole. Il se plaisait donc dans cette élite autant qu'il y plaisait ; mais il ne frayait guère qu'avec elle, et pour quelques-uns encore, par occasion. On eut toujours de la peine à l'entraîner dans les communes réunions, où, après souper, rassemblés autour du poêle de la grande salle, anciens et nouveaux, scientifiques et littéraires, devisaient des hommes et des choses à toute volée. Même avec notre promotion où il se sentait chez lui, il se gardait, comme autrefois. Quand, dans une salle d'étude ou de conférence, il était maître de choisir sa place, il la prenait à l'extrémité d'une table, près du mur, afin de n'avoir qu'un voisin. Il adorait la lecture, la controverse à deux, mais seulement à deux. Que de fois je lui ai entendu répéter le paucis humanum vivit genus^ en l'interprétant selon le sens de son humeur solitaire! Et un jour, à la suite d'une causerie où pour la centième fois nous avions passé en revue ses rêves d'avenir, comme je lui faisais remarquer qu'on n'agit sur les hommes qu'en se mêlant à eux : «Ah! me répondit- il avec un éclair dans les yeux, je ne gouvernerai jamais que par la parole, mais je gouvernerai de haut! »
En même temps, par un singulier contraste, tout trahissait en lui l'impatience de vivre; l'étude pour
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l'étude ne lui suffisait pas. Un souffle puissant agitait à cette époque et pénétrait TÉcole. Toutes les opinions, toutes les croyances y avaient, comme dans les périodes de développement libéral, leur pleine liberté de défense et d'action. Mais, à travers ces divergences, un courant général portait les esprits vers un ordre nouveau de recherches, auxquelles chacun, pour ses propres tendances, demandait une lumière et un appui. L'observation des faits en philosophie, en morale, en histoire, en littérature, était arrivée à prendre une part notable de la place qu'avait occupée par privilège et non sans excès l'étude des pures théories. L'École normale a été un des berceaux de la critique appelée depuis la critique scientifique. On dévorait les articles de Sainte- Beuve. Balzac excitait l'enthousiasme : c'était, pour les veillées prolongées ou pour les matinées commencées aux premières lueurs du jour, le livre de chevet; à ceux que retenait la consigne du jeudi ou du dimanche, les règles de la camaraderie prescrivaient d'apporter un volume de la Comédie Hvrmaine. On suivait avec la même curiosité réfléchie les découvertes de la chimie et de l'histoire naturelle, les progrès de la physiologie. Claude Bernard et Pasteur n'ayant pas encore publié les résultats de leurs travaux, on lisait un physiologiste allemand fort en vogue, le professeur Burdach. Prevost- Paradol était entré très avant dans ce mouvement d'idées. Au Collège de France, dont les cours nous étaient ouverts, il se dérobait , quand il pouvait, aux explications de Boissonade — qui, il est vrai, n'était arrivé en lin d'année qu'au dix-septième vers de YAjax — pour suivre les démonstrations de Magendie. Il assistait le jeudi dans les hôpitaux aux
opérations et aux pansements : la première fois il se trouva mal, mais il s'aguerrit vite. « J'aime à chercher, disait-il, dans les phénomènes de la maladie et de la mort Texplication de la vie. » La vie, voilà ce qu'il étudiait aussi dans Balzac, dont il était un des plus fervents admirateurs, la vie avec son activité et ses passions.
A voir la flamme qui jaillissait de son regard, après ces visites ou ces lectures, on sentait les ardeurs qui couvaient en lui. Un des attraits les plus séduisants de son caractère, c'est la franchise primesautière, presque fougueuse, avec laquelle, une fois qu'on avait gagné sa confiance, il se livrait. Point d'arrière-pensée ni de réserve; un abandon absolu. Dès nos premiers entretiens, il me mit au courant de la crise intellectuelle et morale qu'il venait de traverser, crise grave, qui n'avait pas encore donné à sa vie l'impulsion décisive, mais qui marquait la direction profonde et, ainsi qu'il disait plus tard, l'entraînement inéluctable de sa vocation. Prevost-Paradol a toujours devancé le développement normal et, pour ainsi dire, l'âge des choses. Il achevait à peine sa seconde rhétorique, quand il avait abordé avec Taine les plus hauts problèmes de la métaphysique. Après des discussions prolongées avec l'infatigable élan de la jeunesse durant de longues promenades et poursuivies parfois jusqu'au milieu de la nuit, « ils avaient d'un même mouvement jeté toutes leurs idées, toutes leurs croyances dans l'abîme du scepticisme. >> Pour Taine, ce n'était que le scepticisme cartésien, le doute par provision; et dès son entrée à l'École, il avait travaillé froidement, géométriquement, à renouer l'enchaînement de sa pensée, à se refaire
des principes. Prévost -Paradol commença par le suivre; puis toiit d'un coup, rompant avec cette communauté de réflexions patientes, il s'était déclare résolu à s'ouvrir ses voies propres.
La révolution de 1848 l'avait tout à la fois troublé et excité. Il s'était jeté dans l'étude de Fourier et de Proudhon ; et les lettres de cette période de sa vie témoignent de la clairvoyance de ses vues non moins que de la chaleur enthousiaste qu'il y apportait. Sans rien donner à la chimère, il était frappé du péril social — le mot existait dès lors comme la chose — et pénétré de la nécessité des réformes qu'appelait le malaise profond de la France, de l'Europe, du monde entier. Ce malaise, « il fallait se boucher les yeux pour ne le point voir ». Où trouver le remède? Prevost-Paradol n'avait pas la prétention de l'avoir découvert. Mais c'était le commun devoir de le chercher. Et dans le déchaînement des passions contraires, qu'avaient à faire les raisonnements de la métaphysique? Aussi bien la science moderne, en reconnaissant l'identité de la force qui, sous les noms divers de lumière, d'attraction, d'électricité, de magnétisme, régit tous les éléments de la nature, l'homme comme les autres, n'avait-elle pas rejeté les questions supranaturelles dans les oiseuses discussions de la scolastique? De la grande loi de l'unité du monde, philosophiquement démontrée par Spinoza et confirmée par les résultats de l'observation scientifique contemporaine, dérivait pour l'humanité une morale, une politique nouvelle : la morale des désirs légitimes, la politique des intérêts à satisfaire. « Les passions sont dans l'homme aussi naturelles et aussi salutaires que le feu des soleils, le courant des eaux, la marche des astres.
L'ignorance des règles et de leur développement nous oblige à les tenir en bride pour le salut de la société. Se rendre compte de ces règles et fonder sur leurs assises un ordre de choses où Thomme trouve le bonheur par Taccomplissement de sa destinée, tel est le problème, Tunique problème, et la spéculation n'a rien à y voir ; il doit se résoudre par Faction. » En vain Taine objectait-il que les découvertes de l'histoire naturelle et de la physique, si merveilleuses fussent-elles, — et nul n'en était plus touché que lui — n'avaient pu supprimer, ne supprimeraient jamais la science des principes, et que c'est une morale sans consistance, une politique sans ancre de sûreté, que celle qui ne prend pas son point d'appui dans les inébranlables données de la métaphysique. Était-ce bien à dix-neuf ans d'ailleurs qu'on pouvait se flatter de posséder le secret du gouvernement des hommes et de la pacification des sociétés? Le pire de tous les dangers enfin n'était-il pas une ambition tumultueuse et prématurée?
Avant d'agir, ne fallait-il pas avoir étudié, réfléchi, ce psychologisé », s'être convaincu? — Des convictions! Prevost-Paradol ne présentait pas ses visées comme telles. Il se réservait de leur donner plus tard un caractère mieux arrêté, sinon définitif. Il ne voulait pour le moment qu'indiquer les tendances de son esprit, ses hypothèses. Que cette fièvre d'agir fût de l'ambition, il n'y contredisait point. « Oui, s'écriait- il, j'ai mille raisons d'être ambitieux et amoureux de la vie! Je voudrais être puissant, je voudrais être riche, je voudrais être aimé!» Au surplus, à quoi bon s'attacher à le détourner de la lutte? Il y était irrévocablement engagé. En même temps qu'il poursuivait non sans peine sa prépara-
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tion à rÉcole, il avait écrit — et avec quel plaisir 1 — son premier manifeste politique. Sous le nom de Conseils à la jeunesse, il traçait la règle de conduite à suivre pour ceux qui, comme lui, allaient entrer dans la carrière. Aux discours du parti conservateur il opposait les discours du parti socialiste, se rangeant lui-même parmi les socialistes, c/est-à-dire dans le camp de ceux qui voulaient travailler à la réforme des mœurs sociales et des institutions civiles, au nom de la justice et de la liberté*. Trouverait-il à faire imprimer le livre, et quelque effort qu'il eût fait pour comprimer le bouillonnement de sa pensée, cette publication n'allait-elle pas soulever bien des tempêtes? Il s'attendait à tout; mais il ne reculerait devant rien, « pour sortir de sa médiocrité et faire son entrée dans ce monde qu'il fallait prendre d'assaut ». J'entends toujours cette longue confidence, faite sur un banc du petit jardin de l'inlirmerie, où nous nous trouvions ensemble, et qui, malgré les différences d'opinion qui nous séparaient, scella notre amitié : rien ne saurait en rendre l'accent, l'entrain, l'emportement juvénile, pas même la correspondance où j'en ai retrouvé le vivant souvenir.
La régularité des travaux quotidiens de l'École avait un peu amorti ces ardeurs. Sous le toit commun, les deux adversaires s'étaient aisément rapprochés au sein même de la philosophie, en
1. Le travail a été imprimé en 4851 sous un nom d'emprunt. Il est aujourd'hui presque introuvable. En voici le titi^e complet : Conseils à un jeune homme. Du choix d'un partie par Lucien SoREL. Suit cette épigraphe tirée de Xénophon : a Jeune homme, faites vos efforts pour n'être pas compté parmi les races serviles. » — Paris, in-16, 91 pages.
s'empruntant ce qu'ils pouvaient s'offrir l'un à l'autre de meilleur. « Je t'ai donné Spinoza, disait Taine; tu m'as donné Burdach et Geoffroy Saint- Hilaire. Je t'ai initié à la métaphysique; tu m'as appris la physique et la physiologie. Frères en philosophie, en politique, en littérature, nos deux esprits sont nés ensemble et l'un pour l'autre, et si je te perdais, il me semble que je perdrais tout mon passé. » Prevost-Paradol avait copié ces lignes sur une carte qu'il a longtemps portée avec lui parmi ses notes intimes. Cependant Taine n'était pas bien assuré qu'au fond la métaphysique eût repris possession de son ami. Plus d'une fois, quand il nous voyait seuls, il venait le trouver pour travailler à affermir sa conversion chancelante. Je ne sais rien de plus pressant à la fois et de plus doux, de plus nerveux et de plus aimable, que les discours qu'il tenait pour le désintéresser de l'action et le « faire définitivement rentrer au couvent ». Il lui représentait rinaiiité des efforts de l'homme politique, de l'orateur, du journaliste qui se dépense au jour le jour, le plus souvent sans profit pour lui-môme ni pour personne : combien plus enviable la puissance du philosophe qui recueille, analyse, coordonne, condense des trésors de connaissances et de pensées pour son propre perfectionnement et pour le progrès général de l'humanité! Il l'avertissait des séductions de la rhétorique, des pièges qu'elle tend à la vanité trop aisément satisfaite, des regrets que pouvait créer — prophétie douloureuse
— une cause mal engagée, se faisant pardonner la gravité menaçante du conseil par l'exquise et affectueuse simplicité du ton. Nouveau Polyeucte enfin,
— la comparaison lui était familière — il usait de
tous les arguments pour arracher cette intelligence si chère au culte des idoles et la ramener à Tamour du vrai dieu. L'inoubliable contraste que celui de ces deux esprits, de premier ordre Tun et l'autre, qu'avait étroitement unis au point de départ la solidarité des vues philosophiques non moins que la réciprocité d'un attachement sincère, et qui, dès les premiers pas, se trouvaient irrésistiblement poussés en sens opposés par l'originalité môme et la puissance de leur talent : celui-ci grave, serein, replié sur lui-même, jouissant de la recherche solitaire et de la moindre parcelle de vérité conquise comme du souverain bien, — celui-là non moins perçant ni moins profond, pour peu qu'il appliquât sa pensée, mais sollicité par toutes sortes de passions, épris de toutes les jouissances du monde, dévoré du désir d'en savourer l'ivresse! Je ne crois pas que Prevost-Paradol, à qui la réplique ne faisait point défaut, — une réplique alerte et incisive, — ait un seul moment inspiré à Taine le désir ou simplement le goût de l'action. Je sais que les raisonnements de Taine, si élevés, si forts, — il maniait supérieurement la langue philosophique, — ont plus d'une fois touché l'esprit très impressionnable de Prevost-Paradol; mais il n'en est point qui ait réussi à l'entamer : sa résolution était arrêtée « de se jeter, dès qu'il le pourrait, dans la grande aventure de la vie ».
On le vit bien, le jour où éclata le coup d'État. Le 2 décembre 1851, à la première nouvelle de l'arrestation des membres de la Chambre, il monta chez le directeur en qualité de chef de la troisième année, et lui déclara, avec la solennité de la jeunesse faisant pour la première fois acte d'indépendance
et de virilité, que TÉcole était avec TAssemblée. Huit jours après, nous assistions à la dernière leçon faite en Sorbonne par M. Jules Simon.
« La belle, l'admirable séance! écrivait Prevost- Paradol. Cet homme est né orateur. Quel feu, quelle voix, quel geste, quel naturel entraînant! Il fut magnifique ce jour-là » (24 décembre 1851). Au retour, dans une dissertation intitulée : De la classe éclairée d'une nation^ il rédigeait lui-même une sorte de protestation du droit contre la force, de l'élite contre la foule. Si véhémente que fût son indignation et même alors qu'il ne cherchait pas à y résister, elle ne l'aveuglait point. Il écrivait, il parlait, il se multipliait avec calme et décision, nous donnant, pour ainsi dire, la vision des talents que la politique lui permettrait de produire, si les circonstances lui fournissaient un jour l'occasion de les mettre en œuvre. Autour de nous, il n'était bruit que de retraites, de suspensions, de démissions, et l'on se demandait de quel côté était le devoir. Un fragment de lettre a été cité où Prevost- Paradol disait : « Nous ne sommes pas tenus de donner un inutile exemple, nous que l'État tient à la chaîne d'indispensables appointements. » Ce n'était qu'une partie de sa pensée et la moindre. Ayant trop d'esprit pour s'exagérer son importance et incapable de se payer de sophismes, s'il reconnaissait que « devant la nécessité il eût été puéril de paraître jouer à l'héroïsme », dans ses entretiens intimes il ajoutait que le corps enseignant, dont la fonction permanente est supérieure aux mouvements passagers des passions populaires, se devait à lui-même de travailler à maintenir les grands courants de l'opinion libérale. A ses yeux, pour
tous les membres de l'Université, pour ceux qui, dans leur impuissance, étaient obligés de rester à leur poste, comme pour ceux que leurs engagements publics forçaient à s'en détacher, l'obligation la plus pressante était d'aider énergiquement le pays à reprendre possession de lui-môme : audessus de la forme du gouvernement, il y avait la France. Ce sentiment ne jette-t-il pas comme une première lueur sur les mobiles de sa vie?
Cependant, les premières agitations passées, il fallut se résoudre. Les générations qui appartiennent à ces promotions de l'École ont été parfois sévèrement blâmées d'avoir déserté l'enseignement; il faut reconnaître qu'on ne cherchait pas à les y retenir. Après un échec à l'agrégation de philosophie qui avait fait scandale, — tant l'injustice était révoltante ! — Taine, en moins d'un an, avait passé par quatre collèges, Toulon, Nevers, Poitiers et Besançon, en butte à des attaques aussi ridicules que déloyales, accusé ici d'avoir fait devant des enfants l'éloge des Provinciales^ là d'avoir dénigré Tibère, et chaque fois descendant d'un degré dans la hiérarchie des classes, de philosophie en rhétorique, de rhétorique en sixième. Sarcey, qui avait été condamné à traverser la France entière de l'est à l'ouest, de Ghaumont à Lesneven, pour s'être un moment défendu de faire couper sa barbe, ainsi que le prescrivait une circulaire dictatoriale, se consolait gaiement de sa disgrâce en faisant répéter à ses élèves, pour la distribution des prix, les Fourberies de Scapin^ sagement expurgées sous les yeux de son spirituel et aimable principal, l'abbé Col anet. Mais Lamm, relégué comme lui en Breb le et de toute part poursuivi, -r- non qu'il eût comn
quelque imprudence de conduite ou de langage, — mais simplement parce qu'il était né israélite, allait bientôt revenir à Paris et, à bout de ressources, se jeter dans la Seine. On savait qu'à la Rochelle, J.-J. Weiss avait failli succomber aux mêmes persécutions — bien qu'il y eût trouvé l'appui de ses coreligionnaires calvinistes : le temps n'était pas encore venu, il ne devait venir que sept ans plus tard, où le premier président de la cour de Dijon, défendant la candidature du futur publiciste à la chaire d'histoire de la Faculté, pourrait faire entendre au conseil académique que les croyances religieuses d'un homme de talent n'intéressent que sa conscience et ne sauraient lui fermer l'accès d'une chaire publique du haut enseignement. A ces causes communes du découragement que les
violences de la réaction entretenaient dans l'Ecole, s'ajoutaient pour Prevost-Paradol des raisons d'inquiétude particulière. L'agrégation de philosophie à laquelle il se destinait était supprimée. Devait-il le regretter? L'enseignement philosophique était devenu un péril; il l'avait senti, dans sa rectitude, bien avant les événements. « Hypocrisie ou destitution, destitution surtout, voilà, écrivait-il le 2 juillet 1850, ce qu'avec mes opinions la philosophie me promet : cela est plus clair pour moi que le soleil. » Le caractère étroitement scolaire de l'agrégation des lettres l'effrayait; il ne se voyait pas d'ailleurs sans embarras corrigeant un thème grec dans une classe d'humanités. Et puis le pédantisme de collège, qui lui était un jour apparu personnifié, en habit râpé et en cravate blanche sale, lui répugnait. Ce n'est qu'au sein des Facultés, dans la littérature française, dans les langues vivantes ou dans
l'histoire, qu'il entrevoyait un asile digne et relativement sur. Décidé à préparer ses thèses de doctorat, et libre de le faire partout, rien ne l'attachait plus dès lors à l'École, dont le nouveau régime lui pesait.
En prévision de cet avenir mûrement délibéré, il s'était par avance ouvert les accès de la presse. Il était encore sur les bancs du collège, quand il avait demandé aux amis de sa mère d'y protéger ses débuts. La Liberté de penser avait reçu, sous le nom de Louis Brégan et de Lucien Sorel, ses premiers essais de philosophie sociale. La Liberté de penser venait d'être supprimée. Mais il lui restait la Revue de V instruction publique^ où il était devenu le rapporteur ordinaire des grandes séances de l'Institut. Le compte rendu de l'éloge de Geoffroy Saint- Hilaire par M. Flourens et de la réception de M. Montalembert à l'Académie française, surtout un article sur la Notice consacrée à Droz par M. Mignet, dans une séance annuelle de l'Académie des sciences morales, l'avaient mis en lumière, presque en faveur, auprès des maîtres de la critique littéraire, qui étaient en même temps les chefs de l'opinion libérale. Il espérait mieux encore. En 1851, le sujet choisi par l'Académie française pour le prix d'éloquence était l'éloge de Bernardin de Saint -Pierre. Il avait passé ses vacances à travailler, dans sa petite chambre de la rue du Cherche-Midi, le matin avant que vinssent les visiteurs. Nous n'étions que trois, Taine, Levasseur et moi, dans la confidence. Les concurrents étaient nombreux et brillants. Après une discussion qui avait longtemps tenu en suspens le jugement de la commission, la majorité des
suffrages s'était décidée pour lui. Mais le jour où il m'écrivait (25 mai 1852) : «Victoire! j'ai le prix tout seul, tu entends bien, tout seul », il ajoutait : « Es-tu en état de me faire dîner au Palais-Royal?... J'ai douze sous à moi. »
La « grande aventure de la vie » commençait pour lui. Dans sa carrière si remplie, je ne sais rien de plus honorable que la lutte qu'il soutint contre les nécessités de l'existence pendant les trois années qui précédèrent sa nomination à Aix. « Je n'ai jamais eu la force de me gêner, je ne l'aurai jamais », disait-il à vingt ans. Plus tard il répétera encore volontiers, trop volontiers, qu'il ne peut s'imposer aucune contrainte et qu'il aime à suivre son penchant. Durant ces trois années, sa vie fut une vie de labeur acharné et de gêne étroite.
Il ne lui eût pas été impossible de se faire jour dans le monde des gains faciles et des loisirs malsains; le hasard des relations qui s'offrent, sans qu'on les cherche, faillit môme l'y introduire plus d'une fois. Mais il avait en aversion la jeunesse dorée des premiers jours de l'Empire, « ces fils d'agent de change et de banquiers, race anoblie des Mercadet, n'ayant plus à la seconde génération l'actif savoir-faire du père, mangeant fastueusement de l'argent mal acquis, blasphémant politique bêtement et cruellement, sans plus de cœur que d'esprit, vrais fils d'affranchis qui oublient le collier de leurs ancêtres et mériteraient de le porter (l'^' octobre 1851). » C'est d'un tout autre côté, c'est vers les hommes « dont la fortune scientifique et littéraire représentait une dépense
énorme de talent et de patience » que se portaient son ambition et son courage. Nous vivons et nous mourons au concours, écrivait-il non sans un peu d'ironie; mais il acceptait ces conditions, et ne demandait qu'à « faire vaillamment sa trouée ».
Encore fallait-il cependant avoir les moyens de s'y préparer. Son père, avec sa modique pension, possédait tout juste assez pour subvenir aux frais de l'éducation de sa sœur. Les quinze cents francs du prix d'éloquence, sur lesquels il avait fondé tant d'espérances, n'étaient qu'une ressource de transition. Grâce à un maître dévoué, M. Geruzez, un traité avec une grande maison de librairie lui assurait, pendant quelque temps, moyennant un travail considérable, un modeste revenu mensuel. « Entre les soussignés Louis-Christophe Hachette et Anatole- Lucien Prevost-Paradol, élève de l'École normale, demeurant rue du Cherche ...., disait-il gaiement, a été convenu ce qui suit : le pauvre jeune homme fera un gros volume intitulé Revue de thistoire universelle , avec quelques faits et force considérations générales. Il a, pour ce faire, treize mois ou moins, s'il le peut, et le premier de chaque mois il touchera deux cent cinquante francs jusqu'à ce qu'il ait touché — et dépensé, hélas! — trois mille francs. » D'autre part, M. Léon Halévy, qui lui portait une vive affection, lui avait procuré quelques leçons. Il comptait aussi sur les concours de l'Institut, même sur les scénarios de l'Académie des Beaux-Arts. Mais tout cela n'était pas assez pour assurer le lendemain.
Chaque jour, après une matinée de travail commencée en plein hiver à cinq heures, à la lueur d'une bougie, les jambes enveloppées dans la cou
verture de son lit, faute de feu, il partait et parcourait Paris dans tous les sens, allant de projet en espérance, et trop souvent d'espérance en déception. Un moment il se flatte d'être chargé de la suppléance du cours de littérature française à la Sorbonne; mais M. Geruzez, pour être suppléé, doit d'abord obtenir la chaire, et la chaire lui échappe. Pendant quelques semaines, il poursuit l'emploi de répétiteur de langue et de littérature françaises à l'Ecole polytechnique; il y est désiré, presque attendu : l'emploi est supprimé. La bibliothèque de l'Ecole normale lui est ofl*erte, il n'attend plus que la nomination, quand il apprend qu'un de ses maîtres a posé sa candidature : il se désiste. Puis c'est la Revue des Deiix Mondes qui lui fait des avances : le choix de l'article qu'il doit fournir est arrêté avec M. de Mars; il traitera du roman contemporain. Mais voici que M. de Mars trouve l'article trop court: il réclame des recherches nouvelles et quelques développements. Des recherches pour un homme qui n'a jamais eu le goût d'en faire et qui a moins que jamais le temps de s'y livrer! Des développements pour qui se sent absolument incapable d'étendre ce qui peut clairement, d*un mot, s'indiquer ou s'insinuer! Mieux valait s'en tenir aux colonnes moins exigeantes de la Revue de r instruction publique. Aussi bien, sous la direction de Rigault, la Revue, devenue un Recueil critique de la littérature, des sciences et des beaux-arts, avait groupé autour d'elle toute une pléiade d'écrivains distingués : Ch. Levêque, Bersot, Garo, Taine, J.-J. Weiss, E. Hervé, F. Baudry, J. Girard, A. Claveau. Quelle compagnie plus souhaitable, quel moyen plus à portée pour payer ses dettes, dettes de ménage et dettes
de reconnaissance envers ceux dont il avait éprouvé le bienfaisant patronage! — Un jour enfin, c'est la fortune elle-même qui semble se présenter à sa porte. Une mine de charbon a été trouvée par un ami, toute prête à être exploitée : on va réunir les capitaux et il sera associé aux bénéfices! Il ne s'agit plus d'un accroissement passager de bien-être, mais d'une aisance définitive et de l'indépendance dont elle sera la garantie. Quel rêve! Les semaines se passent, les capitaux n'ont pu être réunis, et le rêve s'évanouit.
Cette poursuite d'une sécurité qui, à peine aperçue, lui échappe, n'allait pas sans bien des crises de découragement et de langueur. Depuis sa sortie de l'École, Prevost-Paradol n'avait auprès de lui personne en qui se décharger, comme il aimait à le faire, du poids de ses tristesses. Pendant les premiers mois, il tint une sorte de carnet où il notait ses impressions de chaque jour. Et il y avait consigné tout d'abord (13 juin 1852) une analyse de ses dispositions intimes avec une précision impitoyable. Ah! il ne cherchait pas à se tromper sur lui-même ni à se flatter! Le scalpel pénètre dans les chairs, sans que la main tremble.
« Élevé avec soin et intelligence, par ma mère, disait-il, abreuvé d'ennuis au collège, dégoûté de l'enseignement à l'École normale, j'aborde ce monde avec des mouvements d'ambition que j'entretiens de mon mieux, — car ils sont ma vie — et avec un fond d'indiH*érence qui tôt ou tard prendra le dessus. J'ai des amis dévoués, de bons camarades, un père excellent, et, dit-on, un brillant avenir; avec tout cela, il n'est pas de jour où je n'éprouve plusieurs fois le désir d'être mort. L'extrême lassitude que je
porte en tout ressemble à de la lâcheté. Ceux qui me reprochent de ne pas les aimer ont tort de m'accuser d'égoïsme; je m'aime encore moins qu'eux. Mes travaux, mes actions, mes désirs sont des voyages. L'indifférence est ma patrie.... » N'est-ce là qu'un thème de réflexions générales? Non : sous chacune de ces observations se place un incident réel, un fait de sa vie commençante : « J'ai quitté l'École. C'était une laide carrière. Pas d'avenir et mille dégoûts. Mais puisque je n'ai pas voulu marcher, il faut courir. Il y a deux pas de faits : mon traité avec la librairie, mon prix à l'Académie. Le traité me vaut jusqu'ici quelque argent et beaucoup de travail. Attendons la fin. Le prix m'a valu des réprimandes de mes anciens supérieurs, le plaisir de voir contents quelques vrais amis : mes maîtres Geruzez et Chéruel, Mme Halévy, mes chers camarades Gréard et Ludovic. J'ai vu, à cause de ce prix, le salon où Villemain repose sa tête brisée, la bibliothèque où Cousin étonne et émerveille son monde, le cabinet où travaille Mignet, le charmant Mignet, qui m'a frappé par une vraie grandeur. Ce prix me vaudra encore d'autres plaisirs et d'autres ennuis, puis ira rejoindre dans le néant tout ce qui m'a occupé jusqu'ici.... » «Cependant, ajoute-t-il, et bien que je me retrouve toujours au point de départ, le souvenir de ces excursions rapides a ses charmes et je veux le conserver. » C'est pour cela qu'il en laissera dans son journal des traces légères, sensibles pour lui seul, afin que, dans les moments de repos, il puisse « repasser les agitations qu'il aura traversées, revoir les choses qui, après l'avoir vivement touché, lui seront devenues étrangères ». Il y recueillera quelque
plaisir peut-être, assurément une leçon. Nous y trouvons à notre tour le témoignage de sa lutte contre lui-même, et des efforts qu'il fait pour se rattacher aux conditions de la vie commune.
« Quand je jouis d'un beau rayon de soleil, d'un grand calme intérieur, d'un beau spectacle, enfin quand j'éprouve un plaisir quelconque, j'ai conscience que ces moments fugitifs sont rares dans la vie et en font tout le prix, que l'ambition la plus active et la plus patiente ne peut me donner mieux, et je regarde fuir ces secondes-là, comme un avare verrait s'envoler son or. La vie n'est donc pas toujours et partout méprisable. Le grand art est de savoir à propos prendre au sérieux ce qui l'occupe, ou la compter, elle et tout son mouvement, pour rien. » Et quand il sent que cet art lui échappe, il cherche des raisons de le retenir. « Pourquoi ne s'en pas tenir à l'apparence? N'est-elle pas la réalité du moment? Heureuses en cela les bêtes ! J'arrive du Jardin des Plantes, je les ai vues, mes chères bêtes, et, par une singulière rencontre, un grand nombre de personnes infirmes, qui, dn face des sveltes captifs du jardin, faisaient honte à l'humanité. Mais quand la nature humaine est belle, quelle autre l'égale! » Cette réflexion qu'il a nourrie, en revenant de sa visite, le remet en présence de la beauté de la vie universelle et le console de son néant. « Si tout ce qu'il y a d'incontestablement beau dans l'espèce humaine était quelque part réuni, l'imagination serait confondue. Elles existent pourtant, ces créatures sublimes, et, depuis Hélène et Paris, combien de chefs-d'œuvre ont enchanté leur petit coin de terre ! Il n'en est pas deux qui se ressemblent, et il en naîtra encore un nombre infini. Quelle vie
splendide que celle de Dieu-Océan, toujours nouveau et toujours éblouissant! Quand ma petite vague sera-t-elle submergée? Voici quelques milliers de secondes qu'elle élève sa petite crête écumante au soleil. » La journée est bonne pour se gourmander et se rabattre : il se mortifie. « La vanité est une fanfare qui chante les victoires de notre folle et incurable ambition.... » Dans la sincérité de cette intelligence, tour à tour révoltée et résignée, qui ne trouve le calme et Toubli d'elle-même qu'en se rattachant à la contemplation de l'ordre général du monde n'y a-t-il pas quelque chose qui rappelle, toute mesure et toute différence gardées sans doute, la pensée à la fois tourmentée et sereine de Pascal ? Parfois aussi, comme Pascal, Prévost- Paradol essaie des « divertissements ». Mais il confesse que dans le monde il se trouve le plus souvent emprunté et maladroit; il ne devait y réussir que plus tard. Voici comment il raconte une de ses aventures : « Il est un temps où notre âge plaide pour nous et un autre temps où il nous faut plaider pour notre âge, et alors que de causes perdues! Hier j'ai été frappé de mon assurance avec Miss X.... Il n'est rien de tel pour enhardir les gens timides que de ne pas parler dans sa langue. La crainte de rester court fait tout dire; les mots emportent la pensée, comme la rime force la raison. Je ne me reconnaissais guère pendant ce bavardage. Étrange contraste : en français, j'eusse été timide jusqu'à la niaiserie; en anglais, j'ai été hardi jusqu'à la fatuité. Parler beaucoup échauffe; parler beaucoup dans une langue étrangère enivre. L'animal est ainsi fait. » Au fond, le bruit de sa parole n'a fait que l'étourdir; il n'en conserve pas longtemps l'ivresse.
« Quelle vie que celle de cette créole courant le monde avec sa jeunesse et son argent, entendant parler d'amour dans toutes les langues et portant partout son babil et ses yeux noirs! On se croirait entouré de gens heureux, si Ton ne savait soi-même comment on fait illusion aux autres et comment chacun porte décemment sa blessure. » Non seulement le monde ne le calme point, mais il l'irrite. Qu'on en juge par cette note poignante, une des dernières portées au carnet : « Oui, nous avons notre enfer, nous autres gens prétendus raisonnables, et je m'en aperçois depuis deux jours qu'on m'a interrompu sur ce vilain mot : le monde ! Qui m'a interrompu? Planât*. Et il m'a raillé de mon goût exclusif pour le travail, de mon ignorance des choses de la vie, de mon mépris pour le plaisir. Quel à propos dans tout cela, et que de fois nos conseils et nos remarques doivent ainsi tomber au rebours de la situation des gens! Peut-être lui ai-je dit, sans m'en douter, des choses aussi ridicules. Celui qui connaîtrait pleinement le fond des cœurs rirait bien. Il pleurerait, s'il était capable de pitié : tant la nature humaine est misérable et ingénieuse à se créer des supplices!... Si cette vie doit être courte, au moins devrait-elle doucement finir. Mais que la nature est rigoureuse! Qu'on soit usé par les plaisirs ou par les chagrins, elle vous emporte avec la même indifférence, comme on brûle un instrument brisé, qu'il soit détruit par la brutalité d'un sot ou par la passion d'un grand artiste. ?> On sent ici l'amertume. C'est que, par moments,
i. Un condisciple du collège Bourbon, ami de Taine, celui qui, sous le nom de Marcelin^ a été l'un des fondateurs et est resté longtemps le directeur de la Vie Parmenne.
la lassitude est la plus forte. Mais il y aurait danger de se méprendre, si, à côté des notes du carnet, on ne lisait les lettres qui portent les mêmes dates. Là ce n'est plus de philosophie générale qu'il s'agit, mais de lui et de lui seul. Or, au fond sans doute, sa tristesse est la même; mais, soit qu'il éprouve quelque soulagement à en faire la confidence à un cœur ami, soit que, par le fait seul de la correspondance, le sentiment de son isolement lui devienne moins lourd, l'expression de sa pensée est moins tendue. « Se conduire devant vingt personnes en jeune homme tranquille, indépendant, occupé seulement de travail et de littérature, et une heure après faire face au présent et à l'avenir, sentir s'appuyer sur soi un père désespéré, une femme inquiète — il venait de se marier — et porter deux familles : ah! quand tout cela sera fini, si la vie me devient jamais douce et aisée, je n'y croirai pas (21 octobre 1853). » Point d'emportement ni d'aigreur; une soumission fière. « Je reste toujours dans les mômes parages (2 juin 1853), sans grande tempête et sans beau temps, écrivaillant mon Histoire et en désirant ardemment la fin, aussi vivement que je désirerai ensuite quelque chose encore, et toujours ainsi, jusqu'à ce que ma petite lampe soit éteinte et mon rideau tiré. » Il semble même que ces épreuves le rassérènent : « Croirais-tu que la seule pensée de l'infinie succession de nos désirs, faite pour contrister l'àme, me console, au contraire, en m'empêchant de m'éprendre trop fortement du désir présent, comme font ceux qui croient toujours toucher au port et mettre la main sur le repos ? »
^ Le repos, c'est le travail seul, à vrai dire, qui le
lui apporte. L'éloge de Bernardin de Saint-Pierre ne lui fut pas heureux jusqu'au bout. Le fragment, dont il avait été donné lecture dans la séance publique de l'Académie française, était resté sans effet. Huit jours après, Prevost-Paradol écrivait sur son carnet (26 août 1852) : « La séance du 19 est une déroute. L'admirable rapport de M. Villemain, la fatigue du public et l'uniformité ennuyeuse de ma prose m'ont porté malheur. Philarète Chasles m'a bien mordu. Les Débats m'ont trahi. Tout cela est à réparer. M. Cousin m'a ouvert la porte de la Revue, Le reste est mon affaire. La passion du travail me revient. » Et, comme pour s'encourager, il ajoute : « La belle thèse de M. Renan est un modèle. Quel avenir ! » Lorsqu'il était ainsi en haleine, le labeur quotidien des répétitions, qui constituaient sa meilleure ressource, bien loin de lui peser, le soutenait. C'était un professeur accompli. La page qu'il écrivait de l'École normale à Ludovic Halévy pour l'engager à lire Tacite, « le plus nourri, le plus beau, le plus saisissant des romans », est une merveille de critique saine et haute. Nul n'avait de l'antiquité un sens plus juste, plus vivant, plus frais : selon le mot d'un de nos maîtres de l'École, quand il l'expliquait, il semblait qu'il la découvrît. C'est cette curiosité qu'il cherche à inspirer à ses élèves. Il aime à les jeter tout vifs dans les- grands livres. Il lit avec eux Hérodote, Xénophon, Tite-Live, et, chemin faisant, il leur ouvre l'esprit à toute sorte d'idées nouvelles : ce sont des enthousiasmes sans fin. Il en jouit avec eux et autant qu'eux. Ah! que ne l'a-t-on ainsi affriandé au collège, au' lieu de le dégoûter par d'ennuyeuses et stériles élucubrations ! Si occupées d'ailleurs que fussent ses journées,
il avait ses moments de véritable réconfort et d'excitation féconde. II. entretenait d'étroits rapports avec ses anciens professeurs : Geruzez, Chéruel, Havet, Vacherot, J. Simon. Ses relations avec le monde académique s'étaient étendues et fortifiées. Son prix lui avait facilité tous les abords ; il en était aussi surpris que reconnaissant. « Je suis partout bien reçu, ce qui m'étonne toujours, moi qui connais mon peu de valeur et qui ne puis me regarder sans rire. » (24 novembre 1852.) Jamais il n'aurait cru qu'il fût aussi aisé « de se laisser protéger ». M. Villemain était presque jaloux de l'affectueux intérêt que lui témoignait M. Mignet, et chaque fois redoublait d'attentions flatteuses. M. Michelet avait demandé à le voir, à l'occasion d'un article qu'il lui avait consacré : l'éloge du jeune critique tournait un peu court ; son admiration avait eu trop de sousentendus ; le maître n'était pas homme à ne le point laisser voir; mais, après ce léger froissement d'amour-propre, quelle large expansion de bienveillance et quelle conversation savoureuse ! Chez M. Garnier, il rencontre Renan, « le grand Renan, avec qui un quart d'heure de causerie l'a lié, il l'espère, pour toute la vie». Ailleurs, c'est Augustin Thierry, Génin, Guigniaut, Paulin Paris, Hauréau. Les éloges qu'il trouve l'occasion de faire des uns ou des autres ne sont pas le seul lien des relations qu'il noue : la critiqjVie d'un discours académique lui vaut de la part de M. de Salvandy une discussion courtoise et plus tard un appui. Il « fréquente » chez M. Cousin, a J'ai passé hier ma soirée avec lui, de sept à dix, en tête à tête (24 novembre 1852). La séduisante créature ! Comme il accouche les esprits ! comme il peint ce qu'il sait! Il m'a raconté sa
Longueville, son Condé : il m'a joué le xvii« siècle, les Carmélites. Je Tai suivi, animé, et nous avons visité ensemble le ciel et la terre. A quoi n'a-t-îl pas touché et que ne sait-il embellir? Il me presse toujours de revenir.... Je lui veux arracher une théorie du roman à l'usage de mon article de la Revue des Deux Mondes. »
Tout ce que Prevost-Paradol recueillait de directions judicieuses, tout ce qu'il amassait de renseignements utiles, ne lui profitait pas à lui seul. Il était notre commun intermédiaire et notre meilleur conseiller. Un tel est malade ou malheureux, il faut lui écrire. Tel autre s'endort, il faut le stimuler. Très sûr, très fidèle, très tendre même en amitié, il compatit à toutes les tristesses. Lui qui fléchit si souvent et qui en souflre, il se fait un devoir de soutenir les défaillants : « Ceux qui maudissent la société ressemblent à ceux qui maudissent la tribune : c'est qu'ils ne savent pas s'y tenir. » Il indique les sujets de thèse que l'on peut traiter et ceux dont il est prudent de se garder. Point de métaphysique : elle est suspecte ; en histoire môme, un choix habile est nécessaire. Un travail de Taine sur la Sensation avait été écarté par la Sorbonne. « Qu'importe! lui écrit-il. Il te reste un livre, de la jeunesse, l'habitude de l'application et, si j'en crois mes espérances, quelque chose de plus que du talent.... Il faut patienter et t'exercer, voleter en attendant que l'espace s'ouvre aux larges ailes, manger ton cœur quelques années. Je te supplie de deux choses : l'une, c'est de préparer une thèse littéraire inofl*ensive et de paraître avoir renoncé à la philosophie; l'autre, c'est de faire de la philosophie plus que jamais.» (30 juillet 1852.) Ainsi nous poussait-il tous au souci de l'avenir.
Il n'oubliait pas le sien, et, fidèle aux promesses qu'il avait faites à sa famille, il travaillait à s'assurer l'accès de l'enseignement supérieur, — sans enthousiasme, car il était clair qu'il lui faudrait quitter Paris, mais avec résolution : n'était-ce pas là le seul moyen de se frayer la carrière? Au cours de son Histoire universelle^ il s'était passionné pour le xvi« siècle, et il en voulait tirer sa thèse française. Il avait successivement tâté Duplessis-Mornay, Coligny, Duperron, d'Ossat ; mais aucun d'eux n'offrait de l'inédit, et l'inédit était en honneur à la Sorbonne. M. Mignet l'invitait à prendre un sujet plus ample : la Couver^ sion de Henri IV; c'était l'occasion d'examiner si l'esprit français n'aurait pas gagné à s'engager dans la religion du libre examen. De cette proposition Prevost-Paradol retint seulement l'idée qu'une étude sur la politique religieuse de Henri IV pouvait avoir de rintér«^t. Dans son Histoire de Marie Stuart^ M. Mignet avait au passage signalé l'esprit et le caractère de l'ambassadeur Hurault de Maisse, alors détaché en Italie. Or il existait, aux archives du ministère des affaires étrangères, « un manuscrit de sept cent six pages sur l'ambassade de M. Hurault de Maisse en Angleterre vers la royne Elisabeth, es années 1597 et 1598, touchant la paix qui depuis fut conclue à Vervins ». Pendant plusieurs semaines, Prevost-Paradol s'enferma dans un petit cabinet, au ministère, du matin au soir, sentant que chaque journée de travail le rapprochait du but qu'il était de plus en plus pressé d'atteindre. En même temps, il rassemblait ses souvenirs sur la Vie et les œuvres de Joyiathan Swift^ qui devaient lui fournir le sujet de sa thèse latine. « De l'écrire en français n'était rien; la difficulté
fut de faire ce long thème. » Le l^"" décembre 1855, quinze jours après la soutenance, « la plus brillante qu'eût entendue la Sorbonne depuis trente ans, une de celles qui annonçaient un homme non moins qu'un écrivain, » disait Saint-Marc Girardin, je recevais ce billet : « Je verrai le champ de bataille des Cimbres, mais je ne verrai plus de longtemps mon cher Ottavio; car je vais à Aix, chargé du cours de littérature française comme suppléant de M. Fortoul. »
Entre les épreuves de sa jeunesse et Tactivité militante de ses dernières années, le séjour à Aix est, dans la vie de Prevost-Paradol, une halte de repos et comme une oasis. Ce qu'il avait eu Tambition de trouver tout de suite à la Sorbonne n'était pas, quant à présent, réalisable. Aucun devoir ne le retenait à Paris : son père était mort, sa sœur était en passe d'entrer, ainsi qu elle le désirait, dans le cadre des maîtresses de la Légion d'honneur de Saint-Denis. Il emportait avec lui tout son bonheur.
Il était encore à l'École normale, quand il avait rencontré, chez M. Flemming, la jeune Suédoise qu'il devait épouser. Une beauté qui lui rappelait celle de sa mère, un rare talent d'artiste, une grande élévation de sentiments, un tour d'imagination poétique, l'avaient charmé. J'ai lu jour par jour les lettres qu'il adressait à la suite de chaque entrevue, et plus tard, pendant plusieurs années, j'en ai eu le secret dépôt. Je ne crois pas que la passion ait jamais parlé une langue plus noble et plus sincère. De cet amour, dont les commencements avaient dû s'envelopper de mystère, étaient nés trois enfants*, et, dans les agitations de sa fiévreuse exis-
i . Lucy, Yalmar et Thérèse. — Yalmar est mort le 22 décembre 1877; Lucy a succombé quelque temps après, le 17 mars 1878, au couvent des dames de la Retraite, où elle s'était retirée pour prendre le voile; Thérèse est aujourd'hui, avec sa tante, dans l'ordre de Notre-Dame de Sion, au couvent de Ramleh, en Egypte.
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tence, Prevost-Paradol se reprochait de ne leur point assez appartenir. Aîx se prêtait au repos qu'il cherchait.
Pour mieux assurer son indépendance, il avait pris domicile à la campagne, dans une rustique maison d'où il embrassait la vallée de l'Arc et la pittoresque ceinture des collines qui l'enserrent. Avec ses collègues de la Faculté et le recteur, M. Mottet, ancien député, ancien conseiller d'État, demeuré libéral, il ne voyait guère qu'un vieux procureur général de la monarchie de Juillet, ami de M. Thiers et de M. Mignet, homme de cœur, original et instruit, mais si sourd qu'on osait à peine risquer avec lui un banal entretien. De Paris, il ne lui restait plus, il ne voulait plus du moins conserver — avec l'affection de ses amis — que deux souvenirs dont il vivait : avant son départ, il avait déposé à l'Académie des sciences morales un mémoire pour le concours ouvert sur le Râle de la famille dans Véduca^ tion^ et, à peine arrivé à Aix, il avait écrit, en moins de trois semaines, un éloge de Vauvcnargues : c'était le sujet du prix d'éloquence proposé par l'Académie française en 1856. Et il se laissait aller au courant nouveau qui le portait doucement. « Ma petite fille, monsieur le soleil, mon jardin que je vais orner de poules, mon cabinet de lecture et mes journaux, mon cours qui me réveille une fois par semaine et me chatouille, mon cher Borély avec qui je crie un peu tous les jours et dont l'oreille n'a plus de secret pour moi — quant à son esprit, il y a longtemps que j'y suis et lui dans le mien — tout cela me roule si paisiblement à travers la vie qu'elle me semble un chemin de mousse qui peut me conduire au néant sans que j'y songe. A peine si la demi-certitude où
je suis de la chute de Vauvenargues et si la sourde inquiétude que me cause sur YÈdtication Tinstinctive antipathie du rapporteur ont le pouvoir de me troubler. Il me faut . un effort pour m'affliger de ces échecs lointains qui perdent ici de leur réalité. » (10 avril 1856.) L'automne de la Provence surtout le ravissait : «Imagine la température et l'atmosphère des Champs Élysées de Fénelon.... Vraiment je suis ici le plus patient des hommes, parce qu'en définitive, sauf vous autres, rien ne me manque, et que cette vie tranquillement occupée est tout à fait de mon goût. Croirais-tu que je commençais à trouver les vacances un peu longues? » (22 octobre 1856.) Ce qu'il goûte plus encore, c'est le bonheur de sa femme, qui a recouvré la santé, et celui de ses enfants, qui grandissent; sa dernière fille seule, sa quatrième enfant, née à Aix et qui ne vécut que dix-huit mois, l'inquiète « par son appétit irrassasiable ». « Comment conduire dans le monde une personne aussi affamée, qui mange des deux mains et toujours? »
Qui n'a pas suivi Prevost-Paradol, à ce moment, dans son intérieur de famille, qui ne l'a pas vu ailleurs, auprès du lit d'un de ses enfants mourants, au chevet de sa femme usée par la souffrance, ou prodiguant, jusqu'au dernier souffle, à la vieille gouvernante de sa mère les soins les plus dévoués, ne l'a pas connu tout entier. Sa correspondance avec Mme Léon Halévy qui, de Paris, veillait sur lui avec une sollicitude maternelle*, le montre gou-
1. « Yolre billet, lui écrit-il (4 janvier 1856). a ramené mon imagination en arrière jusqu'au jour où vos lettres venaient consoler et rassurer un petit écolier qui avait perdu sa mère, et qui souvent allait l'oublier, le dimanche, auprès de vous. Votre écriture est
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vernant son ménage dans le plus minutieux et le plus touchant détail. Il avait trouvé dans sa fonction la tranquillité, non Taisance : force était de se restreindre, de se priver; la dépense d'un voyage à Marseille était une affaire; quant à Paris, il n'y fallait point songer. D'une intégrité rare, incapable de compter avec les autres quand il s'agissait de mettre le prix à son talent, Prevost-Paradol a toujours compté pour lui ; plus tard, même alors que le goût du plaisir l'entraînait, sa vie resta toujours ordonnée. Rien de plus amusant dans leur précision spirituelle que les renseignements qu'il donne à Mme Halévy sur le prix du beurre et des olives, de la viande et du pain, qui ne coûtent pas moins cher qu'à Paris : ce qui est bien injuste, car on vit à Aix moins qu'à Paris, certes, et, en bonne conscience, on ne devrait payer que moitié une demiexistence, — ou sur les domestiques, n*» 1, n°2, n<»3, n° 4, par lesquels, en moins d'un mois, il a dû passer (12 février 1856).
Il sourit d'ailleurs de ses Provinciales^ c'est le nom qu'il donne à ses lettres; et il semble, en effet, que le provincialisme le gagne. Un scandale local l'occupe, comme s'il était du pays. Les événements de son journal sont une promenade au Tholonet où, M. Zeller, son collègue, lui faussant compagnie, il a bu seul une pleine bouteille d'un petit vin pétillant qui a failli le mettre à mal ; — une représentation de la Juive^ dans une petite salle de la cour d'assises, par une Rachel de soixante-cinq ans, ridée, cassée, essayant de chanter d'une voix trem-
reslée pour moi attachée à ces souvenirs, et par là elle m'émeut et me fait redevenir enfant.... »
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blante : « Et cependant il va venir » et laissant, faute de dents, échapper des sons commencés; — ou bien encore une chasse malheureuse chez M. Borély : « Oui, j'ai chassé, j'ai tué des grives et ce qu'on nomme ici des palombes; j'ai même tué, à deux pas du pigeonnier, un pauvre pigeon que j'ai eu la naïveté de prendre pour une palombe : «Sacrédienne! » criait M. Borély en me voyant ajuster l'animal au vol; et moi, qui interprétais l'exclamation par : n'allez pas le manquer, je lui ai coupé la tête, comme M. de Framboisy à sa femme. » (22 octobre 1856.)
Cette bonne humeur était entretenue par le succès de son cours. On a rappelé, sur le théâtre même de ses débuts*, quel effet produisit sa leçon d'ouverture (10 janvier 1856). Rien n'avait été négligé sans doute pour le préparer. « Le grand événement de la semaine dernière, à la Faculté des lettres, écrivait le doyen, a été l'inauguration du cours de littérature française. Pour la rendre aussi solennelle que possible, je l'avais fait annoncer par des affiches spéciales, placardées aux portes de la Faculté des lettres et de l'École de droit. De plus, comme le Mémorial refusait depuis longtemps d'insérer un avis de cette sorte, parce que nous n'étions pas abonnés, j'ai décidé mes collègues à nous y abonner ainsi qu'au journal la Provence^ au moyen d'une cotisation rendue nécessaire par l'exiguïté de notre budget. » Ce singulier détail n'est-il pas plus curieux encore par l'idée qu'il donne des ressources affectées alors à notre enseignement
\. PrevoBt-Paradol à Aix en 1856. Discours prononcé à la séance solennelle de la rentrée de la Faculté des iettiTS, le 14 novembre 1887f parM. Gaston Biios, doyen de la Faculté.
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supérieur que par le sentiment de faveur qui avait, dès Tabord, accueilli Prevost-Paradol? Cette grande attente et ces sacrifices n'avaient pas été déçus. Prononcée debout, d'une voix simple et pénétrante, soutenue par un geste sobre et gracieux, sa leçon enchanta Tauditoire. Cet enthousiasme du premier jour n'était, à la vérité, qu'une avance sur celui qu'il devait réellement mériter. Le bruit des applaudissements avait retenti jusqu'à Paris. Le ministre y avait aussitôt mêlé les siens. Lorsqu'il reçut, peu après, le discours, qui, suivant l'usage, avait été imprimé, il regretta d'avoir eu l'éloge si prompt. « Je n'ai pas trouvé cette première leçon bien faite, écrivait-il au directeur du service; autrefois on se donnait plus de peine. Communiquer confidentiellement cette impression au recteur, qui conseillera le travail au jeune professeur. » Grâce à la bienfaisante lenteur des bureaux, l'avis ne parvint au recteur que lorsque le jeune professeur, qui ne s'était pas d'ailleurs jugé moins sévèrement que le ministre, avait définitivement pris possession de sa chaire par une série d'expositions aussi solides qu'agréables. Lui seul en était encore à douter de son succès. Mais, un soir, comme il descendait la rue, la nuit tombée et le collet de son paletot relevé, au milieu des étudiants qui ne le reconnaissaient point, il entendit ce dialogue : « Eh bien, qu'en penses-tu? — Moi, j'ai dormi tout le temps. — Comment as-tu pu dormir? Il vous a une parole, celui-là! — Et comme je suis sûr de ne pas crier, ajoute-t-il, cela veut dire qu'ils me trouvent intéressant; voilà le premier compliment qui m'ait rassuré, depuis que je suis à Aixl » (26 janvier 1856.) Au reste, il n'avait pas tardé à se mettre à
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Taise : dès la deuxième leçon, rompant avec Tusage des leçons écrites, il parlait sans notes : trois ou quatre lignes, d'un plan mûrement arrêté la veille et médité le matin, lui suffisaient. En outre, il était décidé à ne pas se piquer de remplir à tout prix * l'heure réglementaire : dès qu'il avait dit ce qu'il voulait dire, il se retirait; rarement restait-il en chaire plus de quarante minutes. Il ne cherchait pas davantage à séduire par la nouveauté de la matière. La première année, il avait pris pour texte d'études les Moralistes français; la seconde, il devait traiter V Histoire de la poésie française au xvn« siècle. C'est sur la grandeur des sujets qu'il comptait pour nourrir « son petit succès ». Le 20 novembre, il reprenait la parole « devant un public de cent soixante-dix-huit Aixois, dont vingt-trois Aixoises ». « En vérité, disait-il en envoyant cette statistique qui témoignait d'une popularité croissante, j'aime fort mon cours et mon auditoire. »
Y était-il aussi décidément attaché qu'il s'efforçait de le croire? Nul doute qu'il eût pris sérieusement le goût de l'enseignement public. Ses amis avaient le dessein de faire créer à son profit une chaire annexe de littérature à Marseille; outre les avantages qui devaient en résulter pour le hien-ôtre de sa famille, l'idée de « haranguer les arrièrepetits-fils des Hellènes » lui souriait. D'Aix même, il prenait assurément tout ce qu'il pouvait prendre, et il énumérait à ses amis sincèrement, comme il se les répétait à lui-même, les raisons qu'il avait de ne s'y pas trop déplaire. Il s'ingéniait à se trouver heureux. Dans sa bonne volonté de résignation délibérée, il n'était pas jusqu'à la façon dont avait tourné le concours sur Yauvenargues qui finalement
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ne Teût presque satisfait. Certes le prix, môme un prix partagé, l'aurait ravi. « Dans cette solitude d'Aix, tout succès paraît double : c'est un coup de tonnerre dans une cave. Et puis, mon cher Borély était si certain de me voir réussir que j'ai plus souffert encore de sa déception que de la mienne. » Impossible, au reste, de souhaiter un témoignage plus délicat que celui que Villemain rendait « au cinquième ouvrage dont Tauteur, trop distingué pour ne réussir qu'à demi, avait montré par quelques pages seulement tout ce que la même main aurait pu faire ». N'ayant plus, dans tous les cas, rien à voir de ce côté, il avait bravement reporté toutes ses espérances sur YÈducation^ et le mémoire semblait en bonne voie. Un jour, il en a reçu la rassurante nouvelle, au moment où il montait en chaire; et, « soit que l'auditoire eût quelque soupçon de la chose, soit plutôt que son accent le trahît, il a été applaudi comme un homme à qui vient d'échoir un gros lot ». Mais il avait beau se raisonner ou se laisser exalter, il ne pouvait être longtemps dupe des autres, ni de lui-même. L'accalmie des premiers temps n'était pas durable. Il n'avait pas encore franchi le premier semestre, qu'il commençait à se comparer à un malade qu'on amuse à compter les fleurs de la tenture de sa chambre, qui travaille avec tout le monde à tromper son ennui, et qu'un beau matin la vigueur de sa santé renouvelée emporte à travers champs. Il éprouvait d'insupportables langueurs, suivies de sourdes colères. Ce huis-clos de province l'énervé. Il a soif du grand air. Il veut « marcher sur Paris ». Ah! qui le rejettera dans le tourbillon! Au. bout d'une de ces lourdes journées, où il s'est aban-
donné au flot qui le berce, si un coup de vent venait enfin à le ressaisir, « il regretterait Aix, pendant dix bonnes minutes peut-être »; mais les dix minutes passées, quel soulagement, quelle joie, quelle envolée !
a J'aime notre grand Paris, a-t-il dit un jour, je Taime non seulement pour tout ce qu'il contient, mais pour lui-même. J'aime ses rues, ses places, ses jardins, son fleuve, ses aspects variés de jour et de nuit, ses bruits et ses silences.... Aucune capitale ne me semble, comme la nôtre, avoir été créée et mise au monde pour être le vrai théâtre de la pensée et des passions ^ » Pour lui, à cette date, Paris, tout Paris, c'était la région qui s'étend de la rue Saint-Jacques à la rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois, de la Sorbonne au bureau des Débats, Il ne concevait pas de fortune plus souhaitable que celle de M. Saint-Marc Girardin, professeur à la Faculté des Lettres et journaliste. Encore le fond de ses ambitions n'appartenait-il vraiment pas à l'Université. Ce qu'il envie le plus à M. Saint-JMarc Girardin, ce n'est pas sa chaire. Ah! si, comme Rigault, il avait pu prendre pied tout de suite aux Débats^ « il n'aurait pas pris le long détour d'Aix » !
La politique l'attirait invinciblement. Les invitations à y prendre part ne lui manquaient point. Il n'eût tenu qu'à lui d'entrer à la Revue contemporaine^ que le gouvernement venait de prendre sous son patronage. Mais il s'en défendait. Très reconnaissant à M. Fortoul du bien qu'il lui avait fait, sincèrement touché des projets de ce ministre pour le développement de l'enseignement supérieur et
i. Nouveaux Essais de politique et de littérature, p. 381.
des égards qu'il témoignait au talent, il était décidé à faire son devoir, à ne donner aucun sujet de plainte légitime, ni dans son cours, ni hors de son cours; quant à s'enrôler sous la bannière où on l'invitait à prendre rang, « il aurait plutôt tout jeté là ». C'est dans l'opposition qu'il voyait l'honneur et le salut du pays. Pendant quelque temps il avait fait venir le Times d'un cabinet de Paris, non sans frais appréciables pour sa bourse, et sauf à n'y trouver que des nouvelles vieilles de huit jours : au moins les avait-il, comme il les voulait, indépendantes et sûres. Parmi les journaux français, il se donnait, chaque matin, la tâche d'en lire un, une feuille officieuse; et, lorsque l'article en valait la peine, il s'amusait à dresser un plan d'attaque ou de riposte pour se faire la main. Le jour où arriva la lettre de Rigault, qui, de la part de M. de Sacy, lui offrait aux Débats une place devenue libre (7 décembre 1856), on raconte que, avant de répondre, il se donna le temps de faire trois fois le tour de son petit jardin ; il n'avait pas achevé le premier, je le crois bien, que sa détermination était prise.
Bien qu'âgé de vingt-sept ans à peine, Prevost- Paradol arrivait à la vie publique mûr et prêt. En 1861, Sainte-Beuve s'étonnait qu'après avoir dispersé dans divers recueils tant d'articles sur toute sorte de sujets, la pensée ne lui fût pas venue de les réunir. Était-ce sévérité pour lui-même ou indifférence? — Sévérité peut-être, en partie au moins : Prévost- Paradol se jugeait sans complaisance. C'est très volontairement qu'il avait condamné à l'oubli les essais de sa première jeunesse. A peine crut-il pouvoir y relever plus tard un certain nombre de fragments : quelques observations générales, des maximes, cinq ou six pages de l'éloge de Bernardin de Saint-Pierre. Il traitait ces études de début comme les heureux de la terre, qui ne font pas état de toutes leurs richesses. Mais ce qui émeut surtout Sainte-Beuve, c'est que la critique littéraire proprement dite semblait lui être de peu de prix, et, en cela, il ne se trompait point. Tout au plus, en effet, dans les sujets qui y prêtent le plus, Prevost-Paradol fait-il de la critique littéraire, d'un mot, à la fin, négligemment. Cet artiste consommé ne tenait chez les autres presque aucun compte de l'art. Ce lettré si fm était plus touché pour lui-même des vertus de combat auxquelles les lettres l'aguerrissaient que du délicieux repos de leur commerce. « Salut, lettres chéries, douces et puissantes conso-
latrices! s'écriera-t il au lendemain d'un échec immérité; vous êtes comme ces sources limpides cachées à deux pas du chemin sous de frais ombrages! Celui qui vous ignore continue à marcher d'un pied fatigué ou tombe épuisé sur la route; celui qui vous connaît, nymphes bienfaisantes, accourt à vous, rafraîchit son front brûlant, lave ses mains flétries et rajeunit son cœur. Vous êtes éternellement belles, éternellement pures, clémentes à qui vous revient.... » Mais cette éloquente invocation n'était que le cri d'un cœur blessé. Prevost-Paradol s'est reposé sous le toit hospitalier des lettres; il ne s'y est jamais fixé. Elles le charmaient, sans le retenir. Dans la préface même du volume qui contient cette apostrophe devenue classique, il disait que, « s'il n'écrivait point sur la politique sans y porter quelque préoccupation littéraire, il ne faisait guère de littérature sans songer à la politique ». « Je voudrais qu'il en fût autrement, répondait-il à Sainte-Beuve qui le pressait, que je ne le pourrais pas. Je suis comme les amoureux qui retrouvent au bout de toutes leurs paroles et de toutes leurs pensées l'image ou le nom de leur maîtresse. » (4 novembre 1861.)
Tout politique, digne de ce nom, est un moraliste. Ceux-là seuls peuvent légitimement aspirer à gouverner les hommes, qui ont étudié le cœur humain. C'est le moraliste qui s'annonce chez Prevost-Paradol dès ses premiers ouvrages, comme il se marquera dans ses ouvrages postérieurs, chaque fois avec plus de force et d'éclat. La Revue de thistoire universelle est une œuvre morale, œuvre de jeunesse, où l'on sent trop souvent une science de fraîche date et de seconde main, mais œuvre vigoureuse dans sa conception première et qui vaut
surtout par l'idée que Fauteur y poursuit ; or ce qu'il se propose de démontrer, c'est que, suivant le mot de Pascal, l'humanité est un grand être qui vit et se développe perpétuellement; que, dans le mouvement général de la civilisation, il n'y a ni affaiblissement ni arrêt; que la décadence d'une nation prépare la grandeur d'une autre; que les défaites du bon droit ne sont que des dérèglements momentanés de l'ordre universel; qu'en un mot l'histoire du genre humain ne donne point de démenti à la conscience humaine. C'est une œuvre morale aussi que le mémoire sur le Râle de la famille dans t éducation^ dont on a pu dire, caractérisant à la fois ses défauts et ses mérites, que l'àme et l'intelligence de l'enfant y sont vues à l'antique sous leurs traits les plus généraux, comme dans un rapide traité de Xénophon. L'observation morale est encore la grâce piquante de l'étude sur Swift; elle est, dans Elisabeth et Henri /F, le fond lumineux des peintures si curieuses de la cour d'Angleterre. Quand enfin, pour paraître devant un public dont l'opinion pouvait décider de son avenir, Prevost-Paradol choisit, dans la pleine indépendance de ses goûts, le sujet de son premier cours, n'est-ce pas au cœur de la grande tradition des moralistes français qu'il s'établit?
Le volume qu'il a tiré de ce cours est son chefd'œuvre. Il y suit tour à tour, dans leurs spéculations diverses, avec une égale sagacité, Montaigne, La Boétie, Pascal, La Rochefoucauld, La Bruyère et Vauvenargues. Ses analyses, sobres et vives, sont éclairées par des citations bien préparées, coupées avec art, merveilleusement encadrées. Rien ne lui échappe de ce que ces investigateurs du cœur
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humain ont plus ou moins laissé dans Tombre de leur esprit. Il remonte le courant de leur pensée, en ressaisit les origines lointaines, la pénètre et la complète. A-t-on jamais mieux vu dans « l'arrièreboutique » de Montaigne, et sondé plus à fond Fàme de Vauvenargues ou de La Boétie?
Mais, outre son intérêt spécial, le livre des Moralistes a cet avantage sur tous les écrits de Prevost- Paradol qu'aucun ne fait mieux comprendre sa méthode de critique. Or il n'y faut point chercher les libres allures des grandes biographies littéraires de Sainte-Beuve, ces percées inattendues, ces digressions fécondes, cette infinie richesse de détails choisis qui replacent un personnage dans son cadre et le font vivre. Rien non plus qui rappelle la théorie puissante des milieux et de la qualité maîtresse, dont Taine a posé les principes et donné tant d'applications vigoureuses. Sur les hommes qu'il veut faire connaître, Prevosl^Paradol sait peu de chose en dehors de leurs ouvrages, et il ne croit pas nécessaire d'en beaucoup savoir. Lorsqu'il se mit à écrire, à Aix, l'éloge de Vauvenargues, il n'avait sous la main que la notice de Suard; elle lui suffit. L'histoire de Montaigne a été faite; pourquoi la refaire? A peine rappelle-t-il les événements auxquels La Rochefoucauld a été mêlé, les misères domestiques dont La Bruyère a souffert. Du premier bond, sans effort, sans secousse, il quitte terre, il s!élève à larges coups d'aile, il s'espace, il plane. Et de cette hauteur, les idées générales seules lui apparaissent. Ce que les penseurs qui l'occupent ont d'individuel est ce qui le touche le moins. Ce sont les grands ressorts des actions humaines, les vérité' iMomles, universelles et éternelles, qui Tinté-
ressent. « Quiconque a exprimé avec bonheur une de ces vérités qui ne changent point, et que chaque pas de Thumanité confirme, est assuré de vivre dans notre race, disait-il, et mérite en effet de vivre. » A Aix, ces développements étaient la principale substance de son cours; il les appelait ses petits sermons. Il avait aussi ses grands sermons, ses sermons de prédilection. Tels les morceaux sur l'ambition, la tristesse, la maladie, la mort, qu'il a insérés à la suite des Moralistes^ comme pour mieux marquer le lien.
Le plus grand nombre des articles littéraires de ses trois volumes d'Essais participent du même esprit. Pour ne parler que de l'antiquité, nul n'a mieux senti l'austère sévérité de Thucydide, la grâce légère de Xénophon, la passion de Démosthène, l'ironie de Lucien, tout ce que le génie grec recelait de fierté élégante et mâle. Ses jugements rappellent tour à tour l'ampleur éloquente de Bossuet, la finesse solide de Saint-Évremond, la pénétrante sagacité de Montesquieu. Mais, même en histoire, les traits du génie national sont pour lui d'ordre secondaire. « La vérité, l'honnêteté, le respect des principes permanents de la morale et de la justice, voilà, à ses yeux, le fond de l'histoire et de la vie. » Ainsi conclut-il avec Thucydide, ainsi fait-il pour Macaulay. Le plus souvent, à peine entré en matière, il rompt avec l'auteur inscrit en tête de son étude et s'engage dans une dissertation sur quelque réflexion philosophique que le sujet a éveillée en lui. Sans les allusions pohtiques qui rappellent avec plus ou moins de précision le moment où a dû paraître le morceau, il serait difficile de lui assigner une date.
Les anciens ont connu, sous le nom de lieux communs, ce genre de considérations. Les lieux communs constituaient comme un trésor psychologique où puisaient les orateurs et les hommes d'État Prévost -Paradol, qui avait beaucoup pratiqué Sénèque et les écrivains du premier siècle de l'ère chrétienne, se complaît dans ces grands thèmes d'éloquence morale. Le plus souvent il les renouvelle. Où le fond de l'observation originale est moins nourri, il reprend les idées des maîtres sous une forme qui lui est propre ; il élargit les horizons, il y répand d'admirables traînées de lumière. Ce qui, à l'origine, dans la grâce allongée et l'éclat scintillant de son style, pouvait subsister de procédés d'école, s'atténua de jour en jouç et finit par disparaître. M. Mignet l'avait averti de resserrer ç<à et là sa période et d'éteindre parfois ses feux. « Je sens bien, quand mon article hebdomadaire me pèse un peu, le vieil homme académique et pompeux reparaître, écrivait-il lui-même à Scherer; mais il suffit que la passion s'éveille pour le chasser, et, grâce à Dieu, les sujets de se passionner ne manquent pas à notre commune existence. » Un critique délicat, rassemblant son œuvre littéraire, a pu dire : « Il en était venu à ce point de perfection qu'en tout genre, il savait s'arrêter à la limite au delà de laquelle, le bon goût cessant, le pédantisme commence avec l'emphase ou le raffinement*. »
Mais autant cette méthode était calme, reposée, sereine, autant était vive et enflammée la pensée qu'elle servait. Nous l'avons vu par l'explosion de
i. X. Doudan.
ses sentiments dès l'École normale, dès le collège : Prevost-Paradol n'était rien moins qu'un contemplateur. De bonne heure il avait conçu sa règle de vie en dehors de toute idée métaphysique. Ce qu'à vingt ans il traitait encore d'hypothèse et de rêve était devenu une opinion raisonnée, un système. Spinoza est son maître; la conformité à l'ordre général de la nature, son idéal ; l'activité ou le développement de l'être, pour parler comme Spinoza, sa loi.
Cette activité, il en reconnaissait deux modes, l'action proprement dite et la science. Que la science fût un mode supérieur à l'action, il ne le contestait pas. « Quelle plus noble ambition que celle de s'élever à la pleine intelligence de la nature ! Elle seule met toute chose à sa place; elle seule est efficace contre les agitations de l'âme, parce qu'elle en réduit immédiatement les causes à leur valeur véritable, c'est-à-dire à rien ou à presque rien. » C'est un des sujets sur lesquels il aimait à écrire de brillantes variations : « Pauvres créatures que nous sommes ! Comme un coup de vent nous change !
Qu'avons -nous donc de stable en nous, et à quoi nous attacher? Mais pour être philosophe, il faut adorer nos variations même, qui sont dans l'ordre de la nature, comme les mouvements de la mer et comme les changements du temps. Qu'il est bon d'avoir conscience de soi et de contempler avec clarté, du haut de la raison, notre déraison elle-même, et l'inconstance aveugle de nos sentiments ! Figure-toi la terre ayant conscience des saisons et se résignant à l'hiver, comme Cérès à l'absence de Proserpine. Pluie, beau temps, amour, joie, mauvaise humeur, gaieté du Champagne, ivresse du travail et de l'in-
58 PUEVOST-PARADOL.
spiration, tout cela est le débordement de la nature, c'est son changement à vue, son opéra, son interminable pièce, qui n'a ni premier, ni dernier acte, et dont une seconde fait notre vie. » Viennent les jours d'épreuve : il cherchera dans cette adhésion aux lois naturelles la force nécessaire pour soutenir l'assaut : en sa jeunesse, il s'y réfugiait comme derrière un rempart inexpugnable; plus tard, elle l'aidera à quitter la vie. Toutefois, cette sagesse, à la fois soumise et superbe, il la tient en réserve, pour ainsi dire, et c'est le goût de l'action qui l'emporte.
Ce goût chez les hommes est à ses yeux comme le signe d'élection. Il décide de sa sympathie Iprofonde pour La Boétie et Vauvenargues. L'énergique protestation de l'auteur de la Servitude volontaire « l'a pénétré jusqu'aux moelles ». Mais, au témoignage de Montaigne, La Boétie a souffert « d'être né à Sarlat plutôt qu'à Venise, d'avoir croupi aux cendres du foyer domestique, condamné à laisser oisives de grandes parties desquelles la chose publique eût pu tirer du service et lui de la gloire » : c'est par là qu'il l'aime de prédilection. Dans Vauvenargues, il semble parfois qu'il ait pressenti le secret de sa propre destinée : tant il s'ingénie à mettre en lumière ce que l'œuvre du jeune et brillant moraliste renferme de force en même temps que de grâce ! Il y trouve ce que personne n'avait vu : une théorie complète du libre arbitre; il en fait un émule de Spinoza, un précurseur de Kant; il le grandit et l'exalte. Mais, par-dessus tout, il se plaint que les moyens lui aient manqué pour exercer l'action dont le besoin le dévorait : les amitiés puissantes, la santé, l'occasion, la vie enfin au moment où allait
commencer pour lui la renommée. « L'action, s'écriet-il, voilà le mot qui revient peut-être le plus souvent dans les écrits de Vauvenargues, voilà l'image et le rêve qui obsédaient sa pensée, et il entendait par l'action l'influence sur les affaires humaines, la lutte de l'intelligence aux prises avec les choses et avec les hommes. »
Ne lui prête-t-il pas ici avec quelque excès ses propres idées ? Vauvenargues, avait dit judicieusement Mirabeau, parle par théorie. C'est le jugement que développe Sainte-Beuve, quand il écrit : « N'ayant pu être ambitieux lui-même et pour son compte, Vauvenargues demeure le plus vertueux professeur d'ambition. » Mais cette exagération même est chez Prevost-Paradol une lumière. Plus il découvre en Vauvenargues ce qui n'y était pas, plus il se découvre lui-même. « L'ambition, disait-il peu de temps après avoir quitté Aix, n'est pas autre chose que le désir du commandement et de la gloire, et le plus souvent de ces deux biens ensemble.... Désirer le commandement ou la gloire, c'est vouloir s'étendre comme le veut toute créature, c'est aspirer à vivre hors de soi, à reculer les limites de son être, à remplir un plus grand espace dans le monde.... Désirer le commandement, c'est entreprendre sur la volonté de ses semblables,... faire sienne leur volonté, agir par eux.... Fondé sur la loi générale de la nature, ce besoin d'agir est en même temps conforme aux règles de l'ordre moral. » Ce dont Prevost-Paradol sait le plus de gré à Vauvenargues peut-être après sa théorie kantienne du libre arbitre, c'est d'avoir pris la défense de l'homme, « jusque-là en disgrâce chez tous ceux qui pensent ». Le xvii® siècle s'était montré sévère
pour la nature humaine, se défiant de ses élans et redoutant dans ses meilleurs instincts Tinfluence d'une perversité originelle. Yauvenargues remet en honneur les passions et s'efforce de montrer comment, ayant leur justification, leur rôle dans l'ordre universel, elles peuvent se concilier avec la vertu, comment elles peuvent même le plus souvent y conduire. « Si vous avez quelque passion qui élève vos sentiments, écrivait-il dans ses Conseils à un jeune homme^ qui vous rende plus généreux, plus compatissant, plus humain, qu'elle vous soit chère! » Et il donnait à cette partie de ses écrits ce titre qui semble résumer son œuvre et raconter sa vie : <c Aimer les passions nobles ».
Aimer les passions nobles, telle pourrait être aussi la devise de Prevost-Paradol. « L'amour de soi, dit-il, est le fond indestructible et nécessaire de l'âme humaine. Chercher son bien en ce monde ou son salut dans l'autre, suivant la loi des chrétiens, est la règle naturelle de l'homme, sa raison d'être, le principe sur lequel repose sa vie, comme celle de l'univers, dont il n'est qu'une parcelle. Mais il y a deux façons de s'aimer : l'une basse et étroite, qui subordonne tout à soi et qui s'appelle le vice; l'autre intelligente, courageuse, qui subordonne son bien propre au bien général, ou plutôt qui les identifie l'un à l'autre, et qui s'appelle la vertu. » C'est ainsi qu'il arrivait à définir la vertu « Tart de faire remonter l'égoïsme à sa source la plus élevée ». Et tandis qu'il décrit les effets de « cette vertu agissante », il semble qu'il en savoure les joies. L'idée de l'action le fascine. Aussi bien n'est-ce pas par le commandement seul qu'elle s'exerce; elle s'impose également aux esprits par la parole, par la plume.
ETUDE. 6i
en dépit du pouvoir et contre le pouvoir lui-même. Si Prevost-Paradol fait état de la littérature politique, c'est qu'à ses yeux elle représente la littérature d'action.
L'ardeur de son goût pour l'action s'accroissait de sa confiance dans les résultats qu'elle peut produire. Prevost-Paradol ne croyait pas à l'excellence originelle de la nature humaine ; mais il n'admettait point que l'homme fût impuissant à se modifier sous l'aiguillon de la liberté. Le monde moral présentait à ses yeux, comme le monde physique, un composé de bien et de mal, bien et mal en lutte l'un avec l'autre, non seulement chez les individus divers, mais chez le même individu. Il a personnifié, avec une bonne grâce humoristique, cette lutte, tantôt sourde, tantôt violente, toujours ouverte, dans l'histoire de Mon ami Hei^mann.
Hermann est un jeune étudiant d'une université allemande que la nature semble avoir comblé de ses dons. Philosophe voué à la recherche du vrai et au culte du bien, de mœurs douces et aimables, indépendant d'ailleurs par sa fortune comme par son caractère, il n'a que deux défauts, deux travers : il ne peut rester éveillé au delà du coucher du soleil, et il ne parle de lui-même qu'avec un indicible sentiment de tristesse. C'est qu'à la chute du jour et pendant la nuit, l'àme d'Hermann va aux antipodes, en Australie, habiter un autre corps, et devient l'âme d'un vagabond de la pire espèce, de Parker, qui, de vice en vice, finit par tomber dans le crime. Un matin, Hennann, le charmant Hermann, est trouvé inanimé dans son lit, et l'on apprend bientôt que le même jour, heure pour heure, par autorité de justice, Parker, l'infâme Parker, a été pendu. Et
tirant la moralité de Thistoirc, Fauteur conclut : « Le fait a-t-il rien de si merveilleux? Ne sommes-nous pas tous un bizarre assemblage d'Hermann et de Parker? La partie noble de notre nature peut-elle se séparer de nos parties inférieures et grossières, et ne portons-nous pas en nous une guerre civile? Aujourd'hui nous sommes Hermann et demain Parker, quelquefois tous deux ensemble, tant les motifs de nos actions sont mêlés et mobiles, tant nous sommes ondoyants et divers, tant le bien et le mal s'enchevêtrent profondément dans notre àme!... Que sont les nations elles-mêmes, sinon d'étranges et indissolubles assemblages d'Hermanns et de Parkers, doués de facultés et animés d'intentions différentes, mais solidaires les uns des autres devant le monde et dans l'histoire? Hermann tire à droite et Parker tire à gauche ; mais qu'ils aillent ensemble ou séparément, ils ont même fortune.... Le monde est plein de mystères, et bien fin qui en donnera le dernier mot à la salisfaction générale. »
Si Prevost-Paradol se défend spirituellement d'expliquer l'énigme, encore moins se prête-t-il à en accepter l'apparente loi. Il pense, il veut penser qu'il appartient aux peuples, comme aux individus, de mettre à profit, en la dirigeant, la force que les passions leur donnent; et tel est l'objet de l'action qu'il entendait exercer.
C'est le l^"* janvier 1857 qu'il entra aux Débats. Il ne les quitta que quelques mois, pour la Presse^ du 9 avril au 12 août 1858. A partir de là., il n'a plus cesse de leur appartenir, même pendant sa campagne au Courrier du Dimanche; il leur appartenait encore, lorsque le gouvernement de Tempire fit appel à ses services. C'est M. Thiers, M. Mignet, M. Villemain, M. Saint-Marc Girardin, qui l'avaient présenté à M. Bertin. Son directeur était M. de Sacy. Il devait remplacer M. John Lemoinne. On ne pouvait s'engager sous de meilleurs auspices. « Enfin, disait-il, j'ai rallié le drapeau! »
Le Bulletin, ou ce qu'on appelle ailleurs le Premier-Paris, était la rançon du noviciat. Rançon d'honneur : qui pouvait oublier que M. de Sacy l'avait payée près de vingt ans? Prevost-Paradol, qui occupa la place pendant dix-huit mois, y développa d'emblée les plus essentielles qualités du pubUciste : la clarté, la simplicité, la concision, la justesse. La lucidité avec laquelle il exposait une question n'avait de comparable que la promptitude avec laquelle il en avait saisi le caractère. Suivant le mot de M. Thiers, à propos d'un de ses premiers articles, il allait droit au but. En quelques phrases, il avait dit tout ce qui était à dire; vingt lignes lui suffisaient pour faire le tour du monde : à la veille de la guerre de 1859, il dressa en une colonne le
tableau complet de Topinion des cabinets européens. Ses mois de service — on sait qu'il partageait Tannée avec Alloury — étaient pour M. de Sacy « un avant-goût du repos et des douceurs du Paradis «. L'art n'était pas étranger à cette rapidité lumineuse et sûre. Mais Prevost-Paradol cherchait surtout sa force dans l'indiscutable rectitude des appréciations. Pour lui, le suprême mérite du journaliste était de prononcer le mot que tout le monde avait sur les lèvres, d'exprimer la veille ce que les honnêtes gens devaient penser le lendemain; et dès la première rencontre, ses adversaires avaient salué l'habileté de cette tactique supérieure avec une admiration non déguisée. « Il tirait sur nous, a dit Sainte-Beuve, mais il tirait bien. »
A cette solidité du fond Prevost-Paradol joignait un agrément sans égal. Il n'était pas de question qui, sous sa plume, ne prît un intérêt général et comme une portée philosophique. Intérêt d'autant plus saisissant que, presque chaque jour, au milieu des indications courantes, il changeait le sujet sur lequel il s'attachait principalement à répandre la lumière. Puis vint, et au bout de peu de temps, la malice : malice de rapprochements imprévus, de nouvelles déconcertantes, de sousentendus, de silences calculés, de procédés de toute sorte, où l'apparente innocence de l'attaque ne faisait que rendre la blessure plus cuisante. « J'entourerai mon épée de feuilles de myrte, dit un hymne athénien. » Bon conseil, remarque Prevost- Paradol : « pour être invisible, la pointe du glaive n'est pas moins perçante ». Personne n'a porté plus loin l'habileté à se rendre invulnérable en bravant les coups, à faire entendre ce qu'on ne
peut pas dire, à tout dire en se défendant de parler.
Quelques années après, alors qu'il était en pleine possession de son autorité, Prevost-Paradol se plaignait des entraves qui enchaînaient sa main. Il s'indignait des rigueurs d'une législation qui aurait étouffé la voix d'un Pascal, d'un Swift, d'un Junius, ou empêché leur talent de prendre tout son essor. 11 n'admettait pas que le grand art s'accommodât de cette gêne humiliante. Pour un peu de souplesse qu'on y pouvait gagner peut-être, que de force et de sincérité on s'accoutumait à perdre I « Oui, disait-il, je le connais, cet art misérable et j'en use, quand il le faut, en pleine conscience, mais j'en sens tout le poids, et ceux qui me louent parfois de l'avoir pratiqué avec quelque succès — il répondait à Sainte-Beuve — ne sauront jamais combien je le dédaigne, combien j'aurais voulu naître dans un temps qui m'eût permis de l'ignorer. » C'était, en vérité, faire trop bon marché de ce qu'il lui devait. Certes Prevost-Paradol possédait la plupart des qualités qui constituent la grande éloquence, et la période dans laquelle il enveloppe sa pensée a souvent des élans d'une rare puissance. Mais aurait-il longtemps soutenu le ton de l'invective? Avait-il un tempérament à faire retentir tous les jours, comme un Mirabeau, ces vérités qu'il se reprochait de balbutier. Il était plus juste pour l'art exquis dont il a fourni le modèle, lorsqu'en 1853 — ah! si Sainte- Beuve eût connu cette lettre 1 — il en décrivait avec tant de bonheur l'attrait de haut goût et les raffinements : « Quelle volupté de compter et de peser ses mots, d'enfoncer délicatement l'aiguille, d'ajuster à coups posés! Vive l'oppression pour
donner toutes ses ressources et tout son prix à la pensée, pour nous instruire à la force contenue, aux nuances savantes, au mépris laconique et acéré! Que ce silence général est favorable! Les braillards se taisent ; il faut une voix métallique, dure, vibrante, pleine d'intonations fines et mordantes. Plus de chanteur des rues ; place aux artistes ! Que je voudrais en être, pour mon plaisir encore plus que pour Thonneur! La main me démange et Tépée danse au fourreau. »
Cependant les traditions courtoises et prudentes dn Journal des Débats lui imposaient parfois une modération à laquelle il ne se soumettait qu'en rongeant son frein. « Mon cher petit Prévost, soyez sage aujourd'hui comme une image, collée à la porte d'un savetier », lui écrivait M. de Sacy. Et il était sage. Mais, si rien ne pouvait altérer. sa fidélité aux amitiés dont le patronage lui était cher au-dessus de toute chose, le sacrifice n'en coûtait pas moins à son talent ; il sentait que sa polémique, étouffée par tant de sourdines, n'éveillait plus au dehors les mêmes échos. Une feuille jeune, confiante, décidée à tous les risques, le Courrier du Dimanche^ lui offrait un terrain de lutte large et ferme. Il devait y trouver de vaillants compagnons, MM. Hervé, Villetard, Ferdinand Duval, J.-J. Weiss, qui lui avait succédé à Aix et pour qui il avait fait ce que Rigault avait jadis fait pour lui-même. Réservant aux Débats ses articles littéraires, il se jeta dans /e Courrier^ et il y introduisit avec lui « l'ironie, ce dernier asile, cette dernière dignité du faible et de l'opprimé, l'indomptable et insaisissable ironie, qui dissout peu à peu les dominations les plus superbes ».
Son premier article, qui portait sur les limites du droit de discussion, resonna comme un coup de clairon (décembre 1859). Et pendant quatre ans, de quinzaine en quinzaine, sous forme de lettres, il expliqua, commenta, discuta pied à pied les événements dont était occupé Tesprit public. Les mesures qui intéressaient le régime intérieur de la France Tattiraient de préférence ; outre qu'elles touchaient plus directement tout le monde, elles lui fournissaient contre le gouvernement un point immédiatement vulnérable. Mais il suivait, avec autant de sollicitude et plus d'inquiétude encore peutêtre, la menace des dangers qui, d'année en année, s'amoncelaient autour de nous, — l'unité de l'Italie, l'expédition du Mexique, le démembrement du Danemark et le principe des nationalités, Sadowa et l'abaissement de l'Autriche, — analysant à fond chacune de ces questions à mesure qu'elle se dressait devant l'opinion surprise et impuissante, y projetant les sinistres lueurs de l'avenir, jugeant sur le coup, comme tant d'autres, hélas ! ne devaient juger qu'après l'événement et par ses conséquences.
Dans ces articles étincelants, l'esprit n'était que la parure du bon sens. Mais quelle richesse de moyens! Ici la fantaisie ailée d'Aristophane, là le sarcasme rieur de Lucien, ailleurs l'âpre raillerie de Swift, et cela dans une langue tantôt légère et brûlante comme la flamme, tantôt froide et tranchante comme l'acier, toujours transparente et pleine, souple et nerveuse, toute de verve, qui rappelle tour à tour, sans l'ombre d'une imitation ou d'un pastiche, Chamfort et P.-L. Courier, Montesquieu et Voltaire. « Dans ces jours malheureux où le sourire de l'hpn-
nête homme était la seule voix laissée à la conscience publique », un discours, un article de loi, un mot qui avait couru le monde, le moindre incident, lui servait de prétexte. Sous le couvert d'une comparaison, d'un apologue, d'un souvenir, d'une citation, il n'était rien qu'il ne réussît, de jour en jour davantage, à faire passer. Il avait à la fois toutes les prudences et toutes les audaces. La brochure où, sous le nom d'Anciens Partis^ il groupait les forces de l'opposition libérale, le procès qui s'en était suivi, sa condamnation triomphante, n'avaient rien laissé à faire pour l'éclat de sa renommée; les « avertissements » réitérés du gouvernement ne servaient plus que son esprit, qu'ils contribuaient à aiguiser.
Dur envers le pouvoir, doué d'une incroyable puissance de mépris, il trouvait le moyen de blesser à fond ses adversaires, sans les injurier. Jamais poison plus subtil ne fut présenté dans une coupe plus élégamment Ciselée. Même alors qu'il semble s'indigner, à Dieu ne plaise qu'il s'enfle ou se travaille ! Le ton reste de bon goût, comme dans une conversation de salon. Mais le trait porte avec d'autant plus de vigueur qu'il semble lancé — le mot est de Sainte-Beuve — le cou penché et comme nonchalamment. La théorie qu'il donnait de son secret est plus hautaine encore peut-être que l'application qu'il en fait. « Parler légèrement d'un sujet grave, ramener aux proportions d'une question simple, familièrement, quelque théorie ambitieuse ou quelque fastueuse imposture, est déjà un élément d'ironie, et ce qu'on veut abattre est aussitôt ébranlé. La méthode contraire ne produit pas un effet moins puissant : soutenir gravement
Topinion qu'on veut combattre, apporter en sa faveur, avec une rigueur et un sang-froid imperturbables, des arguments choisis par leur absurdité même..., c'est laisser dans la plaie, au cœur même de l'adversaire, un fer qui ne peut plus en être arraché. » Mais Tart n'y suffit point, ajoutait-il, il faut le don, et il avait reçu le don. Je ne veux pas dire qu'il n'en a jamais abusé. Dans certaines lettres au Courrier^ l'ironie est trop prolongée. Il n'est rien dont on ne se lasse. A quelques années de distance, alors qu'il n'était plus dans le feu de l'action, Prevost-Paradol aurait été le premier à retrancher certains développements. Mais on n'écrira point l'histoire du second Empire sans consulter les Pages d'histoire contemporaine^ où il a rassemblé presque tous les articles du Courrier^ et il en est qu'on lira pour elles-mêmes, tant qu'il y aura des hommes de cœur et des hommes de goût : elles font partie du meilleur patrimoine de l'esprit français.
Le plus heureux talent ne saurait s'assurer un crédit durable, s'il n'a pris haut son point d'appui. En tout pays, en France surtout peut-être, l'opposition aura toujours pour soi la faveur publique. Mais la faveur publique ne reste fidèle qu'à l'élévation des sentiments. En faisant passer dans la littérature les ardeurs de la passion politique, Prevost-Paradol aurait voulu faire entrer dans la politique la dignité des mœurs littéraires. Il professait sur le journalisme des opinions qui s'étaient fortifiées par le commerce des Débats. Après l'ambition de gouverner un peuple par la parole, il n'en voyait pas de plus généreuse que celle de l'éclairer par la presse. C'est une thèse qu'il développa un jour dans une séance publique de l'Institut. Sans doute il y a de
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mauvais journalistes; mais n'y a-t-il pas aussi de mauvais avocats, et le devoir de défendre Tinnoccnce en est-il amoindri? Sans doute encore le mal fait par un mauvais journaliste est plus retentissant que celui que peuvent faire cent mauvais avocats; mais si le scandale est grand, il est court, et les meilleures de ces feuilles, à peine noircies, ne sont-elles pas emportées par le fleuve du temps, comme une écume légère? Que si Ton reprochait au journalisme de détourner des jeunes gens qui auraient fait autre chose, il répondait que peut-être, en efl'et, ils auraient fait de mauvais vers, de mauvaises comédies ou de mauvais romans, que neuf fois sur dix ils faisaient tout de même. Le journalisme était, à son sens. Tune des formes les plus nobles de Téloquence délibérative , c'est-à-dire de Téloqucnce qui a de tout temps réglé les intérêts des peuples, jaloux de présider eux-mêmes à leurs destinées. Comme Téloquence délibérative, le journalisme a ses modèles : Junius, Swift, Bolingbroke, Chateaubriand, Benjamin Constant. « Si au savoir, à riiabileté, à la force, on joint, concluait-il, la première condition que Caton impose à Torateur en rappelant vir bonus dicendi peritus^ et si Ton suppose que le publiciste est intègre, de bonne foi, indépendant à Tégard du pouvoir, ferme contre les passions injustes et dédaigneux d'une popularité trop facile, n'aura-t-on pas porté assez haut cet art indispensable aux sociétés modernes pour lui donner droit de cité dans les régions les plus élevées de la littérature?* »
Ses plus violents contradicteurs ne se refusaient
1. Des rapports de la politique et des lettres^ lecture faite dans la séance annuelle des cinq académies (14 août 1^68).
pas à trouver dans ce portrait le publiciste qu'il voulait être. En combattant son opinion, on respectait son caractère. Nul ne lui contestait le droit de revendiquer le témoignage qu'il se rend, dans la préface des Pages contemporaines : « Je n'ai rien négligé pour faire entendre au plus distrait ou au moins éclairé de mes lecteurs que les affaires publiques étaient les siennes.... Si un seul d'entre eux sort de cette lecture plus attentif aux intérêts communs, plus occupé de l'avenir du pays, plus favorable à la liberté, j'ai fait mon devoir et j'en suis récompensé. »
Il n'est pas un seul de ses écrits où Prevost- Paradol n'ait plus ou moins directement travaillé à cette propagande libérale*. Mais c'est particulièrement dans les Essais^ dans les Pages d histoire contemporaine et dans la France nouvelle^ qu'il en a établi les principes. Qu'entre ces trois ouvrages eux-mêmes il se trouve quelques divergences de vues, on ne saurait s'en étonner. Prevost-Paradol avait trop le sentiment de l'opportunité, l'intelligence des besoins contingents, l'esprit politique, en un mot, pour ne pas tenir compte des circonstances et fléchir au temps. Il est d'ailleurs certains points, et non des points indifférents, sur lesquels il a eu peine à se résoudre. Mais finalement il s'est résolu, et il est aisé de reconstituer sa doctrine de gouvernement; en cela, comme en toute chose, il n'a jamais laissé planer sur le fond de ses idées l'ombre d'un nuage.
Nous avions étudié ensemble, à l'École normale,
1. Nous avons rappelé ci-dessus ceux de ses ouvrages qui ont un caractère plus particulièrement historique ou littéraire : Essai sur V histoire universelle 1854), Elisabeth et Henri IV (1855), Swift (1855), Du rôle de la famille dans V éducation (1857), les Moralistes français (1865). Voici la liste de ses principales œuvres politiques : Essais de politique et de littérature (1859) ; Nouveaux Essais de politique et de littérature ( 1862); £«sat« de politique et de littérature (3« série) (1863); Quelques Pages d' histoire contemporaine (1802-1866), 4 vol.; la France nouvelle (1868).
la Démocratie en Amérique. C'est ensemble également que nous avons lu, un dimanche, chez lui, les Œuvres et la Correspondance inédites d'Alexis de Tocqucville, le jour même où elles venaient de paraître (1862). Tocqueville n'était pas seulement Tàme pure, haute et fière, sans vanité, aimable et simple, de la Correspondances Prevost-Paradol se doutait bien que les Souvenirs, mis en réserve par une amitié prudente, devaient révéler, avec la sagacité malicieuse de l'historien philosophe, quelques côtés plus humains de son esprit. Mais ce qui l'attirait en lui, c'était l'amour de la gloire, l'ambition du gouvernement, le dévouement aux idées libérales mêlé de lassitudes et de craintes, toute une communauté de sentiments qui lui faisaient dire, tandis que nous feuilletions la Correspondance avec passion : « ... C'est bien cela.... Et moi aussi, j'ai dû le dire, je l'ai dit.... Il faut en vérité que nous ayons eu quelque entretien intime là-dessus, lui et moi, dans un autre monde «. Et ces exclamations, d'une naïveté amusante, trahissaient exactement sa pensée. Après Spinoza, Vauvenargues et Tocqueville sont les deux hommes dont l'action sur Prevost- Paradol se manifeste peut-être le plus sensiblement : Vauvenargues dans les idées philosophiques et morales, Tocqueville dans la doctrine politique. Prevost-Paradol ne partageait pas seulement les principes de Tocqueville, il en envisageait les applications à la France de la même façon, tantôt avec une noble confiance, tantôt avec une sorte d'angoisse voisine du découragement, toujours avec une portée, une clairvoyance, une prescience des intérêts et des périls de l'avenir social, qu'aucun esprit en ce siècle n'a égalées ou surpassées.
* Pour Prevost-Paradol, comme pour Tocqueville, la démocratie est Tétat inévitable et légitime du monde moderne. Tous les peuples y marchent, et tôt ou tard y aboutiront. Qu'on s'en réjouisse ou qu'on le regrette, il faut gouverner avec elle et pour elle. Prevost-Paradol était pénétré du sentiment de cette transformation. Il en avait compris la loi irrévocable, et elle ne lui déplaisait pas. Mais il en apercevait clairement les dangers et il aurait voulu les conjurer.
L'égalité est le fondement de la démocratie.
Prevost-Paradol y voyait volontiers une des forces de renouvellement les plus sûres en même temps qu'un des instincts les plus invincibles et au fond les plus louables de l'esprit français. « Voulez-vous savoir, disait-il, quelles racines notre état social a jetées dans les âmes? Évoquez par la pensée la moindre division de castes, la moindre inégalité provenant du fait de la naissance, soit devant la justice, soit dans la répartition de l'impôt, soit dans l'accès aux fonctions publiques et aux grades militaires; figurez-vous quelque distinction sérieuse et efficace reposant sur autre chose que la fortune et le talent, et vous sentirez aussitôt combien ces fantômes sont loin de nous, combien il est impossible d'en concevoir la résurrection, avec quelle force irrésistible la Révolution les a relégués dans l'histoire. » Mais, contraire aux revendications aristocratiques, il n'était pas moins éloigné de toute idée do privilège à rebours. Il flétrissait, comme un puéril abus de pouvoir, la proscription des titres de noblesse; il approuvait la politique du gouvernement de 1830, « qui en reconnaissait l'existence, sans leur donner la sanction publique d'une protection particulière
de la loi* ». A chacun selon son mérite : il admettait la formule pour tous ; mais il la voulait imposer à tous, ce Qui a pu lire sans douleur et sans quelque honte, écrivait-il, le passage des Mémoires de lord Normanby..., dans lequel il raconte la conversation de deux ouvriers qui se plaignaient, en 1848, de l'Assemblée nationale : « Ils gagnent vingt-cinq francs par jour, ils nous font gagner trois francs par jour et ils appellent cela de Tégalité! » Voilà la contre-partie de la nuit du 4 Août : Tâme de la France n'a jamais été plus sage, jamais plus folle, jamais plus grande, jamais plus basse, que lorsqu'elle a cédé à la passion ou à Tivresse de Tégalité*. « Il s'effrayait de cette ivresse pour l'avenir de la démocratie. Les outrages faits à la justice et au bon sens l'indignaient plus qu'ils ne l'inquiétaient, à vrai dire, un peuple, quel qu'il soit, ne les supportant jamais longtemps, parce qu'il n'est pas de société qui puisse vivre d'un régime d'absurdes violences. Le vrai péril, c'était l'esprit de nivellement qui, s'insinuant peu à peu dans les idées et dans les lois, travaille inconsciemment parfois, mais d'autant plus dangereusement, à tout réduire, à tout abaisser. Ainsi prépare-t-on à coup sûr l'anarchie ou la servitude, les criminels désordres de la foule ou l'avilissant despotisme d'un maître'. Un peuple ne vaut que par ses élites. Le propre d'une démocratie est de faire incessamment sortir ces élites de son propre sein : c'est son honneur et son salut.
i . Essais de politique et de littérature : Sur la noblesse^ p. 4i .