‹ Prévost-ParadolChapitre 7 sur 27 · Voir V Etude, p. 34, note · texte numérisé non relu

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2. M. Bellaguet était le chef de rinstilulion dans laquelle Prevost- Paradoi faisait ses études, et qui conduisait ses élèves au collège liourbon.

mulâtre de dix-neuf ans, qui, contre Fusage de ceux de son pays, avait, avec des yeux de feu, un air si digne et si calme qu'il me surprit tout d'abord. Un jour qu'il était seul dans la cour, nous nous assîmes à côté l'un de l'autre par hasard, et la conversation commença. Il s'appelait Simon, il venait de Bourbon, connaissant peu la France, avide de la connaître, républicain à la façon antique, nourri de Plutarque, et gardant avec tout cela, chose touchante, une religion sentimentale reçue de sa mère, une foi chevaleresque dans la sainte Vierge. Celte belle âme me ravit et je déployai toutes mes séductions. Nous devînmes inséparables; il envoya promener ses philosophes stupides, et, au grand scandale de tous, fut l'intime compagnon d'un troisième, et bientôt, républicains et déistes, nous eûmes, comme dit l'Evangile, cor unum et anima una. 11 partit l'année suivante, et alla demeurer au quartier latin ; nous ne nous vîmes plus que le dimanche; et ce fut alors que j'appris vraiment à le connaître. Jamais je n'ai trouvé une âme plus ferme et plus honnête, un cœur plus indulgent, un esprit plus sûr et plus sincère. Les blancs de son pays, étudiants en droit comme lui, le connaissaient républicain et affranchissant des nègres, et cependant, malgré les divergences d'opinion, malgré les préjugés de race, l'aimaient, je dirais presque le respectaient, comme le meilleur et le plus intelligent d'entre eux. Le changement qui s'est fait chez moi s'était d'abord fait chez lui; de ce républicanisme, qui n'était que la négation de la royauté, de ce déisme, qui n'était que la -négation du catholicisme, il était passé à la foi la plus ferme dans la régénération du genre humain. Bientôt il lut Fourier et, séduit, il l'accepta tout entier. Dès lors seulement nous ne fûmes plus d'accord. Jusque-là nous avions résonné ensemble, comme les deux cordes d'une même lyre. J'acceptais cependant de Fourier le principe fondamental de la légitimité des passions et l'identité de

la loi qui fait tourner les mondes avec celle qui nous sollicite à Faction. Mais je ne croyais pas que Fourier eût résolu le problème d'accommoder la vie du genre humain à cette loi et par là au bonheur; et en cela, je différais de mon ami ; je croyais seulement que la solution, tôt ou tard trouvée, sauverait le monde, et je le crois encore. Ce fut alors qu'il partit pour son pays. Il y avait cinq ans que durait, pour ainsi dire, la conversation commencée sur le banc de la cour de récréation, et jamais nous n'avions cessé d'être l'écho l'un de l'autre. C'est maintenant qu'il est parti que je sens le prix de cette union de la pensée et de cet accord des âmes dont j'avais joui cinq ans, sans savoir ce que valait ce bonheur. Je ne l'ai plus maintenant. Le jeune ami dont je t'ai parlé est bien de mon avis ; mais que de faiblesses, que d'irrésolutions, que d'oublis dans cette belle âme d'enfant ! Où est-il, mon Simon? Où est-elle, cette âme inflexible et sûre d'elle-même, dont rien au monde ne pouvait ébranler la foi tranquille et sereine? 11 était mon appui dans mes doutes et dans mes défaillances; et voilà que, chancelant, je suis réduit à soutenir les autres. Tu ne peux toi-même remplacer un tel ami, puisque nos opinions difl'èrent et que nous nous brûlons nos Dieux l'un à l'autre. Philosophe, quelle main peux-tu me tendre, sans dire : voilà un matérialiste socialiste? Quelle main puis-je te tendre, sans dire : voilà un rêveur? Il y a entre nous de ce côté un abîme. Nous nous touchons par le reste ; mais qu'est-ce que le reste, surtout à des yeux si détachés du monde et curieux seulement de vérité?

Je ne voudrais pas pour beaucoup t'altrister. Et voilà que, suivant la pente, je te communique ma tristesse. Je te récite l'oraison funèbre de mon ami et te défie grossièrement de jamais l'égaler. Pardonne à ton ami qui est malade d'esprit et de corps, et qu'un mot de loi pourra sans doute réchaufl*er.

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27 a\Til 1849.

Cher ami,

J'ai, depuis mardi soir, une lettre de Planât à Renvoyer; je t'avais promis, dimanche, pendant notre si courte entrevue, de t'écrire bientôt; et cependant la semaine s'est presque passée sans que j'aie trouvé un moment. Cette fois-ci, ce n'est plus langueur, c'est manque de temps.

Je t*ai dit que M. Bellaguet exigeait de moi des vers latins; j'ai commencé à en faire, et tu comprends qu'à raison de cinq ou six vers par heure, je ne puis me débarrasser facilement d'une pièce de quarante à cinquante vers. Oh ! l'absurde travail, l'affreuse occupation, d'arranger niaisement ces mots cadencés, de chercher dans un dictionnaire des manières de ne pas appeler les choses par leur nom!

Puis une autre occupation, un autre travail bien doux, bien rempli d'illusions et de plaisirs, m'a pris tout mon temps. Je t'ai parlé d'une sorte d'exposition que je voulais faire des deux doctrines qui partagent le monde. J'ai commencé, continué, et je vogue en pleine mer. mon ami, que de jouissances dans le travail, quand l'objet de ce travail nous plaît ! Que de rudes et bonnes heures de fatigue et de plaisir! Voici à peu près ce que je veux faire sous le titre de Conseils à un jeune homme. Une exhortation à choisir librement un parti et à ne pas se laisser entraîner à droite ou à gauche selon le hasard et l'intérêt, comme les âmes serviles et incapables de raison. Un résumé de l'état de la question et une définition des deux partis. Le discours du parti conservateur. Le dis-

cours du parti socialiste. Des conseils gént^raux sur la conduite à tenir dans l'un et l'autre parti. Tu vois que le cadre est large et prête à l'éloquence; j'en suis à la seconde moitié du discours conservateur, et je n'ai pas lieu d'être mécontent de moi. Je ne pense qu'avec elTroi aux démarches qu'il me faudra faire pour que cela soit publié, aux tempêtes qui peuvent m'assaillir et me jeter trop jeune hors des gonds. Mais ma résolution est bien prise, et je ne reculerai devant aucune crainte pour sortir de ma médiocrité, pour faire mon entrée dans ce monde qu'il faut prendre d'assaut.

Malgré tout ce travail, j'ai trouvé le temps de lire un admirable incrédule, un sceptique charmant, un conteur délicieux; je veux lire Lucien, le vrai Lucien complet avec toutes ses impiétés, toutes ses licencieuses satires. C'est une bonne étude à faire. Si tu ne le connais pas et que lu aies le temps, prends-le, tu n'auras pas à t'en repentir. Rien de nouveau d'ailleurs dans tout ce qui m'entoure, si ce n'est l'éveil du printemps qui me ressuscite. Pardonne-moi une si courte lettre ; la prochaine sera plus longue. Je t'envoie d'ailleurs du Planât, et cela peut te consoler.

Tout à toi,

PREVOST-PARADOL A TALNE

20 juin 1849.

Mon cher Taine,

Je t'avais prévenu de mon long silence. Une cholérine assez vive l'a prolongé de huit jours. J'ai peu souffert; mais ma langueur s'en est accrue, et maintenant je suis à la pension après huit jours d'absence» endormi et iiica-

pable de rien faire. Et cependant que de choses à faire! D'abord la philosophie et le concours. M. Barni a été si lentement et a perdu tant de classes, que nous voici arrivés à la fin de l'année avant d'avoir fait la morale et effleuré la théodicée. Nous sommes donc obligés d'enlever tout cela au pas de course, à l'aide de résumés et d'extraits. A ce propos, tu pourrais m'être d'un grand secours, en me donnant les titres de quelques bons livres où je puisse trouver ce qu'il me fiuit pour ce maudit concours, qui est la seule clef de votre École. Ah! cher ami, plus j'approche de cet abominable examen de grec et de latin, plus je sens mon ignorance, plus je me vois honteusement refusé. Je suis en vérité bien inquiet de mon avenir. J'ai l'intention, si je suis refusé à l'École et reçu au baccalauréat, de faire mon droit ; mais quel chemin long et difficile ! Si je suis refusé à l'École et au baccalauréat, — et il n'y a là rien d'impossible, — mon parti est pris : je me fais soldat et j'abdique l'intelligence. Tu vois, cher ami, que de tristes pensées m'occupent et que la fin de cette année est pour moi pleine d'inquiétudes. Que n'ai-je l'esprit plus libre, je réfuterais ton accusation de mysticisme, qui m'a été redite par Planât. L'étude que tu as lue, était pleine de réserves et de nuances qui t'ont échappé. Si je fais mon droit, libre alors de tous côtés, je ferai plus sérieusement ces travaux de critique, et je m'assurerai quelques journaux. Je commencerai alors la grande aventure de la vie. Mais que j'aimerais mieux mille fois travailler tranquillement au couvent, à côté de toi! Enfm, rien n'est décidé, et je n'ai pas le droit de désespérer jusqu'au coup de dé du concours.

Tout à toi,

LEnRES. 157

21 juin 1849.

Cher ami, je croyais t avoir prévenu de mon silence et t'en avoir en même temps dit la cause. Je regrette bien de ne l'avoir point fait et de t'avoir laissé croire que je ne t'écrivais pas par pure paresse. Les deux semaines qui ont précédé les huit jours d'absence ont été dévorées par l'achèvement et la copie de ce travail dont tu me demandes des nouvelles. S'il est difficile d'écrire, il est plus difficile de faire imprimer. Je voyais des contes et des exagérations dans l'admirable roman où Balzac raconte les allées et les venues d'un malheureux débutant en littérature. Mon pauvre manuscrit, accompagné de chaudes recommandations, a passé quinze jours chez M. Michel Lévy, sans même être , décacheté, et j'ai eu grand peine à me le faire rendre. Voilà, mon ami, l'entrée de la carrière. Maintenant il est ailleurs, et j'attends des nouvelles. Tu sauras aussi tôt que moi tout ce qui peut m'arriver d'heureux ou de malheureux.

Je te remercie vivement des indications que tu me donnes; j'ai lu à peu près tout cela et je vais employer le peu de temps qui reste à préparer les questions probables. Ah ! quel métier ! Jamais je ne me suis senti abreuvé de tant de dégoûts, et cela au moment où j'ai besoin de tout mon courage, où tout va se décider pour moi.

Je suis touché de te voir employer pour moi auprès de M. Vacherot l'autorité de ta parole. Il doit te connaître et avoir foi dans ton jugement. Ne me loue pas trop cependant, de peur de faire ressortir davantage mon infériorité. Je n'ai jamais eu plus de défiance de moi-

même, plus mauvaise idée de mon esprit. J'irai cependant jusqu'au bout et je livrerai dignement ma bataille. Ce mot me rappelle un de nos derniers discours français de notre année de rhétorique et le tien si plein de ce sentiment de l'antiquité que j'ignorais alors et que j'ai reçu de toi. Tout ce qui s'est révélé à moi pendant cette année de causerie me donne bien des espérances pour les deux années que nous aurons à passer ensemble, si je force l'entrée de l'École.

Tu me parles d'un rendez-vous; j'y avais déjà pensé. Je ne suis pas assez maître de mes dimanches pour m'engager sans retour, même quand il s'agit de toi ; mais je puis te promettre de faire tous mes efforts pour être dimanche, à une heure et demie, galerie d'Orléans. Ne m'attends en tout cas qu'une demi -heure, et si, à deux heures précises, je n'y étais pas, ne me maudis point, car il n'y aurait pas de ma faute, et j'y perdrais plus que toi.

Tout à toi,

il juillet 1849.

Mon cher ami,

Je ne t'ai pas écrit parce que je suis accablé plus que jamais. Nous faisons rapidement la fin de notre cours de philosophie et nous entassons l'ouvrage. Je n'en puis plus de lectures, de notes, de programmes, de recettes et de misères de toutes sortes.

J'ai reçu aujourd'hui ta lettre qui tombe bien à propos, tu vas savoir pourquoi. Je réponds d'abord à tes deux dernières questions. Ma brochure n'a pas paru, parce que j'ai fait très tard ce que j'aurais dû faire tout de suite,

je veux dire Tenvoyer à la Liberté de penser. Je m*y suis décidé. De là une lettre d'éloges et d'objections, une entrevue avec M. Jacques*, et finalement la promesse sérieuse d'une insertion pour le mois d'août au plus tôt, et (hélas!) pour le mois de septembre au plus tard. Quant au tirage à part, qui est ma planche de salut, c'est une affaire que j'espère avoir bientôt réglée. Voilà pour la brochure.

M. Jacques m'a envoyé, un petit billet que M. Michelet lui avait écrit à propos de cet article, dont le commencement t'avait justement effarouché. M. Michelet s'étonnait de voir ses jugements appelés des jugements précipités et déjeune homme. M. Jacques m'engageait à répondre; j'ai répondu, expliquant et développant mon jugement. J'ai reçu une réponse très aimable où M. Michelet m'explique sa manière de juger les hommes; ondoyants et fuyants comme ils sont, il ne veut pas en donner des jugements absolus, des portraits définitifs, en une fois, comme Thiers et Lamartine s'amusent à le faire, mais donner les moments successifs et très divers de chaque personnage : cinq ou six de Mirabeau ou de Marie-Antoinette, vingt au moins de Robespierre, etc..,. Voilà pour l'article.

Mais voici de beaucoup mon affaire la plus grave. Mon père, qui depuis quelque temps a une sorte d'humeur noire, vient aujourd'hui chez M. Bellaguet le consulter sur mon avenir. Au cas de mon échec à l'École normale, on me demande mon avis. « Si je suis refusé, dis-je, j'ai deux choses à faire : mon droit avec quelques répétitions à ma portée, ou l'engagement volontaire. Pour moi, je me sens fort; je suis tranquille et je ferai de toute manière mon chemin. » Mais mon père ne veut, ni me voir partir, ni me garder. « Tu ne feras rien chez moi, et d'ailleurs il faut dix ans pour gagner quelque chose à ce métier, et tu ne peux attendre. » M. Bellaguet dit la

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