‹ Prieur de la cote-d'orChapitre 17 sur 32 · T. ECOLE POLYTECHNIQUE · texte numérisé non relu

T. ECOLE POLYTECHNIQUE

Dans un des rapports, ou pour employer le style administratif, dans une des notices individuelles rédigées par Prieur lui-même sur ses services et que le hasard a conservées dans les archives du ministère de la guerre (2), il se vante « d'avoir réuni près de lui des savants du premier mérite dont les talents et le zèle infatigable furent du plus grand secours pour assurer le succès des opérations entreprises. Il résulta, du concours de leurs lumières d'une part et des mesures du gouvernement d'autre part, la fondation de plusieurs institutions aussi propres à répandre les connaissances les plus utiles dans la République qu'à l'honorer aux yeux des étrangers. L'on

(i) A preuve lu circvilaire qu'il adressait au nom du Comité de Salut Publie au Comité d'instruction; le j dé(eml)re i;93 (Allahd. T. IX, p. 23;) : « Il nous faut des hommes en état d'écrire sur diverses ])arties, des hommes vertueux, de bons patriotes et qui aient outre cela du talent comme écrivains. Pei-sonne ne pouvant plus que vous en connaître de ce genre, nous vous imitons à nous indiquer ceux que vous jugerez dignes de votre choix. »

(Uj Ministère de la guei're, dossier Prieui-. pièce n^ 'i'i.

compte parmi ces institutions l'Ecole des mines, l'Ecole de santé, l'Ecole polytechnique. » De ces écoles, l'Ecole polytechnique est restée la plus populaire. Nous n'avons pas la prétention d'écrire ici son histoire. Nous ne cherchons qu'à mettre en lumière la part importante prise par Prieur à sa fondation et à sa première organisation. C'est à peine si, récomment, lors du centenaire de sa création, on a prononcé le nom de Prieur. Il ne serait pourtant que juste, puisqu'il fut à la peine, de le remettre à l'honneur. Prieur n'est pas un ancêtre à désavouer. Aussi bien nous sommes convaincu que les polytechniciens, entre les mains des(|uels tombera cet ouvrage, nous sauront gré d'avoir cherché à rendre à César ce qui devait appartenir à César.

Jusqu'alors les principaux services avaient été recrutés chacun par une école spéciale : l'artillerie par l'école de Châlons, le génie par celle de Mézières, les ponts et chaussées par l'école de Paris, le génie maritime par l'école du Louvre, les mines par l'école de Paris, et les ingénieurs géographes par le dépôt de la guerre à Paris. Dès l'année 179i^ on avait songé à réunir les élèves de toutes ces écoles et à fonder un établissement unique où seraient fusionnés tous les services. L'ingénieur Lamblardie, directeur adjoint de l'école des ponts et chaussées, qui venait de perdre ses meilleurs élèves, mis à la disposition du ministre de la guerre, et qui cherchait les moyens de relever et de réorganiser son école, fit remarquer que les différents travaux d'art militaire, maritimes, civils ou hydrauli(iues, fondés sur les mêmes principes, exigeaient les mêmes études préliminaires, il demanda la création dune école unique pour le recrutement des ingénieurs civils et n)ilitaires. Monge adopta avec empressement celte idée et en parla non seulement à ses amis du Comité de Salut Public. Carnot et Prieur,

mais aussi aux savants qui étaient alors comme en commission permanente auprès du tout puissant Comité, Fourcroy, Guyton-Morveau, Cliaptal, Vauquelin, Prony, Romme. Lakanal, Berthollet, etc. Carnot et Prieur, tous deux anciens élèves d'écoles spéciales, approuvèrent ce projet. Ainsi que l'a écrit (1) Prieur : « Ce fut une de nos préoccupations favorites : mais le torrent des affaires nous entraînait, l'uriîence nous tyrannisait. » Ils donnèrent néanmoins leurs ordres en conséquence, et. dès le 12 septembre 1793. au nom des trois comités des ponts et chaussées, de l'agriculture et du commerce. Lecomte-Puyraveau rédigeait un rapport dans le sens indiqué. Malgré quelques résistances, dont on ne s'explique pas la nature, la Convention décréta le Il mars 1794, sur le rapport de Barère, qu'une commission serait nommée, chargée de réorganiser tous les services des travaux publics, et de s'occuper de l'établissement d'une école d'ingénieurs. Les membres de celte commission étaient Guyton-Morveau, Berthollet, Chaptal, Vauquelin et Hassenfratz. On leur adjoignit plus tard Lamblardie, Fourcroy, Monge et Prieur. Les commissions d'alors ne marchandaient pas leurs peines. Dès le 2 août 1794, le premier arrêté du Comité de Salut Public chargeait Lamblardie de l'organisation matérielle de la future école (I). Le 24 septembre Fourcroy présentait à la Convention un rapport où il proposait la création définitive de cette école. Le 28 septembre 1794 un décret était rendu, relatif à l'ouverture et à l'organisation définitive d'une école dite des travaux publics, et le 12 octobre Prieur et Lamblardie étaient spécialement chargés de prendre les mesures relatives à l'établissement de cette école et d'en rendre compte aux trois

(i) François Filon. L'mo-m/cH/- Lanihlardie (Revuo de géogra])hii'. octobre

Comités du Salut Public, do l'instruction publique et des Travaux publics.

Prieur prit donc une part prépondérante à la création de l'école. C'est encore grâce à lui qu'elle fut installée dans les dépendances du palais Bourbon. Non seulement on lui attribua tout le matériel d'instruction de l'ancienne école de (1) Mézières, livres, plans en relief, modèles de coupes de pierre, instruments de physique, etc., mais elle fut dotée d'un cabinet de physique, de collections de minéralogie et de chimie, d'une bibliothèque, et même de tableaux, « le tout provenant des effets nationaux », c'est-à-dire de conliscations sur les émigrés. Ainsi que le dira plus tard (2) Prieur à la tribune du Conseil des Cinq-Cents. « on ajouta, et cette raison surtout toucha les membres du Conseil, qu'il serait beau de voir, pour ainsi dire sous leurs regards paternels, une portion précieuse de la jeunesse française, faisant son apprentissage des services importants qu'elle doit rendre dans l'âge mûr à la patrie. » Je ne sais si ces considérations sentimentales avaient touché les membres de la Convention : il est probable qu'ils se contentèrent d'utiliser des locaux disponibles, et c'est ainsi que les premiers polytechniciens furent installés tout près de ceux qui essayaient d'organiser la France nouvelle.

Le régime adopté était celui de l'externat. Les élèves recevaient, en assignats, un traitement de i, 200 livres, et n'étaient astreints qu'à suivre régulièrement les cours. Prieur trouvant avec raison que cette somme de 1,200 livres, surtout payée en assignats, ne pouvait suflireaux besoins deceux des élèvesqui n'avaient pasde fortune per-

(i) Dès le 21 ventôse au U, à la suite (l"un rapport de Barére, l'école de Mézières avait été transférée àMez, où elle {)reiiait, comme école de sièg'e, un caractère pralinne.

(:j) Séance du an <Ieeenilire \''X- Miniili'iir. .\\\ \\. n \yji.

sonnelle, fit un appel à ceux des bons citoyens qui voudraient bien « Jes recevoir en pension et, par leurs vertus domestiques, les former ainsi aux vertus républicaines. » Il se trouva bon nombre de « ces pères sensibles », comme on les nomma, qui consentirent à donner pour 900 livres la nourriture et le logement. Prieur poussa la précaution jusqu'à ordonner des inspections fréquentes au domicile de ces pères sensibles. Le sousdirecteur de l'école, Gardeur-Lebrun, et le docteur Chaussier, en furent spécialement chargés. Grâce à Lamblardie, l'école fut vite organisée et commença son fonctionnement régulier.

Le 21 décembre 1794, en présence de l'inspecteur de l'école Lagrange et de plusieurs représentants du peuple, notamment de Prieur, les cours furent ouverts.

La grande originalité consistait en ce que les élèves, avant d'être pour ainsi dire parqués dans des spécialités, recevaient en commun l'enseignement général des sciences, et avec des maîtres tels que Lagrange et Prony pour l'analyse, Monge et Hachette pour la stéréotomie, Delorme et Ballard pour l'architecture, Dobenheim et Martin pour les fortifications, Neveu pour le dessin, Hassenfratz, Berthollet, Chaptal, Pelletier et Vauquelin pour la physiqueet la chimie. Le cours d'études était fixéà trois ans, mais par mesure exceptionnelle et aussi parce qu'on avait tout de suite besoin de nombreux ingénieurs, on appliqua tout d'abord la méthode qu'on appela naïvement des (( cours révolutionnaires », c'est-à-dire que les professeurs durent exposer en trois mois les principes généraux et qu'à la suite d'un concours les élèves furent répartis en troisannées, 150 en première, 115 en seconde et en troisième année: les supérieurs, les moins avancés et les médiocres.

Comme le nombre des candidats fut tout de suite très

— L'on —

considérable, et que de nombreux lils de famille ayant reçu quelfjue instructionetdésireux défaire leurchemin, tournèrent aussitôt leurs vues vers la nouvelle école, elle devint promptenient populaire.il est vrai qu'elle subit le contre-coup des agitations politiques,|et que les élèves oublièrent trop facilement qu'ils n'avaient pas à se préoccuper de ce qui se passait dans la rue. On avait eu le tort de les astreindre au service de la garde nationale, et de les enrôler dans les sections. Aussi prirent-ils souvent les armes dans cette malheureuse année 1795 qui fut mar- (juée par tant d'émeutes et de bouleversements. D'ordinaire les élèves marchaient au secours de la Convention, mais quelques-uns d'entre eux faisaient partie de la jeunesse dorée, et cet antagonisme amenait des froissements et des difficultés. En outre plusieurs d'entre eux ne pouvaient se suffire avec leur modeste pension de 1.200 livres, d'autant plus qu'on les payait en assignats, et qu'à un certain moment 1.200 livres en numéraire papier ne représentèrent plus que il francs en numéraire métal. Aussi « les pères sensibles » étaient-ils plus que mécontentset nombre de leurs pupilles, brutalement remerciés, furent obligés, pour ne pas mourir de faim, de quitter Paris. Ce fut à cette occasion qu'intervint Prieur. A la séance de la Convention du 29 ventôse an^' (19 mars 1795) il prit la parole au nom des Coniités de Salut Public, de l'Instruction publique, des Travaux publics et des Finances, et exposa les besoins de plusieurs élèves de l'école de travaux publics, qui, sans ressources du côté de leurs familles, ne trouvaient pas, dans les 1.200 livres que la loi leur accordait, les moyens de subsister à Paris. Il lit savoirque les Comités étaient d'avis que cette somme était un bienfait de la nation, ajouté à celui de l'instruction offerte aux élèves, et non pas un traitement de droit, comme celui des fonctionnaires publics. Il proposait

donc de voter un secours de 30,000 livres à répartir entre ces élèves. La somme fut votée: c'était un encouragement et aussi un service rendu à l'Ecole.

Quelques jours plus tard, le 18 juin 1795, à propos de l'installation des élèves dans les dépendances du Palais Bourbon, et toujours au nom des Comités dont il faisait partie, Prieur prononça un discours, dont le retentissement fut considérable: «Trop longtemps l'ignorance a habité les campagnes et les ateliers ; trop longtemps le fanatisme et la tyrannie se sont emparés de concert des premières pensées du jeune citoyen pour les asservir ou en arrêter les développements. Ce n'est pas à des esclaves et à des mercenaires à élever des hommes libres ; c'est la patrie elle-même qui vient aujourd'hui remplir cette fonction importante, et elle ne l'abandonnera plus aux préjugés, à l'intérêt, à l'aristocratie. Il faut que l'esprit des familles particulières disparaisse, quand la grande famille vous appelle : la République laisse aux parents la direction de ces premières années, mais, aussitôt que votre intelligence se forme, elle fait hautement valoir les droits qu'elle a sur vous. Vous êtes nés pour la République et non pour l'orgueil ou le despotisme des familles. Elle s'empare de vous dans cet âge heureux où l'àme ardente et sensible s'épanouit à la vertu, s'ouvre naturellement à l'enthousiasme du bien et à l'amour de la patrie. Placés sous ses regards, elle vous suivra avec intérêt ; c'est en son nom que des représentants du peuple se rendront dans vos camps, iront présider à vos jeux, assisteront à vos exercices. C'est sous les ailes de la représentation nationale que vous serez instruits et c'est à côté de la cité du peuple français, de celle qui a été le siège de la Révolution, et qui est le foyer du patriotisme et la patrie des arts, que vous voudrez recevoir une instruction nécessaire à tous les républicains. »

l'rieur ne bornait pas sa sympalliie à ces conseils. Il intervenail acliveinenl dans lorganisalion et l'adminis- Iralion de l'Kcole. C'est i;ràce à lui et à son inlliienceque lurent votées les deux lois du la fructidor an 111 (1" septembre 171)4) et du .'>0 vendémiaire an IV (22 octobre 1794). en vertu desquelles l'Ecole adopta le nom qu'elle devait dorénavant garder et illustrer, celui d'Ecole Polytechnique. Elle ne compterait à l'avenir que trois cents élèves. xVu bout de la première année les élèves pourraient concourir jiour l'école de géographie et l'école du génie maritime. Après deux ans d'étude ils auraient le droit, s'ils étaient en .mesure, de se présenter aux autres écoles. H n'y avait d'exception que pour le génie militaire et les ponts et chaussées.

Il est certain que les polytechniciens étaient favorisés par ces nouvelles mesures. L'accès des écoles spéciales leur était largement ouvert, et il était à craindre que toutes les carrières ne fussent bientôt encombrées par eux. On se plaignit de cet excès de faveur. Le comité des fortilications Ht remarquer avec aigreur que «ce privilège exclusif de fournir tous les élèves destinés aux services publics tend à en écarter des hommes de mérite, à affaiblir l'émulation, à restreindre les moyens de recruter les services. » Prieur et Monge se rendirent à ces raisons et firent rendre un arrêté, le 30 ventôse an IV, (20 mars 1796) en vertu duquel les polytechniciens recevraient le même enseignement pendant tout le cours de leurs études, et ne seraient spécialisés qu'au bout de leurs trois ans de séjour à lecole. Ce n'était pas encore assez. On trouva que les polytechniciens étaient encore trop favorisés. On voulait restreindre a deux ans le cours de leurs études, et supprimer tous les cours qui faisaient double emploi avec les cours professés dans les écoles spéciales : c'est-à-dirt' (|u"on s'attaquait au prin-

cipe même de l'institution et qu'on stérilisait, en quelque sorte, la réunion de cette jeunesse d'élite.

Il est vrai que la politique avait inspiré ces demandes qui semblaient annoncer la prochaine disparition de l'Ecole. Les premiers polytechniciens appartenaient presque tous à des familles distinguées, quelques-uns même à l'ancienne aristocratie, et ils eurent le tort de se croire trop vite indispensables. Ils eurent le tort plus grave d'afficher leurs sentiments réactionnaires. Au 13 vendémiaire plusieurs d'entre eux avaient pris les armes et marché contre la Convention avec les sections royalistes. Deux d'entre eux, et ce ne sont pas les moins fameux, Biot et iMalus, furent même faits prisonniers, et sans Monge ils auraient été durement traités. La leçon fut inutile. Plusieurs polytechniciens firent partie des clubs royalistes, et, lors du 18 fructidor, ils étaient tellement désignés à la vengeance du parti républicain, que l'Ecole faillit être dissoute. Prieur réussit à la sauver, mais quatre élèves furent renvoyés, deux blâmés, et sept censurés.

Ce n'était qu'un premier son de cloche. Dans l'esprit des Directeurs l'Ecole était condamnée: on n'attendait plus qu'un prétexte pour la licencier. A la fin de l'année 1797, les ennemis de l'Ecole entrèrent définitivement en campagne. Ils reprochaient aux polytechniciens leurs tendances antirépublicaines et les attaquaient en outre et à cause du local qu'ils occupaient, et à cause de leur traitement. Ce fut à cette occasion que Prieur se constitua en quelque sorte leur avocat d'office et s'efforça de rendre viable une institution qu'il croyait utile à la République. A propos du projet de Talot relatif à la fixation de l'enceinte constitutionnelle des deux Conseils des Anciens et des Cinq-Cents, projet qui entraînait le déplacement de l'Ecole Polytechnique, Prieur demanda la parole et s'ex-

prima en ces termes : « Je trouve dans le projet de résolution une omission dans la désignation des limites de l'enceinte du palais du (Conseil des Cinf[-('ents. qui semble préjuger et entraîner avec elle le déplacement d'un établissement précieux d'instruction que vous vous occupez maintenant de réorganiser, mais dont la translation forcée opérerait infailliblement laruine(l): Vous reconnaissez que c'est de l'Ecole Polytechnique que je veux vous parler. Il n'entre pas, je le sais, dans l'intention des rédacteurs du projet de produire le mal que je redoute. Ils sentent, comme nous tous, la nécessité de conserver une institution si importanle par son objet, dont les frais de création sont faits, dont les avantages commencent à être réalisés et s'accentuent de plus en plus. Je dois même cette justice à mes collègues que, toutes les fois qu'on leur a témoigné des craintes sur le sort de cette école, ils ont répondu que, quand il s'agirait de la replacer ailleurs, on prendrait des délais et tous les ménagements

possibles pour ne pas occasionner sa dissolution

Heureusement les convenances du Conseil des Cinq-Cents, sa dignité, sa sûreté, n'exigent pas l'évacuation entière du local attenant aux bâtiments dépendant de son palais ». Prieur concluait en adjurant ses collègues de ne pas déplacer l'école, et, pour cette fois, il obtenait gain de cause. Ce n'était !à qu'une escarmouche avant la grande bataille. Le Directoire prit en quelque sorte l'initiative des hostilités en présentant au Conseil des Cinq-Cents un projet de décret relatif à la transformation de l'Ecole en école militaire, à la diminution du nombre des élèves et à la limitation à deux ans de la durée de séjour (2). Les débals s'ouvrirent le 18 janvier 1798, sous la présidence de

(1) Moniteur, an VI, n' 02- Séance du 22 déccnibri

(2) Moniteur, an VI. n" fj'i. Séance du 2^ nivôse.

Boulay de la Meurthe. Prieur présenta le rapport qui avait été déposé dans la séance du 14 frimaire et fit un grand éloge de l'Ecole qui existait depuis déjà trois années. « Elle doit cette célébrité au système des études qui oblige les élèves à se former principalement par leur propre travail. Elle la doit encore aux talents supérieurs des instituteurs réunis dans cet établissement et aux ouvrages qu'ils ont publiés sur l'enseignement et le régime de l'Ecole ». Il est vrai qu'elle a rencontré des ennemis. On a prétendu que l'enseignement était trop compliqué, qu'il excédait les facultés physiques et intellectuelles des élèves et qu'il était étranger sur bien des points aux travaux que plus tard ils devaient exécuter : mais les faits démentent ces allégations. N'est-il pas vrai que la variété soulage et que le travail de la main repose? «Les élèves, par leur grand nombre, par leur communication entre eux, parla nature môme de leurs occupations, sont livrés, dans la plus grande partie du temps, à une activité qui s'accorde bien mieux avec leur âge et leur est bien plus profitable que l'étude des livres trop prolongée, ou la méditation silencieuse du cabinet. » On a également critiqué la dépense, mais cette dépense s'impose. « D'ailleurs elle ne peut être comparée qu'avec l'avantage qui en résulte. Or cet avantage est immense et incontestable. » Qu'est-ce après tout qu'une somme de 300,000 francs, qui sert non seulement à payer le personnel, mais encore à entretenir les élèves. Une critique mieux fondée s'appliquait aux sentiments politiques des polytechniciens d'alors Ils étaient réactionnaires, surtout depuis le 9 thermidor, et quelques-uns d'entre eux affectaient même des manières aristocratiques. Prieur le reconnaît et le déplore. « Je me joins de toutes mes forces, ajoute-t-il, à ceux qui demandent des mesures efficaces contre un désordre aussi scandaleux, mais il y

aurait de l'exagération à hop généraliser ce reproche, et caserait une injustice (juc de l'appliquer aux instituteurs et agents de l'établissement. » Aussi demandait-il qu'on imposât un uniforme aux élèves, qu'on les soumît à un règlement d'études minutieux, et surtout qu'on entourât de garanties sérieuses et leur admission et leur sortie.

Baraillon demanda aussitôt la parole et fit en quelque sorte la contre-partie du discours de Prieur. Au point de vue llnancier, il remarqua ((ue l'Ecole coûtait plus que n'auraient coulé cinq ou six écoles spéciales, placées plus avantageusement dans les déparlements. Sans parler des dangers du séjour de Paris pour les jeunes élèves, n'était-il pas vrai que les dépenses profitaient surtout à des familles opulentes ou à des fils d'émigrés? Le nombre des élèves était d'ailleurs trop considérable. Sur 12a qui venaient d'être examinés, on n'avait pu en admettre que vingt-et-un. dix dans les services du génie militaire et onze dans ceux du génie civil, lîeslaient cent quatre déclassés, cent quatre mécontents, qu'on serait obligé de surveiller, au lieu de les utiliser. Après les élèves les professeurs, liiii-aillon les alla(|u;ul non point comme savants, mais comme instituteurs : « ils sont trop audessus de leur auditoire, disait-il, et se perdent dans des régions où l'élève ne peut les atteindre ». En outre, ils enseignent trop de sciences à la fois, et les élèves se noyent dans cette infinie variété. L'orateur concluait en ces termes : « L'Ecole Polytechnique est inutile, en ce qu'elle est entre les écoles centrales et les écoles spéciales un intermédiaire sans objet, un double emploi. Elle consacre des privilèges qui devraient, s'ils pouvaient renaître, être réservés pour les fils des défenseurs de la patrie ou des fonctionnaires morts à leur poste. L'institution en est monarchique et rien n'y retrace les formes

républicaines. Son placement à Paris est dangereux. Je demande la question préalable sur le projet ».

L'attaque était franche et le coup bien porté. Prieur, c'était son droit, remonta à la tribune pour essayer d'atténuer l'impression produite par le discours de Jîaraillon : « J'étais loin, dit-il, je l'avoue, de m'attendre à voir contester l'utilité de l'Ecole Polytechnique. L'Ecole Polytechnique n'est point un intermédiaire entre les écoles centrales et spéciales : elle en est le complément. Là, les élèves des écoles centrales, des écoles spéciales, entrent pour parvenir à de plus hauts degrés, et, quelques forts qu'ils puissent paraître en sortant des écoles centrales ou spéciales, ils ne sont qu'élèves à l'Ecole Polytechnic|ue. Aux écoles spéciales ils n'étaient qu'amateurs, étudiants volontaires ; à l'Ecole Polytechnique ils sont sous la main du gouvernement; c'est la science pratique qu'on leur donne. »

Prieur fut appuyé dans ses revendications par le député Trouille, qui défendit l'Ecole en se fondant « sur ce que la société est intéressée à ce que les citoyens qui se livreront aux divers services publics soient suflisamment instruits, et que cette instruction s'étende sur toutes les parties dont se composent ces mêmes services publics. » Si les ingénieurs avaient été plus instruits, ajoutait-il, auraient-ils commis tant de fautes dans la construction des piliers du Panthéon ou de la digue de Cherbourg ? Et il conclait à la nécessité de conserver l'Ecole.

Le député Cales, au contraire, se montra adversaire résolu. Ses deux principales critiques portaient sur l'emplacement de l'Ecole et sur le mauvais esprit des élèves. Il demandait que l'Ecole fût transférée soit au Muséum d'histoire naturelle, soit à la Sorbonne. Quant aux élèves, leur incivisme était notoire; Prieur l'avait

reconnu et il avait été assez impi-iident pour dire:» Quand de tels élèves y sont reçus, il ne reste plus de moyens de les réprimer. » Calés s'élevait contre cette théorie, qu'il jugeait dangereuse pour l'avenir de la République. « C'est le républicanisme qui fait la base de toutes les vertus. Sans lui tous les titres, tous les talents ne sont qu'une faible gaze qui ne saurait me dérober le poignard qu'on veut plonger par force ou par adresse dans le sein de la patrie. » Prieur estimait qu'un certificat de civisme suffirait à ces jeunes gens, mais « est-ce d'après un certificat aussi peu authentique pour le degré de confiance que vous vous exposerez à infecter d'aristocratie, peut-être pour toujours, les emplois les plus importants ? » Aussi Calés proposait-il de renvoyer le projet de Prieur à la commission pour trois motifs, afin qu'elle déterminiit le mode d'épuration que subiraient les élèves qui faisaient alors partie de l'Ecole, ainsi que les qualités requises à l'avenir pour y entrer, et enfin le local dans lequel il faudrait la placer définitivement.

La question n'avançait pas. Elle n'était (lue déplacée. D'ailleurs le député Pison-Dugaland venait de faire remarquer (jue les orateurs jusqu'alors s'étaient peu occupés du message du Directoire. Il importait de le rejeter ou de l'approuver par un vole. Ee Conseil des Cinq-Cents décida que ce vote serait renvoyé à une séance ultérieure et lîoulay de la Meurthe leva la séance.

La question ne fut jamais tranchée d'une façon définitive. On résolut seulement de limiter à deux ans la durée des études et de supprimer tous les cours qui feraient double emploi avec les cours professés dans les autres écoles spéciales. On décida également, sans doute pour enlever aux polytechniciens l'occasion de se compromettre, de leur imposer un uniforme. Cette dernière réforme

fut mal accueillie par oiix ; ils finiront pouriniit par s'y habituer et bientôt par en être fiers. Ils devaient aussi, et très promptement, oublier leur sympathies rétrospectives, et devenir de francs républicains. C'est une tradition qui dès lors se conserva à l'école. Sous Napoléon, comme pendant la Restauration ou sous le Gouvernement de Juillet, les polytechniciens n'oublièrent jamais que l'Ecole a été fondée par la République, et ils tinrent à honneur de témoioner leur reconnaissance en restant républicains.

On n'oublia pas en haut lieu les services rendus par Prieur à l'Ecole Polytechni(iue. Lorsqu'il ne fui pas réélu au Conseil des Cinq-Cents, et obligé de rentrer dans la carrière militaire qu'il avait abandonnée depuis sept ans, on eut le bon esprit de se souvenir, au ministère de la guerre, de la part qu'il avait prise à la fondation de l'Ecole. Le 15 thermidor an VIII (2 août 1800), le ministre de l'intérieur, qui était alors Lucien Bonaparte, écrivit (1) à son collègue le ministre de la guerre en le priant de désigner deux officiers qui feraient partie du conseil de perfectionnement de l'Ecole : « La loi du 25 frimaire an VIII, litre vu, article 33, concernant l'Ecole Polytechnique, établit un conseil de perfectionnement auquel elle a appelé un officier supérieur de chacun des corps savants, à qui celle école fournit des élèves. Quoique le conseil de perfectionnement n'ouvre ses séances que dans le courant de brumaire prochain, il est cependant nécessaire de procéder sans délai à la nomination des membres qui doivent le composer, afin qu'ils aient le temps de préparer le travail très important dont ce conseil est chargé par les articles 6, 1(1, 24, 27. 33, etc. de la dite loi. L'article 27 de la même loi porte que le môme ofïi-

(n Airliivos du iiiiiiislcrc de la giicrro. Dussicr l'riciir. piric nyd.

ciei" supérieur désigné pour être membre du conseil de perfectionnement assistera encore à l'examen des élèves " (jui concourent pour être admis dans son corps ; l'époque de ces examens est lixéc au l^"" vendémiaire, ce qui rend encore plus instante la nomination de cet ofïicier. Dans ces circonstances, mon cher collègue, j'ai cru devoir vous inviter à nommer un ofïicier supérieur du génie militaire et un officier supérieur de l'artillerie pour remplir cette double fonction, d'après les instructions relatives à chacun des corps que vous jugerez sans doute à propos de leur donner. H me paraît nécessaire que ces ofliciers aient pour première instruction générale de sentendre avec le directeur de l'Ecole Polytechnique pour concerter les mesures préparatoires propres à rendre le travail de ce conseil le plus généralement utile et approprié à tous les genres de services, pour l'utilité desquels il a été institué. Je vous prie, mon cher collègue, de me faire connaître le plus tôt possible les deux ofliciers supérieurs à qui vous aurez conféré cette marque honorable de votre confiance. Je vous salue.

<< Lucien RoNAP.vrtTi:. »

Lf^ ministre de la guerre nhésila pas longtemps. Le 1 "' fructidor an VlU (18 août 1800), il répondait (1) à son collègue : « On propose au ministère de nommer le chef de bataillon Prieur pour remplir celte mission. Cette proposition est motivée sur la capacité et les talents reconnus du citoyen Prieur qui a contribué avec le plus grand succès à l'établissement de l'Ecole Polytechnique, et il serait difficile de trouver quelqu'un plus en élat que cet officier, de concourir au but que l'on a en vue dans la forjuation du conseil de perfeclionnement. »

Prieur fut aussitôt nommé. Avisé de cette décision par

iH Arrliivos du minisli'rc de la .sriieiM-c. dossier l'i'ieiii'. pièce n" -j-.

lettre spéciale (1) du ministre de la guerre (8 fructidor an VIII. 26 aoùtj, il accepta avec plaisir et envoya son adhésion avec une lettre (2) de remerciements (9 fructidor, 27 août) : « Je viens de recevoir votre lettre de 8 du courant, par laquelle vous m'annoncez que vous m'avez choisi pour être membre du conseil de perfectionnement de l'Ecole Polytechnique. Je vais me mettre en mesure de remplir le nouveau devoir que vous m'imposez et j'espère justifier votre confiance. »

C'est donc à bon droit que Prieur doit être considéré comme un des fondateurs de l'Ecole Polytechnique. Il la défendit pendant les premières années, toujours si difficiles à passer pour toute institution nouvelle. 11 la soutint plus tard de son autorité et de son expérience. Il n'était donc que juste de rappeler ces titres, peut-être un peu trop oubliés, à la reconnaissance nationale.

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