‹ Prévost-ParadolChapitre 5 sur 27 · Essais de politique ci de lilléraiure, 5* série · texte numérisé non relu

Essais de politique ci de lilléraiure, 5* série

droit », il s'élevait, an nom de la conscience humaine outragée, contre les scandales de la force, et opposait « à ces raffinements de Timmoralité philosophique le cœur noblement ulcéré d'un peuple entier » ! Est-il possible de n'y voir, après l'événement, qu'une discussion d'école? Quelle intelligence, quelle àme, que celle qui, dans sa clairvoyance douloureuse, a épuisé par avance le calice de nos malheurs !

Mais, grâce à Dieu, Prevost-Paradol n'a pas eu à prévoir seulement des malheurs. Parmi les idées de réforme qu'il préconisait, quelques-unes sont entrées aujourd'hui dans nos institutions, et nul doute que l'inspiration n'en soit en partie tirée de la France nouvelle. D'autres ne sont encore qu'à l'étude. En les développant avec ampleur et précision, Prevost-Paradol ne se flattait pas de l'espoir de les faire prévaloir sur-le-champ ; il lui suffisait de les avoir proposées à la controverse. Il avait le sentiment des difficultés autant que des besoins de la vie moderne. S'il se montrait l'adversaire résolu de ceux qui ne voulaient voir dans notre administration centralisée qu'un indiscutable idéal, et reculaient à l'idée d'y porter la main, il n'était pas moins décidément contraire à ceux qui, n'ayant jamais connu par eux-mêmes aucune des nécessités du pouvoir, travaillaient inconsidérément « à briser tous les ressorts, puissants et rapides, à l'aide desquels la société française marche depuis près d'un siècle ». Il n'ignorait pas qu'il n'avait chance de plaire, « ni aux premiers qui craindraient de passer pour des esprits téméraires et légers, s'ils acceptaient les plus légères modifications à l'ordre établi, ni aux seconds, qui se croiraient timides et naïfs

s'ils ne dépassaient point, par la singularité do leurs propositions, ceux qui ont écrit avant eux sur les mêmes matières ». 11 ne croyait pas surtout qu'il appartînt « à un illuminé de résoudre miraculeusement tous les problèmes, de concilier le travail et le capital, de décharger l'agriculture sans écraser le commerce, de faire le bien des pauvres en exaspérant les riches ». Prêt à rompre avec la routine, il avait horreur de la chimère, de la chimère généreuse de Lamennais, comme de la chimère violente de Robespierre et de Saint-Just. Réformateur aussi réfléchi que déterminé, il n'estimait point qu'une chose nouvelle fût bonne par cela seul qu'elle était nouvelle, n'admettait que « l'originalité raisonnable », et, sur le fond des institutions primordiales, avait foi dans les traditions du bon sens. La règle qu'il demandait d'appliquer aux réformes en général n'est pas moins digne d'approbation que le principe de celles qu'il proposait. « C'est pas à pas que se réalisent les conquêtes importantes et durables : nous ne sommes que troi) enclins à dédaigner cette façon d'avancer sur la route du progrès, qui est aussi l'unique façon de s'y maintenir. Tantôt nous nous croisons les bras, en attendant le retour de l'âge d'or; tantôt nous nous mettons à l'œuvre pour le rétablir en un jour. Combien de châtiments et d'humiliations nous faut-il encore pour être guéris de ces excès de résignation et de ces excès d'espérance ! »

Si cette œuvre libérale et forte ne perd point à être ainsi ramassée, à distance, sous la lumière des vingt années d'épreuves terribles et de laborieuses expériences qui en ont justifié les principales vues, l'analyse ne saurait donner une idée des conditions dans lesquelles elle fut produite, et la façon dont travaillait Prevost-Paradol n'est pas un des caractères les moins attachants de son talent.

Les confidents les plus intimes de sa pensée se sont demandé bien des fois où il prenait le temps de se recueillir. Sa collaboration presque quotidienne aux Débats, les lettres au Coumer du Dimanche^ les articles qui lui étaient demandés par les revues, françaises ou étrangères, absorbaient les matinées qu'il donnait au travail. D'autre part, « ami de la vertu plutôt que vertueux, » il n'était indifférent à aucune des séductions de la vie de Paris, a Madame, disait-il à une mère qui le consultait sur son fils, il ne lui manque plus que d'être un peu libertin. » C'était le plus aimable et le plus franc des compagnons; il avait des gaietés d'enfant.

Un des intérêts les plus doux de son existence a été d'assister au développement de la fortune littéraire de M. Ludovic Halévy, de suivre dans le détail de leur éclosion charmante, à Étretat et à Saint- Germain, avec Offenbach et M. Meilhac, la Belle Hélène^ la Grande-Duchesse^ Froufrou^ Monsieur et

Madame Cardinal^ toutes ces fantaisies d'une originalité si fine et parfois si profonde. Il s'est lui-même essayé dans le roman, sous le voile de l'anonyme, à la façon de Benjamin Constant*. L'histoire de Mon amiHermann rappelle la manière claire et spirituelle de Voltaire, avec quelque chose de plus solide et * de plus amer, emprunté à Swift. L'article sur l'Opéra est une peinture achevée des mœurs du second empire : à revoir aujourd'hui certaines scènes enlevées d'une main si leste, on dirait des fresques détachées d'une moderne Pompéi. Et, dans la Lettre sur les femmes et rinfidélité, quelle grâce à la fois légère et hardie, frisant l'esprit de galanterie sans y glisser, côtoyant le drame sans y tomber, merveilleusement française! La dame indiscrète à qui elle est adressée s'avisait, paraît-il, de trouver dans V Amour (de Michelet) des cailloux parmi les perles. Ici point de cailloux : tout est brillant, étincelant, ruisselant de lumière pure et vive sous les feux du soleil parisien. Paris, ce Paris qui, selon le mot de Charles-Quint, est un monde, lui inspire des réflexions tour à tour vigoureuses et délicates, tristes et riantes ; il le révèle à ceux qui croient le connaître; il le fait admirer, aimer, envier des autres. Ajoutez que, tandis qu'il se joue, tout d'un cou]) il s'élève. 11 a l'imagination vaste, le sentiment des grands contrastes. Un joli ballet dans la salle de l'Opéra, parée de lumières, de fleurs et de jolies femmes, le fait rêver aux peuplades sauvages qui.

1. Madame de Marçat, I\evue des Deux Mondes, 1"" février 1860. La nouvelle fit du bruit. Huit jours après la publication, dans les Débals (8 février), Prevost-Paradol déclarait que l'œuvre était médiocre, d'une lecture pénible, et conseillait à l'auteur anonyme d'en rester là. Persoiuie toutefois ne s'y trompa.

pendant les froides nuits d'hiver, chassent Télan et le renne pour subsister. Un article à propos des comédiens, commencé sur la scène du Théâtre- Français, se termine sur la scène de Tunivers.

Ces échappées ne sont pas seulement une des grâces de l'esprit de Prevost-Paradol. Elles concourent à en caractériser la force naturelle et jaillissante. L'aisance, une aisance supérieure, en était peut-être le principal trait. Dans ses œuvres les plus soutenues, qu'on y regarde bien, la veine est admirablement franche. La forme trompe par sa perfection; c'est ainsi qu'elle lui venait, il était né éloquent. « Sa facilité, a dit Scherer, était prodigieuse. On entrait dans son cabinet, on le trouvait la plume à la main; il vous disait bonjour avec cette bonne humeur qui semblait ne l'abandonner jamais, vous passait un livre ou un journal, vous interrompait bientôt sans s'interrompre lui-même et continuait la conversation, en achevant de couvrir des feuilles de papier de sa grande écriture. Et cela sans une hésitation ni une rature : sa phrase semblait travaillée; en réalité, il improvisait. » Ses plus beaux articles des Débats ont été conçus dans la rue, pour ainsi dire, chemin faisant, de la rue Saint-Georges à la rue des Prêtres-Saint-Germainl'Auxerrois. Nous nous arrêtions à chaque kiosque, prenant les journaux qui venaient de paraître et déposant ceux que, d'un kiosque à l'autre, il avait parcourus, non sans causer de mille choses. Arrivé au bureau, il s'installait sur le coin d'une table, écrivait une ou deux colonnes, allait faire un tour au Louvre pendant qu'on imprimait, puis modifiait sur l'épreuve une virgule, un accent, un mot, et, le lendemain, l'article était l'événement du jour.

Les idées se classaient, les arguments s'ordonnaient d'eux-mêmes sous sa plume. Dans les commissions formées pour l'étude des questions relatives à la liberté de l'enseignement supérieur et à la décentralisation administrative où siégeaient les maîtres de la politique et de la science, il lui arrivait rarement d'assister au commencement de la séance; mais, en quelques minutes, il était au courant, et il rédigeait une proposition qui, au témoignage de ses contradicteurs eux-mêmes, avait la précision lumineuse d'un texte de loi. J'ai ouï dire qu'à l'Académie, rapporteur de la commission du Dictionnaire, il se trouvait toujours prêt sans s'être jamais préparé : son intelligence était comme un filtre; les choses s'y clarifiaient. Ses livres ne lui coûtaient presque pas davantage. Il avait ébauché le plan de la France nouvelle sous le nom de Démocratie et Liberté^ à Étretat, dans un grenier, et c'est dans ce grenier, où il regrettait de s'être ménagé trop tard une retraite, qu'il aurait voulu l'achever. L'ouvrage s'est fait à Paris, au jour le jour; nous en avons corrigé ensemble les dernières feuilles sous les ombrages du parc Monceau.

Ce qui lui restait de loisir dans cette vie, parfois si dispersée, appartenait aux salons, et il y portait les mêmes dons de supériorité sans effort. Ses contemporains le traitaient en prince de la jeunesse. Chez ses maîtres, chez M. de Broglie comme chez M. Thiers, on fêtait son talent, on faisait fond sur la fermeté de ses convictions parlementaires, on était touché de la gravité aisée avec laquelle il en soutenait Te poids. C'est un croyant, disait en souriant Sainte-Beuve, qui trouvait cette religion trop forte pour lui. Mais ses amis savaient gré précisément

au jeune et vaillant doctrinaire de leur avoir fourni, dans son manifeste sur les Anciens Partis^ un commun terrain de défense, un drapeau. Ses articles de critique, très goûtés comme consécration littéraire, servaient en même temps de passeport politique dans le parti libéral. Ceux qui le savaient acquis à leurs convictions le traitaient en héritier de leur pensée. « Nous sommes, lui écrivait M. de Rémusat, au début d'une ère qui me dépasse : c'est à vous qu'en appartient le secret; vous êtes notre avenir. » Les autres lui prodiguaient les caresses, les coquetteries, les séductions, pour s'assurer son témoignage devant la postérité. Chacun aurait voulu l'avoir à soi, bien à soi, — tout prêt à interpréter une expression courtoise dans le sens d'une conversion politique ou religieuse, si lui-même n'eût été plus prêt encore, dans sa scrupuleuse et vigilante loyauté, à ramener les choses au point exact et à la vérité. Il n'a jamais sacrifié à personne la liberté de son opinion. « Si c'est un plaisir que de dire la vérité à ceux qu'on n'aime point, et si, quand ce plaisir est aiguisé par le péril, c'est peut-être le plus doux des penchants auxquels puisse céder une intelligence cultivée, — pour goûter ce plaisir sans remords, il faut avoir aussi le courage, autrement difficile, de dire la vérité, telle qu'on la voit, à ceux qu'on vénère et qu'on aime », et il la disait. Vous pourrez me réduire, répondait-il un jour, avec une résistance respectueusement inflexible, à M. Thiers, qui ne souffrait guère qu'on ne se laissât pas amener à sa manière de voir, vous ne me convaincrez pas. Son intégrité doublait sa force. On n'ignorait pas qu'après avoir aspiré à une chaire en Sorbonne, il avait refusé la suppléance

H2 PREYOST-PARADOL.

(le M. Saint-Marc Girardin que lui offrait le gouvernement. On savait aussi qu'après la suppression du Courrier du Dimanche^ une souscription s'était spontanément ouverte parmi ses amis et ses admirateurs, pour subvenir aux ressources qui lui faisaient défaut, mais qu'à peine avisé, il avait supplié qu'on renonçât à ce projet, ne voulant rien devoir qu'à sa plume, et mettant au-dessus de toute chose son indépendance absolue.

Un des témoins les plus autorisés de la pensée des hommes d'Etat que l'empire avait écartés des affaires, juge de beaucoup d'esprit lui-même et d'esprit très libre, X. Doudan, est, à ce sujet, aussi agréable qu'intéressant à entendre. Pressentant la distinction future de Prevost-Paradol, Doudan l'avait suivi dès ses premiers écrits. « Mille remerciements pour votre Elisabeth^ lui écrivait-il; j'y ai trouvé des choses charmantes et de grands éclairs. J'aime à étudier les commencements, à observer le lever des étoiles. J'ai toujours envié un monsieur du duché de Bade, qui avait dans son jardin la source du Danube. » Le caractère de l'homme, quand il s'était rencontré avec lui, ne l'avait pas moins séduit. « Il a bien de l'agrément dans les manières, ce monsieur Prevost-Paradol, avec un tour d'imagination stoïque comme Montaigne. Il ne ressemble point à la jeunesse d'aujourd'hui. Il a les instincts élevés qui régnaient, il y a quarante ans, dans l'élite de la société. Cela est aimable en tout temps, maiis surtout avec la grâce de son âge. » Et, à partir de ce moment, Prevost-Paradol n'avait pas eu de lecteur plus assidu. Doudan signalait autour de lui la moindre publication sortie de sa plume. Lui était-il arrivé de laisser échapper- un numéro du

Courrier du Dimanche enlevé en quelques heures et dont il n'avait pu retrouver un exemplaire chez ses voisins de campagne, il en demeurait maussade toute une journée. Il le jugeait, et lorsque « le coup d'escopette » était moins juste ou que l'écho en avait été moins retentissant, il s'étudiait à analyser les raisons de cette défaillance passagère. Il aimait surtout à le défendre. « Eh quoi, chère madame, vous n'êtes pas plus touchée de la simplicité élégante du discours de M. Prevost-Paradol I — il s'agit du discours de réception à l'Académie — vous avez le goût terriblement superbe ! » L'étude sur La Boétie lui avait paru hors de pair : « Tacite n'aurait vraiment pas mieux expliqué comment il n'y a rien à espérer des gens qui aiment par goût du repos les gouvernements absolus. » Quand la France nouvelle est annoncée (1868), il recueille tous les bruits; la petite brochure — on en parlait d'abord en ces termes, — puis le livre excite l'attente, et l'attente est remplie. « Les anciens, ceux qui siègent ou qui siégeaient aux portes des villes, hochent la tête, quelques-uns du moins; ils disent que les idées fondamentales ne sont pas nouvelles. Mais quoi d'étonnant, si l'auteur s'appuie et a voulu s'appuyer sur l'expérience? On a fait depuis assez longtemps, on fait encore trop tous les jours des systèmes de gouvernement qui ont l'air de châteaux en Espagne, où nul ne saurait habiter. N'est-ce donc rien que d'avoir bâti une belle et bonne cité, où des hommes de chair et d'os peuvent vivre en toute dignité et en toute sécurité derrière des remparts solides qui semblent élevés par le bon sens même? » Il admet d'ailleurs que, sur l'originalité de telle ou telle proposition, chacun, selon son humeur, fasse ses

réserves ; il aurait les siennes, s'il le fallait, tout comme un autre. Mais pour lui, « la grâce de ce judicieux jeune homme remporte. Quel heureux mélange de raison froide et d'ardeur! Celui-là dit ce qu'il pense, et tout ce qu'il dit lui appartient à bon droit, puisqu'il le sent comme il le dit et qu'il est prêt à le faire. C'est le commencement et peut-être la fin de tout talent et de toute éloquence que cette sincérité vive. Je crois que Cicéron — Doudan avait une estime toute particulière pour Cicéron — l'eût pris en grande affection, s'il l'avait rencontré dans Rome aux temps d'Antoine, de César et d'Octave, et qu'il en aurait espéré quelque chose de considérable. En attendant, il demeure dans un pauvre petit appartement, rue Saint-Georges, aimant, je crois, le luxe et les chevaux, mais aimant mieux encore la dignité et la raison. »

Depuis trois ans, Prevost-Paradol appartenait à l'Académie française. Il venait de débarquer en Egypte, quand il apprit que son nom était prononcé pour la succession d'Ampère. C'est Sainte-Beuve qui, dès 1861, avait, le premier, posé publiquement sa candidature. Prevost-Paradol, en le remerciant d'une avance aussi flatteuse qu'inattendue, lui témoignait le regret qu'il l'eût fait au détriment de Cuvillier- Fleury, son maître, dont l'amitié zélée lui avait, quelques mois auparavant, rouvert la porte des Débats, Mais le coup de cloche, auquel se plaisait Sainte- Beuve, était donné. M. Thiers, M. de Rémusat, M. Guizot, M. de Montalembert, M. de Falloux, étaient prêts à soutenir l'heureux champion de leur doctrine politique. Mgr Dupanloup avait abandonné le Père Gratry afin d'être libre de l'appuyer. Le duc de Broglie se déclarait prêt à braver les fatigues

d'un voyage pour apporter son vote « à cet honnête homme ». La lutte contre J. Janin, un aîné des Débats et un aîné populaire, n'était pas sans danger. Prevost-Paradol ne l'avait pas cherchée. Il s'excusait presque, à l'égard de son confrère, — sans fausse réserve, mais avec une cordialité déférente, — de l'avoir acceptée. Il ne manquait pas, au surplus, d'adversaires pour le combattre, ni d'empressés pour dire qu'à trente-quatre ans on ne peut pas avoir encore du talent. Cependant, d'admirables articles, d'une remarquable élévation de forme en même temps que d'une grande portée philoso phique, sur Aristophane et Pétrone, Thucydide, Démosthène, Tacite, Sénèque, Boèce, Macaulay, JoufTroy, deux études approfondies sur Lucrèce et Spinoza, avaient achevé de marquer sa place au premier rang parmi les écrivains. « On ne parle que de son élégance, disait Louis Veuillot avec un mélange de rudesse et de bonne grâce ; c'est le moindre de ses mérites : il a le jarret et les ailes. » Il remporta.

La séance de réception (mai 1866), très recherchée, très brillante, tourna en triomphe, lorsque, dans l'éloge d'Ampère, arrivé à l'histoire de Jules César, l'intrépide récipiendaire protesta contre la théorie des hommes providentiels préconisée par l'empereur Napoléon III. Mais de tous les applaudissements, il n'en est pas qui lui allèrent plus profondément au cœur que ceux au milieu desquels le directeur, M. Guizot, de sa voix austère et vibrante, lui adressa ces éloquentes paroles de bienvenue : « Vous êtes, monsieur, d'une génération en qui la France espère.... Vous êtes de ceux à qui il appartient d'aider au succès de notre époque dans sa

difficile tâche : la pratique efficace du gouvernement libre. Vous aurez autant, vous n'aurez pas plus de respect et de dévouement que vos devanciers pour la vérité, le droit, la liberté, l'ordre légal, le bien public. Je vous souhaite de moins rudes combats et plus de bonheur. »

Quelques jours plus tard, l'empereur, suivant l'usage, recevait le nouvel élu, présenté par le bureau de l'Académie. Et voici comment, dans un billet intime, le nouvel élu racontait Tauguste entrevue. « Grand air de bienveillance, sourire et regards caressants, mais beaucoup d'embarras. Dialogue. — L'empereur : Je regrette qu'un écrivain si distingué ne soit pas de nos amis. — Le sujet rebelle : Je le regrette aussi. — L'empereur : Vous n'êtes pas de mon avis sur César dans votre discours, mais nos opinions se rapprochent davantage dans votre Histoire universelle, — Surprise du sujet rebelle, qui n'a pas eu le temps de rien ajouter^ l'empereur ayant demandé des nouvelles de sa santé à M. Guizot, sans laisser aucun intervalle entre une phrase et l'autre. — Salut et sortie. »

Le jour n'était pas encore venu où le gouvernement rappellerait dans ses conseils, et le suffrage universel ne paraissait pas disposé à lui en faciliter Taccès. Il semble cependant que rien ne lui manquât de ce qui constitue la renommée. Cette renommée touchait même, au dehors, malgré sa jeunesse, à Tautorité. Plus d'une fois les grandes sociétés de l'Ecosse et de l'Angleterre l'avaient appelé pour traiter dans leurs solennités annuelles quelque sujet de haute littérature ou de politique libérale. Mais ni ces honneurs remarqués, ni la courageuse persistance de sa lutte au Coicrrier du Dimanche et aux Débats^ ni sa condamnation, ni le succès de la France nouvelle^ tirée à dix éditions en moins de quelques semaines, n'avaient réussi à lui concilier la faveur populaire. « Les dieux ne sont pas ou ne paraissent pas justes, écrivait Doudan; voici que la Lanterne de Rochefort jette plus d'éclat que le livre de Prevost-Paradol » (25 février 1868).

Candidat au Corps législatif, aux élections générales de 1863, à Paris et à Périgueux, il avait échoué dans les deux collèges*. Il se plaignait « qu'une société

1. A Paris, c'est dans la seplièmc circonscription (sixième arrondissement) qu'il se présenta. Il était soutenu par tous les partis libéraux, par le comte d'Haussonville et par Gambetta. Il avait pour concurrents M. Cochin, dit candidat clérical, M. Guéroult, dit candidat démocrate, et M. Fouché-Lepelletier, candidat ofliciel. Le premier tour le classa assez loin de ses compétiteurs, au quatrième rang. Il se désista.

pût devenir de plus en plus démocratique, sans avoir Tidée de ce qu'est un État libre : fallait-il donc croire qu'à mesure qu'un peuple apprend à lire, il désapprend de penser, et devait-il se résigner à être une sorte de proscrit dans son pays? » Il rappelait, non sans amertume, « le temps où discourir avec talent sur la politique paraissait un titre pour participer aux affaires du pays, où Ton n'avait pas encore découvert l'incompatibilité radicale qui maintenant semblait établie entre l'action et la pensée ». L'action par la polémique d'opposition, sur laquelle jadis il faisait tant de fond, ne lui suffisait plus. Certes, il n'enviait pas le rôle de la presse à gages. ce Suivre et importuner d'une approbation constante une politique qui ne se plaît que dans la mobilité, ou, ce qui est plus étrange encore et plus difficile, une politique qui s'ignore elle-même, blâmer aujourd'hui ce qu'il faudra louer demain, encenser le lendemain ce qu'on a exorcisé la veille, n'avoir d'autre alternative que de se dédire ou de se contredire, cela n'était pas fait pour remplir la vie d'un homme. » Mais y avait-il beaucoup plus d'efficacité, sinon de satisfaction morale, à recommencer, chaque matin, « aux applaudissements de quelque cinq cents personnes, » contre les mêmes hommes et sur les mêmes sujets, les mêmes démonstrations, le même jeu dangereux? « La littérature politique n'a de fécondité et de force véritable que si elle est liée à l'action, soit que l'action la devance, soit qu'elle la suive. Il n'y a de vrai que le pouvoir. » Une anecdote racontée par M. Maxime Du Camp montre à quel point de lassitude irritée, à quelle impatience d'agir, il en était arrivé. « Nous revenions ensemble avec M. Prévost -Paradol, raconte-t-il,

d'une séance de la commission de décentralisation qui se tenait dans les salles du Conseil d'État, nous étions dans la grande allée centrale des Tuileries d'où Ton découvre le palais, et je lui dis : « Quel « est votre rêve? » Il s'arrêta, et me montrant le pavillon de l'Horloge, il répliqua, avec une sorte d'exaltation que je ne lui connaissais pas : « Le « maître de la France est là; eh bien! je voudrais « être le maître de ce maître. » Le métier de politique consultant ne lui apportait plus que des dégoûts. Comme autrefois son cours à Aix, et plus lourdement encore, sa plume lui pesait. « Quand je la « prends, disait-il, je ressens littéralement des nau- « sées. »

C'est sous l'impression de ce sentiment qu'en 1869 il tenta la fortune d'une élection partielle, à Nantes. Il y trouvait comme antagonistes, d'une part, M. Gaudin, le gendre d'un des anciens premiers ministres de l'empereur, M. Billault, pour qui le gouvernement était décidé à ne marchander aucun moyen de succès, de l'autre, le docteur Guépin, qui à une grande considération locale héréditaire joignait une popularité personnelle très solidement assise. La partie était difficile. Les circonstances dans lesquelles elle se joua, les passions diverses qu'elle suscita chez Prevost-Paradol, à la veille de l'événement qui allait décider de sa vie, aident à en comprendre le brusque et cruel dénouement.

Comme toujours, il entra dans la lutte le visage découvert. A ceux qui lui demandent quel est son programme, il répond : « La France nouvelle^ si vous l'avez parcourue, et dix ans de polémique, vous l'ont fait assez connaître : c'est avant tout le gouverne-

ment du pays par lui-même, soit en république, soit en monarchie, et la nécessité d'en finir au plus tôt avec le pouvoir personnel. » Sur ce terrain, il est prêt à combattre comme un lion. Mais qu'on ne lui demande rien qui le mette en désaccord avec luimême. « Oh! mon Ludovic, écrit-il à M. Halévy, pour quelques bons Français éclairés et honnêtes, dont la vue réjouit le cœur, combien de vilaines gens et surtout d'imbéciles! Car les vrais sentiments mauvais sont rares, mais la bêtise est maîtresse du monde. Tu n'imagines pas ce que sont les cléricaux d'ici, comme on les appelle, et le parti avancé est plus sot encore. Les uns veulent qu'on leur promette d'abolir l'armée et les impôts; les autres mettent tout sous les pieds dii pape. Et quand on pense que la France en est partout là!... Je parlerai ce soir de mon mieux.... Mais je me montrerai bien tel que je suis : je ne ferai ni une concession, ni un mensonge. Je le voudrais que, tu le sais, je ne le pourrais pas. » Et il reste imperturbablement fidèle à ses principes. Devant deux mille personnes, au milieu d'un tapage d'enfer, il attend pendant une demi-heure, les bras croisés, qu'on le laisse ouvrir la bouche. Au premier moment de calme, il commence si haut et si clair que le silence s'établit, et, pendant deux heures, il tient l'auditoire en respect : sans émotion, sans embarras, il ne voyait plus rien que la chose à dire et l'effet produit. Ce succès le réconforte sans l'enivrer. Il se prête à tout. On l'emballe, on le déballe comme un colis, on le fait parler, on le remporte, et ainsi du matin au soir, sans qu'il ait même le temps d'aller embrasser sa fille qu'il a emmenée avec lui. Les jours de repos sont ceux où il prépare une confé-

rence littéraire sur Corneille ou sur Fénelon, pour un cénacle de dames dont il faut gagner la sympathie. Mais sa vaillance et sa bonne humeur sont infatigables. « Il faisait ses tournées à cheval, raconte un témoin impartial, la rose à la boutonnière et le sourire aux lèvres. On eût dit un grand seigneur visitant ses terres. Lorsqu'il arrivait dans un bourg, les gros bonnets se découvraient respectueusement. Quant au peuple, il ne bougeait point. » Il n'avait pas besoin qu'on l'en avertît. Malgré ce que ses amis répétaient autour de lui, il se rendait bien compte que la foule qui dispose du vote ne se rapprochait pas. Et à travers la spirituelle gaieté de sa correspondance, on sent le désenchantement qui le gagne. « Ah! cher Ludovic, j'aimerais mieux courir le bois à cheval avec toi, même sur le petit arabe, que d'être candidat ici ou ailleurs.... Si je suis nommé, je prendrai la bataille au sérieux; mais quelle vraie délivrance, si je ne le suis pas ! »

Ce soupir de résignation à la défaite n'est pas moins sincère que le cri de confiance des premiers jours. Le soir de la bataille, — il avait obtenu 1959 voix sur 30 815 votants, contre 12 001 données à M. Gaudin et 11679 données à M. Guépin, — on cherche en vain à lui persuader qu'à peser les suffrages, ceux que son nom a réunis l'emporteraient par le poids. Les mesquines raisons d'amour-propre n'avaient pas de prise sur son âme. Il voyait plus haut. Au cours de sa campagne, la conclusion du livre de Laboulaye sur VÈtat et ses limites lui était plus d'une fois revenue à l'esprit : « Avec deux Chambres, une tribune et la presse, un peuple sera toujours libre, si l'esprit public est vivant; mais

députés et. journaux ne serviraient de rien à un peuple qui s'abandonne et qui n'a plus le goût de la liberté. ?> C'est avec cette pensée que s'accomplit son retour à Paris, et, si elle n'était pas de nature à le consoler, elle acheva sur le moment de le détacher.

« Tu verras, disait-il jadis à Taine, que je suis tout autre avant et après le malheur. D'abord plein d'anxiété, d'inquiétude, de terreur, fatiguant de mes plaintes mes amis vrais et laissant mon trouble échapper de toutes parts : une fois le coup reçu, je ne suis plus que courage, résignation, disons mieux, qu'indifférence. Fasse Dieu que je n'aie pas à le montrer! » Et à chaque déboire, ce fond « d'incurable indifférence » qu'il ne découvrait que dans l'intimité, — sans qu'aucun conseil, aucune affection pût l'en détacher autrement que par intervalles, — reprenait le dessus et l'envahissait. Ce n'est point par dilettantisme littéraire qu'il a écrit tant de pages pénétrantes sur la maladie, la mort, le suicide : ces sujets sont ceux auxquels sa pensée se portait d'elle-même et qu'il méditait le plus volontiers. Nous l'avons vu par le carnet de sa jeunesse. Sa correspondance de tous les temps est pleine des mêmes réflexions. « La vie est un néant; nos plaisirs et nos douleurs, d'imperceptibles mouvements dans une goutte d'eau, et le tout ne vaut pas la peine qu'on s'en occupe.... — La conviction du néant de nos individualités, la pensée de l'infini auquel nous aspirons tous et qui nous avalera tout à l'heure, c'est le Suave mari magno. » — « Si la vie est menacée de pareilles chausse -trapes, elle ne vaut pas grand'chose, et comme je la quitterais de bon cœur, sans les trois ou quatre fils de soie

qui m'attachent à ce monde ! » N'est-ce pas par un coup de pistolet que finit le héros de Madame de Marçay^ cette page dont on a pu dire, sans qu'il l'ait démenti, qu'elle était presque une page d'autobiographie? Et que d'autres notes mélancoliques, notes voilées, mais profondes, au milieu de ses plus brillants morceaux ! Il était dans l'éclat de sa réputation, dans l'ivresse de sa fortune politique naissante, toutes les jouissances de la vie lui étaient facilitées, offertes, lorsqu'il écrivait son article sur Paris; et le tableau si séduisant qu'il trace de cette ville, où il aimait tant à vivre, ne fait qu'incliner son esprit à l'idée de la mort : « Ce grand festin intellectuel a ses nombreuses victimes qui disparaissent de temps à autre, souvent sans bruit, quelquefois comme ces fusées de feux d'artifice qui font dans le ciel une grande courbe lumineuse pour aller tomber éteintes dans la rivière; cette fôte n'a pas de fin, mais elle use bien des acteurs : la mort prématurée, le suicide, la folie, sont à la porte du salon, qui réclament leur part ou plutôt qui la prennent, et non pas certes dans les derniers rangs des convives. » Il est, je crois, peu de moralistes qui aient fait aussi vite le tour des choses et en aient vu plus clairement la fin.

Cependant, âme d'artiste plus encore que de philosophe peut-être, ses défaillances profondes étaient suivies de relèvements passionnés. Quelques mois après son échec de Nantes, intervenait le décret du 2 janvier 1870. Les moyens d'action que le suffrage de ses concitoyens lui avait par trois fois refusés, le pouvoir, un pouvoir transformé, allait-il les lui fournir? On a rappelé qu'un jour, dans un de ces

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salons qui réunissent le « tout Paris » des lettres, des arts et de la politique, comme Tentretien portait sur le découragement qui semblait accabler les esprits : « Je sais bien ce qu'il leur faudrait pour prendre Tessor, dit Prevost-Paradol la lèvre légèrement tremblante de colère : c'est une révolution. — Oh! une révolution! répliqua M. de Persigny, qui se trouvait là tout près (ce qui n'avait pas échappé sans doute à Prevost-Paradol), une évolution suffirait. » L'évolution était accomplie. Avec une de ces reprises d'ardeur qui succédaient soudain à ses alanguissements, comme ses alanguissements à sa fièvre d'action, il l'accepta. Quelques-uns de ses amis ont regretté, alors et depuis, qu'il eût cédé à son impatience; d'autres lui en ont fait d'amers reproches ; ses adversaires l'ont accablé. Si cet empressement fut une faute, au prix dont il l'a payée, qui pourrait aujourd'hui en faire peser le poids sur sa mémoire?

11 ne serait point juste d'ailleurs de juger ici par le succès. C'est au passé de Prevost-Paradol et à l'ensemble de ses sentiments qu'il faut demander compte de sa résolution.

Prevost-Paradol n'a jamais été un irréconciliable. Il répétait souvent ce mot de Vivien : « La liberté est une chose si sainte et si douce que je la prendrais de quelque main qu'elle sortît : je serais heureux de la devoir à un Washington, elle me réconcilierait avec un Stuart, et j'en saurais gré même à un Cromwell, s'il pouvait me la donner. » Au début de sa carrière politique, au moment où il était lancé à fond, le Moniteur annoncait-il une mesure sage : « Bonne leçon, disait-il, et dont chacun doit tirer son profit, que de voir un gouvernement que nul ne menace, qu'on n'ose pas toujours con-

seiller, faire de lui-même acte de bon sens*. » Après la publication du décret du 24 novembre 1860, qui assurait la publicité immédiate et complète des discussions du Corps législatif et du Sénat, il écrivait : ce II s'agit aujourd'hui, pour l'opinion libérale, de se demander quel est désormais son devoir. Cette question équivaut pour nous à celle-ci : Sommesnous d'honnêtes gens? Quand nous avons répété sans cesse que nous mettions l'extension de nos libertés au-dessus de tout le reste, et que nous réclamions avant toute chose le gouvernement de la nation par elle-même, avons-nous' joué la comédie? Que répondraient les détracteurs acharnés des institutions libres, qui doivent être convertis, depuis dimanche matin, à des théories plus salutaires ? Ils nous dénonçaient comme d'égoïstes perturbateurs, uniquement occupés à embarrasser le pouvoir, réclamant la liberté, mais ne se souciant guère de l'obtenir, et résolus à en mal user, s'ils l'obtenaient. Nous a-t-on calomniés, ou a-t-on dit vrai? Que notre conduite en décide! Mais sachons-le bien ; ne pas accepter ce que nous avons revendiqué, n'en pas faire un bon usage, ce serait nous exposer aux sévérités de la nation *. » Enfin, dans la France

1. Journal des Débals du 16 novembre 1801. Il s'agissait de la nomination au ministère des finances de M. Fould,qui avait protesté contre la spoliation de la famille d'Orléans, mais que ses hautes aptitudes désignaient à l'opinion pour ce poste devenu difficile en raison des dépenses engagées par l'État.

2. Jowmal des Débats du 22 novembre 1860. — Cf. l'article du 16 mars 1861 au sujet d'une loi sur la presse que M. E. OUivier avait proposé de substituer au régime discrétionnaire. — Sur ce sentiment, d'ailleurs, les témoignages épars dans ses œuvres sont sans nombre. Voir notamment l'avertissement des Essais (1™ série, 1859), pages net ni, vi et vn, et l'article intitulé : Quelques Réflexions sur notre situation intérieure (1864), pages 15 et 16.

nouvelle^ dont la mort a fait son testament, mais qui était pour lui une sorte de contrat proposé au pays libéral et où il engageait spontanément tout son avenir, n'avait-il pas dit? « Nous maintenons en principe, et nous ne nous lasserons pas de le redire : il est contraire au devoir d'un bon citoyen de travailler à la chute d'un gouvernement, quel qu'il soit, qui donne à la nation des élections libres, la souveraineté parlementaire et un cabinet parlementaire *. » Quels plus irrécusables témoignages de la loyale persistance de ses opinions et de l'unité de sa vie'!

Oublions donc pour un instant nos déceptions et nos malheurs. Celui qui tant de fois avait déclaré qu'il n'avait de lien politique avec personne, de préférence pour aucune forme de gouvernement, qu'il était et serait toujours avec la France, celui-là n'était-il pas autorisé, obligé même, par son patriotisme et son honneur, à écouter l'appel adressé au nom de la France? Pour lui, il y vit comme un ordre de sa destinée. « Je n'ai ni pu, ni dû faire autrement », écrivait-il. Ambitieux, il l'était sans aucun doute, il avait besoin de l'être, et il ne se défendait pas de l'avoir toujours été; mais l'essence du gouvernement parlementaire n'était-elle pas précisément « d'ouvrir à l'ambition un chemin si large et si droit qu'on pouvait s'y frayer les

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