On sait qu'il avait été défendu par M. Dufaure
2. Prevost-Paradol avait été autorisé à subir dans la maison de santé du D*^ Blanche, à Passy, le mois de prison auquel il avait été condamné.
28 octobre 1860.
Je trouve, Monsieur, mon nom cité par vous d'une manière toute bienveillante et flatteuse dans votre article d'aujourd'hui. Je saisis cette occasion de vous remercier et de vous dire combien j'ai regretté de n'avoir pas en vous le juge que je désirerais pour ce livre sur Chateaubriand. Croyez que c'était moins des éloges que j'attendais de vous que le jugement d'un homme d'autant d'esprit, voulant bien me discuter et au besoin me contredire, mais répandant sur sa critique même de cet agrément qu'il met dans tout ce qu'il écrit. 11 me semble que nous nous connaissons depuis longtemps, et qu'à travers des dissidences mêmes, il y a des points de réunion; c'en est un où je me rencontre avec tout le monde, que de vous goûter.
Agréez, je vous prie, avec l'indulgence d'un ancien
élève de l'École normale, les sentiments d'un professeur
tout nouveau*, mais qui aime à renouer, autant qu'il le
peut, la chaîne.
Sainte-Beuve.
28 octobre 1860.
Monsieur,
La jouissance profondément émue que je viens de goû-
1. M. Sainte-Beuve avait été nommé maître de conférences à TÉcoIe normale, en novembre 1857 ; il y resta jusqu'en août 1861.
272 PUEVOST-PARADOL.
ter resterait toujours incomplète, si elle ne vous était directement exprimée I Vous avez fait comprendre Mme Swetchine aussi bien que vous l'avez saisie S et il me semble que vous voilà désormais étroitement uni à tous ceux qui l'ont aimée. Permettez donc aussi à Tun de ceux-là de vous dire tous les sentiments qui en naissent pour lui.
C'est maintenant en notre commune amie et près de Dieu que ma reconnaissance se plaira à vous aller chercher. Je suis sûr, Monsieur, que vous lui pardonnerez de prendre ce caractère presque intime et que vous y reconnaîtrez du moins le gage d'une inviolable fidélité.
Fâlloux.
PREVOST-PARADOL A SAINÏE-BEDVE
Dimanche, 30 octobre 1860.
Monsieur,
La note dont vous me remerciez d'une façon si gracieuse est bien peu de chose, et je regrette infiniment d'avoir été devancé par un de mes collaborateurs, au sujet de votre Chateaubriand, J'aurais aimé à vous témoigner par un article aimable, — qui eût été en môme temps un article juste, car on ne peut être juste sans être aimable en parlant d'un tel ouvrage, — combien je vous suis reconnaissant du compliment si délicat que vous avez l)ien voulu me faire dans une note du premier volume *.
1 . Voir les Nouveaux Essais de Politique et de Liilérature^ p. 276.
2. Voici le passag^e de la note à laquelle Prevost-Paradol fait allusion : a 11 y a quelques années déjà, qu'un de mes amis fort docte, et d'ailleurs bon républicain, me donnait l'idée d'mi joli essai à faire sous ce titre : que la censure a été utile eu bon goût en littérature. Je ne conseillerais certes à personne d'essayer de rétablir la censure ; mais il faut être juste envers ses ennemis, siirtiiut quand
Je me sens presque fier de voir ainsi confirmé par vous ce que j'ai dit pJus d'une fois moi-même à mes amis : c'est que je suis le plus désintéressé des hommes en souhaitant le retour d'une liberté raisonnable; car c'est à la dure contrainte imposée à la presse que je dois cet art, dont vous me louez, de parler à demi-voix : si tout le monde crie, l'on ne m'entendra plus ^ Mais je m'en console aisément, Monsieur, en songeant que nous touchons peut-être au terme de ce régime, et que la France va peut-être reprendre possession d'elle-même. Ce grand intérêt me touche, je l'avoue, plus que tout le reste, et domine singulièrement chez moi toute préoccupation littéraire.
Ce n'en est pas moins pour moi une précieuse récompense que de voir mon nom associé à la vogue et à la durée de votre beau travail, et je vous suis sérieusement reconnaissant de l'honorable témoignage que vous me rendez, d'avoir voulu et pu me faire entendre, lorsque presque tout le monde était réduit à se taire.
Veuillez agréer, Monsieur, avec mes remercîments bien sincères, l'assurance de ma considération la plus distinguée.
ils sont morts. Il en est de la censure comme de la rime; elle a servi beaucoup à la pensée, en la gênant; elle a forcé de s'ingénier et de trouver ce qu'en temps de pleine liberté on ne se donne pas la peine de chercher. Quand la censure n'étoulfe pas toute liberté, comme cil Italio, elle l'aiguise.... Ce qui précède a été écrit en 1849. Depuis lors, l'expérience a continué. Après le régime de la liberté absolue, si favorable à la grossièreté, on a eu le régime de la liberté restreinte, de la liberté avertie- et intimidée; je n'en parle qu'au point de vue du goût : il me semble que quelques écrivains en ont profité pour montrer bien de l'esprit, pour donner à croire qu'ils auraient bien du talent, s'ils étaient moins gênés : M. Prevost-Paradol, par exemple, n'a pas à se plaindre de ce régime-là. » {Chateaubriand et son groupe littéraire sous VEmpire, toine II, p. 58-59, note.)
l. Ce n'est pas tout à fait en ces termes que Prevost-Paradol parle de celte contrainte, dans la préface des Nouveaux Essais de Littérature et de Politique. II s'en plaint amèrement.
Lundi, 4 noyembre 1801.
Monsieur.
Combien je souhaiterais, après vous avoir lu ce matin, pouvoir vous remercier de tout cœur et sans qu*aucun regret fût mêlé à mon plaisir 1 * Mais la fin de votre article est si cruelle et le coup porté tombe si près de moi qu'il m'est impossible de ne pas le sentir. Non seulement M. Cuvillier-Fleury a encouragé jadis mes débuts au Journal des Débats sans le moindre sentiment de jalousie, mais il a contribué plus qu'aucun autre à m'y ramener, après mon court passage à la Presse, C'est un procédé trop rare et trop délicat pour que je l'oublie, et ma gratitude invariable pour lui me fait trouver bien amer le fond de cette coupe de lait et de miel que vous m'avez généreusement versée.
Vous m'avez traité en juge indulgent, beaucoup plus qu'en adversaire ; et s'il est, dans ce que vous avez dit, plus d'un éloge qui surpasse de beaucoup mes mérites, je reconnais que vous venez d'appliquer à un vivant cette rare puissance d'analyse et cet instinct pénétrant de la vérité qui vous ont permis de ressusciter heureusement tant de morts. Oui, Monsieur, — pourquoi ne l'avouerais-je pas à un psychologue, curieux uniquement de bien connaître le cœur humain et digne qu'on lui vienne en aide? — il y a en moi, je le sens -et je l'avoue, sous des opinions très sincères et très arrêtées contre ce qui est, un regret involontairement personnel de ce qui était ou
1. Voir dans les Nouveaux Lundis^ tome I, p. 544, Farticle dans lequel Sainte-Beuve élevait Prevost-Paradol au détriment de Cuvillier- Fleury et le désignait à TAcadémie comme le vrai et digne candidat.
de ce qui pourrait être. République ou monarchie, je voudrais voir au milieu de ce grand pays un gouvernement libre, ou, si vous l'aimez mieux, une mêlée ouverte aux gens de bien et dans laquelle on pût se jeter avec honneur. Je crois fermement que la France s'en trouverait mieux, et c'est ce qui met ma conscience en repos; mais je crois aussi, sauf les dures leçons de l'expérience, que je ne m'en trouverais pas plus mal, et, en se posant sur cette petite blessure, votre doigt a touché juste.
De là. Monsieur, et vous l'avez bien finement compris, mon indifférence, nullement absolue, mais relative, aux œuvres littéraires et à mes essais si imparfaits de critique. Je m'y montre le plus souvent trop facile, non seulement à cause des usages et des relations du monde qui émoussent la critique et qui en font peu à peu une partie de la politesse, mais aussi parce qu'en écrivant sur de tels sujets, je pense le plus souvent à autre chose, et que j'arrive involontairement à parler d'autre chose, comme ces amoureux qui retrouvent au bout de toutes leurs paroles et de toutes leurs pensées l'image ou le nom de leur maîtresse.
Mais, s'il faut tout dire. Monsieur, — et je serais bien désolé que mon aveu vous parût un pur compliment en échange dos vôtres — ce qui a surtout contribué à m'éloigner de toule ambition sérieuse sur le chemin de la critique littéraire, c'est l'impossibilité de vous y dépasser et même de vous y rejoindre. Vous étiez pendant mon séjour à l'Ecole normale une de mes admirations les plus vives, et vos Causeries du Lundi me semblaient les leçons de littérature les plus attrayantes et les plus accompUes que notre génération pût recevoir. Ce sentiment ne s'est pas affaibli avec le temps, bien au contraire; et vos nouvelles Causeries me guériraient bien vite de toute ambition de ce genre, si d'ailleurs d'autres pensées ne me possédaient tout entier.
C'est trop vous parler de moi. Monsieur, môme pour
276 TREYOST-PARADOL.
reconnaître le talent supérieur et l'indulgence aimable de mon juge; et j'aime mieux vous dire, en terminant, que ce témoignage d'extrême bienveillance, donné par un confrère, me fait regretter plus amèrement aujourd'hui qu'hier l'espace qui nous sépare. Ce ne sont plus les nuances d'autrefois qui divisent nos partis politiques; malgré la paix qui règne dans nos rues, vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir que nous vivons tristement, dans un temps de guerre civile. Vous êtes la force et surtout l'éclat du camp que j'assiège avec des forces bien inégales. Je mourrai, je l'espère, dans les ruines du mien, mais les dures lois de la guerre qui nous tiennent éloignés l'un de l'autre, n'empêchent pas qu'on ne quitte un instant ses armes, pour se saluer de la main ; et vous venez de le faire à mon égard, Monsieur, avec une générosité et une bonne grâce qui m'ont profondément touché. . Veuillez agréer, Monsieur, avec tous mes remerciements, l'assurance do ma considération la plus distinguée.
5 novembre iî^'Oi.
Vous m'auriez dit moins de choses aimables, Monsieur, que je vous serais encore très reconnaissant de votre remerciement. 11 est si délicat toujours de vouloir aller au fond des pensées qu'il fallait que je comptasse beaucoup sur votre esprit pour oser me permettre ce que j'ai fait, surtout ayant à cœur de témoigner de ma sympathie, bien plus que de marquer une dissidence. Vous me donnez une vraie joie, en me rassurant. Elle est tempérée d'un regret, vous savez trop lequel; quoique je sente
cela moins vivement que d'autres, je ne laisse pas d en êtie chagrin et préoccupé. J'ai le cœur inoins belliqueux que la plume, mais il faut faire son métier honnêtement.
Agréez, Monsieur, l'expression de ma haute estime.
Sainte-Beuve.
6 mars 1862.
Mon cher monsieur Scherer,
Je n'ai appris qu'hier matin que vous avez parlé de mois et quand j'ai passé au journal, c'était pour vous lire.
Maintenant que je vous ai lu et relu, je ne sais vraiment comment vous remercier. Vous avez traité l'homme et l'écrivain d'une façon si honorable pour moi, et votre éloge a un tel caractère, qu'il y a désormais entre nous autre chose que la simple confraternité. Votre noble talent — soit dit sans aucune intention de compliment ou d'échange — vous assure un des premiers rangs parmi ceux que vous conviez à l'action et auxquels vous promettez l'avenir à la fin de votre article. Nous serons donc des frères d'armes, et notre bonne amitié nous soutiendra dans les bons et les mauvais jours. Que de compliments je vous ferais sur votre généreux article, si je me laissais aller à dire tout ce que j'ai sur le cœur ! Les éloges dont vous m'accablez et que j'ai une violente envie de mériter m'auraient moins ému et ravi, sans la vérité vraie du commencement. Je sens bien, de temps
1 . Voir Edmond Scherer, Études sur la Liltérature contemporaine^ I, XV, p. 255.
à autre, quand mon article hebdomadaire me pèse un peu, le vieil homme académique et pompeux reparaître; mais il suffit que la passion s'éveille pour le chasser, et, grâce à Dieu, les sujets de se passionner ne manqueront pas à notre commune existence. Nous la passerons, je Tespère, non loin l'un de l'autre, et sans changer d'avis l'un sur l'autre. Encore merci et à vous de cœur.
Versailles, T mars 1862.
Mon cher confrère, mon ami, M. Scherer, a été charmé de votre lettre. Voulez-vous vous trouver avec lui, un jour qu'il vous plaira*? Vous m'écrivez que vous venez, le lendemain, déjeuner ou dîner chez moi; j'avertirai M. Scherer. Vous prendrez mon repas philosophique. Pour que le plaisir soit complet pour nous tous, vous amènerez Gréard. Je n'exclus que les dîners du lundi et du mardi. Choisissez donc une série de beaux jours pour
pouvoir se promener.
Tout à vous, E. Bersot.
20 mars 1862.
Je vous remercie, cher Monsieur, de votre nouveau présent. Vous savez que c'était un de mes vœux de voir
i. Au sujet de cette réunion chez Bersot, de Scherer et 'de Prevost-Pai^adol, voir notre Étude sur Edmond Scherer^ 9* èdit«^ p. 160.
recueillir en volumes ces charmants articles. Me voilà donc satisfait; oui, mais comme on désire toujours et qu'une envie succède toujours à Tautre, voilà que je m'aperçois qu'il manque à ce volume si plein un beau et grave Vauvenargues^ un La Rochefoucauld d'hier, qui m'a mis en goût de la suite. Je suis insatiable, vous le voyez. Ne vous en prenez qu'à vous.
Agréez l'expression de mes sentiments dévoués.
. Sainte-Beuve.
Samedi, 24 janvier 1863.
Mon cher confrère,
Je vous remercie de votre livre et je répondrai bien franchement à votre lettre.
Il n'y a rien qui vous soit personnel dans la phrase que vous me rappelez, et comme vous n'avez jamais eu que de très aimables procédés à mon égard, je serais injustifiable de vous avoir attaqué personnellement. Mais il ne serait pas moins injuste d'exiger que je fasse à mes relations amicales avec vous le sacrifice de mon opinion décidée et depuis longtemps déclarée sur l'école de Saint-Simon.
Je n'ai jamais caché, lorsque j'en ai eu l'occasion, mon sentiment à cet égard; ma brochure sur les Anciens Partis, qui m'a valu une condamnation, en porte témoignage. Je reproche à l'école saint-simonienne une préoccupation exclusive du sort matériel des peuples et une coupable indifférence pour leur liberté et leur dignité politique. En un mot, je vois chez eux le principe de la souveraineté du but appliqué au développement de l'industrie et du bien-être; et peu leur importe que les peu-
280 PKEVOST-PARADOL.
pies se gouvernent eux-mêmes ou qu'ils soient gouvernés par un maître, pourvu qu'on améliore leurs conditions d'existence, absolument comme certains catholiques souffrent volontiers le pouvoir absolu, pourvu que celui qui le tient le fasse servir au triomphe de l'Église. Ce sont là des sentiments qui, en général, me blessent; mais, dans l'état présent de la France, ils me paraissent intolérables, et je crois de mon droit et de mon devoir de les combattre. Je ne romps point pour cela avec les amis que je puis avoir dans l'école saint-simonienne, faisant toujours passer les relations personnelles avant les dissensions politiques; mais je n'abdique nullement ma liberté d'action et de langage à l'égard de leurs doctrines. Je ne cesserai jamais de croire et de dire que le plus grand et le plus urgent des bienfaits, c'est de rendre au pays le gouvernement de lui-même ; et voilà ce qui me sépare entièrement de l'école saint-simonienne, satisfaite en général d'un régime favorable à l'application de ses principales idées. De là, mon cher confrère, un dissentiment entre nous, qui ne tournera jamais de ma part eu attaques personnelles, mais que j'exprimerai sans doute plus d'une fois encore et avec la plus entière liberté de langage, — tout en regrettant que nos relations amicales en soient refroidies, si vous trouvez, contrairement à mon opinion, qu'elles doivent s'en ressentir. Maintenant vous me rendrez fort heureux, je n'ai pas besoin de vous le dire, si vous me donnez le droit, par quelque démarche publique, de vous distinguer de cette école et de vous proclamer saint-simonien libéral, afin que ces mots cessent de jurer ensemble. Vous siégez au Sénat : faites un discours contre l'irresponsabilité ministérielle, qui permet au gouvernement d'entreprendre les plus folles entreprises, contre le système électoral, qui ferme aux honnêtes gens indépendants du pouvoir ou de la démagogie l'entrée de la Chambre, conti^e le régime de la presse, qui étoufîe nos plus justes plain-
tes, enfin contre la loi de sûreté générale, qui tient suspendus sur notre tête, même après une condamnation de presse, Tinternement et Texil. Ce jour-là, ma sympathie pour vos opinions sera d'accord avec mes sentiments de confraternité et avec ma considération pour voire talent. Jusque-là, je vous appellerai bien volontiers mon confrère, et tant que vous le permettrez, mon ami; mais je ne pourrai, en conscience, vous donner le nom de libéral.
Votre dévoué, P.-P.
Mai 1863.
Mon cher ami.
Je complais vous voir chez vous ou vous rencontrer quelque part la semaine dernière pour vous dire à quel point j'ai été reconnaissant de votre article sur le Père Lacordaire*. En exprimant d'une façon si bonne et si éloquente votre impression sur ce grand homme, vous aurez contribué à populariser la découverte que vous avez faite de lui et de son talent. Vous avez, du reste, parfaitement compris la nature de ce talent et de la grande âme qui l'inspirait, et, en parlant de lui comme vous l'avez fait, vous avez ajouté une nouvelle et bien douce obligation à toutes celles que je vous ai déjà.
Mais je ne veux pas que ces obligations personnelles me fassent oublier le grand et essentiel service que vous avez rendu à la chose publique par votre article sur le nouveau projet du Code pénal *. — Vous me l'aviez annoncé, et j'attendais quelque chose de bon; mais vous