‹ Prieur de la cote-d'orChapitre 11 sur 32 · AULARD, VI · texte numérisé non relu

AULARD, VI

(2) Ici., VI, 96.

cloches de tous les clochers de la République, le Comité de Salut Public les regardant comme des commissaires envoyés par lui. » Les commissaires spéciaux (1) devaient recevoir une solde de 15 francs par jour, et leurs frais de voyage seraient payés à raison de 6 francs par poste (28 août 171)3). Les ordres du Comité furent partout exécutés, et sans trop de résistance. Il n'y eut que des protestations et des regrets, mais nulle part d'opposition ouverte. Les canons fondus avec ces cloches ont sauvé la France en 1793 (2). 11 est probable que nous ne serons plus jamais acculés aux mêmes nécessités, mais, s'il était nécessaire de recourir à cette suprême ressource, ne referions-nous pas ce ({u'ont fait nos pères en 1793, et ils ont certes bien fait.

Prieur n'ignorait pas que cette mine des cloches n'était pas inépuisable. Il savait que, pour fondre de nouvelles armes, il faudrait toujours des masses énormes de bronze. Aussi faisait-il rechercher avec soin sur toute la surface du territoire les endroits signalés comme pouvant contribuer à augmenter les provisions métallurgiques. Voici un décret (3), en date du 2G août 1793, dont il n'est que juste de lui attribuer l'inspiration : « Vu les besoins des fers pour les arsenaux de la marine, le Comité de Salut Public arrête que le ministre de l'intérieur donnera des ordres à tous les administrateurs des départements, à l'effet de faire rassembler à chaque municipalité tous les fers provenant des édifices nationaux, et tous les autres fers inutiles au service des citoyens, qu'on pourrait exiger par voie d'invitation ou de réquisition, en en

(i) Ari.ARD, \], i4o.

(2) Voir arrêté du n lévrier 1794 '^'j ^o;). Aulorlsation à Bazile, de Montpellier, à fonstruii-e un fourneau pour Toute do métal de cloches. 11 en raffinera ving't milliers, qui resteront a la disposition ilu (Comité.

(3) Id., VI, 120.

payant la valeur; arrête en outre que tous les fers ainsi rassemblés seront aussitôt remis à la disposition du ministre de la marine. »

11 peut sembler étrange que, dans un pays comme la France, auquel n'ont jamais manqué les inventeurs, il ne se soit pas rencontré un chercheur de génie qui, surexcité par les circonstances, ait imaginé une de ces armes nouvelles qui assurent la victoire, parce qu'elles augmentent la confiance du soldat qui les reçoit. Prieur et ses collègues auraient certes bien accueilli ce chercheur. Ils avaient l'esprit assez large pour ne pas sacrifier à la routine ; mais il ne semble pas que l'imagination de nos armuriers ou de nos industriels se soit portée dans cette direction. Prieur avait pourtant ordonné (1) une inspection générale aussi complète que possible (14 décembre 1793), « désirant porter dans la fabrication des objets relatifs à l'artillerie la perfection nécessaire pour que les armes soient d'un service assuré pour les défenseurs de la République et d'un effet plus terrible pour ses ennemis. » Afin d'encourager les inventeurs, même si leurs inventions n'étaient pas pratiques (2), il leur avait fait allouer des indemnités de 50 à 300 livres ; car « il est avantageux d'accorder aux artistes indigents qui présenteraient des inventions une indemnité qui les dédommage en quelque sorte du temps perdu. » Malgré ces encouragements on ne trouva rien de nouveau, rien que des perfectionnements aux armes ou plutôt à la fabrication des armes, mais aucun de ces engins ingénieux qui du jour au lendemain transforment la stratégie. Un certain Charpentier inventa une machine pour forer et émonder les canons. Sur le rapport favorable des com-

(1) AlLAHD, IX, 3ç)'i.

(2) Ici.. XI, 6o;.

missaires Dufourny et Requier, délégués pour étudier son invention, le Comité décida (jue Charpentier exécuterait en grand une de ses machines. On lui remit à cet effet 24.000 livres, mais on ne lui accordait pour l'exécuter qu'un délai de vingt jours (1). Signalons encore la réquisition de Lefebvre-Hellaucourt (2), employé à la trésorerie générale, signalé « comme utile dans la fabrication des armes par les connaissances qu'il développe dans le plan des machines qui tendent à leur perfection », et dont les droits à l'avancement seront sauvegardés. Un certain (3) Guirard, de Nancy, est également indiqué comme ayant inventé une machine de guerre, qui fut examinée par Guillemardet et Chàteauneuf-Randon, de concert avec Carnot et Prieur, mais il paraît que l'examen ne fut pas favorable, car on ne trouve dans les documents de l'époque aucune autre allusion à cette invention.

Prieur et ses collègues, malgré ces déceptions, ne renoncèrent jamais à l'espoir de déconcerter la coalition par quelque invention imprévue. Voici le décret (4) qu'il rendaient à la date du 13 janvier 1794 ■ « Le Comité de Salut Public, considérant que, si l'on pouvait se procurer des armes dont le transport fût beaucoup plus facile, et l'efïet aussi certain (|ne celui des canons, nos troupe» obtiendraient un avantage considérable sur nos ennemis, en s'emparant des hauteurs inaccessibles pour la grosse artillerie, arrête : 1° Il sera construit des canons de fer forgé d'un pouce de diamètre, de longueurs différentes, depuis la longueur ordinaire des fusils de grenadiers jusqu'au triple de cette grandeur... Les trois

(i) AcLAHO. IX, a3:.

(2) kl., X, :ii.

(■}) Correspondance de Carnot. MI. i.

Cl» Aui.Ann. T. X. ]>. ayli.

administrations et le jury des armes nommeront des commissaires pour déterminer et faire ces expériences sous la direction d'Hassenfratz. » Le 20 du même mois (1), Prieur désignait six jeunes gens, Halle, Lemerle, Vincent, Geoffroy, Ligonier et Hurtaud, pour « aller dans les ateliers de Paris dessiner les machines et tous les objets relatifs à la fabrication des armes. » Afin de surveiller plus efficacement la construction de ces nouveaux engins, Prieur fit même rendre, le 23 janvier 1794 (2), le décret suivant : « Le Comité de Salut Public, considérant que le bien du service exige qu'il se procure tous les détails relatifs à la fabrication de toutes les espèces de canons de fusil, arrête : 1° Il sera fabriqué un canon à ruban et un canon à fil de fer ; 2° ces canons seront fabriqués de manière à présenter distinctement chaque partie du travail ; 3° l'administration centrale sera chargée de faire exécuter celte fabrication par un ou plusieurs canonniers intelligents, et elle enverra tous les détails de ce travail à la section des armes du Comité de Salut Public. »

Malgré ces encouragements et cette surveillance directe, les inventeurs ne se montrèrent pas pour autant. On se contenta de perfectionner ce qui existait, mais nui ne songea à innover. Ce sont toujours les antiques fusils à baguettes et à silex qui restèrent en usage. Il ne vint à l'esprit de personne de proposer des fusils se chargeant par la culasse. Ce perfectionnement, qui devait transformer la stratégie, était réservé à un autre âge. On ne peut s'empêcher de se demander ce qu'auraient fait les soldats de la Révolution et de l'Empire s'ils avaient été pourvus de cette arme nouvelle.

(1) AULAHD, X, 33l.

(2) Id., X. 395.

Prieur ne réussit donc pas dans ses tentatives d'innovation. Au moins cherclia-t-il à utiliser ce ((ui existait, et le 24 janvier 1704 le Comité prenait, sous son inspiration, l'arrêté (1) suivant : « Pour mettre de i'activitéetde l'ensemble dans la fabrication des armes, pour fairejoiiir tous les ouvriers qui fabriquent des armes entières ou des parties d'armes de tous les perfeclionnoments apportés dans les dilïérents travaux; pouraugmenter rapidement le nombre d'ouvriers qui doivent être employés à la fabrication désarmes»; il sera fait description des procédés employés pour la fabrication de chaque partie du fusil et des outils employés. Hassenfratz sera chargé de ce travail qui sera imprimé à 300 exemplaires et distribué dans tous les ateliers. C'était en quelque sorte le manuel du fabricant de fusils, dont Prieur venait ainsi d'ordonner la rédaction. L'ouvrage commandé fut aussitôt exécuté, et, dans toutes les fabriques d'armes, régna bientôt une extraordinaire activité.

Prieur n'était pas sans avoir remarqué que nos jeunes troupes avaient tout avantage à se servir de la baïonnette. Cette arme devenait redoutable entre leurs mains novices; aussi prend-il grand soin d'en activer la fabrication. Par un premier décret (2), en date du 'A mars 1794, le Comité de Salut Public a considérant (lue l'arme favorite des Français est la baïonnette, qu'à son aspect les tyrans tremblent et les esclaves fuient ; que l'on a fabriqué des piques dans une grande partie de la République, et (jue partout où l'on a fabricjué des pi(|ues on peut fabri(|uer des baïonnettes », autorise et encourage la fabrication de celte arme sur tout le territoire de la Républi-

(n Aui.AMii. \, 4i(J. — (;i' un anvté du aS jainici' (\, ^i)i) ordonnant de nieltrv. moyennant récépissé, à la disposititui dt; radniinisti'ution contrale, toutes les armes et tout ce qui est relatif à leur fabrication, existant dans les dépôts de la ci-devant académie de cliez le duc d'Orléans.

(1) Id., XI, 5o6.

que. Par un second décret, en date du 5 mars (1). le Comité « considérant que la baïonnette est l'arme des héros, que devant elle échoue la tactique des despotes, qu'elle est le signal de la fuite précipitée de leurs satellites ou l'instrument de leur carnage ou de leur mort », décrète la formation à Paris d'un atelier spécial à la fabrication des baïonnettes, et le dépôt de ces armes dans les salles aboutissant à l'ancienne Assemblée nationale. Il devait en être fabriqué douze cent mille rien que dans, l'année 1794(2), et, comme on apprenait (3) « que la plupart des volontaires à l'armée n'avaient pas de fourreau pour mettre leur baïonnette, et perdaient souvent cette arme précieuse aux Français », on décrétait en même temps la fabrication de douze cent mille fourreaux.

Au moins sur ce point les espérances de Prieur ne furent-elles pas déçues. On sait quel terrible usage firent de celte arme nos soldats improvisés, et comment ils réussirent à s'ouvrir par la baïonnette la porte des capitales ennemies.

Prieur avait aussi espéré que de réels perfectionnements pourraient être apportésà la fabrication descanons. Dès le 7 septembre 1793 (4), et après avis favorable de Monge et de Guyton-Morveau, il accordait aux citoyens Masse et Desquimane l'autorisation de continuer leurs expériences. Le 27 octobre (5), à propos d'expériences commencées en grand secret à la Fère, il mettait à la disposition des inventeurs le château neuf et le petit parc de Meudon, et affectait à ces expériences une somme de 50.000 francs. Des agents et des ouvriers, payés direc-

(l) AULARD, .554.

(a) Id., XI, 520.

(3) Id., :io.

(4) Id., VII,, 438.

(,j) Id., VIII, 5;.

IciiuMil par les soins du (loiiiitc. devaient aller les rejoindre. Kes représentants Treilhard el Auguis étaient inènie désignés pour suivre ces expériences (1). Il s'agissait, non pas. conime on l'a cru, de la direction des ballons, mais bien dun canon nouveau, et spécialement d'un canon de marine, car on prêtait aux ouvriers deMeudon des canons et des boulets. Ces expériences ne réussirent pas, et il fallut se contenter d'améliorer les anciens procédés. Au moins Prieur s'elïorça-t-il, par une incessante surveillance, de bien faire comprendre à ses subordonnés l'importance qu'il attachait à cette fabrication. Le 27 décembre 1703 (2). il appelait auprès de lui Mazurier. adjoint à la troisième division de la guerre, et Capoii. chef des travaux de la marine, avec tous les documents relatifs à la fabrication des canons dans toute létendue de la République. Le même jour il s'adressait au ministre de la marine pour qu'il rendit compte immédiatement de « ce (ju'il avait fait pour approvisionner la République de canons de tout calibre ». Le 28 janvier (3), il recommande un procédé expéditif de moulage au sable pour la fonte des canons : il charge le fondeur parisien Thury d'exécuter des modèles du calibre de 12, de 16 et de 24, et prie Hassenfratz fils de surveiller cette exécution. Le ."» février (4), Brochon, élève de l'école des mines, est mis en réquisition pour surveiller la fabrication de canons de marine. Le G février(o), Périer (0), entrepreneur de fonderie à Chaillot, reçoit l'ordre de couler à Paris des pièces d'artillerie en fer pour le service de la marine. Il prendra au magasin des fers de la rue Saint-

(I) Allahd, VHI. 28.

(1) Id., X, 4J.

(3) Id., X. 491.

(4) Id., X, :i-j.

(5> Id., X, 7»», ;5i.

(lii ('.l'a propos df n- rondciii-. lettre du iS janvier i^oj (t. n. p. J»k>;.

Dominique toute la fonte qu'il jugera propre à cet efïet, ainsi que des fontes neuves dans la Nièvre. Enfin il montera une nouvelle fonderie pour canons, mue par une machine à vapeur, tout près de celle qui existe déjà (1). Prieur n'a donc pas un seul moment cessé de s'occuper de cette importante partie de la défense nationale. Afin de l'activer plus encore, si possible, il chargera même un de nos plus grands savants, Monge, de rédiger le manuel du parfait constructeur de canons. Le 6 février (2), le Comité prit, à cet efïet, une décision : « Il sera fait une description des procédés employés dans la fabrication des canons, et cette description sera accompagnée de gravures qui représenteront les plans et les détails de toutes les parties de la fabrication. » Afin de ménager des loisirs à son éminent auxiliaire. Prieur l'exempta, en sa qualité d'examinateur des aspirants de marine, de faire sa tournée dans les ports (3), « car il a contribué par ses lumières à organiser et à mettre en activité la fabrication extraordinaire de mille fusils par jour à Paris, et connaissant toute la série de l'opération de cette fabrication, il serait difficile qu'il s'absentât de la section des armes du Comité de Salut Public. » On sait que iMonge accepta avec plaisir cette tâche patriotique. En collaboration avec Vandermondeet Berthollet, il publia bientôt son Aois aux ouvriers enfer sur la fabrication de l'acier, et surtout sa Description de l'art de fabriquer les canons, faite en exécution de l'arrêté du Comité de Salut Public du 18 pluviôse, an II, qui est restée, pour de longues années encore, l'ouvrage classique sur la matière.

(i) Cf décret du i4 mars 1794 (Ai lard, XI, 691), ordonnant aux frères Périer de couler en bronze cent petites pièces « susceptibles d'être transportées avec facilité dans les pays de nioiitaf,'-ne ».

(a) Id., X, :3o.

(3) Id., IX, 439.

Malgré ses efïorts, Prieur ne réussit pas à doter la France de l'arme nouvelle, fusil ou canon, dont il aurait voulu munir nos soldats ; c'est avec le fusil à baguette et avec les canons fondus, forés et mis sur afïùt d'après les méthodes anciennes que nos soldats engagèrent avec les troupes de la coalition le tragique duel, dont les derniers échos devaient retentir vingt-deux ans plus tard sur le funèbre plateau du Mont-Saint-Jean.

chai>itrp: VI

PRIEUR A LA CONVENTION

L\. DEFENSE NATIONALE. — POL'DRES ET SALPETRES

La question des poudres fut, après celle des fusils et des canons, une de celles qui restèrent l'objet des préoccupations quotidiennes de Prieur. La poudre commençait à manquer et on en faisait d'efïroyables consommations. De toute nécessité il fallait renouveler nos réserves, ou sinon nos soldats étaient réduits à l'impuissance. Du soufre et du charbon pour la fabrication de la poudre, on en trouvait encore, mais le salpêtre faisait défaut. Jusqu'alors on s'était servi de salpêtre venant de l'Inde (1). Chaque année on en achetait environ trois millions de livres. La régie consultée fit savoir fju'on pourrait peut-être porter ces achats à cinq (2) raillions, mais qu'on n'espérait rien de plus. « Impossible, ou vous avez des moyens que nous ignorons.» — a Oui! »

(1) Voir décret du ; mars 1794 (XI. 5Si) autorisant la levée des scellés sur les navires venant de Tilc de France, arrivés à Lorient, et portant du salpêtre.

(2) Cf autorisation donnée à Godard, 21 lévrier i;t)4(Xl,'5io), d'acheter a Tét ranf^cr tous les salpêtres disponibles, el d'eu l'aire livraison a nuMiiif,''iie. Uel- (brt ot Besançon.

on trouva ces moyens. C'était d'ailleurs la seule voie de salut qui s'ofïrait. car il aurait fallu bientôt renoncer même au salpêtre de l'Inde, puisque les Anglais fermaient la mer. Quelques savants, entre autresVauquelin, offrirent de chercher les moyens d'extraire le salpêtre du sol même de la République. lùi effet, dans les caves de toutes les maisons, sur les murs des écuries et des élables, il suffisait pour ainsi dire de se baisser pour ramasser des trésors jusqu'alors dédaignés. Prieur adopta avec empressement les idées de Vauquelin. Il se les appropria et se constitua le pourvoyeur de salpêtre de la France entière. Dans le Journal officiai du G décembre 1793 (1) parut, au nom du Comité de Salut Public, mais rédigé par Prieur, un rapport substantiel où il était dit qu'on avait fait des recherches dans les déparlements d'Indre-et-Loire, deVaucl use et duBec-d'Ambez (Gironde). Ces recherches avaient réussi. Il s'agissait de les généraliser non pas seulement en extrayant le salpêtre « dans les édifices qu'une juste punition doit faire abattre dans Commune Afïranchie (Lyon) », mais partout où l'on peut espérer rencontrer ce sel précieux: « Outre le salpêtre que l'entassement des hommes dans les grandes villes fournit aux salpêtriers qui en lessivent et en exploitent les vieux matériaux, la nature produit abondamment ce sel dans tous les lieux où les matières animales et végétales sont peu à peu accumulées : ainsi le sol des écuries, des élables, des remises, des serres, des caves, des cuisines, celui d'une foule d'ateliers où l'on travaille des substances organisées, s'enrichit perpétuellement d'un nitre ou salpêtre qui s'y forme spontanément. Les salpêtriers sont autorisés par la loi à fouiller ceux de ces dépôts qui sont les plus vastes et les plus généralement

.!) \o -(1. au U.

connus pour contenir du salpêtre, mais combien de souterrains ont échappé jusqu'ici à leurs recherches 1 Quelle masse de salpêtre repose inerte et sans utilité pour la République ! Quelle espérance ne doit-on pas concevoir de la quantité qu'on peut en obtenir en intéressant tous les citoyens à cette récolte ! Il n'y a pas un lieu habité par des hommes ou par des animaux qui ne contienne du nitre, pas de caveaux, d'écuries, qui ne recèlent plus ou moins de ce sel précieux.» Prieur adjure tous les citoyens de s'improviser salpêtriers. Qu'ils ne se laissent rebuter ni par le travail, ni par les difïicultés. « Les difïicultés apparentes de convertir tous les citoyens en salpêtriers seraient nulles pour des républicains qui sont prêts à tout faire pour leur patrie, quand même elles ne disparaîtraient pas par l'exposé simple qu'une instruction répandue partout rendra bientôt familière. Qu'on n'oublie pas qu'en quelques décades des hommes que leurs occupations avaient éloignés des forges et des ateliers d'armes sont devenus non seulement habiles dans cet art, mais même capables de diriger les travaux des autres, et de leur apprendre ce qu'ils n'avaient pas encore pratiqué. » A ce rapport étaient annexés un décret et une instruction. Le décret comportait seize articles: tous les citoyens étaient invités à récolter eux-mêmes le salpêtre, qui leur serait payé vingt-quatre sous la livre. Les municipalités étaient priées de former des ateliers communs pour le lessivage des terres salpêtrées. Des agents de la régie seraient envoyés sur tous les points du territoire afm de surveiller et d'activer l'extraction du salpêtre. Dans chaque commune, trois décadis de suite, on lirait le décret, sous l'arbre de la liberté, et il serait ensuite déposé à la mairie. Quant à l'instruction, claire, simple, méthodique, elle se divisait en trois parties : choix et fouille des terres, lessivage des terres salpêtrées, évapo-

ration. l'rieur, dans ï;on enthousiasme, voyait déjà la France transformée en un gigantesque atelier : « C'est une récoite assurée de trente à quarante milliers de livres de salpêtre, écrivait-il tout joyeux à la fin de son rapport : ce qui fait une quantité sulïisante pour exterminer tous les ennemis de la liberté que pourraient vomir l'Europe et l'Asie, si elles étaient liguées contre elle. »

Quelques jours (1) plus tard, le 13 décembre 1793, et pour mieux assurer l'exéculion du premier décret. Prieur rédigeait de sa main et faisait signer par ses collègues du Comité un second décret en vertu duquel « dans chaque district, les imprimeries administratives, après avoir reçu la loi du 14 frimaire sur le salpêtre et l'instruction qui y est annexée, les feront réimprimer l'une et l'autre en placards, pour être affichées dans toutes les communes, en assez grand nombre pour obtenir une très grande publicité. » Ces mesures portèrent leurs fruits. L'instruction de Prieur, répandue dans la France entière, fit d'un art difiicile une pratique commode et à la portée de tous. Toutes les maisons, toutes les demeures des animaux furent alors visitées et fouillées. On autorisa même les visites domiciliaires dans tous les bâtiments qui ne seraient pas ouverts à la première réquisition, et des commissaires spéciaux furent envoyés dans les départements pour organiser la récolte du salpêtre.

Vauquelin était tout désigné pour diriger cette chasse fructueuse. Un arrêté du Comité de Salut Public, rédigé et signé par Prieur (2) (24 octobre 1793), l'investit de pouvoirs extraordinaires pour l'aider dans ses recherches. Il pouvait réquisitionner tous les ouvriers dont il

(t> .\rLARP. IX. 360.

(3) Id., VU. io6.

avait besoin, ainsi que les cuivres, les sels, les bois et les fers. Cent mille livres étaient mises à sa disposition. Il pouvait prendre telle mesure que commanderaient les circonstances. « Il est enjoint à toutes les autorités civiles et militaires de faciliter de tous leurs moyens les opérations dont le présent arrêté est l'objet, ainsi qu'à tous ceux qui seront requis en conséquence d "y obtempérer, sous peine d'être poursuivis comme ennemis de la République, et punis selon toute la rigueur des lois révolutionnaires. )) On lui adjoignit (1) comme collaborateur (25 octobre) Jacotot, principal et professeur de physique au collège de Dijon. Prieur, dans l'arrêté de nomination qu'il libella de sa main, lui allouait une somme de 4.000 livres, lui assurait un traitement de 500 livres par mois, et stipulait que sa place et ses appointements de Dijon lui seraient conservés pendant son absence. Comme Vauquelin et Jacotot devaient commencer leur tournée parle département d'Indre-et-Loire, Prieur s'empressait d'informer (2) de leur prochaine arrivée ses collègues de la Convention, représentants à l'armée de l'Ouest, Bourbotte, Francastel, Turreau, Carrier et Pinel aîné, et il ajoutait : « Ce département est une riche mine de salpêtre qu'il est important d'exploiter avec la plus grande vigueur. Préparons aux braves défenseurs de la République toute la poudre exterminatrice qui peut être nécessaire à leur valeur. Il faut, collègues, que vous brisiez tous les obstacles que la malveillance ou le modéran tisme pourraient opposer aux travaux du salpêtre ; que tout ce qui se trouve salpêtre passe par la chaudière; que toutes les administrations concourent à cette œuvre ; que tous fléchissent devant le besoin le plus impérieux

(1) Allaud, Vni y, II), 20.

(2) Id., Vnr. ;8.

de la République )) (28 octobre). Vauquelin et Jacotot, ainsi arniéset soutenus, triomphèrent de toutes les résistances. Il est vrai que Prieur leur donna (1) des preuves constantes de sa sollicitude. Il ne se contentait pas de leur envoyer de l'argent et de leur attribuer droit de réquisition sur tout ce qui était à leur convenance, il les suivait pour ainsi dire pas à pas dans leur tournée, (2) et les recommandait à ceux sur lesquels il croyait pouvoir compter. C'est ainsi qu'il écrivait (3) àGuillemin, apothicaire aide-major à l'armée de l'Ouest, pour le prier de seconder Vauquelin et Jacotot. en lui rappelant «qu'ils avaient tout pouvoir pour mettre en ré(iuisition les choses et les personnes et pour lever les obstacles que pourraient opposer à la récolte du salpêtre la malveillance, l'inertie et les préjugés. » Il les autorisa (4) même « à faire exploiter par les sal poiriers toutes les parties des châteaux, murs et édifices nationaux sans remplacement de construction. » C'était une sorte de dictature dont on les investissait ainsi, et, certes, s'ils avaient voulu abuser de leurs pouvoirs, personne n'aurait été tenté de leur résister.

Vauquelin et Jacotot ne furent pas les seuls inspecteurs chargés de la recherche du salpêtre. Le 7 janvier 1794 (5) Chaptal fut chargé de l'inspection des poudres et salpêtres dans onze départements du Midi. Un arrêté du 14 décembre 1793 créa huit inspecteurs temporaires

(i) Ab'LAHK, 21 octohi'C (VI II, 21): «La trcsoivric iiatioiiMlc fera passer sans délai au diroi-trur des poudres de Tours loo.ocxj li\ res ».

(a) Id., u iléceinbro (IX, ■J2'5). Ri-qnisitioii de ciiaudières à Orléans. — 9 mars (XI, 6o4), C.ono livres sont mises à la (iis])()sif ion de ^'alI(Jlu•lin pour liàler la fabrication des poudres à 'l'ours.

Ci) kl., VIII, i'ïi.

(4) Id., VIII, mi.

(.5) Id., IX, (i2(5. — l'a autre arrêté, en date du r3 janvier 1794 (X, 224)., désigne comme inspecteurs des poudres et salpêtres Tartelicr, Anselme Dorthe, Jacotot, Vauquelin, Descroizilles, Boudet, Guillemin.

chargés de la surveillance des poudres et salpêtres sur tout le territoire de la République. L'un d'entre eux, Marc Vilarette, envoyé dans les départements du Midi, reçut (1) même des pouvoirs spéciaux « pour donner des commissions provisoires de salpèlriers aux citoyens qu'il jugera capable d'exercer cet art. » Tous les autres inspecteurs furent bientôt investis du (2) droit de délivrer des brevets de capacité et de nommer des préposés départementaux. Ces inspecteurs furent même pourvus d'auxiliaires assez inattendus: Décret du Comité en date du 7 février (Aulard, X, 750): a Considérant qu'il est important de multiplier les hommes instruits dans l'extraction et la purification du salpêtre et la préparation de la poudre, afin que leur nombre sufTiseaux besoins de la République; considérant que les talents et lumières des inspecteurs peuvent servir à répandre des connaissances utiles dans les arts dont l'inspection leur est confiée et dans tous les objets de manufacture et de travaux qui doivent contribuer à la prospérité nationale, » ils seront accompagnés chacun par deux jeunes gens, audessous de l'âge de réquisition, a fils d'ouvriers ou artistes intelligents, qui seront leurs élèves et seront initiés à tout. Bientôt Prieur régularisa la situation de ces inspecteurs en organisant ce qu'on appela l'administration révolutionnaire des poudres et salpêtres. Par (3) décret du 27 février 1794, cinq administrateurs furent nommés qui devaient « s'épurer en prenant pour base de l'épuration les lumières et le patriotisme. » Leurs fonctions s'étendaient à tout le territoire. Tous les agents étaient sous leurs ordres directs. Ils devaient surtout veiller

(i) Aulard, VUI, 454 (i6 novembre).

(•2) Id., 4 février (X, 67:).

Ci) kl., XI 434.

à l'établissement de fabriques « d'après le procédé révolutionnaire. » Des maisons (1) étaient mises à leur disposition : une grosse somme (2), ."JOO.OOO livres, était même atïectée à leurs plus pressants besoins. Un était en un mot disposé à tous les sacrifices pour ces nouveaux fonctionnaires, tant on les croyait indispensables.

Prieur recevait et lisait avec soin les rapports que ces inspecteurs ou administrateurs lui adressaient, et il profilait de leurs remarqu(3S. L'un d'entre eux lui ayant signalé certains retards dans la fabrication, faute d'instruments, il fit rendre (3) l'arrêté suivant : « Le Comité de Salut Public, informé que les ateliers de salpêtre ne peuvent donner à leurs travaux l'activité qu'exigent les besoins de la guerre, arrête ce ([ui suit : les cuivres propres à fournir des chaudières, bassins d'évaporation et bassins de cristallisation pour la fabrication du salpêtre, lesquels se trouvent déposés ou seront déposés à la fonderie de l'arsenal de Paris et autres fonderiesde la République, seront délivrés aux régisseurs des poudres et salpêtres sur leur récjuisition. » Un autre inspecteur s'étant plaint de ce qu'on avait enlevé des ouvriers salpêtriers à leurs travaux pour les envoyer au régiment, Prieur, qui tenait à assurer avant tout le service, fit aussitôt (13 décembre) rendre (4) par ses collègues le décret suivant : « Le Comité de Salut Public considérant que la fabrication des poudres et salpêtres intéresse la sûreté de la République; que, bien loin de ralentir les travaux, il est important de leur donner la plus grande activité, arrête que le directeur de cha(|ue district est chargé de veiller à ce que les employés et ouvriers des ateliers de

(1) AULABU, XI, tiCKi.

(2) Id-, XI, 366.

(3) 1(1., Vni. ao (a6 octobre».

(',) Id., IX. Mm.

raffineries de salpêtre et des fabriques de poudre mis en réquisition par la loi du 28 août dernier, ne soient pas détournés des travaux dont ils sont chargés. »

Il n'y eut aucun besoin de sévir. On accepta même assez volontiers cette tyrannie nécessaire. Ce fut presque une mode que de se réunir pour aller, en gaie compagnie, extraire le salpêtre de telle ou telle cave. Il y eut bien sans doute quelques protestations, mais elles furent isolées, et d'ailleurs le Comité de Salut Public rendit impossible toute résistance par son décret du 30 décembre, que Carnot et Prieur (1) revêtirent de leur signature. « Sur la représentation faite par les salpètriers de Paris qu'ils sont sur le point de manquer de plâtras, et que plusieurs d'entre eux n'en sont pas pourvus pour plus de quinze jours, le Comité de Salut Public, considérant qu'il est de la plus grande importance de faciliter par tous les moyens possibles l'exploitation du salpêtre, arrête que l'administration des domaines nationaux fera visiter par des architectes toutes les maisons nationales (2) qui sont dans Paris, sans excepter celles des émigrés : qu'elle

(i) Cf un arrêté de la main de Prieur, en date dui8 décembre i^gS (Ari.AHD, IX, 5i5) ordonnant d'acheter partout les chaudières de cuivre disponibles et de les consacrer à la puritication du salpêtre.

(2) Gf décret du ij janvier 1794 (Id. 280) autorisant la rég-ie des poudres à exploiter le terrain des maisons nationales « telles que prisons, hôpitaux, églises, maisons d'arrêt, maisons d'émigrés. » Gf décret restrictif du 4 février, rédigé de la main de Prieur (Id. 6-8) : « Gonsidérant que le zèle des citoyens des sections de Paris ne peut que contribuer à l'augmentation prompte de la récolte du salpêtre et qu'il est nécessaire de favoriser ce zèle par tous les moyens convenables, le Comité de Salut Public arrête que la régie nationale des poudres et salpêtres, chargée d'exploiter les maisons nationales, ne fera exploiter que celles dans lesquelles les s;'ctions n'auraient point formé d'établissements propres à en retirer la nitre ; qu'elle laissera à l'ardeur républicaine des sections l'exploitation qu'elles auraient commencée dans celles de ces maisons qui se trouvent dans leur arrondissement. H. Cf Décret du 12 février 1-94 (XI. 8;) par lequel François Foj- est autorisé « à se faire ouvrir les clos et parcs nationaux et particuliers à l'elfet d'en extraire les bois de bourdaine et autres qui donnent un charbon propre à la fabrication de la poudre, sous la réserve qu'il n'entreprendra point sur les arrondissements des charbonniers déjà établis par la régie nationale. »

donnera des ordres pour abattre tout ce qui doit être démoli par vétusté et tout ce qui peut l'être sans détériorer la valeur de l'objet, après que les matériaux auront été jugés par les salpètriers propres à l'exploitation du salpêtre, et que le département de Paris aura fait visiter les lieux pour s'assurer qu'ils ne recèlent aucun dépcM. »

Grâce à ces sages mesures, le Comité eut bientôt à sa disposition des masses considérables de salpêtre, et on put espérer que, sur ce point du moins, nos ressources étaient inépuisables. Prieur seul n'était pas persuadé de cette abondance, et il ne cessait de songer à l éventualité désastreuse d'un épuisement de nos réserves nationales. Dès le 16 octobre il avait rédigé (1) de sa main et fait signer par ses collègues un nouvel arrêté en vertu duquel : « le Comité, considérant (|ue, dans les circonstances actuelles, on ne doit négliger aucune des mesures propres à assurer les approvisionnements de matières nécessaires à la défense de la République, informé que les résidus des opérations des fabricants d'acide sulfurique contiennent de la potasse dans un état de mélange et de combinaison qui rendent ces résidus peu propres auxusagesdesarts,mêmedepeude valeur, et dont il serait cependant possible de faire ressource dans les raffineries de salpêtre, arrête (|ue les enli'epreneurs des manufactures d'acide sulfuriqueou de vitriol, dans toute l'étendue de la République, enverront sans délai au Comité l'état de ces réserves qui existent dans leurs magasins et ateliers, et un mémoire sur l'usage qu'ils en font ordinairement, et sont reciuis de les conserver, ainsi que ceux qui i<'vioii(lront dateurs opérations journalières, jusqu'à ce (ju'il en soit autrement ordonné. »

Prieur eut aussi la précaution de retenir à Paris tous

(I) AlLAHl), Vil, 43ij.

les ouvriers spéciaux qu'il rencontra. Il autorisa même ceux d'entre eux qui faisaient leur service à l'armée à rentrer dans les ateliers, où on utiliserait leurs services. Il est vrai que quelques abus furent commis, et que de prétendus salpêtriers restèrent à Paris, dont la place aurait été plus convenable à la frontière. Au moins Prieur essaya-t-il de rappeler ces mauvais citoyens au sentiment de leurs devoirs, en faisant signer par ses collègues, le 18 janvier 1794, l'arrêté suivant (1) : « Considérant que ces mesures laissent des incertitudes dans quelques circonstances qui n'ont pas été suffisamment déterminées, et que cependant les besoins impérieux de la République nécessitent de retenir dans les ateliers de salpêtre et de prendre tous ceux qui remplissent un service effectif, en prévenant les abus qui pourraient en résulter, si les lâches pouvaient se prévaloir d'une exception exigée par le besoin pour se soustraire à la réquisition militaire sans occuper leurs bras aux travaux pour lesquels ils paraîtraient engagés )). Suivent des mesures pour organiser une étroite surveillance.

C'est encore à une inquiétude ou plutôt à une prévision de la part de Prieur qu'il faut attribuer les recherches qu'il ordonna à l'un de nos savants les plus éminents, à Monge, en mettant trois cents livres à sa disposition pour une expérience décisive sur le salpêtre. Les procèsverbaux des séances du Comité portent en etîet cette mention à la date du 14 septembre: « un membre(Prieur) a exposé quedans un moment où l'on était obligé de prendre des mesures extraordinaires pour pourvoir à l'approvisionnement du salpêtre, on ne devait négliger aucun moyen d'avancer la découverte d'un procédé pour en produire à volonté, découverte dont la possibilité est reconnue par les chimistes. En conséquence... »

(I> AULAllD. X, 3o5.

On avait le salpêtre : Il s'a^MSsait maintenant de le combiner avec le charbon et le soufre pour en faire, et rapidement, de la poudre de guerre; car les conséquences de ce grand mouvement national auraient été inutiles si on n'avait trouvé le moyen de purifier très promptement le salpêtre. A l'état brut il est mêlé de sels et de terres qui le rendent humide et diminuent son activité. Il fallait donc à la fois le dégager de ses éléments impurs et arriver à le sécher rapidement. Or les procédés employés jusqu'alors pour le purifier demandaient beaucoup de temps. Rien que pour construire des moulins à poudre plusieurs mois étaient nécessaires. Heureusement on inventa de nouveaux procédés pour sécher le salpêtre en (juelques jours. On imagina, pour remplacer les moulins, des tonneaux que faisaient tourner des ouvriers, et où le charbon, le soufre et le salpêtre pulvérisés étaient mêlés par des boules de cuivre.

Le 14 mars Prieur ordonnait la fabrication (1) de 1,200,000 de ces boules pour la fabrication «révolutionnaire )> des poudres, et il avait grand soin d'indiquer (|u"il fallait les fabriciueravec du métal provenant de fontj des cloches. Il prenait (2) encore de minutieusesprécaulions àcesujel, «considéranlqu'onnepeutavoir une poudre d'une (|uantité constante que dans le cas où les matières subissent dans tous les tonneaux le même nombre de révolutions, et voulant prendre les moyens par lesquelson puisse être assuré que les tonneaux qui seront mus à bras d'homme feront en efïet le nombre de révolutions que lexpérience prouvera être nécessaire. » il ordonnait de construire (i.OOO compteurs en bois, appliqués a l'axe des tonneaux, qui indiqueraient par un coup

(I) AULAHD. X. .559.

(a) Id., XI, 5ÔJ.

de marteau sur un timbre le moment où le tonneau aurait fini le nombre désiré de révolutions. Grâce à cette surveillance incessante et à ces procédés ingénieux, on put en efïet faire de la poudre en douze heures. L'assertion hardie d'un des membres du Comité de Salut Public, peut-être de Prieur, devenait vraie: « on montrera la terre salpêtrée, et cinq jours après on en chargera les canons. » Il est vrai que Prieur ne négligeait pas pour autant les chances d'améliorer les produits ordinaires. Voici l'arrêté qu'il rédigeait de sa main le 30 janvier 1794 et faisait signer par ses collègues du Comité : (1) « Il sera fait une suite d'expériences physiques et chimiques sur toutes les sortes de poudres de guerre qu'il sera possible de se procurer, afin de juger leur force comparative. Il sera fait également des expériences dans la vue de rechercher les procédés les plus avantageux pour la fabrication de la poudre^ de telle manière qu'en variant les doses, le temps, la forme des grains, la dimension des machines, en un mot tous les éléments qui peuvent influer sur la qualité de la poudre, on arrive à la combinaison qui donne le meilleur efïet. » Un des meilleurs chimistes de l'époque, Guyton-Morveau. fut prié de diriger ces expériences.

Prieur ne se contentait pas de perfectionner: Il aurait voulu créer. Apprenant qu'un certain Weiland-Stahl avait réussi à fabriquer de la poudre d'une portée supérieure à celle de la régie, il l'autorisa aussitôt à exploiter les terrains salpêtres dans le département de l'Oise, a construire à Montataire, près Greil-sur-Oise, dans un terrain dit dos Anglais, et sauf indemnité à débattre avec le propriétaire, un moulin à poudre. Il songea même à traiter avec lui pour l'achat de son procédé (2), et fit

(i) AuLAKD, X, 553.

(-2) Id., VUI, 433.

nommer par le ministre des finances un commissaire spécial, chargé de surveiller la nouvelle usine, et d'empêcher qu'aucun de ses produils ne l'ùl distrait pour l'usage des particuliers (15 novembre). Un certain Carny annonce qu'il a découvert un nouveau mode de fabrication de la poudre « à l'aide d'une machine simple, peu coûteuse, sans danger pour les ouvriers, et propre à être établie partout, ainsi quà faire fabriquer cette matière en toutes saisons. » Aussitôt Prieur ordonne de mettre à sa disposition cent livres de salpêtre de troisième cuite, vingt livres de soufre et vingl livres de charbon. Il charge (1) en même temps trois savants de premier ordre, Monge, Berthollet, Hassenfratz. de suivre l'expérience et d'en rendrecompte au Comité (15 décembre). C'est ainsi qu'en utilisant les méthodes anciennes et en encourageant les procédés nouveaux, Prieur réussit à amasser les provisions de poudre nécessaires pour soutenir contre l'Europe une lutte dont rien encore ne pouvait faire prévoir l'issue.

Prieur savait fort bien qu'en matière industrielle ne pas progresser c'est se condamner à une rapide décadence. Aussi avait-il songé à organiser ce qu'on pourrait appeler une école supérieure d'application pour la fabrication des poudres et salpêtres (2). Guylon, Fourcroy, Berthollet et deux membres de la commission des arts furent désignés pour choisir dans les maisons royales, dans les hôtels des émigrés et les académies tous les matériaux, machines, vases et ustensiles nécessaires aux cours de chimie que l'on créa au iMuséum pour les poudres et salpêtres. On les autorisa à prendre à Sèvres les vases, cornues, capsules et creusets dont ils

(l) AlLAKl), XI, 4l(i.

(2)id., XI, 4i:.

auraient besoin. 40,000 livres leur furent allouées pour la réparation des machines et ustensiles, Lenoirfl) fut nommé préparateur des cours « révolutionnaires » sur les salpêtres et poudres, et reçut à cet effet 12,000 livres. Enfin on décida (2) que toutes les dépenses nécessaires pour l'entretien des élèves seraient prises sur les fonds mis à la disposition de l'administration révolutionnaire des poudres et salpêtres de Paris. N'est-ce point là l'origine de notre célèbre école d'ingénieurs des poudres, qui s'est depuis illustrée par tant de découvertes ingénieuses, et a été servilement copiée par la plupart des nations militaires?

A vrai dire, les besoins étaient si grands, et tellement imprévus, que, si on ne trouvait pas le moyen de multiplier les fabriques de poudre, les provisions seraient vite épuisées. Prieur n'hésita pas. C'est à Paris même, et malgré le danger de la fabrication, qu'il créa de toutes pièces ses nouveaux ateliers. Tl se réservait sans doute de les surveiller et au besoin de les diriger. Le 26 janvier 1794 (3), il nommait, en l'investissant de pleins pouvoirs, un administrateur de la fabrication révolutionnaire des poudres et salpêtres de Paris, Antoine Carny, avec le titre de commissaire général pour le raffinage du salpêtre et pour la fabrication révolutionnaire de la pou-

(1) AULARD, XI, 2l8.

(2) Id., XI, 87.

(■■J) Id., XI, 460. Vnici les considérants dti décret : « (Considérant combien il est important de créer et de mettre en activité dans la commune de Paris des établissements i)our fabriquer la ]>oudrc de guerre par les procédés aussi faciles qu"expéditifs qui viennent d'être inventés; de hâter la récolte du salpêtre brut et extrait par les citoyens eux-mêmes et les sections, enlin de monter des ateliers suffisants pour raffiner ce salpêtre en profitant des méthodes plus abrégées que celles usitées jusqu'à présent : considérant que la régie des ])oudres, retenue par la forme de son institution, et aj'ant cependant de grandes augmentations à faire à ses travaux, n'a pas celui qu'exige l'impulsion révolutionnaire qu'il faut donner à la fabrication des poudres et salpêtres...»

dre (3 février) (1). a On rend en efTet justice au zèle, à l'activité, à l'intelligence qu'il a montrés dans les différentes opérations dont il a été chargé pour la fabrication des poudres et salpêtres et aux procédés ingénieux et expéditifs dont il a donné connaissance. » Carny recevait un traitement de 10,000 fr. et on lui faisait une avance immédiate de G^000fr.,(2) « car il est important de préparer le plus promptement possible tout ce qui est nécessaire aux nouvelles machines à fabriquer de la poudre qui doivent être établies à Paris, et de faire préalablement les expériences qui peuvent en activer le succès. » Enfin, on mettait à sa disposition pour l'installation de ses bureaux le ci-devant hôtel de Juigné, sur le quai Voltaire (3).

Carny se mit tout de suite à l'œuvre. Il demanda et obtint l'autorisation de convertir en raffinerie générale des salpêtres le Temple de la Raison de la section de l'Unité, à condition toutefois que les tableaux qui le décoraient seraient transportés au Muséum (4), (2 février) Quant aux moulins à poudre, le Comité de Salut Public, conformément à ses indications, décida (5) que le château de Grenelle, dans la section du Gros-Caillou, et que l'enclos des Ternes (6) à Montclair « seraient requis pour l'établissement provisoire de deux grandes fabriques révolutionnaires de poudre à Paris. »

Ces poudreries, surtout celle de Grenelle, devinrent

(I) AULAHD. \.. 0'}().

(a) Décret du 27 .janvier i-ç)}. Id.. X, 2J.

(3) Id., X, 532.

(4) Id., X, <ii;.

(5) Id., \, 5o;.

(6) Le 27 février i:<)5(XI. 41)7), un décret autorisait l'achat aux Ternes d'un terrain de six arpents ai)i)arlenant au citoyen Père. A la même date 20,000 livres étaient aflectés a l'agrandissenient de l'atelier. — Décret du a mars 1794 (ld.,Xl. 4i)fi) par lequel un bassin qui se trouve dans la ci-devant abbaje de Saint- Gerraain-des-1'rés, servira aux eaux mères provenant du travail du salpêtre.

tout de suite très importantes. Ainsi que l'a remarqué Barère (1). dans ses Mémoires, « on y suivait sous la direction de Chaptal, et sous la surveillance d'une commission composée de Berthollet, Monge,Guyton-Morveau, etc., des procédés chimiques qui donnaient en 24 heures ce que l'on fabriquait auparavant en six mois par les moyens ordinaires. » Il est vrai que Prieur ne négligea rien pour assurer leur fonctionnement rapide. Il ne trouvait pas au-dessous de sa dignité de descendre à de minutieux détails, afin de faciliter la mise en train des nouvelles poudreries. Ainsi le 20 janvier 1794 il avisera aux moyensde seprocurer du soufre. «La régie, écrit-il(2), donnera dans le jour et par écrit au Comité de Salut Public la connaissance qu'elle a du soufre qui existe dans le commerce et dans les différents magasins de la République, et des moyens de s'en procurer. » Apprenant qu'il existe à Marseille un approvisionnement considérable de cette précieuse matière (3), il écrit aussitôt (22 janvier), et de sa propre main, pour que tout ce soufre soit réiiuisitionné. Quant aux propriétaires, on leur délivrera des récépissés, et on ne les paiera que lorsque le prix maximum du soufre sera établi. On lui signale l'existence de vases (4) de cuivre et de fonte dans le magasin national (5), maison Maupeou et dans le gardemeuble. Ces ustensiles peuvent servir pour la raffinerie du salpêtre. Qu'on les réquisitionne, à condition de peser ces vases, et de restituer le poids, quand le travail sera achevé. Six chaudières existent à l'Arsenal : on en donnera deux aux commissaires spéciaux (6). Il y en a

(i) Hahkre, Mémoires, T. Il, p. i53.

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