‹ Prieur de la cote-d'orChapitre 19 sur 32 · PRIEUR ET LE SYSTEME METRIQUE · texte numérisé non relu

PRIEUR ET LE SYSTEME METRIQUE

Dans la notice (1) qu'il a lui-même rédigée sur ses travaux pendant qu'il faisait partie de la Convention, Prieur se vante d'avoir contribué, plus que personne, à l'introduction du nouveau système des poids et des mesures. Ce fut en effet une des réfor.nes dont la réalisation lui tint le plus à cœur. Depuis longtemps il s'occupait de ce difficile problème, et, s'il n'était pas entré dans la vie politique, il est probable qu'il aurait continué les études spéciales auxquelles il s'était déjà livré à ce sujet. Investi par la confiance de ses collègues d'une part d'autorité dans le gouvernement, il s'efforça de faire passer dans la pratique ce qu'il n'avait jusqu'alors étudié qu'en théorie.

L'uniformité des poids et des mesures était en quelque sorte un rêve de l'ancienne France. Dès 1576, les Etats généraux avaient formé le vœu a que, par toute la France, il n'y ait qu'une aune, un poids, une mesure, un pied. Pour ce faire, il faut établir certains échantillons d'une mesure et d'un poids, lequel sera distribué par chaque province. » Le gouvernement avait accepté et annoncé qu'il confierait cette réforme « à des personnages d'expérience et de probité, de travail et de labeur,

(I) Archives du ministère de lapruerre. Dossier Prieur, n Ti.

desquels on espérait que les Français se ressentiraient en href. » Uien ne fut fait malgré ces assurances. C'est à l'Assemblée Nationale Constituante que revient le mérite d'avoir mis de nouveau celte question à l'ordre du jour. Talleyrand avait fait une proposition assez originale: « Le roi était supplié d'écrire à Sa xMajesté Britannique, et de la prier d'engager le Parlement d'Angleterre à concourir avec l'Assemblée Nationale à la fixation de l'unité naturelle des poids et mesures, alin que. sous les auspices des deux nations, des commissaires de l'Académie des sciences pussent se réunir avec des membres choisis de la Société royale de Londres, dans le lieu qui serait jugé respectivement le plus convenable, pour déterminer, à la latitude de 45 degrés, ou toute autre latitude qui pourrait être préférée, la longueur du pendule, et en déduire un modèle invariable pour toutes les mesures et pour tous les poids. » Talleyrand se faisait illusion sur les sentiments de courtoisie internationale des Anglais. La Constituante eut raison de passer outre, et de décréter sur le rapport du marquis de Bonnay (8 mai 1790) dont les conclusions furent sanctionnées par le roi (22 août 1790), qu'on commencerait tout de suite des recherches pour arriver à l'unité d'après un modèle emprunté à la nature et qu'on composerait des livres élémentaires pour répandre dans les départements l'instruction nécessaire au nouveau système. Le travail préparatoire fut confié à l'Académie des sciences, plus particulièrement à Lagrange, Laplace, Monge, Borda et Condorcet. Le 26 mars 1791 fut présenté à la Constituante, et. quelques jours plus tard, le 31 mars, revêtu de la sanction royale, le projet de la commission. La grandeur du quart du méridien terrestre était adoptée pour base du nouveau système des mesures. Fortin et Lenoir furent désignés pour la construction des instruis

ments nécessaires pour diverses mesures. Borda et Cassini furent chargés des expériences sur la longueur du pendule et la dilatation du cuivre et du platine. Quelques mois plus tard, à la fin de juin 1792, Méchain et Delambre se mirent en campagne pour mesurer le premier l'arc du méridien entre Dunkerque et Rodez, le second l'arc du méridien entre Rodez et Barcelone. Ce ne fut pas une opération commode (1). Souvent les signaux furent abattus et les travaux interrompus par des ignorants ou des fanatiques. Les savants furent même jetés en prison. Enfin survint la Terreur qui désorganisa la commission et dispersa ses membres. Cette fois encore la réforme entreprise n'aboutissait pas.

L'honneur de la terminer était réservé à la Convention. Un des comités, celui de l'Instruction publique, s'en occupa sérieusement. Le 31 mars 1793 une proclamation du conseil exécutif provisoire recommanda aux départements les commissaires de l'Académie pour les opérations astronomiques des mesures. Comme les commissaires avaient demandé un répit jusqu'à l'année 1794, on le leur accorda. On nomma en même temps de nouveaux commissaires, Coulon, Brisson, Vandermonde, Munier, BerthoUet, Hassenfralz, Prony, Fourcroy, Guyton-Morveau et Arbogast (2). Le rapport général fut terminé avant le terme prescrit, et, le l'^'août 1793, Arbogast, ancien professeur de mathématiques et recteur de Strasbourg, membre de la Convention, fut chargé de la

(i) Voir compte rendu à la Convention, le 25 novembre 1-92. sur letat des travaux préparatoires à l'uniformité des mesures.

(3) L'astronome Méchain, chargé de la mesure du méridien sur la frontière espagnole, avait été, avec ses deux aides, jeté en prison à Barcelone. Le Comité de Salut Public (arrêté signé : Lindet, Prieur, Carnot, Robespierre Barcre, Collot dllerbois, Billaud-Varenne) lui envoie G.ooj livres en numéraire. Cf. PoucuET, Sciences pendant la Terreur; p. 39.

préseiiler et de la souleiiir devant ses collègues: « L'idée lie rapporter toutes les mesures à une unité de longueur prise dans la naliire. ecrivail-il. s'est présentée aux inalhéniaticieus dès l'instant où ils ont connu l'existence d'une telle unité et la possibilité de la déterminer. Ils ont vu que c'était le seul moyen d'exclure tout arbitraire du système des mesures et dètre sur de conserver toujours le même, sans qu'aucune révolution dans l'ordre du monde pût y jeterde l'incertitude. Ils ont senti qu'un tel système, n'appartenant exclusivement à aucune nation, on pouvait se tlatter de la voir adopter par toutes. » Arbogast concluait en proposant d'adopter comme base du nouveau système des mesures le (|iiart du méridien terrestre. Un décret fut aussitôt rendu adoptant le travail de l'Académie, ordonnant la fabrication des étalons, et fixant au l'' juillet 1791 l'usage obligatoire du nouveau système.

Le principe était posé : restait à en déduire les conséquences. De là de longs et minutieux tra^vaux, de fréquentes conférences où l'on discuta non seulement les nouvelles m2sures, mais aussi les noms sous lesquels on les désignerait, et leurs applications pratiques. Le 11 septembre 17'Jo fut instituée une commission temporaire en remplacement de l'Académie qui venait d'être dissoute, et dont les membres, en général tous ceux qui faisaient partie de la première commission, s'occupaient de la suite des opérations sur les mesures. Prieur prit une part active à ces réunions. H fut le principal inspirateur des décrets préparatoires (1) destinés à ménager

( 1 1 37 \ cmliinuiin' an 11. DrircI i-clalil' a lai-lc de lia viiralion, <jui ordoiiiif r|Uo !»• jaiiffcaj^o des vaissiviux sera modifie'' suivant les iioiivclK-s iiicsiiivs. — v brumaire lui U. lla])])()rf t\c Fourcroy, et drcrcl f[iii nrdonuc la fabrication dVtalons prototypes et auli-es. assij^'ne des l'oncls pour les dépenses, cl charjre la commission de i>erl'eelionner le jaugeaffe <les tonneaux, îles vaisseaux, etc. — .1 brumaire an II. Décret i|ui défend doter les signes de ]n royauté ou féo-

la transition entre l'ancien et le nouveau régime. Ce qui surtout le poussait à s'occuper de ces questions, c'est que, par la pente même de son esprit, il aimait le côté pratique des choses et ne se dissimulait pas les profondes modifications qu'apporteraient dans la vie de chaque jour les réformes projetées. Aussi était-il comme le rapporteur désigné par l'opinion et par les circonstances pour présenter et soutenir à la Convention le projet de loi sur les poids et mesures.

Une première fois, le 11 ventôse an III (l^^'mars 1795), au nom du comité d'Instruction pubUque, Prieur présenta un rapport « sur la nécessité et les moyens d'introduire dans toute la République les nouveaux poids et mesures précédemment décrétés. Ce rapport était suivi d'un projet (1) de décret en 28 articles, et d'une « note instructive sur les poids et mesures. » Le rapport, le projet de décret et la note furent imprimés par ordre de la Convention nationale. On joignit à cette brochure, destinée à une grande publicité car on la distribua libéralement à toutes les municipalités, un « vocabulaire des mesures républicaines contenant l'indication de leurs valeurs

daliU' sur les anciennes mesures, allenclu leur prochain renouvellement. — i; frimaire an II. Décret portant qu'à partir du i" germinal an If, les marchés seront st)i)ulés en livres, décimes, centimes. — 28 frimaire an II. Décret qui iixe les divisions de poids, suivant l'échelle 2, 5, 10, 20. — 3o nivôse an II. Décret pour substituer le non de cadil à celui de pinte. — 21 pluviôse. Décret qui établit des concours pour régler l'iiorlog-eric en décimales. Il nous faut encore signaler les curieux arrêtés du Comité de Salut Public, en date du ii et du 16 décembre 1798 (Aulard, IX, Sai, 43;). Par le premier « le Comité de Halut Public, considérant qu'il peut être important de faire connaître aux ])euples avec lesquels la Répu))lique avait (.s/c) des relations le nouveau système des poids et mesures qu'elle a adopté, arrête que la commission des poids et mesures fera remettre au citoyen Dombey, qui part pour l'Amérique septentrionale, un mètre en acier divisé et un grade jiareillement divisé, dans la forme arrêtée par les étalons.» Par le second arrêté Dombay recevait un traitement de 6,030 livres. C'était un botaniste. Il devait rapporter des arbres, des jjlantes et des graines : mais il n'eut pas le loisir d'accomplir sa mission, car il fut pris par des corsaires et mourut en prison.

(i) L'ne brochure in-8, 32 pages. Paris, Imprimerie Nationale, ventôse, an III.

et de leurs principaux usages », ainsi qu'une u table sommaire des rapports et décrets concernant les poids et mesures. » Il s'agit donc avant tout d'une œuvre de propagande, aussi Prieur se contenle-t-il d'oflleurer le côté scientifique de la question. 11 insiste sur la portée philosophique du nouveau système et s'etïorce d'en démontrer les avantages, a II intéresse les hommes qui cultivent les sciences, soit sous le rapport de la géographie et de la marine, soit pour la commodité qu'ils y trouveront dans les expériences physiques qui sont l'objet de leurs recherches. Il intéresse le perfectionnement des arts par l'exactitude et la simplicité qu'il comporte. Il intéresse le commerce et tous les citoyens par l'uniformité, l'invariabilité qu'il assure, et par la facilité inappréciable qu'il donne aux calculs et à toutes les combinaisons. Il intéresse l'administration publique et le gouvernement par rapport à la police, à la bonne foi mercantile, il est ce qui fera le mieux connaître l'état de situation des approvisionnements, des matières de toute espèce, ainsi que les comptes des travaux, de la recette et de la dépense publiques, etc. » Prieur montrait ensuite que le nom des nouvelles mesures avait été formé non pas isolement, mais méthodiquement; il énumérait ces noms, et terminait en exprimant le vœu (|ue le nouveau système devînt bientôt universel dans le monde policé ! Quehjues jours plus tard, le 18 germinal an IV ( M) avril 179aj Prieur, au nom du comité de l'Instruction publique, présentait un projet de décret (1) sur les nouveaux poids et mesures : un décret était rendu en conséquence, qui fixait définitivement la nomenclature des mesures, restreignait les étalons à un seul et substituait à la commission temporaire une agence chargée de la

(I) }fuuitcnr do l'an l\'. ii ■ 201. 20^. aoô.

partie administrative, concernant le renouvellement des poids et mesures. Sauf de légers changements, c'est le système qui nous régit à l'heure actuelle et (|ue nous avons eu le bon sens de garder, même quand une aveugle réaction s'acharnait après toutes les créations révolutionnaires. Prieur était tellement pénétré de l'importance de la question qu'il crut nécessaire de compléter son rapport par de nouvelles explications. Le 8 juillet il publiait (1) une « nouoelle instruction sur les poids et mesures et sur le calcul décimal, adoptée par l'agence temporaire des poids et mesures, pour servir de supplément aux instructions déjà publiées, et d'explication au décret du 18 germinal de l'an III. )) Cet important travail se divise en cinq parties; dans la première sont énumérées les conditions principales qui ont servi à établir la nomenclature des nouvelles mesures. La seconde partie est réservée au vocabulaire des nouvelles mesures. On trouve dans la troisième une instruction familière sur le calcul décimal. La quatrième est le texte même de la loi, et dans la cinquième sont indiquées les corrections qu'il faut appliquer aux instructions sur les poids et mesures, publiées avant la loi du 18 germinal.

Le difficile était de faire passer dans la pratique et les nouvelles dénominations et les nouveaux instruments. Prieur et ses collègues eurent le bon sens de comprendre qu'il fallait ménager la transition, et ne pas tout compromettre par trop de précipitation. Le 1^'^ vendémiaire an IV (23 septembre 1795), un mois à peine avant la clôture de la Convention (2), Prieur lut à la tribune un nouveau rapport sur l'ensemble des mesures à prendre pour assurer le bon fonctionnement du nouveau système.

(1) Ujic brocliuro in-S, 83 pag-cs, Paris, Du l'ait, an \\ .

(2) Monilciir. an IV. n" 4-

« La Convention nationalo, disait-il, ;i rempli le vœu libre du peuple français, dès longtemps manifesta, en décrétant constilutionnollement luniformité des poids et mesures dans toute la Républi(iue. Bientôt la sanction du souverain va rendre ce décret irrévocable. C'est donc un devoir sacré pour nous de préparer tout ce qui peut en assurer l'exécution et l'accélérer. » Après avoir rappelé les nombreux décrets rendus sur la matière, Prieur constatait avec plaisir que l'opération avait réussi, et que tout semblait annoncer l'adoption, sans secousses et sans troubles, du nouveau système par la nation. Dès l'année suivante des mètres identiques au platine seraient construits et distribués, qui serviraient d'étalons. « Dès lors cette mesure ne pourra plus se perdre. Aucun événement présumable ne saurait l'anéantir. Elle appartiendra à toutes les nations comme à la France, et sans aucune préférence de localité. » Le rapporteur partait de là pour faire l'éloge du calcul décimal et de la nomenclature méthodique adoptée pour le nouveau système. Afin de faciliter le passage de l'ancien ordre de choses au nouveau, il préconisait l'emploi de tableaux comparatifs et d'échelles graduées, qu'on pourrait multiplier par des gravures et répandre à profusion. L'essentiel était de fabriquer et de répandre les nouvelles mesures, mais à condition de procéder sans secousses et dans une sage lenteur. « En graduant l'opération, disait-il, la gène du changement est moins sensible, on apprend plus aisément à connaître lesobjets nouveaux, précisément parce qu'ils sont moins nombreux: le succès d'une partie lève les diflicullés de l'autre; l'opinion publique se fortifie; les fabricants s'encouragent: de proche en proche le renouvellement s'étend et devient enfin complet. » Aussi pouvait-on espérer que bientôt la France entière adopterait le nouveau svstème. et de la sorte il serait réservé

« à la Convention, avant déterminer sa session, d'ajouter cette preuve à celle de l'intérêt constant qu'elle n'a cessé de prendre au bonheur public. »

Prieur s'est toujours montré l'adversaire des déclamations. Fier des résultats déjà obtenus, il ne voulut pas terminer son œuvre sans résumer les résultats déjà acquis. L'agence temporaire n'avait pas perdu son temps. Les mesures de longueur, plus faciles à établir que les autres, avaient déjà été fabriquées, et la livraison des mètres serait achevée pour Paris le 10 frimaire, pour le département de la Seine dix jours plus tard, et elle s'étendrait progressivement à toute la France. Deux administrations, l'enregistrement et les travaux publics en avaient déjà prescrit l'usage. Grâce au zèle et à l'ardeur des citoyens Lenoir, Fortin, Kutch, Jecker,, Tourroude, (Uiarpentier, Merkleim, les frères Fouché et Dumotier, les travaux de fabrication étaient activement poussés : mais il était nécessaire de les activer et Prieur demandait une somme de 500.000 livres à mettre pour cet effet à la disposition de l'agence temporaire. « Après avoir vaincu les tyrans étrangers ligués contre la France, après avoir comprimé le monstre de l'anarchie au dedans, et déjoué les complots des perfides royalistes ; après avoir offert au peuple une constitution qui fait en ce moment l'espoir des vrais amis de la patrie, vous aurez encore la gloire de consolider une entreprise faite pour honorer la nation, du sein de laquelle cette conception est sortie. »

Suivait le projet de décret en vingt-trois articles: ce sont les dispositions légales aujourd'hui en cours, et qui sont tellement passées dans nos mœurs qu'on ne les discute même plus, et qu'elles font pour ainsi dire partie des connaissances courantes. Ce (|u'on ne saurait trop admirer dans ce projet de décret, et c'est sans doute ce

qui en a assuré le succès et la perpétuité, c'est qu'on admettait non seulement l'utilité, mais mémo la nécessité des mesures transitoires. On donnait aux marciiands et aux citoyens tout le temps utile pour se plier aux nouvelles exigences de la loi. L'article VI était ainsi conçu : (( Le renouvellement des anciens poids et mesures de toute espèce sera progressivement exécuté dans toute la France ». L'article VII accordait même un dernier délai : « Deux mois après la publication à l'affiche de cette proclamation, l'usage des mesures républicaines qui en seront l'objet deviendra obligatoire pour tous les marchands dans l'étendue du territoire désigné ». On prévoyait tellement les lenteurs inévitables de l'opération que, par l'article 23, le Directoire exécutif, c'est-à-dire le gouvernement qui allait bientôt succéder à la Convention, était invité « à présenter chaque année aux deux conseils législatifs le compte des progrès du renouvellement des poids et mesures, et de tout ce qui a été fait pour parvenir à liiniformité prescrite par la Constitution ».

Les vingt-trois articles du projet de décret furent votés sans débats. Il faut en savoir gré à la Convention, mais n'est-il pas juste de leporter tout l'honneur de cette réforme radicale à l'homme d'Etat ingénieux et persévérant qui l'avait conçue, qui l'avait soutenue, qui l'avait résolue?

Prieur avait obtenu gain de cause, mais il pensait volontiers que la victoire ne serait compirte que s'il ne restait plus rien à faire. Or les grands travaux entrepris par l'Académie des sciences pour la mesure de l'arc du méridien avaient été interrompus pendant la Terreur. Prieur fut un de ceux ([ui insistèrent pour que nos savants continuassent l'œuvre entreprise. Nous n'avons pas à raconter ici l'histoire de ces travaux. Us ne furent

terminés qu'à la fin de novembre 1798 et un congrès s'ouvrit à Paris où figurèrent aver les membres de l'ancienne commission, sauf Vandermonde qui était mort, Monge et Berthollet qui étaient en Egypte, mais avaient été remplacés par Darcet et Lefèvre-Gineau, Oenoe et Vanswinden pour la République Ratave : Ralbo et plus tard Vassalli pour la Sardaigne ; Bugge pour le Danemark ; Ciscar et Pedrayes pour l'Espagne; Fabbroni pour la Toscane ; Mascheroni, Multedo, Franchini pour les Républiques Cisalpine, Ligurienne et Romaine; Tralles pour la Suisse. Il peut sembler étrange que Prieur n'ait pas fait partie de ces assises internationales, dont il avait été un des principaux inspirateurs, mais il était alors en disgrâce et commençait à être oublié. On le considérait néanmoins si bien comme l'auteur du système (1) que tous les mécontents s'en prirent à lui de leurs déceptions. Il fut violemment attaqué par les négociants dont il empêchait les fraudes, par les agriculteurs dont il troublait les combinaisons et même par les railleurs, tribu toujours trop nombreuse en France, qui le prenaient comme cible de leurs plaisanteries. Quand on écrira quelque jour l'histoire de l'introduction en France du nouveau système des poids et mesures, on sera étonné delà masse de pamphlets et de chansons plus ou moins spirituelles qui furent débitées à celte occasion. Nous ne voulons retenir qu'une pièce nianuscrile, très probablement in('(h'(e, que nous avons Irouvée dans un recueil

II) (Tcsl ciicorf a riiispiralitm de l'riciir (|iic l'oiidoit (livcrsdccrcts destines à complrtci' la loi du 18 g'crniiiial an UI : ainsi le ra]»])ort de Joliannot friççovluinal) snr la IVappo de i5o nnllions de monnaie de enivre l'oulbi-niénienl au système décimal : le déei'ct iln 23 iferminal sur le tyjx". la taille <'t la matière des monnaies à frapper : les circulaires des S et 9 floréal envoyées par le Comité d'instruction publique à rai,'-enei' temporaire des poids et nu-sures i>our li's inviter à une correspondance active, et leur adresser une série de questions : l'adresse du 11 floréal de Tageuce temporaire des poids et mesures aux artistes et aux amateurs éclairés des arts, etc

factice de la collection Baudot (1) conservée à la Bibliothèque de Dijon. C'est une lettre qui date de 1795, et est adressée à la commission temporaire des poids et mesures, ou plutôt au principal de ses membres, à Prieur : (( J'ai lu, citoyen, ainsi que plusieurs de mes amis, le résultat de vos travaux dans la commission des poids et mesures. Votre ouvrage est assurément la plus belle chose du monde. C'est dommage qu'il ne vous reste plus rien à peser et à mesurer, mais n'importe, nous sommes une douzaine de savants dans notre village qui avons dévoré votre nouvelle nomenclature. Nous parlons grec toute la journée, même avec nos cuisinières, car heureusement vous nous avez envoyé du grec de cuisine. Ce qu'il y a de fâcheux, c'est que nos cuisinières se moquent de nous. Elles demandent si, en allant au marché, elles trouveront mieux à s'appiovisionner ([uand on s'y servira d'un litre qui est, comme vous dites, une mesure de capacité pour les matières tant sèches que liquides. Au reste elles assurent qu'elles ne se décideront jamais, quand elles voudront faire un cotillon, à demander au drapier une mesure de serge, réglée sur une longueur égale à la dix-millionième partie de l'arc du méridien terrestre, c'est-à-dire au mètre.... Au surplus nous sommes forcés d'avoxier avec nos cuisinières qu'il n'y a rien (le moins nourrissant que le grec et que vous prenez bien mal votre temps pour nous enseigner cette langue ; une nation qui a faim el qui réclame du pain de toute part en langue française, on dirait que vous ave/, voulu nous faire une mauvaise plaisanterie, comme si vous proposiez à un homme mourant d'inanition de lire un chapitre de Newton sur le vide... Vous vous flattez qu'avec le temps le peuple adoptera votre savant néolo-

(O Foixls BmikIdI. Il' 'j-V). ]). :<![.

gisme et vous dites très innocemment ([u'il n'a pas eu de peine à s'accoutumer au mot grec aristocrate..., mais je vous observe qu'à moins que vous ne disiez que les nouveaux mots grecs ne soient de grosses sottises contre les gens chez qui il y a quelque chose à prendre, ces mots ne seront jamais acceptés par le peuple. Peut-être a-t-il déjà été donné une fausse application à votre nomenclature dans notre département par une bande de gens qui s'est répandue dernièrement dans nos campagnes et qui y a enlevé je ne sais combien de myriagrammes à des laboureurs français. Sans doute il sera facile de justifier ce pillage. On pourra changer le mot, appeler cela un pillagramme et chacun sera content. Bref, citoyen, nous vous sommes néanmoins obligés de vos favorables recherches, quoique un peu creuses. Nous aimons à voir que la commission temporaire des poids et mesures ne ressemble point du tout aux commissions temporaires qui ont pris naguère de si grandes mesures dans nos malheureux pays. Continuez sans relâche à vous occuper des mots: les choses iront comme elles pourront. Voccs, praHcrcaque nihil. Ceci n'est que du latin, dont je vous demande pardon. Vous avez trouvé, dites-vous, une mesure de longueur égale à la dix-millionième partie de l'arc du méridien terrestre, compris entre le pôle boréal et l'équatcMir : pour moi je cherche un peu de farine. »

Le temps a fait justice de ces plaisanteries un peu lourdes. On sait aujourd'hui combien la Convention fut bien inspirée en taillant ainsi en plein drap, et en créant de toutes pièces un système normal et scientilique de poids et mesures. Aussi Prieur eut-il raison de dédaigner ces attaques et de défendre obstinément ce qu'il regardait avec raison comme son œuvre propre. Il est vrai que s'il se souciait peu des critiques, bien certain que la nouvelle

création se défendrait par elle-même, il accueillait avec empressement tous ceux qui lui prêtaient le concours de leur bonne volonté. Ainsi le \0 mars 1798, il montait (1) à la tribune des Cinq-Cents pour présenter un livre conçu d'après les nouveaux principes : « Je crois, disait-il, faire hommage au Conseil d'un ouvrage extrêmement utile, ayant pour titre le Noiweau Barème ou nouveaux comptes faits en monnaie ancienne et nouvelle. Cet ouvrage est du citoyen Blavier, ingénieur, dont les talents distingués ont été très utiles à l administration des mines et dont le zèle et l'amour pour la liberté sont sans bornes. Je demande la mention honorable et le dépôt de l'ouvrage à la bibliothèque. » La double proposition fut votée, et c'est ainsi que Prieur, une fois de plus, put affirmer qu'il restait fidèle à ses principes et croyait avoir rendu service à son pays en le dotant d'un nouveau système de poids et mesures.

Aussi bien, non seulement aux yeux du public, mais encore vis-à-vis de ses collègues. Prieur était tellement considéré comme le créateur et comme le défenseur du nouveau système que, bien qu'il n'ait pas été réélu au Conseil des Cinq-Cents, lors des élections de 1798, on déposa et on lut à la tribune, dans la séance du 4 messidor an VI (22 juin 1798) un rapport (2) rédigé par lui sur la mise en activité de l'uniformité des poids et mesures. Prieur commençait par rendre compte de la grande opération de triangulation entreprise par Delambre et Mechain ; le premier en partant de Dunkerque et le second de Barcelone. Il n'y avait plus qu'à lier les triangles avec des bases à mesurer près de Melunet de Perpignan. En outre on avait envoyé dans tous les départements des

(i) Monilciir do Tan VI, n" 170.

(12) Id., Il' 2:6.

modèles des nouvelles mesures. On avait perfectionné les procédés de jaugeage pour les tonneaux. Cinquante kilogrammes de platine avaient déjà été employés pour confectionner les modèles du mètre et des autres principales mesures. On avait expédié à tous les ingénieurs civils et militaires des modèles de mesures linéaires. A Paris et sur les principales routes avaient été construits des monuments destinés à propager la connaissance des nouvelles mesures. On avait composé et répandu des ouvrages clairs et précis avec des échelles et des tables de comparaison. Une correspondance incessante avait été échangée non seulement avec les fonctionnaires chargés d'appliquer la loi, mais encore avec les savants étrangers. A tous les négociants qui en avaient fait la demande, on avait distribué des mètres pour remplacer les aunes dont ils se servaient. Toutes ces réformes avaient été opérées dès l'an IV. Depuis les progrès n'avaient pas été interrompus, car tous les corps constitués, les conseils de la nation, l'Institut et les administrations employaient les mesures nouvelles. Le gramme avait été adopté comme poids d'essai pour les matières d'or et d'argent, le stère comme mesure pour les bois. Le calcul décimal entrait peu à peu dans les habitudes courantes, et les puissances amies étudiaient sérieusement les moyens d'adopter le nouveau système. Si tout n'était pas encore accepté, cette lacune tenait au défaut de fonds qui ne permettait pas de fabriquer les nouvelles mesures en quantité suffisante pour les besoins de la société.

Pison-Dugaland, un député des Cinq-Cents, présenta quelques objections. Il n'admettait pas la nouvelle nomenclature, et se plaignait de ce qu'à certains mots français d'un usage courant on ait cru devoir substituer des dénominations scientifiques, empruntées au latin et

au grec, et que la masse de la population ne comprendrait janjais. Il ne voulait pas non plus que l'Etat s'attribuât le monopole de la fabrication des poids et des mesures. Savary, Cabanis et Bord combattirent ces objections et persuadèrent leurs collègues de la nécessité de voter les conclusions du rapport. L'assemblée leur donna raison, et c'est ainsi que Prieur, bien qu'absent, remporta une dernière victoire dans l'enceinte législative.

Aussi bien le temps n'a-t-il pas consacré ces réformes? Qui se souvient aujourd'bui des attaques plus ou moins fondées de Pison-Dugaland ? Le kilomètre, le niyriamètre, le gramme, l'hectare, le centime, le décime, etc., n'ont-ils pas reçu en quehiue sorte droit de cité dans la langue française? Tout autour de la France plusieurs nations n'ont-elles pas accepté la réforme, et ce mouvement n'est-il pas destiné à se répandre dans le monde entier ? Si quelque jour, comme tout permet de l'espérer, les nations civilisées des deux mondes, renonçant à de mesquines susceptibilités, s'entendent pour adopter le système métrique, et font ainsi de l'internationalisme bien entendu, nous aimons à croire que le nom de Prieur ne sera pas oublié, et qu'il sera cité, à coté des théoriciens, comme l'administrateur, l'homme d'Etat qui a su faire passer dans la pratique ce qu'avaient imaginé les savants. Ce ne sera pas un médiocre honneur.

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