Ibid. : Sur l'égalité^ p
5. a De tous les maîtres, dit-il, reprenant une maxime de La Boétie, le pire est celui qui a le royaume par l'élection du peuple, à qui le peuple lui-même a donné l'État. » Les Moralistes français, La Boétie, p. 54.
La sanction suprême de Tégalité est le droit de suffrage. Sur ce point, les vues de Prevost-Paradol s'inspiraient de la même prévoyance, loyale et ferme. Libre, au moment où la question était posée, de déterminer l'étendue et le mode d'exercice du suffrage, il eût préféré le suffrage restreint en fait, sinon en droit, au suffrage universel, le suffrage à deux degrés au suffrage direct. Il ne contestait virtuellement à aucun citoyen le droit d'avoir sa part d'action sur les destinées du pays ; mais il considérait que nul ne devait être mis en possession d'un droit, qui ne fût capable de l'exercer. La république de 1848 avait fait œuvre de justice, en proclamant le principe du suffrage universel. Elle eût fait acte de sagesse, en soumettant l'application progressive de ce principe à des conditions d'éducation préalable. Prevost- Paradol aurait voté la loi du 31 mai : il voulait mettre la force du côté où était la lumière. Au lendemain du 2 décembre 1851, il voit que le suffrage universel ratifiera le rétablissement de l'empire et il s'indigne contre cette surprise de la raison publique par la coalition des intérêts mal éclairés ou perfidement alarmés. « Les Ilotes ont pris Lacédémone, écrit-il sous le coup de l'événement.... Quoi? Voici, dans ce malheureux pays, une foule immense d'artisans et de laboureurs... qui, parce qu'elle ne sait ni lire, ni écrire, ni parler, trouve superflues la presse et la tribune, qui, n'ayant pas le sentiment moral qui nous rend la liberté chère et indispensable, donne à un homme la toute-puissance, et je laisserai faire patiemment cette mutilation de ma nature par ces Procustes hébétés! Non : pas plus que je ne laisserai ronger mes livres par les rats qui, innocemment aussi, ne les trouvent bons qu'à être rongés,
pas plus que je ne laisserai casser mes lunettes par un aveugle.... Ouvrir la politique à des hommes à qui la moindre notion du droit individuel est fermée, et qui vont droit au despotisme comme un àne au moulin, c'est, comme le dit le grand Balzac, lâcher un taureau dans la boutique d'un faïencier. Le droit ne l'exige pas et le bon sens s'y refuse.... » Ce n'était là toutefois que l'emportement de la première heure. Le lendemain de la révolution, quand la colère ne l'aveugle plus, et qu'il cherche à se rendre compte du mouvement qui emporte le pays, il en analyse les causes avec une profondeur et une franchise qui ne font pas un médiocre honneur à son sens politique. « Ce ne sont point les canons du boulevard qui ont vaincu l'indignation publique, c'est l'inaction du vrai peuple, c'est l'indifférence presque sympathique des ouvriers, c'est le bruit lointain que nous entendions par avance des acclamations de la campagne. Le parti éclairé de la nation a fatigué les masses de discussions et d'agitations incomprises, et les masses le font brutalement taire, en prêtant une irrésistible force à cet homme prédestiné que l'antiquité a bien connu, et que tout peuple a tour à tour adoré, sous le nom de bon tyran. » Ainsi ramené par la réflexion à la nécessité d'accepter la force des choses, Prevost- Paradol estimait que le suffrage universel, même prématurément établi, n'était pas sans porter en soi d'utiles compensations. Peu à peu le pays s'accoutumerait à comprendre que les révolutions matérielles sont aussi inutiles que funestes, puisque la volonté populaire peut légalement supprimer ou abaisser tous les obstacles. Le suffrage universel avait cet autre avantage, — telle était du moins
son espérance — de ne laisser plus rien à inventer aux agitateurs pour séduire Timagination des foules. Enfin, ne devait-on pas penser qu'après l'épreuve, la multitude découvrirait elle-même qu'il existe, entre sa façon de voter et la façon dont les affaires publiques sont conduites, un rapport de cause à effet, et qu'avec le temps, l'intelligence plus ou moins complète de cette responsabilité deviendrait pour les esprits un frein? « Que les Ilotes deviennent Lacédémoniens, et nous nous croirons assez vengés. »
Cependant, et même en assurant au suffrage universel l'indépendance, la moralité, la lumière par la liberté de la presse — d'une presse à bon marché — et par la diffusion de l'instruction primaire, Prevost-Paradol persistait à demander des garanties contre les dangers de l'oppression du nombre, garanties de liberté individuelle et garanties de liberté publique. Il croyait trouver les garanties de la liberté individuelle dans le droit accordé à chaque citoyen de disposer au mieux de ses intérêts, par le système du vote accumulé, des suffrages que le scrutin de liste mettait à sa disposition.. D'autre part, il pensait donner aux libertés publiques un rempart durable, en établissant pour la Chambre haute — la coexistence de deux chambres étant l'indispensable condition de la vie régulière d'un parlement — un mode spécial de recrutement. Dans la franchise de son libéralisme, il admettait que la Chambre des députés, issue du suffrage populaire direct, devait représenter, « non seulement la raison d'un Etat libre, mais même ses incertitudes et sa mobilité ». Pour parer aux entraînements auxquels, en raison de cette origine et de cette composition.
elle pouvait être exposée, il proposait que la Chambre haute fût le produit de la désignation combinée des conseils généraux, des conseils régionaux, et d'un certain nombre de corps indépendants, tels que l'Institut, rUniversité, les associations syndicales, les chambres de commerce, etc. En un mot, faire à Télite de la nation sa place dans le concours des forces communes, équilibrer la représentation des idées et des intérêts, concilier Tesprit de conservation et Tesprit de progrès, assurer tout à la fois la vie dans Tordre et Tordre dans la vie, tel était Tidéal que, par ces correctifs, il se flattait de réaliser.
De quelque façon que Texercice du suffrage universel fût organisé, une démocratie ne pouvait espérer de vivre qu'en s'appartenant à elle-même. Prevost- Paradol professait pour le passé monarchique de la France un respect ému. Était- il donc si beau de n'avoir pas d'histoire? Et parce que, depuis 1789, nous étions à la poursuite de la liberté, fallait-il perdre tout souvenir de ceux qui avaient fait notre grandeur? Même en admettant que la Révolution fût notre titre de gloire le plus considérable, à qui devions-nous de nous être trouvés une nation unie pour en défendre les principes contre la conjuration des monarchies coalisées? Mais, fils de la Révolution, Prevost-Paradol était de son temps, et, en plus d'un point, il le devançait. Parmi les pages qu'il a écrites sur la succession de « nos échecs en ce siècle », comme il appelle la série de nos constitutions politiques, il n'en est pas de plus remarquables peut-être que celles où il montre tous les gouvernements, tour à tour attaqués, à droite, à gauche, quelquefois des deux côtés à la fois, depuis le premier jour de leur existence jusqu'au dernier,
l'un pendant trois ans, l'autre pendant quinze ans, celui-ci pendant dix-huit ans, celui-là pendant trois mois, et « tous finalement pris d'assaut comme une place, dont la chute implacablement visée par tous est inévitable ». Et quel accent dans cette rapide histoire! Quelle angoisse douloureuse dans la réflexion qui la termine! « Paraissant désormais incapable de haine aussi bien que d'amour, revenue de toute passion, la France considère ses gouvernements et leurs divers efforts comme ces malades découragés qui écoutent tous les médecins avec une tranquille indifférence et les accueille mélancoliquement du même sourire.... C'est cette tristesse que nous respirons tous, jeunes et vieux, et c'est en proportion de notre patriotisme et de nos lumières que nous la sentons plus ou moins peser sur nos cœurs. » Cependant, pour lui, loin de l'abattre, cette tristesse l'élève et l'excite. Il est résolu à soutenir le bon combat. Monarchie ou république, il n'importe, pourvu que le pays soit et reste son maître.
Prevost-Paradol a pu avoir des inclinations particulières, entretenir, des relations privées avec les représentants de l'une des branches de la royauté héréditaire ; il n'avait point de préjugés, ni de liens. Après l'échec de la révolution de 1848, il ne croyait pas que la France fût en état de rompre avec la monarchie; il reprochait à la république d'avoir trompé tout le monde : « D'un peuple, qui n'a pas su conserver la royauté constitutionnelle, pouvait-on espérer l'énergie et l'esprit de suite nécessaires pour fonder le régime républicain? » Il aurait sans peine, à ce moment, salué « le drapeau tricolore, brodé de fleurs de lis, qui devait marquer la fusion
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de l'ancienne France et de la nouvelle >■>. Quelques années plus tard (1859), il se refusait à reconnaître aucune différence entre les diverses expressions de Topinion libérale; sous le nom d'Anciens Partis^ il comprenait Tensemble des partis qui tenaient pour le gouvernement de la nation par la nation ; et il ne lui déplaisait pas que Sainte-Beuve lui décernât, avec une bonne grâce malicieuse, le titre de secrétaire général de leur protestation commune. Dès lors, il était fixé, et il ne faisait que confirmer une déclaration maintes fois reproduite, lorsqu'en 1868, dans Tintroduction de la France nouvelle^ il écrivait : « On retrouvera ici cette indifférence déclarée aux questions de personnes, de dynasties, de cadre extérieur du gouvernement, qui m'a valu tant d'attaques, mais qui sera toujours, je l'espère, mon principal titre à l'approbation des esprits sages et des bons citoyens. » Il démontrait sans ambages que la chute de la seconde république serait mise par l'histoire à la charge des royalistes qui, en 1851, jouissaient à bon droit d'un grand crédit sur le peuple, et il ne voulait pas qu'on renouvelât cette faute. « J'appelle expressément bon citoyen, disait-il en complétant sa définition, le Français qui ne repousse aucune des formes du gouvernement libre, qui ne souffre point l'idée de troubler le repos de la patrie par ses ambitions et ses préférences personnelles, qui n'est ni enivré ni révolté par les mots de république ou de monarchie, et qui borne à un seul vœu ses exigences : que le pays règle lui-même sa destinée par le moyen d'assemblées librement élues et de ministères responsables. Légitimiste, orléaniste, républicain, affaire de nuances. Il s'agit de
savoir si nous sommes, ou plutôt si nous serons une nation. »
A vingt ans, il avait prêté contre le gouvernement absolu le serment d'Annibal ; il en avait la haine, elle lui était « entrée dans le cœur et dans le sang ». Tocqueville, disait-il, est allé chercher en Amérique des faits à l'appui de son opinion, non son opir nion, qu'il devait à ses réflexions et à son patriotisme. C'est aussi le patriotisme qui avait décidé de sa conviction inflexible. Prêt à transiger avec les formes de gouvernement, il n'admettait sur le fond aucune concession. Le premier chapitre de ses Essais, celui qu'il considérait comme la clef de voûte de toutes ses idées, a pour titre : Du gouvernement 'parlementaire. Et par gouvernement parlementaire il entendait « tout établissement politique où les assemblées ont la haute main sur les affaires du pays, où l'on ne peut conduire ces.affaires sans leur aveu ». Tandis qu'il construisait son système, il s'était demandé s'il fallait réserver au souverain constitutionnel le droit de veto, non pas le droit de veto absolu qui ne pouvait se soutenir, car il n'allait à rien moins, au fond, qu'à suspendre la vie nationale, mais le droit de réclamer avant la promulgation de la loi votée une délibération nouvelle, avec la nécessité d'obtenir cette fois la majorité des deux tiers. Et il avait aussitôt écarté cette conception, comme portant atteinte à l'indépendance du ministère, seul responsable devant la nation. A l'assemblée issue du suffrage universel il ne voulait d'autre contrepoids que l'existence d'une autre assemblée dont le concours fût nécessaire pour la confection des lois, et le droit de dissolution permettant au souverain de faire appel au pays pour trancher Iç
différend. Il ne souffrait point qu'on rusât avec ce principe. Des artifices inventés par l'intérêt dynastique, le plus redoutable à ses yeux était « cette sorte de croisement du gouvernement personnel avec le gouvernement] parlementaire imaginé par Tempire, qui donnait à la nation Tillusion de Tindépendance et Tentretenait dans l'illusion de la sécurité ». Fair play^ disait-il, franc jeu.
Mais ce jeu parlementaire, il en réclamait la franchise pour tous, aussi bien pour les représentants de la nation que pour son chef. Personne n'a compris avec plus d'indépendance, ni décrit avec plus de haute raison la nécessité de cette réciprocité de devoirs. Se souvenant peut-être de l'expérience des dernières années de la royauté de Juillet, il n'admettait pas que le gouvernement ministériel restât trop longtemps entre les mêmes mains. « Si les chutes des ministères sont trop fréquentes, dit-il, l'instabilité qui en résulte dans la conduite des affaires publiques est un mal; mais si ces chutes sont trop rares, si le même parti s'attache indéfiniment au pouvoir, deux dangers se produisent : le premier, c'est d'aigrir le parti tenu à l'écart et de le pousser parfois aux coups de force; le second, c'est d'enlever au système constitutionnel un de ses principaux avantages, celui d'assurer, par le changement opportun des cabinets, un rafraîchissement de l'atmosphère politique, et l'apaisement des griefs que l'exercice le plus sage produit toujours parmi les hommes. » Il n'est pas moins net sur l'obligation pour un cabinet, quel qu'il soit, de représenter avec harmonie une opinion ferme, « qui donne à la machine sa direction : il n'y a de gouvernement qu'à ce prix ».
On a dit justement qu'il était en Angleterre comme chez lui; on lui en a même fait un reproche, et il ne se défendait pas de le mériter. Il a toujours aimé la vie anglaise; il en goûtait les mœurs vigoureuses, le sport, le high-life. Il est vrai qu'il n'avait pas plutôt séjourné à Londres quelques semaines qu'il brûlait de se retrouver à Paris. Mais sa pensée restait invariablement attachée au spectacle de la liberté dont le Parlement anglais donnait l'exemple au monde civilisé. Seul, selon lui, le gouvernement parlementaire, ainsi appliqué, devait fortifier chez un peuple le ressort de la vie publique, faire le présent digne et l'avenir durable. Obligé, par hypothèse, de sacrifier momentanément la liberté à l'égalité ou l'égalité à la liberté, Prevost- Paradol aurait, sans hésiter, fait le sacrifice de l'égalité, convaincu que, poussée à outrance, l'égalité tuerait la liberté, tandis que, bien comprise, la liberté ramènerait infailliblement la saine égalité. Seul aussi, le gouvernement parlementaire pouvait donner l'essor aux talents qui sont le premier des éléments vitaux d'un pays. On ne pardonnait pas au parlementarisme d'entretenir parmi les hommes les grandes querelles de l'ambition. « N'est-ce pas précisément la marque de sa grandeur et de sa moralité? Non, ce n'est point l'ambition qui est funeste; c'est le parti qu'on en tire. Il y a eu des ambitieux en Angleterre, qui se nommaient Pitt, Fox, Canning; il y en a eu, en Perse et en Chine, qui n'ont point de nom, parce que les premiers ont agrandi le pays et que les seconds n'ont agrandi que leur fortune. Fait-on beaucoup pour la dignité de l'homme et pour le bien des sociétés, quand à l'ambition de gouverner on substitue l'ambition de faire ses affaires,
8Î6 PREYOST-PARADOL.
quand on met Tambition de Narcisse et de Pallas à la place de celle de Cicéron et de Pompée? C'est la vertu de Tambition chez les peuples libres, qu'elle cherche loyalement à se légitimer par ses services en même temps qu'à se satisfaire, et que celui qu'elle anime ne saurait se passer, ni de l'estime générale, ni de sa propre estime. » Dans une déJQnition que n'aurait pas désavouée Montesquieu, Prevost- Paradol, résumant ces vues élevées, appelait la politique « l'art de n'employer que la moindre force nécessaire pour la conduite des affaires humaines, et d'agir sur la volonté par l'autorité du caractère et la puissance de la persuasion ».
Un tel régime suppose chez un peuple les mœurs (le la liberté. Et c'était là l'objet suprême de sa docirme. S'il n'attachait point de valeur à la forme du gouvernement, c'est qu'il croyait qu'aucune forme ne peut tenir lieu à un peuple de virilité, c'està-dire de sagesse et de vaillance. S'il n'admettait pas plus le droit primordial de la république que le droit divin de la monarchie, c'est qu'il considérait qu'une nation ne vaut que par l'énergie qu'elle entretient en elle. Il ne tolérait sur ce point ni indiiférence, ni froideur. Peu s'en fallut qu'un jour il n'accusât Renan d'avoir gardé de l'Orient une façon trop brahmanique de considérer les affaires humaines. « Jeunes gens, s'écriait-il en s'adressant à ses contemporains et en s'excitant le premier à donner l'exemple, debout, et veillons sur nousmêmes. Vous tous qui avez épelé avec nous la langue de Tacite et de Démosthène, qui avez appris avec nous ce que c'est que le juste et l'honnête, tenons la contagion loin de nos âmes. Embrassons comme des autels tutélaires les grandes œuvres de
tous les temps, où Ton nous recommande l'amour de la liberté, de Tordre véritable, l'indépendance et le courage. Soyons bien persuadés que le jour où le doute, le simple doute, sur ces sentiments, aura pénétré notre esprit et glacé notre cœur, il n'y aura plus de patrie. » A ses yeux, le malheur de la France était d'avoir laissé les partis s'arroger tour à tour le droit de la personnifier. Elle n'échapperait à ses déchirements, à sa ruine, qu'à la condition de s'appartenir, et de se développer, sous son propre contrôle, dans la liberté. Prevost- Paradol était humilié de penser « que nous avions encore dans les veines le sang de ces hommes d'Etat qui croyaient que, pour pratiquer l'esprit de 1789, il suffisait de prescrire, à peine de mort, l'horreur du vice et l'amour de la vertu ». Ce n'est que par un exercice de la liberté quotidien, attentif et laborieux, qu'une nation se rend capable et digne d'en jouir. La liberté parlementaire elle-même est un arbre sans racines, quand elle ne repose pas sur un ensemble d'habitudes qui la soutient. Il demandait donc que tout citoyen eût le droit de professer son opinion par la presse ou par la parole, sans autre réserve que celle qu'imposent les nécessités de la sécurité commune et les intérêts de la morale, le jury, c'est-à-dire la conscience publique, étant seul juge des infractions. Il voulait, sous la même sanction, que chaque église, chaque individu, eût le droit de confesser, d'exercer, de propager ses croyances religieuses et son culte, sans autres restrictions que celles qui résultent du droit d'autrui. La situation de l'Église catholique est une des questions qui reviennent le plus souvent sous sa plume; elle est peut-être aussi celle où se marquent
le mieux la clarté de sa politique en même temps que Télévation de ses sentiments.
Prevost-Paradol n'épargnait pas les vérités au parti que Montalembert appelait l'école des catholiques fanatiques et serviles. Il lui reprochait d'avoir combattu le gouvernement de Juillet, trahi la république de 1848, acclamé l'empire, et le jour où le pouvoir devant qui l'Église s'était inclinée avec trop d'empressement se retourna contre elle, on sait avec quelle vigueur il tira la moralité de la leçon. <c Qui s'abandonne lui-même est abandonné de tous.... J'ai lu dans les récits fort curieux d'un voyageur anglais, qu'un petit prince de l'Hindoustan n'avait pas de plus grand plaisir que de perdre soudainement ceux qui l'avaient trop flatté. II se laissait volontiers adorer et paraissait regarder avec complaisance celui qui se prosternait le mieux devant lui ; mais tout à coup il mettait le pied sur le front de l'incomparable adorateur et l'envoyait rouler dans la poussière. C'était sa façon de rétablir l'équilibre et de venger la dignité humaine. »
Le véritable équilibre, Prevost-Paradol était disposé à le chercher pour l'avenir dans la séparation de l'Église et de l'État. « Les auteurs immortels de la constitution des États-Unis n'ont parlé qu'une fois de la religion, et c'est pour déclarer qu'ils n'ont rien à en dire. Ils ont cru avec raison faire assez pour le bonheur de leur pays et pour la prospérité de la religion, en proclamant que l'État n'avait reçu du ciel ni le don de s'y entendre, ni le droit de s'en mêler. » Tel est son principe. Il regrettait qu'au lieu d'entreprendre la constitution civile du clergé et de resserrer ainsi la chaîne de l'État et de l'Église, notre première assemblée constituante, qui con-
tenait tant d'amis de la religion et de la liberté, n'eût pas tenté d'affranchir l'Église et de séculariser l'État. Mais, bien loin qu'on en fût arrivé à cette conception en 1789, la pensée commune était qu'il n'y avait qu'à charger l'État de tout faire, en le rendant digne de tout conduire. Aujourd'hui, dit Prévost -Paradol, ce n'est plus dans les mômes termes que la question se présente. Mais, si les esprits sont mieux préparés à la résoudre, la solution n'en paraît pas plus aisée. Les défenseurs de l'Eglise se montrent effrayés du trouble qu'apporteraient dans son existence la perte d'un budget officiel et la dépendance des pasteurs à l'égard des fidèles, de qui viendrait désormais leur salaire. Ceux que préoccupe surtout l'intérêt de l'État assurent qu'au lieu de causer à l'Église les embarras qu'appréhendent ses partisans, la séparation lui donnerait une puissance d'organisation dangereuse pour la chose publique. A ces oppositions contradictoires il faut ajouter les résistances de l'Église elle-même. « L'Église catholique recherche volontiers la domination dont elle se croit seule capable de bien user et ne fuit point la persécution qui lui élève l'àme : ce qu'elle déteste et redoute le plus, c'est l'indifférence. Gomme une mère tendre ou comme une épouse passionnée, elle dit à l'État, depuis qu'elle existe : « Aime-moi, obéis-moi, si tu peux; frappemoi, si tu veux : mais ne me quitte jamais.... » Son adhésion d'un jour, fût-elle sincère, n'est jamais définitive : elle réclame avec autorité ce qu'on lui a pris hier; elle redemande de même ce qu'on lui a pris il y a trois siècles, et il ne dépend pas d'elle de rien oublier : c'est sa faiblesse et sa grandeur. » Telles sont les données du problème. Prevost-Paradol
n'en dissimule ni la complexité ni la délicatesse. Mais c'est pour lui une raison de plus d'en aborder Texamen. Il demande seulement qu'on l'aborde de haut, et voici les principaux statuts du règlement qu'il propose : pour l'Eglise, liberté de réunion, liberté d'association, liberté de prédication et d'enseignement ; pour l'État, droit d'interdire toute possession territoriale et de limiter les acquisitions à des achats de rente, droit de contrôler les achats ou les ventes et de ne pas laisser la somme des acquisitions ou des donations dépasser la mesure des besoins; pour les deux partis, tous les délais nécessaires à l'organisation régulière et pacifique du nouveau concordat.
Mais si, dans sa pensée, ce contrat était le terme auquel, avec toutes les nations civilisées, il fallait aboutir, il ne jugeait pas que la France fût encore prête à s'y accommoder. Pour le présent, partageant la leçon entre tout le monde, il entendait d'abord que le devoir de l'Église était de se soumettre sans arrière-pensée, sans réserves secrètes, aux lois du pays; mais en même temps il estimait qu'il n'y a pas de pouvoir, quelle que soit son origine ou sa forme, qui n'ait intérêt à bien vivre avec l'Église, et qu'il ne peut être indifférent pour ceux qui veulent fonder un gouvernement libre d'avoir son concours, tout au moins sa neutralité. Il respectait son influence légitime ; il n'approuvait pas que, dans les affaires qui n'intéressent point la foi, elle prît un rôle militant; mais, la liberté étant assurée à toutes les opinions dans l'élection des assemblées, par exemple, il lui semblait étrange que le clergé n'eût pas le droit d'user de la sienne. Il acceptait, en un mot, la formule de Lacordaire : la liberté chrétienne
SOUS le drapeau des libertés publiques. Cette haute et sereine impartialité était d'autant plus remarquable peut-être que, si sa conscience eût été forcée de prendre parti , ce n'est pas vers l'Église catholique que l'eussent incliné ses préférences. Il admirait, il aimait dans le protestantisme l'accord des principes politiques et des principes religieux, la supériorité morale des libres pratiques du gouvernement de soi-même, qui accoutument les âmes à l'indépendance et les façonnent à la dignité.
Il a toujours su, d'ailleurs, dans l'application de ses principes les plus arrêtés, laisser au sentiment sa large place. Certes il avait eu ses heures d'effervescence voltairienne , et il s'y était livré sur le moment, comme il se livrait à toute chose, avec une sincérité ardente. Mais de bonne heure, avant même que l'âge et l'esprit politique eussent apaisé en lui la fièvre de la passion, les hardiesses de sa polémique n'excluaient pas les ménagements. Il se plaisait aux réserves délicates, et n'était rien moins qu'intolérant. Ses sévérités, s'il avait pu en avoir en telle matière, auraient été plutôt appliquées à une philosophie trop sûre d'elle-même.
Son étude sur Jouffroy en offre un curieux exemple. Il témoigne d'abord d'un véritable goût pour l'auteur du fameux article intitulé : Comment les dogmes finissent. Il rappelle avec émotion cette veillée douloureuse qui devait décider de la croyance du jeune et ardent néophyte. Mais, arrivé à l'examen des conceptions sur lesquelles Jouffroy entend établir sa doctrine, il ne peut s'empêcher de sourire, puis de s'étonner de l'intrépidité de confiance qui trouve ou croit avoir trouvé dans une succession d'hypothèses l'éclaircissement déûnilif de la vérité.
Chercher la vérité en philosophie, soit. Mais s'imaginer qu'on la possède et prétendre l'imposer à riiumanité ! Toute son ironie, que la naïve et touchante probité de Jouffroy a un instant désarmée, se redresse contre ce dogmatisme. L'autorité qui tranche lui paraît incompatible avec l'essence môme de la critique : la philosophie n'est pas une orthodoxie. Si, pour lui, Spinoza est le guide le plus éclairé dans le dédale des opinions humaines, sur Dieu, l'homme et l'univers, bien loin d'en vouloir faire l'arbitre incontesté de la pensée, il s'attache à montrer combien est grande la variété des systèmes qui se partagent les hommes, combien plus grand encore le nombre des hommes qui ont placé leur bonheur hors de tout système. « Il nous semble parfois, dit-il, que les divers sentiers par lesquels nous nous acheminons vers la vérité sont tous tracés dans une sorte de grand parc qu'enferme de toutes parts un mur infranchissable. Les uns vont droit au mur et s'y brisent; d'autres s'en écartent un peu, mais ne tardent guère à l'atteindre; d'autres enfin font mille circuits, se perdent sous de beaux ombrages, s'élèvent, redescendent et évitent avec tant de soin le mur fatal, qu'on s'imaginerait l'avoir franchi ; mais il apparaît tout à coup à quelque détour du chemin et nous remplit d'impatience contre nous-mêmes et contre le conducteur trop habile qui nous a bercés d'une vaine espérance. Nous envions alors ceux qui, ne cherchant aucun sentier et paisibles à leur place, ne voient pas même l'obstacle qui nous arrête, tandis qu'ils contemplent bien au delà avec une foi tranquille des régions pleines de foi et de lumière. »
Tel est le ton de sa discussion, toutes les fois que
se rencontre sous sa plume quelque allusion à la religion chrétienne, « la plus humaine et la plus miséricordieuse qui ait paru sur la terre *>. Les sceptiques s'étonnaient de Thommage qu'il rendait à Vincent de Paul et souriaient de son admiration attendrie pour Mme Schwetchine. C'était méconnaître l'intime générosité de sa nature. 11 honorait l'Église catholique dans son œuvre de charité, et personne, depuis Chateaubriand, n'a parlé de l'éloquence de la chaire avec plus de charme. Un jour il découvre Lacordaire, tout étonné de trouver dans ses sermons une telle hauteur de pensée unie à une telle ampleur de style, et il s'y laisse ravir au point d'étonner à son tour les amis du grand dominicain. Il avait publié contre l'Impiété systématique^ érigée en moyen de gouvernement, une brochure d'un accent profond. Philosophe convaincu, il ne croyait pas qu'il fût possible de faire un peuple de philosophes. Très fidèle à ses idées, très net, et, dans ses rapprochements fréquents entre les préceptes de la sagesse païenne et les prédications de la morale évangélique ne laissant pas ignorer à quelle source il puisait sa force, mais vraiment libéral, il se faisait scrupule de froisser des croyances où, depuis des siècles, tant de consciences se reposaient.
A l'abri de ces principes, Prevost-Paradol aurait voulu introduire dans nos institutions un certain nombre de réformes. On a été frappé de la prescience avec laquelle, au dernier chapitre de la France nouvelle^ il décrit, comme si la chose se fût accomplie sous ses yeux, le conflit de la France et de TAllemagne ; on n'a point assez remarqué peut-être ce que le livre tout entier et les travaux qui l'avaient précédé, contiennent, sur notre état social et sur les modifications qu'il justifie, d'observations originales et d'idées fécondes.
Au cours de ses études, Prevost-Paradol s'est plus d'une fois interrogé, non sans inquiétude, sur les signes qui annoncent la décadence des peuples. Que les peuples soient, comme les individus, destinés à périr, en vain on se refuserait à y croire : « Les cadavres des nations jonchent notre planète ». Du moins, lorsque dans un pays les premiers symptômes de décomposition ont apparu, est-il possible d'en atténuer la gravité ou d'en suspendre le développement? Il s'efforçait de s'en convaincre, et, le mal découvert, il aurait voulu y apporter le remède.
A quoi donc d'abord reconnaître le mal? Les agitations bruyantes, les convulsions, les déchirements apparents, ne sont pas des signes infaillibles; ils peuvent ne marquer que des crises, et certaines
crises, bien loin d'être mortelles, attestent la vie et en préparent le renouvellement; c'est à Tàme des peuples qu'il faut regarder pour apprécier leur force de vitalité. L'habitude persévérante chez les citoyens de subordonner, de sacrifier l'intérêt particulier à l'intérêt général, tel est le vrai critérium de la vigueur morale d'une nation. Or, quelles sont les sources de ce désintéressement? La religion, le devoir, l'intérêt bien entendu, l'honneur. Mais la religion va s'affaiblissant, qu'on le veuille ou non, par le seul effet du raisonnement, de la diffusion des sciences positives, du travail incessant de la critique philosophique. D'autre part, prétendre conduire un peuple avec le seul frein du devoir est une chimère ; et, de même que le pur devoir suppose une âme trop élevée pour devenir un commun mobile de conduite, l'intérêt bien entendu exige trop de finesse, un discernement trop exercé, pour être jamais la règle des foules. Reste l'honneur. Si nos lois, en tant qu'elles sont d'accord avec les prescriptions de la conscience universelle, sont observées, si le jeune soldat rejoint docilement son drapeau et lui reste fidèle, si l'agent comptable respecte la caisse publique, si le Français enfin s'acquitte de la plupart de ses devoirs envers l'Etat et envers ses concitoyens, c'est au point d'honneur que nous en sommes surtout redevables. « On voit souvent, au i)ord de quelque ruisseau, un arbre profondément atteint par le temps ; le tronc est ouvert, le bois est détruit, il ne contient guère plus qu'un peu de pourriture; mais son écorce vit encore, la sève peut monter, et, chaque année, il se couronne de verdure, comme au beau temps de sa jeunesse; il reste donc fièrement debout et peut même braver plus d'une
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tempête : voilà Timage fidèle d'une nation que le point d'honneur soutient encore, après que la religion et la vertu s'en sont retirées. »
Image menaçante, même dans ce qu'elle peut avoir de consolant, car l'honneur a ses égarements et ses défaillances. Le spectacle des révolutions, triomphant par la surprise et la force, en pervertit le sentiment, et détruit, avec lui, la notion du bien. « On s'accoutume d'abord à louer, sous le nom d'habileté politique, la fraude et la violence que le succès a récompensées ; par un reste de pudeur, on s'en excuse encore, en cherchant à se persuader que, si la morale n'existe pas en politique, elle doit régner ailleurs et surtout dans la conduite des intérêts privés ; cependant la logique l'emporte dans le raisonnement comme dans le langage, et bientôt on se surprend à louer, comme l'habileté suprême en affaires, tout vol assez adroit pour rester impuni. » Si tous ne sont pas atteints par cette gangrène, les meilleurs de ceux qui s'en défendent se laissent entamer par le découragement. Il ne leur manque rien de ce qui peut aider à relever les cœurs et à raffermir les courages : fortune, indépendance, considération. Mais la satisfaction de participer au gouvernement de leur pays ne les touche plus : ils abdiquent ! Appartenir à ce qu'on appelait les classes dirigeantes était jadis un titre, qu'on ambitionnait; ce n'est plus qu'une charge, qu'on récuse. Que le pouvoir, ainsi délaissé par ses détenteurs naturels, change de mains et passe aux classes ouvrières qui aspirent à le prendre, rien de plus régulier ni de plus juste. Seulement il ne suffit pas de vouloir gouverner, pour être capable de gouverner. Dans leur ignorance et leur impuissance, les classes ou-
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vrières se retournent vers TÉtat, et on le charge du bien-être des corps, comme au moyen âge on le chargeait du salut des âmes : c'est Tavènement du pire des socialismes, de celui qui sonne le glas de la décadence. Et alors intervient le démagogue qui la précipite. Qu'est-ce donc qu'un démagogue, et comment le distinguer d'un ami du peuple? Les traita qui les caractérisent l'un et l'autre sont aisément reconnaissables. Le réformateur , parlant le langage de la conscience et de la raison, n'afflrme que ce qu'il sait et ne promet que ce qu'il espère, divise les questions, signale tel mal particulier et propose la façon de le guérir, sauf à porter plus tard la main d'un autre côté, là où, après une nouvelle étude, il croira son conseil ou son action efficace ; l'autre, qui n'est retenu ni par la conscience, ni par la raison, ne poursuivant que son intérêt propre, embrasse le monde entier dans ses projets, se fait fort de remplir tous les vœux, invoque, pour y chercher un appui, les appétits malsains, les illusions coupables, et, à bout de mots sonores, accuse l'inertie de l'État, qui se refuse à étendre d'un seul coup à tous les citoyens, actifs ou indolents, improbes ou honnêtes, l'égale participation aux biens de ce monde. Quand, chez un peuple, il se trouve des hommes assez criminels pour adopter cette tactique et une masse assez aveugle pour les suivre, il faut presque désespérer. Le socialisme d'État est le plus redoutable des fléaux. Dût-il, par impossible, produire des merveilles de justice et d'humanité, il en faudrait repousser le principe, par cela seul qu'il est l'œuvre du pouvoir et non de la liberté, c'est-à-dire parce qu'il tue le pays qu'il prétend sauver.
En relisant les pages d'où j'extrais cet ensemble de déductions si fortes et si saisissantes, mon esprit se reportait aux premiers chapitres de l'histoire de Thucydide, aux considérations générales par lesquelles l'historien philosophe prélude à l'exposé de la guerre qui devait marquer le premier pas d'Athènes sur la pente fatale de la ruine. Prevost-Paradol est lui-même manifestement pénétré de ce souvenir. Il aime à étayer ses réflexions sur l'expérience de l'histoire; elle les éclaire et les agrandit. A suivre le cours rapide et puissant de sa pensée, on se sent en eau profonde ; et, tandis qu'il emprunte aux divers peuples les traits qui servent à fortifier en même temps qu'à parer ses tableaux, les horizons les plus variés se succèdent sous nos yeux, admirablement reliés les uns aux autres par l'enchaînement d'idées qui les amène. Mais c'est surtout de l'observation du passé et du présent de la France qu'il tire ses pronostics d'avenir. Si, dans la France nouvelle^ plus encore peut-être que dans les Essais^ qui reproduisent des articles de politique courante, l'expression semble parfois un peu fastueuse, particulièrement celle des têtes de chapitre, où la pensée qui doit être développée est rassemblée dans une formule à la façon de Montesquieu, dès qu'on est engagé dans le développement, ce ne sont plus que les choses qui parlent elles-mêmes avec une simplicité éloquente. Trop éloquente peutêtre parfois ; car certaines peintures seraient décourageantes, si, dans « sa pieuse espérance », aux dangers qu'il n'a pas craint de mettre en lumière tels qu'il les voit, Prevost-Paradol n'opposait, avec la précision de bon sens la plus rassurante, les moyens de les combattre.
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Il faut lui rendre cette justice entre toutes : en attaquant le pouvoir, en signalant sans pitié ses fautes, il avait toujours le pays, le pays seul, en vue ; il rinvitait, il Texcitait sous toutes les formes à se reprendre à l'action. L'action, l'action individuelle et collective, tel est aussi le principe de toutes les réformes qu'il demande. Nous ne rappellerons ici que les principales, celles qui touchent à l'organisation administrative, à la justice, à l'instruction publique et à l'armée.
11 n'en est pas qu'il ait plus vigoureusement soutenue que la première, celle qui a pris, à ce moment, le nom de décentralisation. L'effet inévitable d'un pouvoir qui s'étend à tous et à tout, c'est de désintéresser les citoyens de la chose publique, disait-il, de les habituer à confondre la modération avec l'indifférence et à regarder le plus docile comme le plus sage. Administrées par un peuple de fonctionnaires, n'ayant aucune occasion de se réunir, de se connaître, de traiter des intérêts communs, les diverses classes restent étrangères les unes aux autres; ou, ce qui vaut moins encore, elles ne se rencontrent plus que pour débattre les sujets qui les divisent. Afin de les rapprocher et les animer à la recherche du bien général, Prevost-Paradol voulait faire pénétrer les pratiques du self-govemment dans tous les conseils où se délibère la chose publique : conseils communaux, — conseils cantonaux remplaçant les conseils d'arrondissements dont le cadre factice ne répond à aucune circonscription politique, — conseils départementaux, — conseils régionaux communs à plusieurs départements : tous librement élus, librement dirigés et gérant librement les affaires dont ils sont les représentants
naturels, fortifiés en outre — au moins les conseils départementaux — par l'autorité permanente d'une commission, choisie dans le conseil et par le conseil, pour assurer dans Tintervalle des sessions Texécution des résolutions prises. C'est, selon lui, dans cet ensemble d'institutions que devait se faire au jour le jour l'éducation du peuple, de façon à lui rendre l'habitude en même temps que le besoin de se conduire.
Le principe de l'inamovibilité de la magistrature était ébranlé dans les meilleurs esprits, depuis les décisions arbitraires et violentes qui avaient suivi le coup d'État. Il fallait trouver le moyen de relever l'autorité du juge, en fortifiant son indépendance, sans affaiblir son prestige. Entre le choix du pouvoir exécutif, toujours suspect de faveur, et l'élection populaire, toujours sujette à la passion, Prevost- Paradol imaginait un mode de nomination et d'avancement qui reposait sur la combinaison du choix et de l'élection. Aux conseils cantonaux et aux tribunaux de première instance devait appartenir le droit de présenter des candidats — deux par emploi vacant — pour les sièges de ces tribunaux et pour les fonctions de juge de paix; aux conseils généraux et aux cours d'appel la présentation pour les cours d'appel ; aux cours d'appel et à la cour de cassation la présentation pour la cour de cassation; chaque cour — cour de cassation et cour d'appel — choisissant de plus son président. En même temps, Prevost-Paradol avait porté son efTort sur les améliorations à introduire dans la procédure criminelle. Que n'a-t-il tenu à lui de supprimer « le déplorable usage de mettre publiquement aux prises le juge et le justiciable, ce reste de la question », et de con-
fier à Tavocat le soin de diriger les débats, afin d'assurer à Taccusé, comme en Angleterre et aux États-Unis, les pleines garanties de la défense! Prevost-Paradol avait « soif de justice », d'une justice aisément accessible à tous, éclairée, humaine. Dans une de ces grandes images sous lesquelles il n'a jamais perdu le goût de rendre sa pensée, il comparait les percées à faire dans les broussailles de nos codes aux voies ouvertes dans les dédales des quartiers populaires et malsains.
En matière d'instruction publique, outre le développement général de l'enseignement primaire dont la nécessité sociale et politique s'imposait, il demandait la refonte des études classiques, d'après la méthode des lectures suivies et commentées qu'il avait appliquée lui-même à ses élèves, — la création d'un enseignement secondaire latéral approprié aux besoins nouveaux du monde moderne, — la promulgation d'une loi sur la liberté de l'enseignement supérieur, ouvrant à toutes les manifestations de la science de larges issues, sous la seule réserve que la collation des grades demeurât le droit de l'État.
L'organisation du service militaire n'avait pas une moindre place dans ses projets. On se rappelle que, s'il n'était pas entré à l'Ecole normale, il avait résolu de s'engager. Officier de fortune à vingt ans, comme Vauvenargues, fût-il resté aussi longtemps que lui sous la tente à philosopher? Il a décrit la triste grandeur de la guerre avec une émotion poignante ; il ne souff'rait pas qu'on en avilît la pensée. Dans un voyage à Berlin, en 1867, il avait vu passer dans les hôtels, dans les rues, au théâtre, partout, une nation disciplinée, préparée de longue
main à Tattaque et à la défense. Il sentait venir le jour où la France ne pourrait échapper à une collision, qu'elle en fît naître ou qu'elle en acceptât la nécessité, et il ne croyait pas superflu d'enseigner aux hommes à faire bon marché de leur sang pour la patrie. Mais il avait peur des gardes prétoriennes. Il entendait que l'armée, exclusivement destinée à la protection du pays, fût tirée des entrailles du pays, et que la jeunesse, toute la jeunesse, y fît, comme à la commune école, l'apprentissage des vertus civiques. « Il y a trois jours, écrivait-il en 1853, une centaine de conscrits, ayant l'air d'avoir quinze ans, étaient dans le même convoi que moi. Deux pensées m'ont frappé : la première, qu'ils étaient tous en blouse et que jamais la bourgeoisie ne passait par l'armée; la seconde, que nous perdions chaque année l'occasion d'élever ensemble et d'améliorer quatre-vingt mille Français. » L'abolition du remplacement, un service relativement court, mais obligatoire pour tous, avec la chance pour ceux qui s'y plairaient d'un avancement légitime, mais avec le désir chez le plus grand nombre de revenir au foyer domestique reprendre le travail interrompu, le sentiment que le lien d'égalité, noué à la caserne, représentait l'indissoluble communauté des idées et des intérêts de la nation : telles étaient les bases de l'organisation où il voyait le salut ; c'est dans ces conditions, selon lui, que devait être recrutée, formée, exercée, « l'armée démocratique et citoyenne qui convient à la France».
Cette armée de la France, Prevost-Paradol, dans une de ses illuminations prophétiques, l'a vue, — fut-ce une consolation ou un surcroît de peine? — réunissant toutes ses forces contre l'invasion. « Ah!
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écrivait-il, sous le coup du désastre qui lui avait apparu, quel Français digne de ce nom ne se sentirait disposé à abjurer tout dissentiment intérieur, tout souvenir de nos discordes, pour détourner de la patrie une si grande infortune ! Hésiterions-nous un seul instant à oublier devant cette épreuve suprême, au moins jusqu'à son terme, nos griefs les plus légitimes et à chercher la mort ou la victoire sous le drapeau national ? Et de quel prix serait donc la vie que nous aurions à traîner désormais sur ce débris à demi consumé, qui, couvert encore du pavillon de la vieille France, flotterait plus ou moins longtemps sur les ondes, au gré des caprices de l'Europe, avant de tomber tout à fait sous le regard insolent du vainqueur? » N'est-ce pas comme le cri de patriotique angoisse qui, deux ans plus tard, ralliait autour des étendards de Coulmiers, d'Orléans, de Bapaume, du Mans, de Villersexel, jeunes et vieux, nobles, roturiers et paysans, tous ceux dont le sang fraternellement confondu devait arroser le champ de nos irréparables défaites? Dans cet appel à la résistance poussé par celui dont on a pu dire qu'il avait été la première victime de la guerre, ne croit-on pas entendre la voix de la France héroïque : « A moi d'Assas, voici l'ennemi ! »
Et puisque ces souvenirs nous étreignent l'âme, comment oublier l'article où, rendant compte du livre de Proudhon la Guerre et la Paix S et rencontrant, sous la plume du fougueux et paradoxal penseur, énoncée comme un principe du droit des gens, la maxime sur laquelle l'Allemagne devait fonder sa conquête : « La victoire est productrice du